Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De

Chapter 9

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J'avois écrit à Bareith, pour faire ensorte que le Margrave nous tirât de Berlin. Sa lettre, que j'attendois avec tant d'impatience, arriva enfin. Elle étoit tournée de façon que je pus la montrer au roi. Ce prince en avoit reçu une pareille à la mienne, et je me flattois que je ne trouverois aucune difficulté à partir. Lorsque j'entrai le matin chez la reine, j'y trouvai le roi et la duchesse de Bevern. J'ai reçu, me dit-il, une lettre de votre beau-père, qui veut vous ravoir auprès de lui; il veut vous augmenter vos revenus de 8000 écus, afin que vous puissiez tenir votre ménage à part à Erlangue, mais je crois que cela ne sera pas nécessaire, puisque je compte que vous resterez ici; que voulez-vous que je lui réponde là-dessus? Je lui dis, que je serois charmée de pouvoir rester à Berlin auprès de lui, mais que la santé du Margrave s'affoiblissant, je croyois qu'il vaudroit mieux que nous retournassions à Bareith et que le prince héréditaire apprît à connoître son pays. Le roi fronça les sourcils: voulez vous donc avoir votre ménage à part? continua-t-il. Cela est impossible, répliquai-je, avec 8000 écus; s'il vouloit en donner une fois autant, cela se pourroit. Si je puis l'obtenir, repartit le roi, je vous laisserai aller, mais s'il fait de difficultés, vous resterez ici. La duchesse de Bevern prit alors la parole et lui dit, que j'étois en très-mauvais état et que j'avois besoin de ménager fort ma santé, ce que je pourrois mieux faire à Bareith qu'à Berlin. Elle lui fit le détail de mon mal, concluant que le médecin m'avoit prescrit de prendre les eaux. Elle les prendra à Charlottenbourg, dit le roi; si elle veut je lui tiendrai sa table et elle y sera mieux qu'à Bareith. La duchesse ni moi nous n'osâmes rien répliquer à cela, et je fus au désespoir de voir que je n'étois pas si près de sortir de Berlin, que je me l'étois figuré.

Les ducs et les duchesses partirent le jour suivant. Ma soeur les suivit le 17. de Juillet. Le congé que je pris d'elle ne fut guère touchant; la reine en revanche fut fort triste de son départ. Cette princesse a le coeur bon, mais ses soupçons, sa jalousie et ses intrigues étoient cause des fautes qu'elle commettoit.

Ma soeur ne fut pas plutôt partie, qu'elle devint plus traitable avec moi. Je tâchois par toutes sortes de moyens de regagner son amitié; et du moins si je ne réussis pas, je gagnai sur elle qu'elle en agissoit mieux avec moi que par le passé. J'avois informé le Margrave de la conversation que j'avois eue avec le roi, touchant mon départ, et je l'avois fort prié de rester ferme sur notre retour, sans quoi il ne l'obtiendroit point.

Le roi étoit parti pour la Poméranie le même jour du départ de ma soeur. Il fut enthousiasmé du régiment du prince héréditaire; rien n'étoit plus beau, plus en ordre et mieux discipliné. Il le ramena avec lui à Berlin le 8. d'Août. Je pressai fort mon frère de nous faire obtenir notre congé. Il conclut avec Sekendorff et Grumkow d'en parler au roi le lendemain, mon frère devant traiter le roi ce jour-là. Le bonheur voulut que je reçusse le matin une lettre du Margrave, dans laquelle il m'en adressoit une pour le roi. Je la présentai à ce prince au sortir de table. Il étoit de bonne humeur et avoit une petite pointe de vin. Tout son visage se changea pourtant en lisant cette lettre. Il garda quelques momens le silence, et le rompant enfin: votre beau-père ne sait ce qu'il veut; vous êtes mieux ici que chez lui; il faut que mon gendre s'applique au militaire et à l'économie, cela lui est beaucoup plus utile que de planter des choux à Bareith. Grumkow et Sekendorff lui représentèrent alors, que s'il refusoit de nous laisser aller, il nous brouilleroit avec le Margrave; que tout cassé qu'il étoit il pourroit lui prendre envie de se remarier, ce qui nous seroit fort préjudiciable; enfin tout le monde se joignit à eux. Le roi me regardant me demanda, ce que j'en pensois? Je lui répondis, que ces Mrs. avoient raison et que le roi nous feroit une grâce de nous laisser partir. Eh bien! partez donc, dit-il, mais vous n'êtes pas si pressés, vous pouvez attendre jusqu'au 23. d'Août. Jamais joie n'égala la mienne d'avoir obtenu mon congé.

Je passai fort tranquillement les quinze jours, que je restai encore à Berlin. La reine me regrettoit, ayant commencé à se raccoutumer à moi. J'eus même une grande explication avec elle. Elle me dit, que Grumkow avoit été cause de son mauvais procédé envers moi, et qu'il lui avoit dit, que ma seule timidité avoit été cause de la rupture avec l'Angleterre; que l'empressement du roi à me faire épouser le prince héréditaire n'avoit été que simagrée, et que si j'avois eu plus de fermeté dans le temps qu'il m'envoya ces Mrs., cela ne seroit jamais arrivé; que je devois juger si elle avoit des sujets de plaintes contre moi. Je lui démontrai clairement la fourberie de Grumkow.

Le roi vint me dire adieu le jour de mon départ, mais d'une façon fort froide. Ce fut la dernière fois que je vis ce cher père, dont la mémoire me sera à jamais en vénération. Le congé que je pris de mon frère fut des plus touchans. La reine fondoit en larmes lorsque je me séparai d'elle, et je partis toute en pleurs.

Je dînai à Sarmund; après un léger repas je me remis en voiture. Le cocher eut encore la bonté de nous verser à bas d'une chaussée. Le carosse fit deux fois la culbute et tomba sur l'impériale. Comme je ne m'y étois pas attendue, je m'écorchai tout le visage et me fit plusieurs contusions à la tête. Cela ne m'empêcha pas de continuer mon voyage.

J'arrivai le jour suivant à Halle, où je fus reçue en cérémonie. On m'envoya d'abord une députation de l'université, qui me harangua sur mon heureuse arrivée; et Mr. de Vachhotlz, qui commandoit à Halle dans l'absence du prince d'Anhalt, me donna une garde et vint me demander la parole. Je trouvai en cette ville la duchesse de Ratziville, soeur de la Margrave Philippe, qui étoit venue exprès de Dessau pour me voir. Je la connoissois très-particulièrement; elle avoit beaucoup d'esprit et d'acquis, ce qui rendoit sa société très-agréable.

Je partis le lendemain de Halle et j'arrivai le 30. d'Août à Hoff. Mr. de Voit, qui vint me joindre à Schleitz, m'avertit que le Margrave y étoit et qu'il témoignoit beaucoup de joie et d'impatience de nous revoir. Il vint au devant de nous avec un cortège de 30 carosses à quelques portées de fusil de la ville. Je fis arrêter ma voiture et je descendis de carosse, voyant qu'il en faisoit de même. Il me reçut le plus obligeamment du monde et caressa fort le prince héréditaire. Nous nous remîmes tous dans mon carosse, où il prit place. Il me dit, qu'il me trouvoit prodigieusement changée et maigrie, mais qu'il espéroit que ma santé se rétabliroit bientôt, ayant fait l'acquisition d'un très-habile médecin.

Nous nous arrêtâmes un jour à Hoff et j'arrivai le 2. de Septembre à Bareith. J'y trouvai Mlle. de Sonsfeld, qui fut charmée de me revoir et qui me présenta ma petite fille, que je n'aurois sûrement pas reconnue. On lui avoit appris nombre de singeries, et je puis dire que c'étoit le plus bel enfant qu'on pût voir.

Dès le lendemain je reçus la visite de ce fameux médecin, qu'on m'avoit tant prôné. Je lui montrai le sentiment de ceux que j'avois consultés à Berlin et qu'ils m'avoient donné par écrit. Il me dit, qu'il n'étoit pas de leur avis, que mon mal provenoit d'un estomac gâté et d'un sang corrompu, et qu'il commenceroit par me faire saigner, qu'ensuite il me feroit boire tous les matins des bouillons avec de l'orge et qu'il étoit persuadé que je me trouverois bientôt mieux. Il débuta par me faire tirer le jour suivant 10 onces de sang, ce qui augmenta si fort ma foiblesse, que je fus obligée de garder quelques jours la chambre. La Marwitz lisoit devant moi les après-midis et le Margrave venoit me voir le soir. Ce prince avoit toutes sortes d'attentions pour moi; mais j'en avois l'obligation à Mlle. de Sonsfeld, qui s'étoit acquis un tel ascendant sur son esprit, qu'elle en disposoit entièrement. Pour comble de bonheur il alla à Himmelcron et me laissa à Bareith. Il vint me dire en prenant congé de moi, qu'il s'en alloit exprès pour me laisser le temps de rétablir ma santé; qu'il savoit bien que je me contraignois à sortir et à m'habiller quand il y étoit, et que cela m'incommodoit; qu'il me prioit de me divertir tant que je pourrois jusqu'à son retour. Je fus charmée de toutes ces attentions, et j'étois bien résolue de me ménager, de façon que je pusse conserver toujours cette bonne harmonie. Ma soeur d'Anspac vint aussi me rendre visite pour quelques jours, et je commençois à goûter quelque tranquillité, lorsqu'un nouvel incident me replongea dans de nouvelles inquiétudes. Mais il faut que je reprenne ces événemens de plus haut.

J'ai déjà parlé de la mort inopinée d'Auguste, roi de Pologne. Après le trépas de ce prince il s'étoit formé deux partis dans cette république, dont l'un, porté pour l'électeur de Saxe, étoit appuyé par l'Empereur et la Russie, l'autre, porté pour Stanislas, étoit soutenu par la France. La politique de l'Empereur toujours opposée à celle de cette monarchie, celle du roi de Prusse qui ne se soucioit point d'avoir un voisin protégé par une aussi grande puissance, et celle de Russie toujours alliée de l'Empereur et des électeurs de Saxe, s'opposoient ouvertement à une pareille élection. Cependant malgré tous leurs efforts la fraction françoise prédomina et élut Stanislas Leczinski pour roi de Pologne. La Russie, très-choquée de cette élection, fit marcher des troupes en Pologne et commença ses exploits militaires par le siège de Dantzick. Tout se préparoit à une rupture entre la France et l'Empereur. Ce dernier commençoit à faire défiler des troupes en Italie et du côté du Rhin. Par le traité secret que le roi avoit fait avec l'Empereur, il devoit lui fournir 10,000 hommes. On me manda de Berlin, que le roi se préparoit à faire la campagne lui-même, et qu'il comptait fort que le prince héréditaire la feroit avec lui.

C'étoit-là le sujet de mes inquiétudes. J'étois si accoutumée à en avoir, que je m'alarmois de tout. J'étois plongée dans une noire mélancolie. Tous les chagrins que j'avois eus à Berlin m'avoient si fort abattu l'esprit, que j'eus bien de la peine à reprendre mon humeur enjouée. Ma santé étoit toujours la même et tout le monde me croyoit étique. Je m'attendois bien moi-même à ne pas réchapper de cette maladie et j'attendois la mort avec fermeté. La seule récréation que j'eusse étoit l'étude. Je m'occupois tout le jour à lire et à écrire, je raisonnois avec la Marwitz et tâchois de lui apprendre à penser juste et à faire des reflexions. J'avois beaucoup d'amitié pour cette fille, qui avoit un attachement extrême pour moi. Elle commençoit à prendre beaucoup de solidité, et tâchoit de me prévenir en tout ce qu'elle croyoit pouvoir me faire plaisir.

Cependant les troupes impériales s'assembloient peu à peu. Le duc de Bevern en avoit le commandement. Le prince héréditaire brûloit d'envie de faire le campagne. Elle ne pouvoit durer long-temps cette année, la saison étant trop avancée, et d'ailleurs le Margrave s'opposoit ouvertement à ses désirs. Tout ce qu'il put obtenir fut la permission d'aller voir l'armée proche de Heilbronn. Il partit le 30. de Septembre et fut de retour le 1. de Novembre.

Nous eûmes dans ce temps-là la visite de la princesse de Culmbach, fille du Margrave George Guillaume. L'historie de cette princesse est si singulière, qu'elle mérite bien une place dans ces mémoires.

Elle avoit été élevée jusqu'à 12 ans auprès de la reine de Pologne, sa tante. Mdme. sa mère, qui étoit cette Margrave dont j'ai fait le portrait dans ma relation du voyage que je fis à Erlangue, ne jugea pas à propos de la laisser plus long-temps à Dresde et la fit revenir à Bareith. Cette jeune princesse étoit belle et ses charmes ne cédoient en rien à ceux de Mdme. sa mère à cela près, que sa taille étoit contrefaite et que ce défaut étoit si grand, qu'on ne le pouvoit cacher par l'art. Le Margrave, mon beau-père, qui étoit héritier présomptif du Margraviat, le Margrave George Guillaume n'ayant point d'enfans mâles, fut du nombre des prétendans de cette princesse. Il étoit déjà séparé dans ce temps-là de son épouse, et par conséquent libre de contracter une autre mariage. La Margrave ne pouvoit souffrir ce prince. Sa fille étoit dans les mêmes dispositions pour lui. Sa beauté, sa modestie, ses manières donnoient une jalousie affreuse à sa mère. Elle résolut de plonger cette pauvre princesse dans le malheur. Le Margrave, son époux, penchoit pour le mariage de sa fille avec le prince de Culmbach. La Margrave pour le rompre jeta les yeux sur un certain Vobser, gentil-homme de la chambre de son époux. Elle lui fit promettre 4000 ducats, s'il pouvoit s'insinuer de façon auprès de la princesse, qu'il pût lui fabriquer un enfant. Vobser se trouva très-charmé de cette proposition. Il fit long-temps la cour à la princesse sans autre récompense que des mépris et des dédains. La Margrave voyant qu'elle ne parviendroit à son but de cette façon, fit cacher Vobser une nuit dans la chambre de la princesse. Ses domestiques étoient gagnes. On l'enferma avec lui; malgré ses pleurs et ses cris il vint à bout d'en avoir la possession. Ses soumissions, ses respects et ses larmes fléchirent la princesse. Il lui fit accroire, qu'il ne dépendoit que du Margrave de le faire déclarer comte et ensuite prince de l'empire, ce qui le mettoit en état de pouvoir l'épouser; que comme elle étoit fille unique, il ne dépendroit que du Margrave de lui laisser la plus grande partie de son pays, en augmentant les allodiaux, qui étoient très-considérables. L'amour joint à ces autres considérations, portèrent la princesse à lier une intrigue avec son amant et de lui donner des rendez-vous. Ces entrevues furent enfin si fréquentes, qu'elle devint enceinte. La Margrave qui conduisoit toute l'intrigue de concert avec Mr. Stuterheim, premier ministre du Margrave, fut d'abord avertie de la réussite de ses désirs; mais elle fit semblant d'ignorer la grossesse de sa fille, qui tâchoit de son côté de cacher son état autant qu'il étoit possible. Le prince de Culmbach de son côté ne pensoit qu'à faire réussir son mariage avec cette princesse. Il étoit au point de se rendre à Bareith pour la demander au Margrave, lorsqu'il reçut une lettre de Stuterheim, qui lui faisoit part de tout ce que je viens d'écrire. Il renonça tout de suite à son entreprise bien heureux d'en avoir été averti à temps et avant qu'il eût encore fait la moindre démarche. Cependant la princesse affectoit d'être fort malade et de craindre une hydropisie. Plusieurs personnes charitables, qui avoient approfondi les desseins de la Margrave et la maladie de sa fille, lui offrirent leurs services pour la tirer de ce mauvais pas, mais, guidée par son amant, elle ne voulut jamais leur rien avouer. Le temps de son terme s'approchoit. La Margrave se rendit avec elle à l'hermitage, tandis que le Margrave et Mr. Vobser étoient à la chasse à quelques lieues de-là. La pauvre princesse y prit les douleurs d'enfantement; elle n'eut pas la fermeté de retenir ses cris. Sa mère accourut dans le temps qu'elle donnoit le jour à deux garçons jumeaux, dont les visages étoient noirs comme de l'encre. La Margrave, malgré les prières et les représentations de tous ceux qui étoient autour d'elle, prit ces deux enfans, et courant par-tout elle les montra à tout le monde criant que sa fille étoit une dévergondée et qu'elle venoit d'accoucher. On envoya sur le champ une estafette au Margrave, pour lui faire part de cette terrible nouvelle. Vobser étoit à côté de lui lorsqu'il lut la lettre, et remarquant que ce prince changeoit de visage, il jugea par-là du contenu de la lettre et se sauva au plus vite. Le Margrave fut si troublé de cette catastrophe, qu'avant qu'il pût revenir de son étonnement Vobser étoit déjà loin. La princesse fut envoyée quelques jours après à Plassenbourg. La Margrave avoit tant badiné avec ses deux enfans, qu'ils moururent l'un et l'autre. Pour Vobser, il écrivit une grande lettre au Margrave, dans laquelle il demanda le payemens des 4000 ducats qui lui avoient été promis. Ce prince se seroit peut-être vengé de son épouse, si la mort qui le surprit peu de temps après, ne l'en eût empêché. Le Margrave, mon beau-père, voulut en parvenant à la régence faire relâcher la princesse, mais la reine de Pologne s'y opposa. Cependant comme elle n'étoit plus si exactement gardée, quelques prêtres catholiques tâchèrent de la voir, et lui persuadèrent, que si elle changeoit de religion, elle auroit la protection puissante de l'Impératrice Amélie, qui la tireroit bientôt de la captivité où elle languissoit, et lui donneroit suffisamment de quoi soutenir son caractère. Elle se laissa éblouir par ces belles raisons et fit secrètement abjuration de la foi luthérienne. La reine de Pologne étant morte quelque temps après, et cette princesse ayant été élargie, elle embrassa publiquement la foi catholique. Un remords de conscience qui lui prit peu avant mon retour à Bareith, lui fit de nouveau quitter cette religion et retourner à la foi protestante. Le Margrave qui voulut témoigner en cette occasion son zèle pour la religion, l'invita à venir à Bareith, où elle fut reçue selon son caractère et où il tâcha de la réhabiliter. Cette princesse a du mérite; sa conduite a été des plus réglées; elle fait un bien infini et ses bonnes qualités effacent la faute dans laquelle elle a eu le malheur de tomber.

La princesse ne s'arrêta pas long-temps à Bareith; elle retourna quelques jours après son arrivée à Culmbach, pour y recevoir le Margrave et le prince héréditaire, qui dévoient y aller à la chasse. Ma santé ne me permettant pas de les suivre, je restai à Bareith.

Comme je n'omets rien de tout ce qui m'est arrivé, et que j'aime à diversifier ces mémoires par toutes sortes de petites anecdotes, je vais en raconter une qui fit impression sur bien des gens, hors sur moi, m'étant défaite à force d'étude et de réflexions de beaucoup de préjuges et me piquant d'être un peu philosophe.

Les appartemens du prince héréditaire consistoient en deux grandes chambres de suite et un cabinet à côté. Ces chambres n'avoient que deux issues; l'une par ma chambre de lit et l'autre par un petit vestibule; où il y avoit deux sentinelles et un des domestiques du prince, qui y dormoient. La nuit du 7. au 8. de Novembre les deux sentinelles et le domestique du vestibule entendirent marcher dans cette grande chambre pendant long-temps, après quoi ils ouïrent des plaintes et enfin des lamentations terribles. Ils y entrèrent à diverses reprises sans rien voir, et aussitôt qu'ils ressortoient de cette chambre, le bruit recommençoit. Six sentinelles qui furent relevées cette nuit-là, attestèrent toutes la même chose. Sur le rapport qu'on en fit au Maréchal de Reitzenstein, la chose fut examinée à la rigueur, sans que l'on pût découvrir ce que ce pouvoit être. On me fit un mystère de cela. Quelques personnes prétendoient que c'étoit la femme blanche, qui venoit pronostiquer ma mort; d'autres craignoient qu'il n'arrivât un malheur au prince héréditaire. Cette dernière crainte fut bientôt dissipée, car le 11. de Novembre le Margrave revint avec le prince à Bareith. A peine étoient-ils débarqués, qu'il arriva un courier avec la triste nouvelle de la mort du prince Guillaume, mon beau-frère, et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce prince avoit expiré la même nuit qu'on avoit entendu tout ce bruit au château. Il étoit parti de Vienne avec le prince de Culmbach pour se rendre à son régiment, qui étoit à Crémone. A peine y fut-il arrivé, qu'il prit la petite vérole, qui l'emporta en 7 jours de temps. Ce fut un bonheur pour toute la famille; ce prince avoit un si petit génie, qu'il auroit fait du tort à toute sa maison, s'il avoit vécu.

Le Margrave reçut cette nouvelle avec beaucoup de fermeté et ne versa pas une larme. Le prince héréditaire en fut inconsolable, et j'eus toutes les peines du monde à le distraire de sa douleur. Le prince de Culmbach trouva moyen de faire transporter secrètement son corps à Bareith. Nous nous rendîmes tous avec le Margrave à Himmelcron, pour n'être pas témoins de son enterrement. Son corps devoit être déposé dans l'église de St. Pierre, où sont les tombeaux de tous les princes de la maison. Le caveau où ils reposent est muré. On l'ouvrit quelques jours avant l'enterrement pour y donner de l'air, mais quelle fut la surprise de ceux qui y descendirent de trouver tout ce caveau rempli de sang. Toute la ville accourut pour voir ce miracle. On en tiroit déjà force conséquences fâcheuses. On vint me conter ce phénomène à Himmelcron et on m'apporta un mouchoir teint de ce sang miraculeux. Personne ne vouloit en informer le Margrave, de crainte de l'inquiéter. Pour moi, qui n'ai pas beaucoup de foi aux miracles, je jugeai qu'il seroit bon d'avertir le Margrave de ce qui se passoit; je le priai instamment d'envoyer Mr. Goerkel, son premier médecin, pour examiner ce que ce pouvoit être. Le Margrave m'accorda ma demande, et prévoyant bien lui-même quelle peur panique cela imprimeroit dans les esprits, il me pria d'avoir soin d'approfondir ce qui pouvoit y avoir donné lieu. Goerkel vint me rapporter le soir, que le sang ruisseloit tellement dans le caveau, qu'il en avoit fait emporter quelques baquets remplis, et qu'après avoir fait une exacte visite, il avoit trouvé qu'il découloit par une fente imperceptible d'un cercueil de plomb, qui renfermoit une princesse de la maison, morte depuis 80 ans, et qu'on ne pouvoit mieux faire pour se mettre au fait, que d'ouvrir ce cercueil. Le Margrave donna des ordres pour cela, mais on ne put en venir à bout sans le briser totalement, ce qu'on ne voulut pas faire. Il n'y avoit point de chimiste assez habile à Bareith, pour approfondir par la force de son art si c'étoit du sang ou quelque liqueur. Un des médecins de la ville nous tira enfin d'embarras et eut le courage d'en goûter. Le miracle disparut sur-le-champ; c'étoit du baume. La princesse qui étoit enfermée dans le cercueil d'où sortoit cette liqueur, avoit été extraordinairement replète; on l'avoit embaumée, sa graisse, jointe au baume, avoit produit tout ce phénomène, que les médecins trouvèrent cependant très-singulier par rapport à la longueur du temps qui s'étoit écoulé depuis sa mort. L'enterrement du prince se fit le 3. de Décembre. J'avois permis à mes deux dames, la Grumkow et la Marwitz, d'y aller. Elles rentrèrent le soir.

Le lendemain étant seule avec la Marwitz et la trouvant distraite et rêveuse; je lui en demandai le sujet. Elle se mit à soupirer, en me disant qu'elle étoit fort triste, mais qu'elle n'osoit parler. Cette réponse m'inspira de la curiosité; je la pressai beaucoup de me confier son chagrin. Plût au ciel que je pusse vous le dire, Madame, me répondit-elle; j'ai plus d'envie de vous le faire savoir, que vous n'en avez de l'apprendre, mais j'ai fait un serment affreux de garder le silence; tout ce que je puis vous dire est, que cela vous regarde. L'air et le ton dont elle me parloit m'alarmèrent. Je ne pouvois comprendre ce que ce pouvoit être, et je tâchai de le deviner en l'interrogeant sur toutes sortes de matières. Elle branloit toujours la tête en signe de négative; enfin elle me dit que cela regardoit le Margrave. Comment! dis-je, veut-il se marier? Elle me fit un signe d'approbation. Mais mon Dieu! lui dis-je, avec qui? et comment venez-vous à en être informée la première? en ce cas, sans me dire de quoi il s'agit, vous pouvez me le signifier. Sur cela elle se leva, et sautant par la chambre, elle prit un crayon, avec lequel elle se mit à écrire sur la muraille, après quoi elle s'enfuit. J'étois déjà fort inquiète, mais je demeurai immobile en lisant ce qu'elle avoit tracé. Voici ce que c'étoit.