Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De

Chapter 12

Chapter 123,032 wordsPublic domain

Quoique j'aie déjà eu l'honneur d'écrire à votre Majesté, et de lui expliquer la triste situation où je me trouve aussi bien que ma soeur, la réponse peu favorable qu'elle m'a donnée, ne m'a point découragé. Je ne saurois m'imaginer qu'une princesse dont les vertus et le mérite font l'admiration universelle, puisse laisser sans secours une soeur qui lui est tendrement attachée, en refusant de souscrire au mariage de ma soeur et du prince de Galles, qui cependant a été arrêté si solemnellement par le traité d'Hannovre. J'ai déjà donné ma parole d'honneur à votre Majesté, de n'épouser jamais que la princesse Amélie, sa fille, je lui réitère encore cette promesse en cas qu'elle veuille donner son consentement au mariage de ma soeur. Nous sommes tout réduits à l'état du monde le plus fâcheux, et tout sera perdu si elle balance encore à nous donner une réponse favorable. Je me trouverois alors libre de toutes les promesses que je viens de lui faire, et obligé de suivre les volontés du roi, mon père, en prenant tel parti qu'il me proposera. Mais je suis convaincu, que je n'ai rien à craindre de ce côté-là, et que votre Majesté fera de mûres réflexions sur ce que je viens de lui mander, étant etc.

Mon frère ne balança point à copier cette lettre. La reine en écrivit deux, dont l'une fut montrée au roi et l'autre contenoit un détail de ce qui venoit de se passer, et de toutes les raisons les plus fortes qui pussent porter la cour d'Angleterre à se rendre aux désirs du roi. Toutes ces lettres partirent par un courrier, le roi l'ayant exigé ainsi, afin de recevoir plus tôt la réponse; il avoit même calculé, qu'en cas de vent contraire le courrier pouvoit être en trois semaines de retour. Il y avoit déjà dix jours de passé, et les inquiétudes de la reine alloient en augmentant à mesure que le temps s'écouloit. Comme personne ne présageoit rien de bon des résolutions d'Angleterre, et qu'on l'avertissoit de tout côté, que le roi se porteroit aux dernières extrémités si elle tardoit trop à venir, elle examina sérieusement ce qu'elle devoit faire pour détourner tout événement fâcheux. La comtesse de Fink, Mdme. de Sonsfeld et moi passâmes toute une après-midi dans son cabinet, pour chercher des expédiens. Nous conclûmes enfin unanimement qu'elle affecteroit d'être malade; mais le moyen de le faire accroire au roi? Si la méchante Ramen étoit informée de cette ruse, on ne faisoit qu'empirer les choses au lieu de les adoucir. Nous n'osions découvrir à la reine toutes les horreurs que nous savions de cette femme, car elle en étoit si fort éprise, qu'elle auroit été capable de le lui redire. Cependant il n'y avoit d'autre parti à prendre que celui-là. Il n'étoit pas probable qu'on voulût inquiéter la reine malade et enceinte, et du moins on donnoit le temps au courrier de revenir. Nous nous en tînmes donc à cet avis, mais nous lui fîmes comprendre nettement, que si elle ne gardoit le secret, tout cela ne serviroit qu'à rendre notre condition plus fâcheuse. La comtesse de Fink lui représenta même, qu'elle avoit des traîtres parmi ses domestiques, qui rapportoient tout au roi et à Sekendorff; qu'elle étoit informée, qu'on avoit su dans la maison de ce dernier des conversations qu'elle et la reine avoient eues secrètement, et qui n'avoient pu être divulguées que par des gens qui avoient écouté aux portes. Elle loua sans affectation plusieurs des domestiques de cette princesse et effecta de ne point parler de la Ramen, et ajouta encore: tel qui vous paroît le plus attaché, Madame, est peut-être celui-là même qui vous trahit. Nous remarquâmes bien par le trouble de la reine, qu'elle avoit très-bien compris ce qu'on avoit voulu lui dire, mais elle n'en fît pas semblant, et nous promit un secret inviolable. Nous remîmes jusqu'au lendemain au soir à jouer la comédie. La reine commença par se plaindre le matin, et pour faire plus d'éclat, elle affecta de tomber en défaillance. Le soir à table nous composâmes si bien nos actions et nos visages, que tout le monde y fut attrappé, même la Ramen. Cette princesse resta le jour suivant au lit, et fit toutes les simagrées pour faire accroire qu'elle étoit bien mal. J'avertis mon frère, par son ordre, de ce qui se passoit, pour prévenir toutes les inquiétudes qu'il pouvoit avoir de cette feinte maladie. Mon esprit n'étoit rien moins que tranquille; malgré l'éloignement que j'avois pour le prince de Galles, je voyois bien qu'entre trois maux, dont on me menaçoit, c'étoit sans contredit le plus petit, et je me voyois forcée par la malignité de mon étoile de souhaiter ce que j'aurois redouté en tout autre temps. La reine se levoit vers le soir, et soupoit avec nous dans sa chambre de lit, mais c'étoit le médecin qui lui faisoit faire cet effort par les instigations qu'on lui donnoit; cet homme étoit entièrement dans les intérêts de la reine. Cinq jours se passèrent ainsi. Mais soit que la Ramen eût découvert la ruse ou que la reine la lui eût confiée, la crise recommença. Une nouvelle ambassade, composée des mêmes personnages qui lui avoient parlé la première fois, lui fut envoyée de la part du roi le 25. de Janvier, jour que je n'oublierai jamais. La commission, dont ces messieurs furent chargés, fut beaucoup plus forte que la précédente, et la lettre du roi, dont elle étoit accompagnée, étoit si terrible, qu'elle faisoit paroître douce celle qu'elle en avoit reçue çi-devant.

Le roi, lui dirent-ils, ne veut plus absolument entendre parler d'alliance avec l'Angleterre. Toutes réponses qui en pourront venir, lui sont entièrement indifférentes, et ne changeront rien au projet qu'il a fait, de marier la princesse, sa fille, avec le duc de Weissenfeld ou avec le Margrave de Schwed. Il prétend absolument qu'on lui obéisse, et fera même tomber son ressentiment sur votre Majesté, s'il trouve de la résistance à ses volontés. Il vous déclare, Madame, qu'il se séparera de vous, vous reléguera à votre douaire, enfermera Mdme. la princesse dans une forteresse et déshéritera le prince royal; qu'après avoir mûrement réfléchi, il a trouvé la désobéissance de sa famille d'un très-dangereux exemple pour ses sujets, puisqu'au lieu de les animer par votre modèle à la soumission, vous faites le contraire. Il s'est donc proposé de faire un acte de justice dans sa propre maison, pour empêcher les mauvaises suites que votre manque de respect pourroit produire. La reine ne répondit qu'en très-peu de mots: vous pouvez répondre au roi, qu'il ne me fera jamais consentir à rendre ma fille malheureuse, et que tant que j'aurai un souffle de vie, je ne souffrirai point qu'elle prenne ni l'un ni l'autre des partis proposés. Ils voulurent répliquer, mais la reine les pria de la laisser en repos, puisqu'ils ne tireroient point d'autre résolution d'elle. Dès le lendemain elle se remit au lit, contrefaisant la malade.

La réponse d'Angleterre arriva enfin. C'étoit toujours la même chanson. La reine, ma tante, mandoit, que le roi, son époux, étoit très-disposé à m'unir avec son fils, pourvu que le mariage de mon frère avec sa fille se fit en même temps. La lettre, qui étoit adressé à mon frère, ne consistoit que dans de simples complimens. La reine, ma mère, fut vivement piquée de ce procédé, elle me fit d'abord part de ces belles nouvelles. Le chagrin qu'elle en ressentoit, nous fit tout craindre pour sa santé. Elle ne put pourtant se dispenser d'envoyer la lettre, qu'elle venoit de recevoir, au roi. Elle y en joignit une de sa main, qui étoit écrite dans les termes le plus touchans. Le roi fut averti tout de suite par la Ramen du contenu de ces lettres et les renvoya à la reine sans les avoir lues. Eversmann en fut le porteur. Il vint le soir chez cette princesse, et lui conta, que le roi étoit dans une violente colère contre elle et contre moi; qu'il avoit juré plusieurs fois, qu'il se porteroit à toutes les extrémités imaginables pour nous réduire, si nous ne nous rendions de bonne grâce à ses volontés; qu'il étoit d'une humeur épouvantable dont tout le monde se ressentoit, et surtout mon frère qu'il avoit traité de la façon du monde la plus barbare, l'ayant mis tout en sang à force de coups, et l'ayant traîné par les cheveux par toute la chambre. Je n'étois point présente à cette narration. Après que ce malheureux eut assez joui du mortel chagrin que son rapport causoit à la reine, il vint me trouver. Jusqu'à quand, me dit-il, prétendez-vous entretenir la désunion dans la famille et vous attirer la colère de votre père? Je vous conseille en ami, de vous soumettre à ses volontés, sans quoi vous n'avez qu'à vous attendre aux plus terribles scènes. Il n'y a point de temps à perdre, donnez-moi une lettre pour le roi et mettez vous au dessus de toutes les crieries de la reine. Je ne vous parle pas ainsi de moi-même, mais par ordre. Qu'on se mette à ma place et qu'on juge de ce qui se passoit dans mon coeur, de me voir si indignement traitée par ce faquin. Je fus mille fois sur le point de lui répondre comme il le méritoit, mais je prévis que je ne ferois qu'aigrir les choses. Je me contentai de lui dire, d'un air fort froid, que je connoissois trop bien le bon coeur du roi, pour croire qu'il voulût me rendre malheureuse, que j'étois au désespoir d'avoir encouru sa disgrâce, que j'étois prête à faire toutes les soumissions imaginables pour regagner sa bienveillance, n'ayant jamais manqué au respect et à la tendresse, qu'une fille devoit avoir pour son père. Je lui tournai le dos, en finissant ces dernières paroles, et m'assis fort émue à un bout de la chambre. Mais la scène n'étoit pas finie, il s'adressa encore à Madame de Sonsfeld. Le roi, lui dit-il, vous fait ordonner, de persuader à la princesse d'épouser le duc de Weissenfeld, il vous fait dire, qu'en cas qu'elle ne puisse se résoudre en sa faveur, il lui laisse la liberté, de prendre le Margrave de Schwed; que si vous croyez devoir obéir aux ordres de la reine préférablement aux siens, il saura vous montrer qu'il est votre souverain, et vous enverra à Spandau où vous serez au pain et à l'eau. Ce n'est pas tout. Votre famille portera aussi le faix de sa colère, il la rendra malheureuse, au lieu qu'elle sera comblée de grâces, si vous vous rangez à votre devoir.

Le roi m'a chargée, lui répondit cette dame, de l'éducation de la princesse. Je n'ai accepté cet emploi qu'avec mille larmes, et uniquement pour obéir aux ordres du roi. Il ne m'appartient pas de lui donner conseil ni de me mêler de son mariage, je ne lui parlerai ni pour ni contre les deux partis que le roi lui fait proposer. J'invoquerai le ciel pour qu'il lui inspire ce qui sera le plus convenable. Je me soumets après cela à tout ce qu'il plaira au roi de faire de ma famille et de moi. Tout cela est bel et bon, reprit Eversmann, mais vous verrez ce qui arrivera et ce que vous gagnerez tous par votre obstination. Le roi a pris des résolutions violentes. Il ne donne que trois jours à la princesse pour se déterminer. Si au bout de ce temps elle ne fléchit, il la fera conduire à Vousterhausen où les princes en question se trouveront. Il contraindra la fille d'en choisir un et si elle ne veut le faire de bonne grâce, on l'enfermera avec le duc de Weissenfeld; après quoi elle sera encore trop heureuse de l'épouser.

Mdme. de Kamken qui étoit présente et qui jusqu'alors avoit gardé le silence, ne put se contenir plus long-temps. Elle chanta pouille à Eversmann, lui reprochant qu'il mentoit, et qu'il avoit inventé ce qu'il venoit de dire. Son zèle l'emporta même à censurer le roi. L'autre lui soutint de son côté d'un ton moqueur, que les effets prouveroient bientôt ce qu'il avoit avancé. Mais, lui dit enfin Mdme. de Kamken, n'y a-t-il donc dans le monde d'autre parti convenable à la princesse, que les deux qu'on propose? Si la reine, lui répondit-il, en peut trouver de meilleur, à l'exclusion du prince de Galles, peut-être que le roi entrera en composition avec elle, quoiqu'il souhaite passionnément avoir le duc pour gendre.

La reine qui nous fit tous appeler, mit fin à cette impertinente conversation. La comtesse de Fink étoit assise au chevet de son lit et tâchoit de la tranquilliser. Elle remarqua d'abord à nos physionomies, que nous avions quelque chose. Nous lui contâmes tout l'entretien, que nous venions d'avoir, et elle nous fit part de celui qu'elle avoit eu. Nous consultâmes long-temps ensemble sur ce qu'il y avoit à faire dans des conjonctures si critiques. Mdme. de Kamken donna un avis, qui fut suivi. Elle conseilla à la reine, de faire venir le lendemain le Maréchal de Borck, homme d'une probité et d'une droiture infinie, et de lui demander ses lumières sur la situation où elle se trouvoit. Ce conseil fut exécuté. La reine exposa au Maréchal tout ce qui s'étoit passé la veille, ajoutant: je vous demande votre avis comme à un ami, parlez moi sans détour et selon votre conscience. «Je suis au désespoir», lui répondit le Maréchal, «de voir la désunion qui règne dans la famille royale et les cruels chagrins que votre Majesté endure. Il n'y avoit que le roi d'Angleterre qui pût y mettre fin; mais ses réponses, étant toujours les mêmes, je vois bien, qu'il ne faut plus se flatter de ce côté-là. Ce que Eversmann vous a dit hier, Madame, des violences que le roi machine contre la princesse, ne me paroît pas tout-à-fait sans fondement. J'ai appris hier au soir, que le Margrave de Schwed est ici incognito, un de mes domestiques l'a vu. La curiosité m'a porté à m'informer sous main, si cela étoit vrai. On m'a rapporté, qu'il y a trois jours qu'il est en cette ville logé dans une petite maison à la ville neuve, d'où il ne sort que le soir sur la brune, pour n'être pas connu. J'ai reçu aujourd'hui des lettres de Dresde, que je puis montrer à votre Majesté, dans lesquelles on me mande, que le duc de Weissenfeld en étoit parti secrètement, pour se rendre à une petite ville à quelques milles de Vousterhausen. Votre Majesté connoît l'humeur du roi; quand on est parvenu à l'animer à un certain point, il ne se possède plus, et ses emportemens le portent à des excès très-fâcheux. Ils sont d'autant plus à craindre présentement, qu'étant toujours obsédé pas des gens mal intentionnés, on ne lui donne pas le temps de rentrer en lui-même. Bien loin de l'aigrir par des refus il faut tâcher de gagner du temps et de parer ses premières violences, en choisissant un troisième parti pour la princesse. Votre Majesté ne risque rien en le faisant, Sekendorff et Grumkow sont trop portés pour le duc de Weissenfeld, pour souffrir que la princesse en épouse un autre. Grumkow a ses vues particulières, il veut entièrement débusquer le prince d'Anhalt, et substituer le duc en sa place. Le roi se laissera appaiser par cette condescendance, et vous donnera le temps Madame, de faire encore une tentative en Angleterre.» La reine parut contente de cet avis, et après avoir consulté quelque temps sur le parti qu'on proposeroit au roi, le choix tomba sur le prince héréditaire de Brandebourg-Culmbach. Le Maréchal se chargea de faire avertir le roi sous main de ce changement. En tout cas, dit-il à la reine, si toutes ces mesures ne servent de rien, votre Majesté aura du moins la satisfaction, de voir la princesse sa fille bien établie. On dit mille biens du prince de Bareith, il est d'un âge proportionné à celui de la princesse, et sera possesseur, après la mort de son père, d'un très-beau pays. La reine approuva fort le raisonnement du Maréchal, est s'y conforma entièrement.

Le roi arriva deux jours après à Berlin. Il se rendit d'abord chez la reine. La rage et la colère étoient peintes dans ses yeux, je n'y étois point. La reine, contrefaisant toujours la malade, étoit au lit. La fureur et l'emportement du roi furent extrêmes, il lui dit toutes les invectives et les injures qui lui tombèrent dans l'esprit. Elle laissa passer ce premier mouvement et voulut l'attendrir, en lui disant les choses les plus tendres et les plus touchantes. Tout cela ne l'appaisa point: choisissez, lui dit-il, entre les deux partis, que je vous ai fait proposer; si vous voulez pourtant me faire plaisir, vous vous déterminerez pour le duc. «Le ciel m'en préserve, s'écria la reine.» Eh bien, continua-t-il, il m'importe peu de votre consentement, je m'en vais aller chez la Margrave Philippe (cette princesse étoit mère du Margrave de Schwed) pour régler le mariage de votre indigne fille et faire avec elle les arrangemens pour les noces.

Il sortit tout de suite de la chambre et se rendit chez la Margrave. Après les premiers complimens il lui apprit le sujet de sa visite, et lui ordonna d'assurer le prince, son fils, de sa part, que malgré toutes les oppositions de la reine, il le rendroit maître de ma personne. Il chargea aussi cette princesse de l'appareil des noces, qui devoient se faire dans huit jours. La Margrave avoit senti une joie infinie au commencement du discours du roi, mais la fin la fit changer de sentiment. «Je reconnois comme je le dois la grâce que votre Majesté fait à mon fils, de le choisir pour son gendre; je sens tout le prix du bonheur, qu'Elle lui destine, et les avantages qui en résulteroient pour lui et pour moi. Ce fils m'est plus cher que ma vie, et il n'y à rien que je ne fasse pour le rendre heureux, mais Sire, je serois au désespoir que ce fût contre le gré de la reine et de la princesse. Je ne puis donner mon consentement à ce mariage, qui rendroit cette dernière malheureuse, par l'antipathie qu'elle marque avoir pour lui, et si mon fils étoit assez lâche, pour vouloir l'épouser contre sa volonté, je serois la première à blâmer sa conduite, et ne le regarderois plus que comme un mal-honnête homme.» Aimez-vous donc mieux, répliqua le roi, qu'elle épouse le duc de Weissenfeld? «Quelle épouse qui elle voudra, pourvu que ni mon fils ni moi ne soyons les instrumens de son malheur.»