Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De

Chapter 13

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Le roi ne pouvant réduire la fermeté de cette princesse, se retira. Je fus informée le soir même de toutes ces circonstances par un billet que la Margrave me fit tenir secrètement, me priant, d'en informer la reine. J'étois remplie d'admiration et de reconnoissance d'un procédé si généreux. Je lui exprimai ces sentimens dans la réponse que je fis à son billet, et je n'oublierai jamais les obligations que je lui ai. Cependant les agitations continuelles de mon esprit rejaillissoient sur mon corps, je maigrissois à vue d'oeil. L'on a vu ci-devant, que j'étois fort replète, j'étois si fort diminuée, que ma taille n'avoit qu'une demi-aune de contour. Je n'avois point encore paru devant le roi, la reine ne voulant pas m'exposer à être traitée comme mon frère. Celui-ci étoit dans un désespoir inconcevable. Ses peines m'étoient plus sensibles que les miennes, et je me serois sacrifiée volontiers pour l'en délivrer. J'allois toutes les après-midis chez la reine aux heures que le roi étoit occupé ailleurs. Elle avoit fait pratiquer un labyrinthe dans sa chambre, qui ne consistoit qu'en paravents, rangés de manière que je pouvois éviter le roi, en cas qu'il entrât fortuitement, sans en être apperçue. La méchante Ramen, qui ne dormoit non plus que le diable, voulut se donner la comédie à mes dépens, et dérangea cet asyle sans que j'y prisse garde. Le roi vint nous surprendre; je voulus me sauver, mais je me trouvai malheureusement embarrassée parmi ces maudits paravents, dont plusieurs se renversèrent, ce qui m'empêcha de sortir. Ce prince, m'ayant vue, étoit à mes trousses et tâchoit de me saisir, pour me battre. Ne pouvant plus l'éviter, je me jetai derrière ma gouvernante. Le roi la poussa tant et tant, qu'elle se vit obligée de reculer, mais l'ayant recognée contre la cheminée, il fallut s'arrêter; j'étois toujours derrière de Mdme. de Sonsfeld et me trouvai entre le feu et les coups. Il appuya sa tête sur l'épaule de cette dernière, m'accablant d'injures et s'efforçant de m'attraper par la coiffure; j'étois à terre à demi grillée. Cette scène auroit pris une fin tragique, si elle avoit continué, mes habits commençoient déjà à brûler. Le roi fatigué de crier et de se démener, y mit fin et s'en alla. Mdme. de Sonsfeld, quoique effrayée montra sa fermeté dans cette occasion, elle resta tout le temps plantée devant moi, comme un piquet, regardant fixement ce prince. Le roi fut plus furieux le jour suivant qu'il ne l'avoit encore été. La pauvre reine fut traitée de Turc à More; il la menaça de nous rouer de coups, mon frère et moi, en sa présence, et de m'envoyer incessamment à Spandau. Elle avoit encore différé de lui parler du prince de Bareith, dans l'espérance de pouvoir l'appaiser. Mais voyant que la colère de ce prince étoit à son plus haut période, elle ne balança plus à suivre les avis du Maréchal de Borck. «Soyons raisonnables tous deux, lui dit-elle, je consens que vous rompiez le mariage de ma fille avec le prince de Galles, puisque vous dites, que votre tranquillité en dépend, mais en revanche ne me parlez plus des partis odieux que vous voulez lui donner. Cherchez-lui un établissement convenable et un époux avec lequel elle puisse vivre heureuse; bien loin de m'opposer alors à vos volontés, je serai la première à y travailler.» Le roi se radoucit d'abord, et après avoir rêvé quelque temps, votre expédient n'est pas mauvais, lui répondit-il, mais je ne connois point de partis mieux assortis pour ma fille que ceux que je vous ai nommés, si vous pouvez m'en proposer d'autres j'en serai d'accord. La reine lui nomma le prince héréditaire de Bareith. «J'en suis content, dit le roi, mais il n'y a qu'une petite difficulté, dont je veux bien vous avertir, c'est que je ne lui donnerai ni dot ni trousseau, et que je n'assisterai point à ses noces, puisqu'elle préférera vos volontés aux miennes. Si elle s'étoit mariée selon mon gré, je l'aurois avantagée plus que mes autres enfans, c'est à elle de voir à qui elle voudra obéir de nous deux.» Vous me réduisez au désespoir, s'écria la reine, je fais tout au monde pour vous satisfaire, et vous n'êtes pas content, vous voulez me donner la mort et me mettre au tombeau. A la bonne heure, ma fille pourra épouser votre cher duc de Weissenfeld, sans que j'y mette obstacle, mais je lui donne ma malédiction, si elle le prend de mon vivant. «Eh bien, Madame, vous serez satisfaite, dit le roi, j'écrirai demain au Margrave de Bareith, touchant cette affaire, et vous ferai voir la lettre. Vous pouvez en parler à votre indigne fille; je lui laisse le temps de se déterminer jusqu'à demain sur le parti qu'elle voudra prendre.» Dès que le roi fut retiré, la reine m'envoya chercher. Elle m'embrassa avec des transports de joie, auxquels je ne comprenois rien. Tout va à souhait, me dit-elle, ma chère fille, je triomphe de mes ennemis, il n'est plus question, du gros Adolphe, ni du Margrave de Schwed, vous aurez le prince de Bareith, et c'est de ma main que vous le recevrez. En même temps elle me fit un récit de toute la conversation qu'elle venoit d'avoir avec le roi. La conclusion ne m'en fut guère agréable, je demeurai toute interdite, ne sachant que lui répondre. «Eh bien, n'êtes-vous pas bien satisfaite des soins que j'ai pris pour vous?» Je lui répondis, que je reconnoissois comme je le devois toutes les grâces qu'elle avoit pour moi, mais que je la suppliois de me donner du temps, pour penser à ce que j'avois à faire. «Comment, reprit-elle, du temps? J'ai cru que la chose se décidoit d'elle-même, et que vous vous rangeriez à ma volonté?» Je ne balancerois pas à le faire, si le roi n'y mettoit des obstacles insurmontables. Votre Majesté ne peut prétendre de moi, que je sois mariée sans l'aveu du roi et sans les formalités requises. Quelle idée cela donneroit-il au public, et que pourroit-on penser de moi, si je sortois de la maison, paternelle d'une façon aussi indigne que le roi le prétend. Je ne puis faire autre chose dans les circonstances où je me trouve, que de répondre au roi, que je suis prête à épouser un des trois princes en question, pourvu que votre Majesté et lui s'accordent sur le choix. Mais je ne me déterminerai point avant que les sentimens de mon père et de ma mère ne soient réunis. «Prenez donc le grand Turc ou le grand Mogol, me dit la reine, et suivez votre caprice, je ne me serois pas attirée tant de chagrins, si je vous avois mieux connue. Suivez les ordres du roi, cela dépend de vous, je ne me mettrai plus en peine de ce qui vous regarde, et épargnez-moi, je vous prie, le chagrin de votre odieuse présence, car je ne saurais plus la supporter.» Je voulus répliquer, mais elle m'imposa silence et m'ordonna de me retirer. Je sortis toute en larmes. Mdme. de Sonsfeld fut appelée ensuite. La reine lui fit des plaintes très-aigres contre moi, et lui ordonna de me persuader à lui obéir. Je veux absolument, lui dit-elle, qu'elle épouse le prince de Bareith; ce mariage me fait tout autant de plaisir que celui d'Angleterre, je ne veux pas en avoir le démenti, et ma fille peut compter que je ne lui pardonnerai jamais si elle fait des difficultés. Mdme. de Sonsfeld lui fit les mêmes représentations que moi et lui répondit hardiment, qu'elle ne se permettroit point de me conseiller là-dessus; ce qui fâcha beaucoup la reine. Mon frère qui avoit été présent à toute cette conversation, vint me joindre et voulut me persuader d'obéir à la reine. Sa patience étoit poussée à bout, le roi continuoit toujours à le maltraiter, et les lenteurs de l'Angleterre commençoient à le lasser; je crois même que son parti étoit pris dès lors de s'évader. Malgré les bonnes raisons que je lui donnai pour justifier mes refus, il se mit en colère et me dit des choses très-dures, ce qui acheva de me mettre au désespoir. Tous ceux que je consultois sur ma conduite l'approuvoient, et m'encourageoient à rester ferme, m'assurant, que c'étoit l'unique moyen de me raccommoder avec le roi, qui se laisseroit fléchir et se rendroit plus aisement aux désirs de la reine. Mlle. de Bulow, me voyant toute éplorée et hors de moi-même du procédé de mon frère, tâchoit de me consoler, elle m'assura même avoir un moyen sûr d'appaiser la reine, qu'elle vouloit lui donner le temps de se tranquilliser et laisser passer son premier emportement, et qu'elle me répondoit, que dès qu'elle lui auroit parlé, elle penseroit tout autrement qu'elle ne faisoit. Le lendemain au matin le roi montra à cette princesse la lettre qu'il venoit d'écrire au Margrave de Bareith. Elle étoit conçue en termes très-obligeants. Après l'avoir lue, il répéta à la reine, d'un ton rempli de colère, tout ce qu'il lui avoit dit la veille, c'est-à-dire, qu'il ne vouloit point être présent à mes noces ni me donner de dot. La reine se soumit à tout cela et il sortit en disant, qu'il alloit envoyer la lettre. C'étoit en effet son intention, mais Sekendorff et Grumkow, qui n'y trouvoient pas leur compte, l'en empêchèrent. La reine en fut informée secrètement le soir même par le Maréchal de Borck. Mlle. de Bulow trouva enfin moyen de lui parler. Elle lui dit, que Mr. du Bourguai et Mr. de Kniphausen après une mûre délibération avoient enfin résolu, que vu l'extrémité où se trouvoient les affaires, il falloit tenter un dernier effort en Angleterre, en y dépêchent le chapelain anglois qui m'enseignoit cette langue; que Mr. du Bourguai le chargeroit de lettres très-touchantes sur notre situation pour le ministère; que cet homme, me voyant tous les jours, pourroit leur faire le portrait de ma personne et de mon caractère et les mettre au fait du déplorable état où nous étions réduits. La reine approuva fort cet arrangement. Elle écrivit par cette voie à la reine d'Angleterre, elle lui faisoit des plaintes amères de ses lenteurs et lui reprochoit le peu d'amitié qu'elle lui témoignoit. Le chapelain partit avec ces dépêches, comblé de présens de la reine. Il pleura à chaudes larmes en prenant congé de moi; il me dit, en me saluant à l'angloise, qu'il renieroit toute sa nation, si elle ne faisoit son devoir en cette occasion.

Cependant le roi sembloit adouci, il en agissoit assez bien avec la reine, ne faisant plus mention de rien. La condition de mon frère et la mienne n'en étoient pas meilleures, je n'osois me montrer devant lui. Mon pauvre frère, qui ne pouvoit se dispenser d'être autour de sa personne, essuyoit journellement des coups de poing et de canne. Il étoit dans un désespoir affreux, et je souffrois plus que lui, de le voir traiter ainsi.

Cependant le roi résolut d'aller faire un tour à Dresde, pour s'aboucher avec le roi de Pologne. Son départ étoit fixé au 18. de Février. J'avois déjà pris congé de mon frère chez la reine, et m'étant retirée j'étois prête à me mettre au lit, lorsque je vis entrer un jeune homme, habillé fort magnifiquement à la françoise. Je fis un grand cri, ne sachant qui c'étoit, et me cachai derrière un paravent. Mdme. de Sonsfeld, aussi effrayée que moi, sortit d'abord pour savoir qui étoit assez hardi pour oser venir à une heure si indue. Mais je la vis rentrer un moment après avec ce cavalier, qui rioit de bon coeur et que je reconnus pour mon frère. Cet habillement le changeoit si fort, qu'il ne sembloit pas être la même personne. Il étoit de la meilleure humeur du monde. «Je viens encore une fois vous dire adieu, ma chère soeur, me dit-il, et comme je connois l'amitié que vous avez pour moi, je ne veux point vous faire un mystère de mes desseins. Je pars pour ne plus revenir, je ne saurois endurer les avanies qu'on me fait, ma patience est poussée à bout. L'occasion est favorable pour m'affranchir d'un joug odieux; je m'esquiverai de Dresde et passerai en Angleterre, et je ne doute point que je ne vous tire d'ici, dès que j'y serai arrivé. Ainsi je vous prie de vous tranquilliser, nous nous reverrons bientôt dans des lieux où la joie succédera à nos larmes, et où nous pourrons jouir de l'agrément de nous voir en paix et libres de toute persécution.»

Je restai immobile, mais revenant de ma première surprise, je lui fis les représentations les plus fortes sur la démarche qu'il vouloit faire. Je lui en remontrai l'impossibilité et les suites affreuses qu'elle entraîneroit, et voyant qu'il restoit ferme dans sa résolution, je me jetai à ses pieds que j'arrosai de mes larmes. Mdme. de Sonsfeld, qui étoit présente, joignit ses prières aux miennes. Nous lui fîmes enfin si bien concevoir que son projet étoit chimérique, qu'il me donna sa parole d'honneur de ne le point exécuter.

Quelque jours après le départ du roi, la reine tomba dangereusement malade, un accident subit la mit à deux doigts du tombeau. Ses souffrances étoient infinies et malgré sa fermeté, la force des douleurs lui faisoit jeter les hauts cris. Comme son mal ne s'étoit augmenté que par degrés, le roi fut de retour à Potsdam quelques jours avant qu'il fût parvenu à son dernier période. Mdme. de Kamken et le sieur Stahl, premier médecin de ce prince, l'avoient informé de l'état de la reine; on lui fit même savoir, qu'elle étoit en danger de vie et qu'elle couroit risque de subir une opération fort dangereuse pour elle et son enfant, si elle n'amendoit bientôt. La Ramen, appuyée de Sekendorff, démentit ces rapports et fit assurer le roi, que la reine n'étoit point malade, et que toutes les simagrées qu'elle faisoit n'étoient qu'un jeu joué. Je ne quittois point le chevet de cette princesse.

L'indifférence que le roi lui témoignoit, augmentoit ses souffrances. Elles devinrent enfin si violentes, qu'on dépêcha une estafette au roi, pour le supplier de venir, s'il vouloit encore la trouver en vie. Il se rendit donc à Berlin, malgré toutes les peines que Sekendorff se donna pour l'en détourner. Il mena Holtzendorff avec lui, pour être informé au juste si la maladie étoit effective. Mais dès qu'il eut jeté les yeux sur elle, tous ses soupçons se dissipèrent et firent place à la plus amère douleur. Son désespoir augmenta par le rapport de son chirurgien, il fondoit en larmes et disoit à tous ceux qui étoient autour de lui, qu'il ne survivroit pas à la reine, si elle lui étoit enlevée. Les discours touchants qu'elle lui adressa, achevoient de le désespérer. Il lui demanda mille fois pardon, en présence de toutes ses dames, des chagrins, qu'il lui avoit causés, et lui fit assez voir, que son coeur y avoit eu moins de part que les indignes gens qui l'avoient animé contre elle. La reine prit ce temps pour le conjurer d'en agir mieux avec mon frère et avec moi. Raccommodez-vous, lui dit-elle, avec ces deux enfans, et laissez-moi la consolation en mourant de revoir la paix rétablie dans la famille. Il me fit appeler. Je me jetai à ses pieds et lui dis tout ce que je crus le plus propre à l'émouvoir, et à l'attendrir en ma faveur. Mes sanglots me coupoient la parole, et tous ceux qui étoient présens pleuroient à chaudes larmes. Il me releva enfin et m'embrassa, paroissant lui-même touché de mon état. Mon frère vint ensuite. Il lui dit simplement, qu'il lui pardonnoit tout le passé en considération de sa mère; qu'il devoit changer de conduit et se régler désormais selon ses volontés, et qu'en ce cas il pouvoit compter sur son amour paternel. Cette bonne union rétablie dans la famille réjouit si fort la reine, qu'au bout de trois jours elle fut hors de danger. Le roi, étant hors d'inquiétude pour elle, reprit toute sa haine contre mon frère et moi. Mais craignant pour la santé de son épouse, qui étoit encore fort chancelante, il nous faisoit bon visage en sa présence et nous maltraitoit dès que nous étions hors de sa chambre.

Mon frère commençoit même de recevoir ses caresses accoutumées de coup de canne et de poing. Nous cachions nos souffrances à la reine. Mon frère s'impatientoit de plus en plus, et me disoit tous les jours, qu'il étoit résolu de s'enfuir et qu'il n'en attendoit que l'occasion. Son esprit étoit si aigri, qu'il n'écoutoit plus mes exhortations et s'emportait même souvent contre moi. Un jour, que j'employois tous mes efforts pour l'appaiser, il me dit: vous me prêchez toujours la patience, mais vous ne voulez jamais vous mettre en ma place: je suis le plus malheureux des hommes, environné depuis le matin jusqu'au soir d'espions, qui donnent des interprétations malignes à toutes mes paroles et actions; on me défend les récréations les plus innocentes: je n'ose lire, la musique m'est interdite, et je ne jouis de ces plaisirs qu'à la dérobée et en tremblant. Mais ce qui a achevé de me désespérer est l'aventure qui m'est arrivée en dernier lieu à Potsdam, que je n'ai point voulu dire à la reine pour ne pas l'inquiéter. Comme j'entrai le matin dans la chambre du roi, il me saisit d'abord par les cheveux et me jeta par terre où, après avoir exercé la vigueur de ses bras sur mon pauvre corps, il me traîna, malgré toute ma résistance, à une fenêtre prochaine; il prétendit faire l'office des muets du sérail, car prenant la corde qui attachoit le rideau, il me la passa autour du cou. J'avois eu par bonheur pour moi le temps de me relever, je lui saisis les deux mains et me mis à crier. Un valet de chambre vint aussitôt à mon secours, et m'arracha de ses mains. Je suis journellement exposé aux mêmes dangers, et mes maux sont si désespérés, qu'il n'y a que de violens remèdes qui puissent y mettre fin. Katt est dans mes intérêts, il m'est attaché et me suivra au bout du monde, si je le veux; Keith me joindra aussi. Ce sont ces deux personnages qui faciliteront ma fuite et avec lesquels je dispose tout pour cela. Je n'en parlerai point à la reine, elle ne manqueroit pas de le dire à la Ramen, ce qui me perdroit. Je vous avertirai secrètement de tout ce qui se passera, et je trouverai le moyen de vous faire rendre sûrement mes lettres. Qu'on juge de ma douleur à ce triste récit! La situation de mon frère étoit si déplorable que je ne pouvois désapprouver ses résolutions, mais j'en prévoyois des suites affreuses. Son plan étoit si mal imaginé, et les personnes qui en étoient informées, si étourdies et si peu propres pour conduire une affaire de cette conséquence, qu'elle ne pouvoit qu'échouer. Je remontrai tout cela à mon frère, mais il étoit si entêté de ses projets, qu'il n'ajouta point de foi à ce que je lui disois, et tout ce que je pus obtenir de lui fut, qu'il en remettroit l'exécution jusqu'à ce que l'on eût reçu les réponses aux lettres qui avoient été envoyées en Angleterre par le chapelain Anglois. La reine se rétablissant cependant peu à peu, le roi retourna à Potsdam. Ces lettres arrivèrent quelques jours après son départ. Le chapelain étoit heureusement débarqué dans sa patrie, où il s'étoit acquitté de ses commissions, et avoit exposé notre situation au ministère anglois. Le portrait avantageux qu'il avoit fait de mon frère et de moi, avoit prévenu toute la nation en notre faveur. Il avoit même obtenu une audience du prince de Galles, qui lui avoit témoigné tout l'empressement imaginable pour m'épouser, et avoit même fait déclarer au roi, son père, qu'il ne s'uniroit jamais à d'autre qu'à moi. Le ministère avoit fortement appuyé les sollicitations du prince, et toute la nation avoit tant murmuré contre les lenteurs du roi, qu'il s'étoit enfin résolu de nommer le chevalier Hotham son envoyé extraordinaire à Berlin. Ce chevalier devoit partir incessamment pour prendre son poste. Cette nouvelle causa une joie extrême à la reine; elle calma aussi un peu les inquiétudes que me causoit mon frère, auquel je ne manquai pas d'en faire part. Je profitois de ce moment de calme pour faire mes dévotions. Je trouvai le dimanche au sortir de l'église Mr. de Katt, qui m'attendoit au bas de l'escalier du château; il vint me rendre fort imprudemment une lettre de mon frère. La chambre de la Ramen étoit vis-à-vis de l'escalier, sa porte étoit ouverte, et elle étoit assise de façon qu'elle pouvoit voir tout ce qui se passoit. Je viens de Potsdam, me dit Katt, j'y ai passé trois jours incognito pour voir le prince royal, il m'a chargé de cette lettre, avec ordre de la rendre en main propre à V. A. R. Elle est de conséquence, et il vous prie, Madame, de ne la point montrer à la reine. Je pris la lettre sans lui rien répondre et j'enfilai l'escalier comme un éclair, très-fâchée de l'étourderie qui venoit de se commettre. Après avoir épanché ma bile contre Katt avec ma gouvernante, sur l'embarras où il venoit de me jeter, je l'ouvris et j'y trouvai ces mots:

«Je suis au désespoir, la tyrannie du roi ne va qu'en augmentant, ma constance est à bout. Vous vous flattez, mais vainement, que l'arrivée du chevalier Hotham mettra fin à nos maux. La reine gâte toutes nos affaires par son aveugle confiance pour la Ramen. Le roi est déjà informé, par le canal de cette femme, des nouvelles qui sont arrivées, et de toutes les mesures que l'on prend, ce qui l'aigrit toujours davantage; je voudrois que cette carogne fût pendue au plus haut gibet, elle est cause de notre malheur. On ne devroit plus faire part à la reine des nouvelles qui arriveront, sa foiblesse est impardonnable pour cette infâme créature. Le roi retournera mardi à Berlin; c'est encore un mystère. Adieu ma chère soeur, je suis tout à vous.»

Je ne doutai point que la reine ne fût déjà informée par la Ramen, que j'avois reçu des lettres. Je ne pouvois la lui montrer, et ne savois quel prétexte prendre pour l'éviter. Je donnai enfin le mot à la Mermann, et lui ordonnai de ne point m'envoyer cette lettre, quand même je lui enverrois trente messagers pour la chercher; qu'elle devoit dire, après avoir fait semblant de la bien chercher, qu'il falloit que je l'eusse brûlée par mégarde avec quelqu'autre papier, que j'avois jetée au feu. Pour lui épargner un mensonge, j'en fis un sacrifice à Vulcain. Heureusement la Ramen n'en fit point mention, ce qui me tira de peine. On verra par la suite combien cette étourderie de Katt me causa de chagrins.

Cependant Mr. Hotham arriva le deux de Mai à Berlin. L'extrême foiblesse de la reine l'empêchoit encore de quitter le lit. Mr. Hotham ne voulut jamais lui faire part des commissions dont il étoit chargé, quelqu'instance qu'elle lui fit faire pour les savoir. Il demanda d'abord audience au roi. Ce prince lui donna rendez-vous à Charlottenbourg. La reine, curieuse de savoir ce qui s'y passeroit, y envoya quelques-uns de ses domestiques travestis, pour tâcher de découvrir quel train prenoient les affaires. Mr. Hotham après avoir témoigné au roi les sentimens d'amitié que le roi d'Angleterre lui continuoit toujours, lui dit, qu'il étoit chargé de me demander en mariage pour le prince de Galles, et que pour resserrer d'autant mieux l'union des deux maisons, il ne doutoit point que le roi ne consentît à celui de mon frère avec la princesse Amélie, que cependant le roi son maître seroit content que mon mariage se fît le premier, et qu'il dépendroit de celui de Prusse de fixer celui de mon frère, quand il le voudroit.