Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De
Chapter 15
Il devoit partir le lendemain de grand matin avec le roi pour aller à Anspach. Il falloit absolument faire ma paix encore le soir-là. Je l'aimois trop pour me séparer brouillée d'avec lui, et je voulois prévenir encore s'il étoit possible, en lui faisant des avances, le coup qu'il méditoit. Il reçut avec beaucoup de froideur toutes les choses tendres et obligeantes que je lui dis, et comme je le pressois de me donner sa parole, qu'il n'entreprendroit rien, j'ai fait beaucoup de réflexions, me dit-il, qui m'ont fait changer de sentiment, je ne pense point à m'évader et reviendrai sûrement ici. Je ne pus lui répliquer et n'eus le temps que de l'embrasser. Le roi étant entré, il me dit tout bas: je viendrai encore chez vous ce soir. Ce peu de mots ranimèrent mes espérances. Ayant pris congé du roi et nous étant retirés, j'attendis inutilement mon frère. Il m'envoya enfin à minuit son valet de chambre, avec un billet qui ne contenoit que des excuses et des assurances d'amitié. Ce valet de chambre avoit servi mon frère depuis qu'il étoit au monde, il avoit de l'esprit et sa fidélité avoit été à toute épreuve. Par malheur il devint amoureux d'une des femmes de chambre de la reine et l'épousa. Cette femme, gagnée par la Ramen, tiroit de son mari tous les secrets de mon frère, qu'elle rapportoit à cette mégère, qui les faisoit savoir au roi. Nous ne fûmes éclaircis de ces choses que depuis.
Cependant ce prince partit, comme je viens de le dire, le jour suivant 15. de Juillet. L'agitation de mon esprit ne me permit pas de dormir. Je passai la nuit à m'entretenir avec Mdme. de Sonsfeld. Nous fondions en larmes, ne prévoyant que trop ce qui alloit arriver. Il fallut pourtant me contraindre devant la reine. Cette princesse ne fit aucune attention à mon contenance, étant occupée à lire les lettres qu'on avoit interceptées de Grumkow, et que Mr. Hotham lui avoit fait remettre. Il y en avoit six ou sept, toutes datées du mois de Février, dans le temps que la reine avoit eu cette dangereuse maladie dont j'ai fait mention. En voici à peu près le contenu.
«On fait beaucoup de bruit ici de l'indisposition de la reine, qu'on dit être à l'extrémité. Faites savoir à la cour, qu'elle se porte comme un poisson dans l'eau,[1] son mal n'est qu'une feinte pour attendrir le roi, son frère. J'ai déjà aposté deux de mes émissaires[2] pour animer le Gros[3] contre son fils. Continuez de me mander tout ce que vous apprendrez de ses intrigues avec la reine d'Angleterre.»
[Note 1: Ce sont les véritables expressions de cette lettre.]
[Note 2: C'étoient des valets de chambres et souvent moins.]
[Note 3: C'étoit le roi.]
Dans une autre il y avoit:
«J'ai donné le mot à l'ami (Sekendorff), pour qu'il informe le Gros des correspondances de son fils en Angleterre. Écrivez-moi une lettre sur ce sujet que je puisse montrer, et tâchez de la tourner de façon que les soupçons qu'on en prendra, nous fassent plutôt parvenir à nos fins. Ne craignez rien, je saurai vous soutenir et empêcherai bien qu'on découvre nos menées, car le coeur du Gros est dans mes mains, j'en fais ce que je veux.»
Voici ce que contenoient celles datées du mois de Mars:
«Que je suis surpris, mon cher Reichenbach, des démarches de l'Angleterre et surtout de celles du prince de Galles. Que prétendent-ils avec cette ambassade de Mr. Hotham? et quel empressement pour épouser une princesse plus laide que le diable, couperosée, dégoûtante et stupide. Je m'étonne que ce prince, qui peut avoir le choix de tout ce qu'il y a de parfait, s'adresse à une pareille magotte. Son sort me fait pitié, on devroit bien l'en avertir, je vous en laisse le soin.»
Les autres lettres étoient écrites dans le même style. Le caractère de l'auteur se manifeste assez par celles que je viens de mettre ici, il se fera connoître de plus en plus dans la suite de cet ouvrage.
Mr. Hotham partit comme il se l'étoit proposé. Pendant l'absence du roi la reine tint quatre fois par semaine appartement à Mon-bijou. Je fus charmée d'y voir Mr. de Katt, je me doutai bien que tant qu'il seroit à Berlin, mon frère n'entreprendroit rien. Il vint me dire un jour, qu'il alloit expédier une estafette au prince royal, et me demanda si je ne voulois pas lui écrire, cette voie étant sûre. Je fus fort surprise de cette proposition. Vous faites fort mal Mr., lui dis-je, de risquer pareilles choses, songez aux suites fâcheuses que cette estafette peut entraîner, si le roi en apprend quelque chose, soupçonneux comme il est, cela peut causer beaucoup de chagrin à mon frère, et ruiner pour jamais votre fortune. Quelque amitié que j'aie pour mon frère, je ne lui écrirai sûrement pas par cette occasion. Il voulut encore me presser, mais je lui tournai le dos fort altérée de ce qu'il venoit de me dire; prévoyant bien, que cette démarche ne se faisoit que par les raisons que je craignois depuis long-temps. Peu de jours après la Bulow et quelques bien intentionnés vinrent m'avertir, que Katt débitoit les projets de mon frère par toute la ville, et qu'il en avoit même parlé devant des personnes suspectes. Enorgueilli de sa faveur il s'en vantoit hautement, et faisoit parade d'une boëte qui renfermoit le portrait du prince royal et le mien. Le mal étoit parvenu à son comble par cette étourderie. Je jugeai donc à propos d'en informer la reine, afin qu'elle pût par son autorité tirer cette boëte de ses mains et lui imposer silence. Elle fut fort en colère du détail de ces impertinences et donna ordre à Mdme. de Sonsfeld de faire un compliment très-désobligeant de sa part à Katt, et de lui redemander mon portrait. Celle-ci s'acquitta le même soir de sa commission, Katt s'excusa le mieux qu'il put, mais quelques remontrances que pût lui faire ma gouvernante, il ne voulut jamais lui donner mon portrait, lui disant, que mon frère lui avoit permis de le copier d'après un original en miniature, dont elle-même lui avoit fait présent, et qu'il lui avoit confié jusqu'à son retour. Il l'assura de sa discrétion à l'avenir; et la pria de dire à la reine, qu'il l'a supplioit de se tranquilliser, que tant qu'il seroit en grâce auprès du prince royal, il tâcheroit de détourner toutes les résolutions funestes qu'il pourroit prendre, qu'il entroit quelquefois dans son génie pour pouvoir le ramener plus facilement, et que jusqu'à présent il n'y avoit rien à craindre. La reine aimoit à se flatter; cette réponse dissipa toutes ses inquiétudes pour mon frère. Mais le refus, du portrait nous irrita si fort l'une et l'autre contre Katt, que nous ne lui parlâmes plus.
Je fus fort surprise un matin, en m'éveillant de voir entrer la Ramen; cette apparition me sembla la suite d'un mauvais songe. Elle me dit, qu'elle venoit uniquement à dessein de m'ouvrir son coeur. Mdme. de Sonsfeld voulut se retirer, mais elle la pria de rester, lui disant, que cette affaire l'intéressoit aussi. Vous êtes triste, continua-t-elle, de ce que la reine vous maltraite, rendez en plutôt grâces à Dieu: si vous étiez sa favorite, le roi vous chasseroit bientôt. Pour moi je n'ai rien à craindre de ce côté-la, j'ai su prendre mes précautions d'avance, quand même ma faveur tomberoit, ce prince ne m'abandonneroit pas et sauroit bien me soutenir. Je sais fort bien que vous n'ignorez aucune de mes intrigues, je veux bien vous les avouer. Il dépend de vous d'en avertir la reine. Si vous voulez encourir le ressentiment du roi, par les ordres duquel j'agis, il sera informé sur l'heure des obstacles que vous mettrez par-là à ses desseins et se portera contre vous aux dernières extrémités. D'ailleurs vous connoissez le petit génie de la reine, je saurai m'apercevoir dans un moment des rapports que vous lui aurez faits de moi, je trouverai moyen de lui persuader, que tout ce que vous aurez dit ne sont que des calomnies, et ferai retomber sur vous le tort que vous me prétendrez faire. Elle nous avoit parlé à toutes les deux jusqu'alors, mais s'adressant à moi, elle ajouta: vous allez tomber, Madame, dans un grand malheur, prenez votre parti d'avance, vous ne pourrez vous tirer de ces fâcheuses circonstances qu'en épousant le duc de Weissenfeld. Est-ce donc une si grande affaire que de se marier? Ce n'est qu'ici qu'on en fait tant de bruit; croyez-moi, un mari qu'on peut gouverner est une belle chose; au reste ne vous inquiétez point de ce que dira la reine, je la connois à fond, et je vous assure, que si le roi la caresse et la distingue un peu devant le monde, elle se consolera bientôt, et ne se souciera plus de rien. J'étois outrée contre cette femme; si j'avois suivi mon premier mouvement, je l'aurois fait sortir par les fenêtres pour lui épargner le chemin. Mais il fallut dissimuler mon indignation. Je lui répondis que je me soumettois entièrement aux décrets de la providence, et du reste, que je ne ferois jamais la moindre chose sans consulter la reine et sans son aveu. Je me défis ainsi de cette maudite visite, remplie d'horreur du procédé de cette infâme créature. Nous déplorâmes long-temps le sort de la reine d'être tombée en de pareilles mains.
Mais j'en reviens à Grumkow. Sa contenance étoit bien changée depuis le départ de Mr. Hotham; un air de satisfaction régnoit sur toute sa physionomie. Il venoit assidûment rendre ses devoirs à la reine, qui en agissoit poliment envers lui. Un soir (le 11. d'Août, jour remarquable de toute manière), mon esprit étant extrêmement agité et ayant été mélancolique tout le jour, sans en avoir plus de raison que de coutume, je finis mon jeu de bonne heure, et fus me promener avec la Bulow. Après avoir fait quelques tours, je m'assis avec elle sur un banc à l'extrémité du jardin. Grumkow vint m'y trouver. Nous devions faire nos dévotions le dimanche suivant. Il étoit du nombre de ceux qui rejettent la religion par le désir de contenter leurs passions et sans connoissance de cause. N'étant point ferme dans ses principes, il se faisoit quelquefois de cuisans reproches, et sentoit des remords de conscience, qui le rendoient mélancolique, et qu'il dissipoit ensuite par le vin et la bonne chère. Mr. Jablonski, un des chapelains du roi, avoit passé la journée avec lui, et selon toute apparence lui avoit fait une vive peinture de l'enfer. Il enfila d'abord un grand discours de morale, qui me sembla dans sa bouche comme l'évangile dans celle du diable; tombant ensuite sur d'autres matières, il me dit, qu'il avoit été bien fâché des mauvais traîtemens que le roi m'avoit faits, aussi bien que de ceux que mon frère enduroit. Le prince royal, continua-t-il, devroit se prêter plus qu'il ne fait aux volontés de son père; c'est le plus grand roi qui ait jamais existé, et qui joint toutes les vertus civiles aux vertus morales. Je craignis que cet entretien ne le menât plus loin, ce que je voulus éviter. Je me levai donc et marchai fort vite, prenant le chemin de la maison. Je ne lui répondis que sur le sujet du roi et tâchai de renchérir sur les éloges qu'il venoit de lui donner, mais il en revint à ses moutons. Vous avez tant d'ascendant sur l'esprit du prince royal, que vous êtes l'unique personne, Madame, qui puisse le ramener à son devoir; c'est un charmant prince, mais qui est mal conseillé. Si mon frère, lui répondis-je, veut suivre mes avis, il se réglera toujours selon les volontés du roi, pourvu qu'il soit informé de ses intentions. Il voulut me répliquer, mais plusieurs dames vinrent nous interrompre, ce qui me tira d'un grand embarras. Le même soir la reine étant devant sa toilette à se décoiffer, et la Bulow étant assise à côté d'elle, ils entendirent un terrible fracas dans le cabinet prochain. Ce cabinet superbe étoit orné en cristal de roche et autres précieuses d'un prix infini, sans compter l'or et les pièces travaillées avec art, qui y étoient en grand nombre. Entre les compartimens de ces pièces curieuses il étoit garni de vases de cette ancienne porcelaine du Japon et de la Chine d'une énorme grandeur. La reine crut d'abord que quelques unes de ces grandes pièces étoient tombées et avoient causé ce bruit. La Bulow y étant entrée fut fort surprise de n'y trouver rien de dérangé. À peine en eut-elle fermé la porte et à peine en fut-elle sortie, que le fracas recommença. Elle renouvela ses visites à trois reprises, accompagnée d'une des femmes de la reine, trouvant toujours le tout dans un ordre parfait. Le bruit cessa enfin dans le cabinet, mais un autre plus affreux y succéda dans un corridor, qui séparoit les appartemens du roi de ceux de la reine et en faisoit la communication. Personne n'y passoit jamais que les domestiques de la chambre, et pour cet effet il y avoit deux sentinelles aux deux bouts, qui en gardoient l'entrée. La curieuse de savoir d'où provenoit ce bruit, ordonna à ses femmes de l'éclairer. La peur démasqua le faux attachement de la Ramen; elle ne voulut point suivre la reine et s'enfuit pour se cacher dans la chambre voisine. Deux autres de ses camarades accompagnèrent cette princesse avec la Bulow, et à peine eurent-elles ouvert la porte, que des gémissemens affreux, redoublés par des cris qui les firent trembler de peur, frappèrent leurs oreilles. La reine seule conserva sa fermeté. Étant entrée dans le corridor, elle encouragea les autres à chercher ce que ce pouvoit être. Elles trouvèrent toutes le portes fermées à verroux; après les avoir ouvertes, elles visitèrent tout l'endroit sans rien trouver. Les deux gardes étoient à demi-morts de frayeur. Ces gens avoient entendu les mêmes gémissemens proche d'eux, mais sans rien voir. La reine leur demanda, s'il étoit entré quelqu'un dans les chambres du roi; ils l'assurèrent fort du contraire. Elle s'en retourna à son appartement un peu altérée, et me conta cette aventure le lendemain. Quoiqu'elle ne fût rien moins que superstitieuse, elle m'ordonna de noter la date, pour voir ce que ce tintamarre présageroit. Je suis persuadée que la chose étoit fort naturelle. Le hazard fit cependant que justement ce même soir mon frère fut arrêté et qu'au retour du roi la scène la plus douloureuse pour la reine se passa dans ce corridor.
Comme il n'y avoit point de cour ce jour là, il y eut concert à Mon-bijou. Les amateurs de la musique avoient la permission d'y venir et Katt n'y manquoit jamais. Après avoir long-temps accompagné du clavecin, je passai dans une chambre prochaine où on jouoit. Katt m'y suivit, me priant pour l'amour de Dieu de l'écouter un moment en faveur de mon frère. Ce nom si cher m'arrêta sur-le-champ. Je suis au désespoir, me dit-il, d'avoir encouru la disgrâce de la reine et celle de votre Altesse royale; on leur a fait de mauvais rapports sur mon sujet; on m'accuse de fortifier le prince royal dans le dessein qu'il a de s'évader. Je vous proteste pour tout ce qu'il y a de plus sacré Mdme., que je lui ai écrit et refusé nettement de le suivre, s'il entreprenoit de s'enfuir, et je vous réponds sur ma tête, qu'il ne fera jamais cette démarche sans moi. Je la vois déjà branler sur vos épaules, lui répondis-je, et si vous ne changez bientôt de conduite, je pourrois bien la voir à vos pieds. Je ne vous nie point que la reine et moi ne soyons très-mécontentes de vous, je n'aurois jamais cru que vous eussiez l'étourderie de divulguer partout les desseins de mon frère, et de faire confidence à chacun de ses secrets. Vous deviez mieux reconnoître les bontés qu'il a pour vous, et faire plus de réflexions sur l'irrégularité de votre procédé. Surtout Mr. il ne vous convient aucunement d'avoir mon portrait et d'en faire ostentation. La reine vous l'a fait demander, vous auriez dû lui obéir et le lui faire remettre. C'étoit le moyen de réparer votre faute, et il n'y a que ce seul expédient qui puisse vous faire obtenir votre grâce d'elle et de moi. Pour ce qui regarde le premier article, reprit-il, je puis vous jurer, Madame, que je n'ai parlé qu'à Mr. de Leuvener de ce qui concernoit le prince royal, ce n'est point un personnage suspect et je ne crois pas que la reine y trouve à redire. Ayant copié moi-même le portrait de votre Altesse royale et celui du prince royal, je n'ai pas cru qu'il fût de conséquence de les faire voir à quelques-uns de mes amis, d'autant plus que je ne les ai produits que comme des pièces de mon ouvrage, mais je vous avoue Mdme.; que la mort me seroit moins dure que de m'en défaire. Au reste, continuat-il, j'ai beaucoup d'ennemis envieux de ma faveur auprès du prince royal, qui ne pouvant trouver prise sur moi ont recours aux calomnies, mais je vous le répète encore, Mdme., tant que je serai bien auprès de ce cher prince, je l'empêcherai toujours d'accomplir ses desseins, quoique dans le fond je ne voie pas qu'il risqueroit beaucoup. Quel tort et quel mal pourroit-il lui arriver si on le rattrappoit. C'est l'héritier de la couronne et personne ne seroit assez hardi pour s'y frotter. En vérité Mr., lui dis-je, vous jouez gros jeu et je crains fort que je ne sois que trop bon prophète. Si je perds la tête, répondit-il, ce sera pour une belle cause, mais le prince royal ne m'abandonnera pas. Je ne lui donnai pas le temps de m'en dire davantage et je le quittai. Ce fut la dernière fois que je le vis, et j'étois bien éloignée de penser que mes prédictions s'accompliroient si-tôt, n'ayant voulu que l'intimider.
Le 15. d'Août, jour de naissance du roi, tout le monde vint féliciter la reine, et la cour fut très-nombreuse. J'y eus encore une longue conversation avec Grumkow. Il avoit congédié sa morale et s'étoit remis sur le ton badin; il m'amusa beaucoup, ayant infiniment d'esprit. Il s'étendit encore fort au long sur les éloges du roi, et voyant que j'allois le quitter, il me dit d'un ton si expressif que j'en fus surprise: vous verrez dans peu, Madame, à quel point je vous suis attaché et combien je suis votre serviteur. Je lui répondis fort obligeamment sur ce dernier article et voulus m'éloigner, mais la Bulow s'approchant commença par se chipoter avec lui; elle s'étoit mise sur ce pied là, et ne pouvoit le voir sans lui dire des piquanteries. Je l'avois déjà avertie plus d'une fois de ne pas pousser trop loin la raillerie et de ménager Grumkow, lui disant, qu'il falloit suivre l'exemple des Indiens, qui adorent le diable afin qu'il ne leur fasse point de mal, mais elle ne songea guère à mettre mes leçons en pratique. La dispute qu'elle eut ce soir avec lui fut très-vive. Son antagoniste la finit en lui disant la même chose qu'à moi: dans peu je pourrai vous convaincre combien je suis de vos amis. Il me sembla qu'il y avoit un sens caché sous ces paroles deux fois répétées, ce qui m'inquiéta.
La reine se fit un plaisir de me surprendre le jour suivant 16. du même mois. Elle donna un bal à Mon-bijou à l'honneur du roi. La salle à manger étoit décorée de devises et de lampions, et la table représentoit un parterre. Chacun de nous trouva un présent sous son couvert. Nous étions tous de la meilleure humeur du monde, il n'y avoit que les deux gouvernantes, de Kamken et de Sonsfeld, la comtesse de Fink et la Bulow qui semblassent tristes; elles ne disoient mot, se plaignant d'être incommodées. Nous recommençâmes le bal après souper. Il y avoit plus de six ans que je n'avois dansé; c'étoit du fruit nouveau et je m'en donnai à gogo, sans faire beaucoup d'attention à ce qui se passoit. La Bulow me dit plusieurs fois: il est tard, je voudrois qu'on se retirât. Eh, mon Dieu! lui dis-je, laissez moi le plaisir de danser tout mon soûl aujourd'hui, car je n'en aurai peut-être de long-temps. Cela se pourroit bien, reprit-elle. Je ne fis aucune réflexion là-dessus et continuai à me divertir. Elle revint à la charge une demi-heure après: finissez donc, me dit-elle, d'un air fâché, vous êtes si occupée, que vous n'avez point d'yeux. Vous êtes de si mauvaise humeur aujourd'hui, répliquai-je, que je ne sais qu'en penser. Regardez donc la reine, et vous n'aurez plus sujet, Mdme., de me faire des reproches. Un coup d'oeil que je jetai de son côté, me glaça d'effroi. Je vis cette princesse plus pâle que la mort dans un coin de la chambre, s'entretenant avec sa grande maîtresse et Mdme. de Sonsfeld. Comme mon frère m'intéressoit plus que toute autre chose au monde, je m'informai aussitôt, si cela le regardoit? La Bulow haussa les épaules, en disant: je n'en sais rien. La reine donna un moment après le bon soir et monta en carosse avec moi. Elle ne me dit mot pendant tout le chemin, ce qui m'inquiéta à un tel point, que je pris des palpitations de coeur terribles. Dès que je fus retirée, je fis enrager ma gouvernante, pour savoir de quoi il s'agissoit. Elle me répondit les larmes aux yeux, que la reine lui avoit imposé silence. Pour le coup je crus mon frère mort, ce qui me jeta dans un tel désespoir, que Mdme. de Sonsfeld jugea à propos de me tirer d'erreur. Elle me conta donc, que Mdme. de Kamken avoit reçu le même matin une estafette du roi avec des lettres pour elle et pour la reine, que ce prince lui ordonnoit de préparer peu à peu l'esprit de cette princesse, pour lui apprendre enfin, qu'il avoit fait arrêter le prince royal, qui avoit tenté de s'enfuir. Le malheur de mon frère me perça le coeur, je passai toute la nuit dans des agitations affreuses. La reine me fit appeler de grand matin, pour me montrer la lettre du roi. La fureur se manifestoit évidemment dans cette lettre. Voici ce qu'elle contenoit:
«J'ai fait arrêter le coquin de Fritz; je le traiterai comme son forfait et sa lâcheté le méritent; je ne le reconnois plus pour mon fils, il m'a déshonoré avec toute ma maison, un tel malheureux n'est plus digne de vivre.»
Je tombai en foiblesse après cette lecture. L'état de la reine et le mien auroient attendri un coeur de roche. Dès qu'elle se fut un peu remise, elle me conta l'arrestation de Katt, dont je ferai ici un détail circonstancié, tel que nous l'avons appris depuis.
Mr. de Grumkow avoit été informé dès le 15. de la catastrophe de mon frère; il n'avoit pu en cacher sa joie et en avoit fait confidence à plusieurs de ses amis. Mr. de Leuvener qui avoit des espions autour de lui, en fut averti. Il écrivit sur-le-champ à Katt, et lui conseilla de partir au plutôt, puisqu'infailliblement il alloit être arrêté. Katt profita de l'avis et demanda permission au Maréchal de Natzmar, qui commandoit son corps, d'oser aller à Friderichsfelde, rendre ses devoirs au Margrave Albert; ce qui lui fut accordé. Il avoit fait faire une selle, dans laquelle il pouvoit enfermer de l'argent et des papiers. Par malheur pour lui cette selle n'étant point faite; il fut contraint de l'attendre. Il employa cependant bien son temps, car il brûla ses papiers. Son cheval étant enfin sellé, il alloit monter dessus, lorsque le Maréchal arriva, accompagné de ses gardes, qui lui demanda son épée l'arrêtant de la part du roi. Katt la lui remit sans changer de couleur et fut aussitôt mené en prison. On mit le scellé sur tous ses effets, en présence du Maréchal, qui paroissoit plus altéré que son prisonnier. Il avoit tardé plus de trois heures à exécuter les ordres du roi, pour donner le temps à Katt de s'échapper, et fut très-fâché de le trouver encore là.