Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De
Chapter 8
Je me retirai dans ma chambre, où je trouvai ma bonne gouvernante qui commençoit à se rétablir avec sa nièce, la _Marwitz_. Je leur fis part de l'agréable soirée que je venois de passer. Je pleurois à chaudes larmes; je voulus faire la malade et rester dans ma chambre, mais elles trouvèrent moyen de me tranquilliser et de m'en empêcher. Il étoit si tard, que je n'eusse que le temps de m'habiller et j'arrivai avant 3 heures toute parée dans l'appartement de la reine. On peut bien juger que j'y avois l'entrée libre, elle me fut pourtant refusée cette fois; la _Ramen_ avec son air de suffisance m'arrêta à la porte de la chambre. Eh mon Dieu! Madame, me dit-elle, c'est vous? quoi, déjà toute prête? Ja reine ne fait que s'éveiller et elle m'a ordonné de ne laisser entrer personne; je vous avertirai quand il sera temps de venir. J'allai en attendant me promener dans la galerie avec mes dames. Les deux duchesses s'y rendirent un moment après. Celle de _Bevern_ me regardant tendrement me dit: vous avez du chagrin, vous avez sûrement pleuré. Cela est vrai, lui dis-je, et j'espère qu'on sera bientôt content, et que la mort me délivrera de mes peines, car je ne puis quasi me traîner et je sens que mes forces diminuent journellement. Vous avez de l'ascendant sur _Sekendorff_ et vous en avez sur le roi, tirez-moi d'ici, pour l'amour de Dieu! et faites ensorte qu'on me laisse mourir en paix à Bareith. Je ferai tout mon possible pour vous contenter, Madame, me répondit ma bonne duchesse; quoique vous ne vous expliquiez pas avec moi, je sais tout ce qui s'est passé hier au soir, et je veux bien vous nommer mon auteur, c'est la princesse _Charlotte_. Je fus frappée de ce qu'elle me disoit. Vous êtes surprise, continua-t-elle, mais je ne le suis pas; j'aurai une belle-fille qui nous donnera du fil à retordre, mon fils la connoît aussi bien que moi, mais il saura la ranger. La reine nous interrompit; elle entra dans la chambre, accompagnée de ma soeur et de la princesse royale, auxquelles elle n'avoit pas fait refuser sa porte comme à moi. Après avoir salué les duchesses, elle me dit en me regardant du haut en bas: vous avez dormi long-temps, Madame, je crois que vous pourriez bien être éveillée quand je le suis. Je suis depuis 3 heures ici, lui dis-je, la _Ramen_ le sait et n'a pas voulu me laisser entrer. Elle a fort bien fait, dit-elle, vous êtes mieux à votre place avec les duchesses qu'avec moi. En même temps elle se mit dans une espèce de petit char avec la princesse royale. Je montai dans un carosse de parade avec ma soeur, les deux duchesses dans un autre et tous les princes et Mrs. de la cour montèrent à cheval.
Nous fûmes une bonne heure en chemin pour arriver au rendez-vous. Il faisoit une chaleur excessive. On avoit fait tendre une douzaine de tentes de simple toile, qui pouvoient contenir cinq personnes chacune. Ces tentes étoient destinées pour la reine, les princesses et toutes les dames de la ville et de la cour. Plus de 80 carosses, remplis de dames, se mirent à notre suite. Tous les équipages étoient magnifiques et tout le monde s'étoit réuni pour briller ce jour-là. Nous passâmes toutes dans cet ordre devant les troupes, au nombre de 22,000 hommes, qui étoient rangés en bataille. Le roi étoit à l'entrée de la tente préparée pour la reine. Il nous y fourra toutes de façon qu'il y avoit toujours quatre de nous qui étoient debout, pendant que les autres étoient couchées à terre ou assises. Le soleil nous dardoit à travers cette fine toile et nous succombions sous la pesanteur de nos habits. Ajoutez à cela qu'il n'y avoit pas le moindre rafraîchissement. Je me couchai à terre au fond de la tente; les autres qui étoient toutes devant moi me garantissant un peu du soleil. Je restai dans cette attitude depuis 5 heures du matin jusqu'à 3 heures de l'après-midi, où nous nous remîmes toutes en carosse. Nous allions pas à pas, de façon que nous ne débarquâmes qu'à 5 heures du soir au château, sans avoir pu prendre une goutte d'eau.
Nous nous mîmes tout de suite à table avec tous les princes. Le roi vint à la fin du repas. Il étoit de fort bonne humeur et un peu gris, ayant traité tous les généraux et colonels de l'armée. Nous nous levâmes de table à 9 heures, et après avoir pris le café, nous nous mîmes en carosse dans le même ordre qu'à l'entrée et allâmes conduire la princesse à son palais. Nous y restâmes jusqu'à 11 heures, après quoi chacun se retira.
Nous eûmes toutes ordre de la reine d'être habillées à 8 heures du matin, devant aller avec le roi à la dédicace de l'église St. Pierre. Je ne pus être de cette partie, ayant été malade à mourir toute la nuit, et me trouvant encore si mal le matin, que je ne pouvois me remuer. J'envoyai faire mes excuses à la reine. Elle m'envoya la Ramen pour me dire, que je devois sortir à quelque prix que ce fût; que j'étois toujours malade imaginaire et qu'elle n'acceptoit point d'excuses. Je dis à cette femme, qu'elle pouvoit assurer la reine que j'étois réellement malade et hors d'état de quitter le lit; que je ferois faire mes excuses au roi, et que j'étois persuadée qu'il ne trouveroit point mauvais que je restasse dans ma chambre. J'envoyai pourtant la _Grumkow_ chez la reine. Cette fille étoit hardie et avoit la langue bien pendue. La reine avoit des égards pour elle à cause de son oncle. Je lui fis la leçon. Dès que la reine la vit elle lui dit bon jour! _Grumkow_, eh bien! ma fille a ses caprices aujourd'hui; elle ne veut pas sortir et se donner des airs de rester dans sa chambre et de prendre ses aises, pendant que moi, qui suis plus qu'elle, suis obligée de me fatiguer. Madame (c'est la _Grumkow_ qui parle), Votre Majesté lui fait tort; Son Altesse royale est déjà incommodée depuis long-temps, sa santé est fort dérangée, elle n'est pas en état de supporter les fatigues, elle a été fort mal cette nuit et je ne sais si elle sera en état de faire demain sa cour à Votre Majesté. Demain, dit la reine, demain! je crois que vous rêvez; il faut savoir se contraindre dans ce monde, il faut qu'elle sorte, et dites-lui de ma part que je le lui ordonne. Ma foi! Madame, dit la _Grumkow_, je n'en ferai rien; Mdme. la Margrave fera fort bien de retourner le plus tôt qu'elle pourra à Bareith, où elle pourra prendre ses aises et ses commodités, et où elle ne sera pas traitée comme ici. La reine fut un peu décontenancée de cette réponse hardie, à laquelle elle ne répondit rien. J'avois fait faire mes excuses au roi. Il envoya d'abord demander de mes nouvelles et me fit dire, que je devois ménager ma santé et faire ensorte que je ne fusse pas malade aux noces de ma soeur. En se mettant à table, il s'informa encore de moi auprès du prince héréditaire. Tout le monde lui dit que j'étois dans une très-mauvaise peau. La duchesse de _Bevern_ appuya fort là-dessus et lui dit, que si je ne me servois d'une cure, je courois risque de voyager bientôt à l'autre monde. Il en parut touché, mais la reine crevoit de dépit de voir que tout le monde lui donnoit le tort. Je sortis le jour suivant. La reine ne me dit rien, mais elle boudoit avec moi. Le soir il y eut comédie allemande.
Le prince de _Culmbach_, qui m'avoit rendu visite dès mon arrivée à Berlin, étoit fort mécontent de la réception que le roi lui avoit faite. J'avois fait ce que j'avois pu pour l'appaiser. Le roi l'avoit invité à venir à Berlin, et il s'étoit attendu à y être bien reçu. Je lui promis de faire tous mes efforts pour lui procurer plus d'agrémens, mais je comptois sans mon hôte. On continuoit de tirer le midi et à soir aux billets; tous les princes et les princesses, tant du sang qu'étrangers se rendoient le matin chez la reine, et dînoient avec le roi sans y être invités. Le prince de _Culmbach_ s'y trouva le jour suivant comme les autres. Mr. de _Schlippenbach_ qui faisoit les fonctions de grand-Maréchal, vint lui dire d'un air fort piteux, qu'il étoit au désespoir de se voir obligé de l'informer que le roi lui avoit défendu de l'inviter à table et de ne lui point donner de billet; qu'il aimoit mieux l'en avertir d'avance, afin qu'il pût prendre ses mesures là-dessus. Le prince de _Culmbach_ outré de colère de l'affront qu'on lui faisoit, vint s'en plaindre à ma gouvernante, qui vint aussitôt me le dire. Je fus au désespoir de tout cela; outre l'estime que j'avois pour le prince de _Culmbach_, l'avanie qu'on lui faisoit retomboit sur nous. Il n'étoit pourtant pas temps de faire des plaintes et des représentations, le pauvre prince fut donc obligé de se retirer sans manger. Il s'assît dans mon antichambre, où je le trouvai. Il étoit piqué au vif; le prince héréditaire l'étoit aussi; ils vouloient partir sur-le-champ l'un et l'autre, et j'eus bien de la peine à les appaiser. Je promis au prince de Culmbach de lui faire avoir satisfaction. Le général Marwitz étoit à Berlin. Je l'envoyai chercher et le chargeai de raccommoder cette affaire. Il en parla si fortement au roi, qu'il fit faire le lendemain des excuses au prince de Culmbach sur ce qu'il étoit arrivé un mal-entendu.
Tout l'amusement qu'on donnoit à toutes ces principautés étrangères étoit la comédie allemande, où tout le monde s'endormoit d'ennui. La duchesse de Bevern, le prince héréditaire, le prince Charles et moi, nous nous y placions toujours de façon, que le roi ni la reine ne pouvoient nous voir, et nous causions ensemble. J'allois toujours à ce chien de spectacle avec la duchesse de Brunswick. Elle ne vouloit point se mettre en carosse avec la reine, ne voulant pas céder le pas à la princesse royale. Elle affectoit tous les jours de prendre les devans, pour entrer en carosse avant moi et se mettre à la droite. Je ne suis ni hautaine ni tracassière, mais je veux que chacun me rende ce qui m'est dû, et lorsque je vois qu'on y manque, je sais me mettre sur mon quant à moi aussi bien qu'un autre. J'avois eu la patience de ne faire semblant de rien les premier jours, mais je la perdis à la fin et je pris si bien mon temps, que je passai la première et me mis à la droite. De ma vie je n'ai vu une femme dans une pareille fureur. Elle devint cramoisie et elle eut besoin de toute sa raison pour ne pas m'arracher les yeux; elle étoit toute bouffie de colère. Enfin après avoir ravalé plusieurs fois quelque impertinence qu'elle vouloit me dire, je ne suis point sur mon rang, me dit-elle, c'est le moindre de mes soucis. Ni moi non plus, Madame, lui dis-je et je trouve en effet qu'il n'y a rien de plus ridicule que de vouloir s'attribuer des prérogatives qui ne nous appartiennent pas, et encore plus ridicule de ne pas maintenir celles qu'on a. En disant cela je portai la main à ma coëffure, car je craignois fort qu'elle ne la fit voler; mais heureusement le carosse arrêta et elle en sortit en grognant entre ses dents.
Je contai cette scène en arrivant à la reine. Elle oublia sa bouderie, tant cette conversation la divertit; elle approuva fort mon procédé et me promit de la faire bien enrager le soir. Cette princesse étoit détestée de tout le monde par sa hauteur. De peur que les dames qui alloient chez elle ne s'assissent dans sa chambre, elle en avoit fait ôter tous les sièges, ce qui ne se faisoit jamais chez la reine, où il étoit permis à chacun de s'asseoir dans la première antichambre. Les dames de la cour et de la ville en furent si choquées, qu'elles ne voulurent plus remettre le pied chez elle. Elle se donna encore un nouveau ridicule dans une aventure qui arriva quelques jours après.
Nous étions tous à la comédie. Ce spectacle se donnoit dans un endroit où avoit été autrefois le manège. Il n'y avoit que deux issues; celle par laquelle nous y venions étoit par l'écurie, qu'il falloit traverser et d'où on entroit dans un petit corridor si étroit, qu'à peine une personne pouvoit y passer. Le roi se plaçoit à côté de la porte, de façon que nous passions tous en revue devant lui. Je me mettois toujours à l'autre bout du banc avec ma petite coterie que j'ai déjà nommée. A peine la pièce eut-elle commencé, qu'il s'éleva un orage épouvantable. Les éclairs donnoient de toutes parts et il sembloit que le théâtre fut en feu; un coup de tonnerre qui fit un bruit affreux, succéda à ces éclairs. Il n'y eut personne qui ne fit le plongeon, croyant que la foudre avoit donné au milieu du théâtre. Un moment après nous entendîmes des cris terribles, et on vint avertir le roi que la foudre étoit tombée dans l'écurie. Ce prince étant près de la porte, sortit aussitôt avec la reine et la princesse royale. Mais à peine furent-ils dehors; que chacun se précipita dans ce corridor, de façon que mes soeurs, la duchesse de _Bevern_, le prince héréditaire, le prince _Charles_ et moi ne pûmes sortir. La vieille duchesse de _Brunswick_ faisoit tous ses efforts pour se sauver, mais inutilement. Nous attendîmes long-temps, dans l'espérance que la foule se dissiperoit, mais commençant à craindre pour notre vie nous résolûmes de faire un généreux effort pour passer. Le prince héréditaire et _Charles_ nous frayèrent le chemin à grands coups de poing. Il pleuvoit si fort que l'eau tomboit du ciel comme une déluge. Je montai en carosse avec mes trois soeurs et la duchesse de _Bevern_. Celle de _Brunswick_, par les soins des deux princes et de son cher Mr. Stoeken s'étoit dépétrée de la foule et nous suivoit; elle se mit en carosse avec le duc, son époux. Les deux princes voulurent s'y mettre, mais elle eut l'effronterie de leur dire, qu'ils étoient encore de jeunes gens, que la pluie ne leur feroit aucun mal et qu'il falloit que Mr. _Stoeken_ fût dans son carosse. Les deux princes ne lui pardonnèrent pas ce tour-là, et firent des railleries piquantes sur son compte, qui donnèrent à rire au public: car quoique le prince Charles fût son petit-fils, il ne la ménagea pas moins que le prince héréditaire.
J'ai déjà dit que le roi se trouvoit incommodé depuis quelque temps, et que les médecins prenoient son mal pour une goutte remontée. Les inquiétudes où nous étions pour lui se dissipèrent; il prit ce jour-là la goutte à la main droite. Il souffroit beaucoup, mais on étoit bien aise que son mal se fût dissipé par-là.
Le jour suivant, le 2. de Juillet, fixé pour les noces de ma soeur, nous nous rendîmes toutes dans l'appartement du roi, où ma soeur fit sa renonciation. Nous allâmes ensuite dîner chez la reine. Le roi s'étoit couché; il nous fit appeler après le dîner, la reine, ma soeur et moi. Nous prîmes des sièges et nous nous rangeâmes autour de son lit. Ma soeur avoit l'air triste; la reine avoit eu le jour précédent une longue conversation avec elle et lui avoit confié le mortel chagrin, dans lequel elle se trouvoit, de voir toutes ses espérances ruinées. Ma chère Charlotte, lui avoit-elle dit, le coeur me saigne, quand je pense que vous allez être sacrifiée demain; j'ai caché mon secret à tout le monde mais j'avois fait jouer tant de ressorts, que je me flattois encore qu'on feroit quelques démarches en Angleterre pour rompre votre mariage. Je suis dans un chagrin mortel, mes ennemis triomphent par-tout de moi, et vous allez épouser un gueux qui n'a pas le sens commun. Cette conversation me fut rapportée par mes soeurs cadettes. Ces grandes vues d'ambition que la reine avoit mises en tête à ma soeur, lui donnoient cet air triste dont je viens de parler. Le roi qui savoit tout ce qui se passoit dans la chambre de la reine par la Ramen qui étoit son espion, jugea bien de quoi il étoit question. Qu'avez-vous, ma chère Lotte? lui dit-il, êtes-vous fâchée de vous marier? Il est bien naturel, lui repartit-elle, d'être un peu pensive un jour de noce; l'engagement que je vais prendre est pour toute ma vie, et il est tout simple que je fasse des réflexions là-dessus. Le roi se mit à rire malicieusement: des réflexions! dit-il; c'est Mdme. votre mère qui vous en fait faire, et qui travaille toujours au malheur de ses enfans par des chimères qu'elle leur met dans l'esprit; consolez-vous, vous ne seriez jamais allée en Angleterre, on ne vous y a jamais souhaitée et on n'a pas fait la moindre démarche pour cela; j'aurois été charmé de vous y établir, mais ils ne veulent point de paix avec moi et me chagrinent tant qu'ils peuvent. Pour vous, me dit-il, je vous avoue que je suis cause que votre mariage s'est rompu; je m'en repens tous les jours, mais ce sont ces diables de ministres qui m'ont trompé. Je vous demande pardon, je vous ai causé bien du chagrin, mais ce sont de méchantes gens qui m'ont porté à cela; si j'en avois agi en homme d'esprit, j'aurois congédié Grumkow dans le temps que Hotham étoit ici, mais j'étois ensorcelé alors, et je suis plus à plaindre qu'à condamner. Je lui répondis, qu'il n'avoit aucun reproche à se faire là-dessus; que j'etois très-contente de mon sort, ayant un époux qui m'aimoit et que j'aimois passionnément, et que Dieu pourvoiroit au reste. Ma réponse lui plut; il m'embrassa; vous êtes une honnête femme, me dit-il, et Dieu vous bénira. Nous nous retirâmes ensuite pour aller nous habiller. La reine m'ordonna de me trouver à 8 heures aux grands appartemens du château.
J'y trouvai tout le monde assemblé. On me mena dans une chambre destinée pour les principautés. La princesse royale y étoit avec mes deux soeurs cadettes, les princesses du sang et les deux duchesses. La reine y vint un moment après, accompagnée de la mariée. Le prince Charles lui donna la main et la conduisit à la salle où se devoit donner la bénédiction. Nous suivîmes toutes selon notre rang, conduite chacune par un prince. Le roi étoit assis vis-à-vis de la table nuptiale. Toute la cérémonie des noces fut pareille à la mienne à cela près, que la reine déshabilla toute seule ma soeur et ne voulut pas souffrir qu'un autre lui mit une épingle. Tout fut fini à deux heures après minuit.
Mon jour de naissance étant le lendemain, tous les princes et princesses vinrent me rendre visite le matin. Ils se firent tous un plaisir de m'apporter des présens; j'en reçus des paniers remplis de tout le monde, hors de la reine. Nous allâmes toutes ensemble chez ma soeur, et de-là je me rendis chez le roi. Ce prince étoit au lit, fort incommodé de la goutte. Dès qu'il me vit il m'appela et me félicita, me souhaitant beaucoup de bonheur; et se tournant vers la reine, il la chargea de chercher un présent pour moi. Laissez-le lui choisir à elle même, lui dit-il, je le payerai, et il faut que vous lui en donniez aussi un. L'après-midi la reine fit venir quelques marchands bijoutiers, et me dit de choisir ce qui me plairoit le plus. Il y avoit une petite montre de jaspe garnie de brillans, dont le marchand demandoit 400 écus, mon choix tomba sur cette montre. La reine la considéra pendant quelque temps, puis me regardant d'un oeil de mépris: vous vous imaginez, dit-elle, Madame, que le roi vous fera un présent si considérable; vous n'avez pas le pain et vous voulez des montres? un présent beaucoup moindre pourra vous contenter. En même temps elle renvoya toute la boutique, ne retenant qu'une petite bague de dix écus, qu'elle me donna, et elle dit ensuite au roi, que tout ce qu'elle avoit vu étoit si cher, qu'elle n'avoit rien voulu choisir. Son procédé me mortifia plus que la perte de mon présent, mais je m'étois armée de patience, et l'espoir de me retrouver bientôt à Bareith m'aidoit à supporter toutes ces avanies.
Le jour suivant il y eut bal. Comme il y avoit un monde infini, on dansa dans quatre endroits différens et on divisa le bal en quadrille. Ma soeur de Brunswick menoit le première; la reine, la princesse royale, mes soeurs et moi en étions; la Margrave Philippe menoit la seconde; la princesse de Zerbst la troisième et Mdme. de Brand la quatrième. Le bal commença à 4 heures de l'après-midi. Tous les cierges, car je ne puis les appeler bougies, étoient allumés et il faisoit une chaleur à mourir. Il y eut deux bals de cette espèce, où tout le monde crevoit de fatigue et de chaleur.
J'étois sur les dents; mon mal augmentoit à vue d'oeil et ma foiblesse étoit si grande, que je ne pouvois quasi marcher. Le prince héréditaire étoit dans des inquiétudes mortelles de me voir dépérir comme cela, et sur-tout d'être obligé de me quitter. Il partit le 9. de Juillet, pour se rendre à son régiment, dont la revue étoit fixée au 5. d'Août. Comme il faisoit le plus beau temps du monde, je fis partie avec la princesse royale d'aller nous promener sur le vourst. C'est une espèce de voiture découverte, où 12 personnes peuvent être placées, ce qui est fort joli, puisque l'on peut jouir en même temps du plaisir de la promenade et de la conversation. J'allois souper chez la princesse royale en petite coterie, et nous passâmes la soirée très-agréablement.
Le lendemain il y eut grande promenade. Nous étions toutes en phaëton, parées de notre mieux; toute la noblesse suivoit en carosse; on en compta 85. Le roi dans une berline menoit le branle; il avoit ordonné d'avance tout le tour que nous devions faire; il s'endormit. Il vint une pluie et un orage épouvantable; malgré cela nous nous promenions toujours pas à pas. On peut bien s'imaginer comme nous fumes accommodées; nous étions mouillées comme des canes; les cheveux nous pendoient autour de la tête et nos habits et coiffures étaient abymées. Nous débarquâmes enfin après 3 heures de pluie à Mon-bijou, où il devoit y avoir une grande illumination et bal. Je n'ai rien vu de si comique que toutes ces dames, faites comme des Xantippes et dont les habits leur colloient sur le corps. Nous ne pûmes pas même nous faire sécher et il fallut rester tout le soir avec nos habits mouillés. Tous les jours suivans il y eut comédie.
Ma santé et mes forces diminuant journellement, et Mr. Stahl, premier médecin du roi, dont j'ai déjà fait mention, me négligeant totalement, je m'adressai à celui du duc de Brunswick et le consultai sur mon état. Après en avoir examiné toutes les circonstances, il conclut, que j'avois une fièvre lente et un commencement de squirre à l'estomac. Il me dit, que si je ne me soumettois à temps à une cure, je courois risque de mourir avant qu'il y eût un an. Je le priai de mettre son sentiment sur mon mal par écrit, ce qu'il fit. Mon frère ayant été informé de cette consultation et de la conclusion du médecin, en fut alarmé et fit venir son chirurgien-major, homme fort habile. Il fut du même avis que le médecin. Ils vouloient l'un et l'autre me faire une cure, mais je ne voulus point, sachant d'avance qu'elle ne me feroit aucun bien, ne pouvant me ménager et ayant l'esprit trop abattu.