Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De

Chapter 17

Chapter 173,941 wordsPublic domain

À la vérité le roi avoit changé de ton: il avouoit que mon frère étoit encore en vie, mais les horribles menaces qu'il faisoit, de le faire mourir et de m'enfermer pour le reste de mes jours entre quatre murailles, causoient cette désolation. Il m'accusoit d'être complice de l'entreprise du prince royal, qu'il traitoit de crime de lèse-Majesté, et d'avoir une intrigue amoureuse avec Katt, duquel, disoit-il, j'avois eu plusieurs enfants. Ma gouvernante, ne pouvant plus se modérer à ces insultes, eut le courage de lui répondre: cela n'est pas vrai, et quiquonque a dit pareille chose à votre Majesté, en a menti. Le roi ne lui répliqua rien et recommença ses invectives. La crainte de perdre mon frère me fit faire un effort sur moi-même. Je lui criai aussi haut que ma foiblesse put me le permettre, que je consentois à épouser le duc de Weissenfeld, s'il vouloit m'accorder sa vie. Le grand bruit, qu'il faisoit, l'empêcha de m'entendre. J'allois lui répéter la même déclaration, si Mdme. de Sonsfeld n'y eût mis obstacle, en me fermant la bouche avec son mouchoir. Je voulus m'en débarrasser, et détournant la tête je vis le pauvre Katt, qui traversoit la place, accompagné de quatre gens-d'armes, qui le conduisoient chez le roi. Pâle et défait il ôta pourtant le chapeau pour me saluer. On portoit après lui les coffres de mon frère et les siens, qu'on avoit saisis et scellés. Le roi fut averti un moment après qu'il étoit là. Il sortit en criant: À présent j'aurai de quoi convaincre le coquin de Fritz et la canaille de Wilhelmine; je trouverai assez de raisons valables pour leur faire couper la tête. Mdme. de Kamken et la Ramen le suivirent. Cette dernière l'arrêta par le bras, lui disant: Si vous voulez faire mourir le prince royal, épargnez du moins la reine, elle est innocente de tout ceci, et vous pouvez m'en croire sur ma parole; traitez-la avec douceur et elle fera tout ce que vous voudrez. Mdme. de Kamken lui parla sur un autre ton. Vous vous êtes piqué jusqu'à présent, d'être un prince juste, lui dit-elle, équitable et craignant Dieu. Cet Être bien-faisant vous en a récompensé en vous comblant de ses bénédictions, mais tremblez de vous départir de ses saints commandemens, et craignez les effets de la justice divine. Elle a su punir deux souverains, qui ont répandu, comme vous prétendez le faire, le sang de leur propre fils; Philippe second et Pierre le grand sont morts sans ligne masculine; leurs états ont été livrés en proie aux guerres étrangères et intestines, et ces deux monarques, de grands hommes qu'ils étoient, sont devenus l'horreur du genre humain. Rentrez en vous-même, Sire, le premier mouvement de votre colère est encore pardonnable, mais elle deviendra criminelle, si vous ne tâchez de la vaincre.

Le roi ne l'interrompit point, il la regarda quelque temps. Lorsqu'elle eut fini de parler il rompit enfin le silence. Vous êtes bien hardie de me tenir un semblable langage, lui dit-il, cependant je n'en suis point fâché, vos intentions sont bonnes, vous me parlez avec franchise, cela augmente mon estime pour vous; allez tranquilliser ma femme.

Cette action est si belle des deux côtés, qu'il ne faut que la lire, pour lui donner les éloges qu'elle mérite. En effet, la modération du roi dans l'excès de son courroux, et le courage de cette dame, de s'y exposer, sont des traits d'histoire, qui leur font un honneur infini. Nous admirâmes l'impudence de la Ramen et son effronterie, d'avoir osé parler comme elle avoit fait de la reine, en présence de Mdme. de Kamken.

Dès que le roi fut loin, on me transporta dans une chambre prochaine, où il n'entroit jamais. J'avois pris un si fort tremblement, que je ne pouvois me soutenir sur mes jambes, et l'altération se jeta si bien sur mes nerfs, que j'en conservai toute ma vie un triste calendrier. Ce prince avoit fait assembler dans son appartement Grumkow, l'auditeur-général Milius et le fiscal-général Gerber, qui avoit pris la place de Katch, mort depuis quelques années. Katt se jeta d'abord aux pieds du roi. Ce prince à son aspect sentit renaître toute son indignation, il lui donna des coups de pieds, de canne et plusieurs soufflets, qui le mirent en sang. Grumkow le supplia de se modérer et de permettre qu'on l'interrogeât. Il avoua sur-le-champ tout ce qu'il savoit de l'évasion de mon frère et s'en confessa le complice, assurant néanmoins, qu'ils n'avoient jamais formé le moindre dessein ni contre la personne du roi ni contre l'état; que leur projet n'avoit été que de se soustraire à son courroux, de se retirer en Angleterre et de se mettre sous la protection de cette couronne. Étant ensuite interrogé sur les lettres de la reine et sur les miennes, il répondit, qu'il les avoit fait remettre à cette princesse selon les ordres du prince royal. On lui demanda, si j'avois été informée de leur dessein, ce qu'il nia fortement; s'il ne m'avoit jamais rendu des lettres de mon frère et si je ne l'avois point chargé des miennes? Il répliqua, qu'il se ressouvenoit m'en avoir donné une de mon frère un dimanche, que je revenois du dôme; qu'il en ignoroit le contenu, mais que les miennes n'avoient jamais passé par ses mains. Il avoua, qu'il avoit été plusieurs fois secrètement à Potsdam voir le prince royal, et que le lieutenant Span, du régiment du roi, l'avoit introduit déguisé dans la ville; que Keith devoit être compagnon de leur fuite et qu'ils avoient eu correspondance ensemble.

L'interrogatoire fini, on visita les effets de mon frère et de Katt, où il ne se trouva pas la moindre chose de conséquence. Grumkow parcourut les lettres de la reine et les miennes, fâché de n'y point trouver ce qu'il y cherchoit. Il se tourna avec emportement du côté du roi et lui dit: Sire, ces maudites femmes nous ont dupés; je ne trouve rien dans ces lettres qui puisse leur faire tort, et celles qui pourroient nous donner des lumières n'existent sûrement plus.

Le roi retourna chez la reine. Je ne m'y suis pas trompé, lui dit-il, votre indigne fille est du complot; Katt vient de confesser qu'il lui a rendu des lettres de son frère. Annoncez-lui, que je lui donne sa chambre pour prison; je vais donner ordre qu'on y redouble la garde; je la ferai examiner à la rigueur et la ferai transférer dans un endroit, où elle pourra faire pénitence de ses crimes; elle peut se préparer à partir, dès qu'elle aura été interrogée. Ce discours se tint encore avec fureur et emportement. La pauvre reine protesta de mon innocence, elle fit mille imprécations contre Katt, d'avoir avancé un pareil mensonge, et commanda à Mdme. de Kamken, de me demander ce qui en étoit. Je me trouvai dans un terrible embarras. On se souviendra que cette lettre, contenant des invectives contre la Ramen, je n'avois osé la montrer à la reine. Je me crus perdue, me voyant encore sur le point de me brouiller avec elle. Cependant faisant réflexion, qu'il y avoit près d'un an que cette aventure s'étoit passée, je résolus de payer d'effronterie. Je répondis donc à Mdme. de Kamken, que la reine avoit apparemment oublié que je lui avois montré cette lettre, qu'elle ne renfermoit aucun mystère, que la façon dont Katt me l'avoit remise me justifioit pleinement, puisqu'il me l'avoit donnée publiquement; qu'à la vérité je l'avois brûlée, mais que je m'en ressouvenois si bien, que si le roi l'ordonnoit, je pourrois la récrire mot à mot. Cette réponse fut rendue tout de suite au roi, qui se retira un moment après, pour parler encore avec ceux qui étoient assemblés chez lui.

La reine vint me trouver. Mdme. de Sonsfeld me seconda si bien, que nous lui persuadâmes, qu'elle avoit été informée de ce que j'avois fait dire au roi. Elle s'acquitta, en versant un torrent de larmes, des commissions qu'il lui avoit données pour moi, me recommandant très-fortement, de garder le secret sur ce qui regardoit la cassette, et d'en rester toujours sur la négative. Nous prîmes ensuite un tendre congé; elle me serra long-temps entre ses bras. Je la suppliai de se tranquilliser, l'assurant, que j'étois entièrement résignée à la volonté de Dieu et du roi, et que le malheur, que j'appréhendois le plus pour moi, etoit de me séparer d'elle. On l'arracha avec peine d'auprès de moi. Je fus transportée en chaise à porteur dans ma chambre à travers une foule de peuple, qui s'étoit amassée au château.

Les appartemens de la reine étant à rez de chaussée, et les fenêtres ayant été ouvertes, les paysans avoient été spectateurs de toute la scène, qu'ils avoient pu voir et entendre distinctement. Comme on augmente toujours les objets, le bruit courut, que j'étois morte aussi bien que mon frère, ce qui fit une rumeur terrible par toute la ville, dont la désolation fut générale.

Dès que je fus dans ma chambre, on doubla la garde devant toutes mes portes et l'officier faisoit la ronde sept ou huit fois par jour. Mdme. de Sonsfeld et la Mermann furent les deux fidèles compagnes de mon malheur. Je passai une nuit affreuse; les idées les plus funestes se présentoient à mon imagination. Mon sort ne me causoit aucune inquiétude, mon esprit s'étoit habitué depuis ma tendre jeunesse au chagrin et au déplaisir, et j'envisageois la mort comme la fin de mes peines; mais le sort de tant de personnes, qui m'étoient chères, m'intéressoit à un point que je souffrois mille morts pour une, en pensant à leurs différentes situations. Je fus hors d'état de sortir du lit le jour suivant, ne pouvant me tenir debout et ayant des maux de tête affreux, des coups que j'avois reçus.

La Ramen vint me faire d'un air triste et composé un compliment de la reine, qui me faisoit avertir, que je devois être examinée ce jour-là par les mêmes personnages qui avoient interrogé Katt la veille. Elle m'exhortoit, de bien prendre garde à ce que je disois, et surtout de lui tenir la parole que je lui avois donnée. Cette commission étoit capable de me perdre, donnant assez à connoître, que j'étois informée de quelques circonstances qui lui étoient de conséquence. Je pris cependant mon parti sur-le-champ. Assurez la reine de mes respects, lui dis-je, et dites-lui, que c'est la meilleure nouvelle que je puisse apprendre; que je répondrai avec sincérité à tout ce qu'on me demandera, et que je saurai si bien prouver mon innocence, qu'on ne trouvera aucune prise sur moi.--La reine est néanmoins dans mille inquiétudes pour cet interrogatoire, car elle craint, Madame, que vous n'aurez pas la fermeté de la soutenir. On n'a pas besoin de fermeté, lui repartis-je, quand on n'a rien à se reprocher. Le roi se propose de terribles choses, continua-t-elle, votre départ est résolu, Madame; il vous enverra dans un cloître, nommé le St. Sépulcre, où vous serez traitée en criminelle d'état, séparée de votre grande maîtresse et de vos domestiques, et sous une si rigide discipline, que vous me faites pitié. Le roi est mon père et mon souverain, lui repartis-je, il est maître de disposer de moi selon son bon plaisir; mon unique confiance est en Dieu, qui ne m'abandonnera pas. Vous n'affectez tant de fermeté, reprit-elle, que parce que vous vous imaginez, que tout ceci ne sont que des menaces en l'air. Mais j'ai vu de mes propres yeux l'arrêt de votre exil, signé de la main du roi, et pour vous convaincre de la réalité de ce que je vous dis, la pauvre Bulow vient d'être chassée de la cour, elle et toute sa famille sont reléguées en Lithuanie; le lieutenant Span est cassé et envoyé à Spandau; une maîtresse du prince royal est condamnée au fouet et au bannissement; Duhan, précepteur de votre frère, relégué aussi à Memel; Jaques, bibliothécaire du prince royal, a subi le même sort, et Mdme. de Sonsfeld seroit bien plus malheureuse que tous ceux-là, si elle n'avoit été brouillée cet été avec la reine.

Il faut remarquer ici, que la reine ne s'étoit fâchée contre elle que parcequ'elle avoit soutenu qu'on avoit malfait, en s'opiniâtrant à culbuter Grumkow avant mon mariage; qu'on auroit dû commencer avant toutes choses à terminer celui-ci et travailler ensuite à éloigner ce ministre.

Je ne sais comment je pus endurer le discours de l'impertinente Ramen. Cependant ma contenance me sauva et fit juger à cette mégère, ou que j'étois innocente ou que je ne me laisserois pas intimider. Elle me délivra enfin de son odieuse présence.

Je quittai ma dissimulation dès qu'elle fut sortie. Le malheur de tant d'honnêtes gens me perça le coeur. Je l'épanchai dans le sein de Mdme. Sonsfeld. Notre séparation, dont on m'avoit menacée, achevoit de me réduire au désespoir. Je ne sais comment j'ai pu survivre à tant de cuisans chagrins. La journée se passa dans le deuil et dans les larmes. J'attendois ceux qui dévoient m'interroger; chaque petit bruit augmentoit mes alarmes. Mon attente toutefois fut vaine et personne ne vint.

Le lendemain l'officieuse Ramen réitéra sa visite. Elle recommanda encore la fermeté de la part de la reine et me dit, que mon examen n'avoit pu se faire la veille, le roi ayant jugé à propos de faire venir le prince royal, pour le confronter avec Katt et avec moi; qu'on le conduiroit en ville le soir sur la brune, pour prévenir le tumulte et que je devois me préparer à répondre le jour suivant aux accusations qu'on formeroit contre moi. Je ne me démontai point. Mettez-moi aux pieds de la reine, lui repartis-je, et dites-lui, que je ne déguiserai rien de tout ce que je sais, si on m'interroge; que je la supplie de se tranquilliser, puisque je ne suis coupable en rien.

Cependant mes réponses désoloient la reine, elle s'imagina que la peur et le chagrin m'avoient fait tourner la tête, et que je découvrirois à la première question qu'on me feroit, les mystères dont j'étois dépositaire. Pour s'en éclaircir, elle m'envoya l'après-midi son fidèle valet de chambre Bock. Je fus ravie de voir cet homme. Je me plaignis amèrement à lui de la façon d'agir de la reine, qui m'exposoit aux plus grands malheurs, par les commissions qu'elle donnoit à la Ramen. Je le chargeai d'assurer cette princesse de ma discrétion, comme aussi de la supplier de ne plus envoyer si souvent chez moi, de crainte de donner du soupçon, et surtout de ne charger personne de ce qu'elle auroit à me faire savoir, que lui qui étoit seul informé de l'aventure de la cassette, dont je ne pouvois m'expliquer avec la Ramen. Je fus obligée de prendre ce détour, pour ne point offenser la reine, qui auroit été fort piquée, si elle s'étoit aperçue que je me méfiois de sa favorite.

Je passai tout ce jour à la fenêtre, dans l'espérance de voir passer mon frère. La seule idée d'une vue si chère me faisoit souhaiter de lui être confrontée. Il n'en fut pourtant rien.

Le roi changea d'avis et le fit conduire le 5. de Septembre à Custrin, forteresse située sur la Varte dans la Nouvelle-Marche.

Le prince royal avoit été mené d'abord à Mittenwalde, proche de Berlin, où Grumkow, Derscho, Milius et Gerber l'interrogèrent pour la première fois. Le dernier lui fit grand peur. L'ayant vu sortir de carosse avec un manteau rouge, il le prit pour le bourreau, qui venoit lui donner la question. Il étoit assis sur un méchant coffre faute de chaise, et n'avoit eu tout ce temps d'autre lit que le plancher. Il soutint l'examen avec fermeté; ses réponses furent conformes à celles de Katt. On lui produisit les débris du porte-feuille, en lui demandant, si les lettres et les pièces, qu'il renfermoit, y étoient toutes? Mon frère eut la présence d'esprit de répondre, que les lettres y étoient, mais qu'il voyoit plusieurs bijouteries qu'il ne connoissoit pas.

Cette réponse ouvrit les yeux à Grumkow et le mit au fait de la tromperie que nous avions faite. Il n'y avoit plus de remède; il jugea bien, que ni menaces ni voies de fait ne nous feroient confesser leur contenu. Il pressa encore mon frère sur plusieurs articles, sans en tirer que des répliques fières et très-dures, ce qui lui faisant perdre patience, il le menaça de la question. Mon frère m'a avoué depuis, que tout son sang se glaça dans ses veines à cette déclaration. Il sut pourtant dissimuler sa frayeur et lui repartit, qu'un bourreau tel que lui ne pouvoit que prendre plaisir à parler de son métier; qu'il n'en craignoit point les effets, qu'il avoit tout avoué, mais qu'il s'en repentoit, puisque ce n'est pas à moi, continua-t-il, de m'abaisser jusqu'à répondre à un coquin comme vous.

Transféré le jour suivant à Custrin, il fut privé de ses domestiques et de ses effets, et on ne lui laissa que ce qu'il avoit sur le corps. Pour toute occupation on lui donna une bible et quelques livres de dévotion; sa dépense fut réglée à quatre gros par jour (argent d'ici 3 bons patz, ou 12 sols et demi de France). La chambre qui lui servoit de prison, ne recevoit le jour que par une petite lucarne; il restoit tout le soir dans l'obscurité et on ne lui portoit de lumière qu'à l'heure du souper, fixée à sept heures. Quelle affreuse situation pour un jeune prince, l'amour et l'unique espérance de son pays! Il fut encore examiné quelques jours après. Il est à remarquer que tout l'interrogatoire se fit toujours sous le nom du colonel Fritz, et on ne me titra que de Mlle. Wilhelmine. Grumkow avoit trop d'esprit pour ne pas concevoir que le crime imaginaire du coupable n'étoit dans le fond qu'une étourderie de jeune homme, laquelle n'étoit pas condamnable, quand on réfléchissoit aux circonstances où mon frère s'étoit trouvé. Il fit donc convenir le roi de tourner son procès d'une autre façon et de le traiter comme un déserteur et sur le pied militaire.

Mon frère étoit si aigri par les indignités qu'on lui faisoit, que les commissaires n'en purent tirer que des injures et des invectives. Enragés de ne rien découvrir, leur fureur retomba sur Katt, auquel ils voulurent faire donner la question. Le Maréchal de Wartensleben, ayeul de celui-ci et grand ami de Sekendorff, détourna ce coup par ses instances réitérées à ce ministre.

Cependant mon sort étoit toujours le même. Je prenois tous les soirs un tendre congé de Mdme. de Sonsfeld et de la Mermann, n'étant pas sûre de les revoir le lendemain. Je fis remettre secrètement à la reine mes pierreries et ce que j'avois de plus précieux. J'envoyai de nuit les lettres que j'avois reçues de mon frère, à Mlle. de Jocour, gouvernante de mes soeurs cadettes, ne pouvant me résoudre à les brûler. Mes précautions ainsi prises, j'attendois mon destin avec constance.

Le roi partit enfin. La reine vint me voir le même soir. Notre entrevue fut des plus touchantes. Elle me dit, qu'elle me croyoit à l'abri de l'interrogatoire et du cloître, le roi n'en ayant plus parlé les derniers jours. Elle me conta aussi, qu'on étoit redevable au prince d'Anhalt de l'évasion de Keith; que c'étoit lui qui l'avoit fait avertir par son page de la détention de mon frère. Ce prince s'étoit entièrement changé à son avantage depuis sa brouillerie avec Grumkow; il ne se mêloit plus d'intrigues, et tâchoit de rendre service à tout le monde. J'avois eu le bonheur de la raccommoder avec la reine et le prince royal, auxquels il étoit entièrement dévoué. Le roi ne pouvant se venger personnellement de Keith, le fit pendre en effigie, et fit son frère sergent dans un régiment, pour punition d'avoir amené les chevaux au prince royal. La reine me fit aussi part d'une particularité très-intéressante, comme on le verra par la suite. C'étoit le mariage de ma quatrième soeur avec le prince héréditaire de Bareith, que le roi avoit publié la veille. Dieu merci! ajouta-t-elle, je n'ai plus rien à craindre pour vous de ce côté-là; c'est un bon parti pour Sophie, mais qui ne vous convenoit pas. Elle m'apprit quelques jours après avec un air de satisfaction, que ce prince étoit mort à Paris d'une fièvre chaude. J'en suis fort fâchée, lui répondis-je, c'est dommage, tout le monde en disoit beaucoup de bien, et ma soeur auroit été fort heureuse avec lui. Et moi, j'en suis charmée, continua-t-elle, j'ai toujours craint un dessous de cartes, et c'est une inquiétude de moins. (Cette nouvelle étoit fausse; il fut très-mal effectivement, mais il réchappa heureusement de la fièvre chaude.)

La reine partit le 13. Septembre pour Vousterhausen. Notre séparation ne se fit point sans répandre des larmes. Nous convînmes de faire passer nos lettres par le canal du valet de chambre Bock, à la femme duquel on les rendroit à Berlin.

Je m'accoutumai assez bien à ma prison. Jusque-là le genre de vie que je menois, étoit fort doux. Je voyois de temps en temps mes soeurs et les dames de la reine; mes heures étoient si bien réglées, que je ne m'ennuyois point; je lisois, j'écrivois, je composois de la musique et faisois de petits ouvrages pour m'amuser. Mais tout-cela ne faisoit que me distraire quelques momens; la situation de mon frère se représentoit sans cesse à mon imagination; ce qui me jetoit dans une profonde mélancolie. Ma santé étoit aussi fort mauvaise; j'avois conservé une telle foiblesse de nerfs, qu'à peine je pouvois marcher, et que je tremblois si fort, que je ne pouvois lever les bras.

J'étois à méditer une après-midi. Ma bonne Mermann vint m'interrompre; elle étoit pâle comme la mort et je remarquai en elle tous les signes d'une grande frayeur: Eh mon Dieu, lui dis-je, qu'avez vous? mon arrêt est-il prononcé? Non, Madame, mais le mien le sera peut-être bientôt. Je me trouve dans un cruel embarras. Un sergent des gens-d'armes est venu ce matin chez mon mari, pour lui remettre de la part de Katt un paquet, à ce qu'il disoit de grande conséquence pour votre Altesse royale. Mon mari qu'on soupçonne déjà, parcequ'il a été des amis de ce dernier, n'a point voulu l'accepter, et a prié cet homme de revenir ce soir. C'est à vous, Madame, à décider de ce qu'il doit faire; vous connoissez mon attachement pour vous, je suis déterminée à tout risquer, pour vous en convaincre. J'aimois beaucoup cette femme, qui avoit certainement bien du mérite. Le risque qu'elle couroit me laissa quelque temps en suspens. Mdme. de Sonsfeld qui étoit présente, lui demanda, si elle ne savoit point ce que contenoit ce paquet? Le sergent, repartit-elle, a dit à mon mari, que c'est un portrait. Ah ciel! s'écria ma gouvernante, c'est celui de votre Altesse royale, que j'ai donné au prince royal, et qu'il a laissé en garde à Katt, comme il me l'a dit lui-même. Vous êtes perdue, Madame, s'il tombe entre les mains du roi; il accuse déjà Katt d'avoir été votre galant, s'il trouve encore ce portrait, sans rien examiner il commencera par punir et vous traitera de la façon la plus cruelle. Il faut absolument le ravoir, continua-t-elle, en s'adressant à la Mermann, vous hazardez autant en l'acceptant qu'en le refusant, il vaut donc mieux choisir le premier parti, puisque vous n'avez à craindre que l'indiscrétion du sergent, au lieu que votre malheur est sûr, si vous prenez le second, car si la princesse est abimée, nous le serons avec elle, et son innocence et la nôtre ne serviront de rien. La Mermann ne balança plus et me rendit le soir-même mon portrait. La chose resta secrète, le sergent étant par bonheur honnête homme.

La pauvre femme retomba quelques jours après dans de nouvelles inquiétudes, aussi grandes que celle-ci. Un inconnu vint lui rendre une lettre. Sa surprise fut extrême, de trouver en l'ouvrant qu'elle en renfermoit une de mon frère pour moi. Elle me l'apporta sur-le-champ. Elle étoit écrite au crayon. Je l'ai conservée soigneusement jusqu'à présent; en voici les propres expressions.

Ma chère soeur!