Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De

Chapter 7

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Je fus fort estomaquée de cette réponse; je craignois Berlin comme le feu; je m'attendois à y recevoir de nouveaux désagrémens, et la reine y avoit pourvu, ayant défendu à mes soeurs de venir chez moi et ayant fait ordonner la même chose à ses dames. Tout cela me mit le sang si fort en mouvement, que je me trouvai mal le soir et fus obligée de me retirer. Je me mis tout de suite au lit, où je m'endormis de foiblesse et de fatigue. J'avois reposé environ trois heures, lorsque j'entendis un bruit épouvantable dans ma garderobe. Je m'éveillai en sursaut, et ouvrant mon rideau j'appelai ma bonne et fidèle _Mermann_, compagne de tous mes chagrins et qui ne me quittoit jamais; mais j'avois beau m'égosiller, personne ne venoit et le bruit augmentoit. Mais quelle fut ma frayeur quand je vis enfin ouvrir la porte, et qu'à la lueur de la lampe qui brûloit dans ma chambre, j'aperçus une douzaine de grands grenadiers avec leurs moustaches noires, et que je vis étinceler leurs armes. Je me crus pour le coup perdue et qu'on venoit m'arrêter; je m'examinois déjà, pour savoir quel crime j'avois commis, sans me trouver coupable de rien. Ma femme de chambre me tira enfin d'inquiétude; elle entra dans ma chambre et me dit, qu'elle n'avoit pu venir plutôt, s'étant disputée avec ces gens pour les empêcher d'entrer; que le feu étoit au château et qu'il étoit cause de cette rumeur. Je lui demandai où il brûloit? Elle biaisa quelque temps; enfin elle me dit que c'étoit dans la chambre de mes soeurs, et que leurs domestiques n'y vouloient laisser entrer personne, disant que c'étoit chez moi. Ma gouvernante étoit d'abord accourue au premier bruit; elle amusa assez long-temps les officiers, pour me donner le temps de me lever. Ils visitèrent toute ma chambre, où tout étoit en très-bon ordre et où ils ne trouvèrent pas la moindre apparence de feu. Ils passèrent ensuite dans celle de mes soeurs, qui logeoient porte à porte avec moi. Ils la trouvèrent en flammes, leurs lits étoient déjà à demi consumés et la boiserie de la chambre étoit toute en feu. À force de bras on l'éteignit et ils allèrent en faire le rapport au roi. Ce prince étoit fort rigide sur de pareilles choses, et les domestiques innocens ou coupables étoient chassés sans rémission.

J'aurois été bien lotie si cet accident étoit arrivé chez moi. A la première alarme on avoit déjà eu la bonté de dire au roi que c'étoit dans ma chambre, et il en avoit fait beaucoup de bruit; dès qu'il sut que c'étoit dans celle de mes soeurs il se rappaisa. Celles-ci vinrent tout effrayées chez moi et crioient miséricorde, ne sachant où coucher. J'offris mon lit à ma soeur _Charlotte_, les deux autres s'accommodèrent de celui du prince héréditaire et la _Montbail_ fut obligée de se contenter d'un lit de reposes, ce qui la fit grogner non entre ses dents, car il y avoit belle saison qu'elle les avoit perdues, et il ne lui en restoit plus qu'une, sur laquelle elle jouoit de l'épinette. Je crus que dans son désespoir cette dernière relique mâchelière nous sauteroit à la tête, car elle ne pouvoit se consoler de n'avoir point de lit de plume, pour y dorloter sa vieille carcasse décharnée. Ma soeur s'endormit tout de suite, mais n'étant pas accoutumée à coucher à deux, elle me donnoit des coups en dormant pour se faire place, qui me réveilloient en sursaut à demi-endormie; je lui en rendois; nous nous mettions à rire et à peine avions-nous fermé les yeux que cette bataille recommençoit. Mes deux soeurs cadettes faisoient le même ménage de leur côté. Voyant enfin que nous ne pouvions avoir de repos, nous appelâmes nos gens et nous fîmes donner le déjeûner. La _Montbail_ voulut en faire l'ornement; elle vint nous apparoître comme le soleil levant, tout son déshabillé étant jonquille aussi bien que son visage. Elle nous chanta ses doléances sur l'incommodité qu'elle avoit soufferte toute la nuit, ayant été si mal couchée, et se plaignant que toutes ses côtes lui faisoient mal. J'eus une joie maligne de cette petite mortification qu'elle venoit d'essuyer, elle m'en procuroit tous les jours par douzaine, animant la reine et ma soeur _Charlotte_ contre moi. Cette dernière obtint avec beaucoup de peine la grâce de ses domestiques du roi. Ce prince me dit, que j'avois été bien bonne de m'incommoder ainsi toute la nuit pour accommoder mes soeurs. Nous lui contâmes nos aventures nocturnes, qui le firent rire de bon coeur. Il devoit partir le jour suivant avec la reine. Cette princesse étoit dans une noire mélancolie; elle étoit changée de visage que cela faisoit peine à voir, mais sa mauvaise humeur empêchoit qu'on en pût avoir compassion, car elle devenoit quasi aussi méchante que le roi, et personne ne pouvoit durer avec elle, pas même ma soeur. Mon frère arriva le soir. Il fut de très-bonne humeur avec moi, mais dès que quelqu'un le regardoit, il faisoit la moue et affectoit d'être triste. Nous nous séparâmes tous le lendemain et j'allai à Berlin avec mes soeurs.

Le roi nous avoit ordonné d'aller tous les soirs à la comédie allemande, de quoi nous enragions de bon coeur. Les princesses du sang qui étoient toujours fort de mes amies, y venoient par complaisance pour moi et je m'entretenois avec elles sans prendre garde au spectacle, qui étoit plus pitoyable chose du monde. La Margrave Philippe m'invita plusieurs fois à souper. Je me divertissois fort bien auprès d'elle; nous y avions une petite coterie de gens d'esprit; qui rendoit nos soupers fort agréables. J'évitai de hanter tant qu'il m'étoit possible tous ceux que je connoissois propres à me chagriner, ce qui me fit passer mon temps assez paisiblement à Berlin.

Sastot, chambellan de la reine venoit souper chez moi. Quoiqu'il fût intime avec _Grumkow_, il étoit fort honnête homme et m'étoit fort attaché. Il n'avoit pas un grand génie, mais il avoit beaucoup de bon-sens. Je lui faisois part de tous mes chagrins et de la résolution que j'avois prise, de m'en retourner à Bareith, à quelque prix que ce fût, après la revue du régiment du prince héréditaire. Il me conta là-dessus que _Grumkow_ l'avoit chargé de me dire, qu'il avoit reçu, il y avoit quelque temps, une lettre du prince héréditaire, qui lui avoit marqué avoir les mêmes intentions que moi et sembloit même vouloir se défaire de son régiment prussien; qui lui, _Grumkow_, en avoit fait la confidence au roi et lui avoit représenté combien nous étions mécontents de sa façon d'agir envers nous; que le roi avoit été fort surpris, et qu'après avoir rêvé quelque temps il lui avoit dit: je ne puis me résoudre à laisser partir ma fille et mon gendre, je lui donnerai vingt mille écus de pension après la revue, à condition qu'il reste à son régiment; et pour ma fille, elle restera auprès de sa mère et pourra l'aller voir de temps en temps; que _Grumkow_ ne sachant point nos intentions, n'avoit rien voulu répondre là-dessus, mais qu'il me prioit de lui faire savoir ce qu'il devoit faire. Je chargeai _Sastot_ d'un compliment très-obligeant pour ce ministre, et le fis prier instamment de faire ensorte que nous pussions partir; que ma santé étoit ruinée; que j'étois accablée de fatigues et de chagrins, et que je ne voulois pas vivre séparée du prince héréditaire; qu'il ne nous convenoit ni à l'un ni à l'autre d'aller nous ensevelir dans une garnison; que le Margrave baissoit à vue d'oeil et que notre présence étoit nécessaire à Bareith.

_Sastot_ vint le lendemain m'apporter sa réponse. Il me faisoit assurer, qu'il emploiroit tous ses efforts pour nous faire partir, mais qu'il étoit nécessaire que le Margrave fît des démarches pour cela, et qu'il falloit commencer par prévenir le roi sur la maladie de ce prince. Il me fit dire aussi, que les états du pays de Clève avoient envoyé, il y avoit quelque temps, des députés au roi, pour le supplier de me nommer gouvernante de leur province, s'offrant de m'entretenir à leurs dépens et sans qu'il en coûtât une obole au roi; mais que ce prince les avoit renvoyés avec une forte mercuriale, et leur avoit défendu sous peine de punition de ne jamais revenir lui faire de pareilles propositions. Je fus très-fâchée du chagrin que ces bonnes gens s'étoient attiré pour l'amour de moi. Je n'avois pas eu la moindre idée de la démarche qu'ils avoient faite, sans quoi je l'aurois empêchée pouvant bien prévoir que le roi la refuseroit.

J'étois dans l'impatience de recevoir des nouvelles de Brunswick, et de savoir les particularités qui s'y passoient. Mon frère eut l'attention pour moi de m'en faire informer; il m'envoya Mr. de _Kaiserling_, son favori, dans ce temps là. Il me dit, que mon frère etoit fort content de son sort, qu'il avoit très-bien joué son personnage le jour de ses noces, qui avoient été célébrées le 12. de Juin, ayant affecté d'être d'une humeur épouvantable et ayant beaucoup grondé ses domestiques en présence du roi; que le roi l'en avoit plusieurs fois repris et avoit paru fort rêveur; que la reine étoit enthousiasmée de la cour de Brunswick, mais qu'elle ne pouvoit souffrir la princesse royale et qu'elle avoit traitée les deux duchesses comme des chiens; que la duchesse régnante avoit voulu s'en plaindre au roi et qu'on l'en avoit empêchée avec beaucoup de peine. Je reçus aussi le soir une lettre de main propre du roi; elle étoit des plus obligeantes. Ce prince m'ordonnoit de me rendre le jour suivant à Potsdam avec mes soeurs, et m'assuroit, que j'y reverrois bientôt le prince héréditaire. Ce dernier article me causa une joie sans égale, et je partis gaiement pour Potsdam.

Le roi y arriva avant la reine. Il me témoigna mille bontés. Il me dit, qu'il étoit charmé de sa belle-fille, que je devois lier amitié avec elle; qu'elle étoit une bonne enfant, mais qu'il falloit encore l'élever. Vous serez bien mal logée, continua-t-il, je ne puis vous donner que deux chambres; vous vous y accommoderez avec votre Margrave, votre soeur et toute votre suite. La reine qui arriva dans ces entrefaites, rompit la conversation. Elle me fit assez bon accueil et dit à ma soeur en l'embrassant: je vous félicite, ma chère _Lottine_, vous serez fort heureuse, vous aurez une cour magnifique et tous les plaisirs que vous pourrez souhaiter. Elle me conta ensuite, que mon frère ne pouvoit pas souffrir la princesse royale et que le mariage n'étoit point consommé; qu'elle étoit plus bête que jamais, malgré les soins que Mdme. _Katch_, sa grande gouvernante, se donnoit pour la morigéner. Elle vous plaira au premier coup-d'oeil, me dit-elle, car son visage est charmant, mais elle n'est pas supportable quand on la voit plus d'un moment. Elle se mit à rire ensuite de la belle ordonnance que le roi avoit faite pour nous loger, et nous demanda comment nous ferions? Ma soeur lui répondit, que le roi avoit beau ordonner, et qu'il étoit impossible que nous pussions nous accommoder ensemble. En effet je crois que jamais personne ne se seroit avisé de pareille chose. Les deux chambres qu'on nous destinoit n'avoient point de dégagement et l'une étoit un petit cabinet. Nous allâmes, ma soeur et moi, faire nos petits arrangemens; je lui laissai le cabinet pour elle et sa femme de chambre, et à force de paravens je fis tout un appartement de ma chambre; nous y étions dix personnes, compté le prince héréditaire et nos domestiques. Ma gouvernante qui se trouvoit depuis quelque temps fort incommodée, tomba tout d'un coup malade d'une inflammation à la gorge, accompagnée d'une grosse fièvre. Je fus fort alarmée de son mal d'autant plus que je n'avois personne autour de moi.

J'attendois le prince héréditaire le surlendemain, et la princesse royale; le duc, la duchesse de _Brunswick_ et le duc et la duchesse de _Bevern_ avec leur fils devoient arriver le 22. de Juin. La reine m'avoit fait un terrible portrait de celle de _Brunswick_. Cette princesse étoit mère de l'Impératrice et prétendoit en cette qualité des honneurs et des distinctions qu'elle n'étoit pas en droit d'exiger. Elle étoit d'une hauteur insupportable et avoit voulu prétendre le pas devant la princesse royale. La reine me dit, que si je prenois mes mesures d'avance, j'aurois beaucoup de tracasseries avec elle.

Je me trouvai fort embarrassée. Le roi vivoit comme un gentil-homme campagnard et ne vouloit pas qu'il y eût un ombre de cérémonie chez lui. Il traitoit mes soeurs comme filles de la maison et vouloit qu'elles en fissent les honneurs, ne pouvant souffrir les disputes de rang; elles cédoient à toutes les princesses étrangères qui venoient à Berlin. Je savois que c'étoit une corde fort difficile à toucher et qui pouvoit me causer beaucoup de chagrin, mais je savois aussi que si je perdois une fois mes prérogatives comme fille de roi, je ne les rattraperois jamais. Après bien des réflexions je me résolus de risquer le paquet et d'en parler au roi. La reine promit de m'appuyer de toutes ses forces.

Cette princesse avec mes frères et soeurs lui souhaitoient toujours le bon soir, et restoient auprès de lui jusqu'à ce qu'il se fût endormi. Je m'étois dispensée de cette étiquette depuis que j'étois mariée, mais comme le roi étoit ordinairement de bonne humeur le soir, je me proposai de prendre ce temps pour lui parler. Dès qu'il me vit il me dit: ah! venez-vous me voir aussi? Je lui dis, que je venois de recevoir une lettre du prince héréditaire, qui l'assuroit de ces respects et qu'il m'avoit chargée de m'informer de ses ordres, pour savoir s'il devoit se rendre à Potsdam ou à Berlin. Il me dit: je vais demain à Berlin, mandez-lui qu'il s'y trouve; je vous l'amènerai demain au soir. Je suis très-content de lui, ajouta-t-il, il a mis son régiment dans le plus bel ordre du monde, et je sais qu'il ne se donne de repos ni nuit ni jour pour le bien discipliner. Ce début me donna un peu de courage. Je tournai insensiblement la conversation sur les principautés de _Brunswick_, et je demandai enfin au roi comment je devois me comporter avec eux, puisque je ne voulois rien faire sans ses ordres, et que je savois que la duchesse de _Brunswick_ me disputeroit la préséance. Le roi me répondit: cela seroit bien ridicule, elle n'en fera rien. Point du tout, dit la reine, elle l'a prétendue sur la princesse royale et je lui ai donné une bonne mercuriale de cette affaire-là. C'est une vieille folle, lui dit le roi, mais il faut pourtant la ménager, puisqu'elle est mère de l'Impératrice; et m'adressant la parole; vous n'irez point lui rendre visite, continua-t-il, avant qu'elle ne soit venue chez vous, et vous passerez par-tout devant elle; mais je ferai tirer tous les jours aux billets, pour qu'elle ne soit pas tout-à-fait indisposée. Je fus très-charmée de m'être tirée si heureusement de ce mauvais pas et me retirai.

J'eus enfin le plaisir de recevoir le jour suivant le prince héréditaire, ce qui fit disparoître tous mes chagrins. Il me conta que son oncle, le prince de _Culmbach_, arriveroit dans quelques jours. Le roi l'avoit invité à venir à Berlin, et je me réjouissois fort de le revoir, espérant qu'il nous aideroit à sortir d'esclavage par le crédit qu'il avoit sur l'esprit de mon frère.

Cependant toute la cour de _Brunswick_ arriva le lendemain le 24. de Juin. Le roi accompagné de mon frère, du prince héréditaire et d'une grande suite de généraux et d'officiers alla au devant de la princesse royale à cheval. La reine, mes soeurs et moi nous la reçûmes sur le perron. Je ferai son portrait ici telle qu'elle étoit alors, car elle a bien changé depuis.

La princesse royale est grande; sa taille n'est point fine; elle avance le corps, ce qui lui donne très-mauvaise grâce; elle est d'une blancheur éblouissante et cette blancheur est relevée des couleurs les plus vives, ses yeux son d'un bleu pâle et ne promettent pas beaucoup d'esprit; sa bouche est petite; tous ses traits sont mignons sans être beaux, et tout l'ensemble de son visage est si charmant et si enfantin, qu'on croiroit que cette tête appartient à un enfant de douze ans; ses cheveux sont blonds et bouclés naturellement; mais toutes ses beautés sont défigurées par ses dents, qui sont noires et mal rangées; elle n'avoit ni manières ni la moindre petite façon; beaucoup de difficulté à parler et à se faire entendre, et l'on étoit obligé de deviner ce qu'elle vouloit dire, ce qui étoit fort embarrassant.

Le roi la conduisit, après qu'elle nous eût toutes saluées, dans l'appartement de la reine, et voyant qu'elle étoit fort échauffée et dépoudrée, il dit à mon frère de la conduire chez elle. Je l'y suivis. Mon frère lui dit en me présentant à elle: voilà une soeur que j'adore et à laquelle j'ai toutes les obligations imaginables; elle a eu la bonté de me promettre d'avoir soin de vous et de vous assister de ses bons conseils; je veux que vous la respectiez plus que le roi et la reine, et que vous ne fassiez pas la moindre démarche sans son avis, entendez-vous? J'embrassai la princesse royale et lui fis toutes les assurances possibles de mon attachement, mais elle resta comme une statue sans nous dire un mot. Ses gens n'étant pas encore arrivés, je la repoudrai moi-même et raccommodai un peu son ajustement, sans qu'elle m'en remerciât, ne répondant rien à toutes les caresses que je lui faisois. Mon frère s'en inquiéta à la fin et dit tout haut; peste soit de la bête! remerciez donc ma soeur. Elle me fit enfin une révérence sur le modèle de celle d'Agnès dans l'école des femmes. Je la reconduisis chez la reine, fort peu édifiée de son esprit.

J'y trouvai les deux duchesses. Celle de _Brunswick_ pouvoit avoir 50 ans, mais elle étoit si bien conservée, qu'elle paroissoit n'en avoir que 40. Cette princesse a beaucoup d'esprit et de monde, mais il régne un certain air de coquetterie dans tout son maintien, qui dénote assez qu'elle n'a pas été une Lucrèce. Mr. de _Stoeken_ étoit son amant dans ce temps-là. Il est mal aisé de comprendre comment une princesse de tant d'esprit avoit pu si mal placer ses inclinations, car je n'ai rien vu de plus maussade et de plus insupportable que ce Monsieur-là. Le duc, son époux, ne l'étoit pas moins; les plaisirs de Cythère lui avoient coûté cher, ce prince n'avoit point de nez. Mon frère pour badiner disoit, qu'il l'avoit perdu dans une bataille contre les François. Ce prince joignoit à plusieurs autres belles qualités celle d'être excellent mari. Il n'ignoroit pas la conduite de la duchesse son épouse, mais il la souffroit patiemment et avoit pour elle tous les égards et la tendresse imaginable. On dit qu'elle le maîtrisoit au point qu'il étoit obligé de lui faire des présens très-considérables toutes les fois qu'il venoit coucher avec elle. Sa fille, la duchesse de _Bevern_ et moi nous fûmes charmées de nous revoir; j'étois intimement liée avec elle et son époux, comme on l'aura vu ci-dessus. Nous tirâmes aux billets et on se mit à une grande table de 40 couverts. Le roi nous régala de la musique des janissaires, composée de plus de 50 nègres. Leurs instrumens consistoient en de longues trompettes, de petites tymbales et des plaques d'un certain métal qu'ils frappoient l'une contre l'autre; tout cela ensemble faisoit un bruit épouvantable. Au sortir de table nous prîmes le café chez la reine, et le roi nous mena ensuite à la verrerie. La princesse royale ne me quittoit pas d'un pas, mais je n'avois pas pu réussir encore à la faire parler. Le roi nous fit à tous des présens. On retourna chez la reine, où on joua le soir.

Le lendemain, le 25. de Juin, nous allâmes tous à six heures du matin à la revue du régiment du roi. Nous retournâmes à midi en ville, où on se mit d'abord à table. Le roi partit l'après-dîner avec le prince héréditaire et mon frère pour se rendre à Berlin, et nous autres principautés femelles nous nous rendîmes à Charlottenbourg. La reine se mit en carosse avec les deux duchesses et le vieux duc de _Brunswick_; la princesse royale, ma soeur et moi nous fûmes placées dans le second carosse. La chaleur étoit excessive et la poussière nous incommodoit beaucoup. La princesse royale se trouva mal et ne fit que rendre pendant tout le chemin. Cela causa une grande joie à tout le monde hors à la reine, car on espéroit que ces maux de coeur provenoient d'une bonne cause.

Nous arrivâmes enfin à huit heures du soir à Charlottenbourg, où je fus charmée de trouver mes dames. La princesse royale alla se coucher et nous nous mîmes à table. Mr. de _Eversmann_ qui avoit eu le soin de régler les logemens, eut la bonté de l'accommoder de façon que j'étois obligée de traverser la cour du château à pied pour aller chez la reine. Je fus fort piquée de cette espèce d'avanie, car on avoit logé toutes les dames des duchesses dans les premiers appartements et on m'avoit donné le plus simple de tous. La reine avoit été d'une humeur plus supportable envers moi depuis son retour de Brunswick, mais ses mauvaises façons recommencèrent; elle me dit mille piquanteries tant que dura le souper et me regarda du haut en bas.

Le jour suivant la duchesse de _Brunswick_ vint me rendre sa première visite, en me faisant beaucoup d'excuses de ne me l'avoir pas faite plutôt. Nous allâmes toutes ensemble chez la reine. Cette princesse nous dit, qu'elle ne vouloit manger qu'une fois ce jour-là; qu'il falloit toutes nous retirer de bonne heure, pour pouvoir être en état d'être prêtes le jour suivant pour l'entrée de la princesse royale. Elle nous fit venir les violons et on dansa toute l'après-midi jusqu'à dix heures du soir. Je me flattois, mais inutilement, que le prince héréditaire viendroit nous surprendre, mais le roi n'avoit jamais voulu lui en accorder la permission. Il étoit resté à Berlin à s'ennuyer, et quoiqu'il eût l'habitude de souper, le roi n'avoit pas eu la considération de lui faire apprêter la moindre chose, et on lui avoit même refusé jusqu'au beurre et au fromage. Notre bal ne fut donc guère animé; j'en étois la spectatrice, ne pouvant danser à cause de mon extrême foiblesse. La reine congédia toutes les principautés à 9 heures, et entra dans sa chambre à coucher. Elle nous demanda, à ma soeur et à moi, si nous voulions souper? Je lui répondis, que je n'avois pas faim et que j'irois me coucher, si elle me le permettoit. Elle me regarda de travers sans me dire mot. Nous avions ordre d'être prêtes à 3 heures du matin, pour assister à la grande revue; nous devions toutes être parées de notre mieux, et il n'y avoit pas beaucoup de temps pour dormir. Je priai Mdme. de _Kamken_ de me procurer mon congé, étant harassée de fatigue, mais elle me conseilla de rester, la reine voulant souper. Je restai donc et nous nous mîmes à table toutes les quatre. La reine ne fit que se déchaîner contre toute la maison de _Brunswick_ et contre moi; il n'y eut point d'invectives qu'elle ne dît contre la princesse royale et contre sa mère; ma soeur faisoit son écho et n'épargnoit pas même le prince _Charles_. Ce beau repas dura jusqu'à minuit; la fin couronna l'oeuvre. Nous sommes toutes des étourdies! s'écria la reine tout d'un coup, en jetant les yeux sur moi; nous parlons ici trop librement devant des gens suspects, et toute la clique sera informée dès demain de notre conversation; je connois les espions qui sont autour de moi et qui font amitié avec mes ennemies, mais je saurai les faire rentrer dans leur devoir. Bon soir! Madame, continua-t-elle en m'adressant la parole, ne manquez pas d'être prête à 3 heures, car je ne suis pas d'humeur à vous attendre. Je me retirai sans dire mot. J'étois outrée de tout ce que j'avois entendu, et je comprenois fort bien que ces gens suspects et ces espions n'étoient que ma petite personne.