Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De
Chapter 6
Quoique je fusse environnée d'espions de la reine, qui l'informoient tout de suite de toutes les allées et venues qui se faisoient chez moi, le prince trouva pourtant moyen d'introduire secrètement Seckendorff dans mon appartement. Je lui détaillai ma situation présente, tant du côté de Berlin que de celui de Bareith. Ce ministre étoit fort estimé du prince mon beau-père, qui avoit une grande confiance en lui. Il me répliqua d'abord, qu'il considéroit mon état comme un mal sans remède. Je connois à fond le Margrave, me dit-il, c'est un prince faux, dissimulé et soupçonneux; son petit génie est sans cesse agité de mille craintes; il s'est fiché dans la tête qu'on veut le forcer d'abdiquer; quel temps ne faudra-t-il pas pour lui ôter cette idée; je suppose même qu'on y réussisse, cela ne vous servira de rien, car il trouvera toujours de nouveaux sujets d'exercer son imagination et de vous faire enrager; il n'y a donc rien à espérer de ce côté-là. J'en dis autant du roi. Celui-ci est idolâtre de son argent, les beaux yeux de sa cassette l'attachent uniquement. Vous le connoissez, Madame, et vous devez savoir qu'il n'est pas facile à gouverner; nous pouvons faire Grumkow et moi tout le mal qu'il nous plaît, en revanche nous n'avons aucun crédit pour faire du bien. Il est vrai que ce prince a des intervalles de générosité, lorsqu'on saisit son premier mouvement, mais ce premier mouvement passé, on n'en tire plus rien. Il en est au repentir de toutes les promesses qu'il a faites à votre Altesse royale à l'hermitage et vous cherchera noise, pour pouvoir les rétracter. Vous voyez donc bien, Madame, qu'il faut vous armer de patience, la mort du Margrave étant le seul remède à vos maux, sa santé à toujours été très-foible, et il ne manquera pas de se tuer à force de boire. Cependant il vous reste encore une ressource. L'Impératrice m'ordonne de vous assurer de la haute estime et tendresse qu'elle a conçue pour votre Altesse royale sur le portrait avantageux qu'on lui a fait d'Elle; elle tâchera de vous convaincre en toute occasion de ses sentimens. Cette princesse est fort touchée d'apprendre l'éloignement que le prince royal semble avoir pour la princesse de Brunswick, sa nièce; elle souhaite avec ardeur une bonne harmonie entre les époux futurs, se flattant de resserrer encore plus étroitement par cette alliance les noeuds de l'amitié qui régne entre les maisons d'Autriche et de Prusse. Votre Altesse royale y peut contribuer mieux que personne par l'ascendant qu'Elle a sur l'esprit du prince son frère. Elle vous recommande cette nièce si chère et vous assure, qu'elle vous marquera sa reconnoissance par des preuves authentiques et qu'elle tâchera de vous faire plaisir en toute occasion. Je suis très-redevable, lui répondis-je, aux bontés que l'Impératrice me témoigne; j'aurois prévenu ses désirs quand même elle ne les auroit pas expliqués. Mon frère étant promis et n'y ayant, selon toute apparence, aucun obstacle qui puisse mettre empêchement à son mariage, je croirois agir contre mon devoir, si je ne travaillois de tout mon pouvoir à fomenter une bonne harmonie entre lui et sa future épouse. Il suffit qu'elle porte ce titre pour m'engager d'avoir pour elle tous les égards et toute considération qu'exige une personne qui appartient de si près à un frère qui m'est cher, et que j'aime avec tant d'ardeur. Je souhaiterois, Monsieur, que vous pussiez me donner d'aussi favorables résolutions que celles-ci sur le détail de mes chagrins, auxquels je sens bien que je succomberai. Je rompis cet entretien, dont je fus très-peu édifiée.
Mon frère retourna quelques jours après à son régiment, ce qui acheva de m'accabler de toute manière. Le roi s'occupoit de la comédie et de force repas qu'on lui donnoit. Grumkow, Sekendorff et plusieurs généraux le traitoient tous les jours à la ronde; on s'y enivroit à ne pouvoir rester debout. Le pauvre prince héréditaire étoit de toutes ces fêtes. Le roi le forçoit à boire malgré qu'il en eût. Il nous maltraitoit l'un et l'autre et ne nous parloit que pour nous dire des duretés. La reine au contraire en agissoit bien avec le prince et très-mal avec moi. Ma soeur, qui la gouvernoit entièrement, jalouse de l'amitié que mon frère m'avoit témoignée, l'animoit et tournoit en mal toutes mes actions et mes paroles. Elle ne pouvoit cacher le penchant qu'elle avoit pour le prince, tout le monde s'en apercevoit; elle lui attiroit les caresses de la reine et chantoit sans cesse ses louanges. Il badinoit avec elle, feignant de ne point s'apercevoir de l'inclination qu'elle avoit pour lui.
Les fatigues et les chagrins commençoient à me ruiner la santé. J'étois très-inquiète à l'égard de celle du prince. Il revint un jour d'un de ces fameux repas, qui s'étoit donné chez le général Glasenap, plus pâle que la mort et dans un emportement si terrible, qu'il trembloit comme une feuille. Je fus fort effrayée de le voir en cet état, et ma frayeur fut augmentée par une défaillance qu'il prit un moment après. Quoiqu'à demi-morte moi-même, je lui donnai promptement du secours et le rappelai à la vie. Il me conta alors la scène qui s'étoit passée entre le roi et lui. Ce prince, contre sa coutume, ne l'avoit point placé à table à côté de lui. Sekendorff avoit été obligé par son ordre de se mettre entre eux deux. Le roi, adressant la parole à Sekendorff, lui dit assez haut pour que le prince pût l'entendre: je ne puis souffrir mon gendre, c'est un sot; je fais ce que je puis pour le morigéner et j'y perds mes peines; il n'a pas seulement l'esprit de vider un grand verre et ne prend plaisir à rien. Le prince en tenoit justement un qu'on lui avoit porté à la santé du roi. Outré de ce qu'il venoit d'entendre: je voudrois dit-il tout haut à Sekendorff, que le roi ne fût pas mon beau-père, je lui ferois voir bientôt que ce sot dont il parle, pourroit lui faire changer de langage, et qu'il n'est pas homme à se laisser maltraiter. Il avala en même temps cette furieuse lampée, qui lui fut quasi aussi funeste que du poison. Le roi devint cramoisi de colère; il se contint toutefois assez pour ne rien répliquer. Il se leva peu après de table et s'en retourna seul dans sa chaise, sans y faire placer le prince, qui fut obligé de retourner à pied au château, n'ayant point de voiture. Il étoit dans une telle fureur, que je crus qu'il prendroit une attaque d'apoplexie.
Comme il n'étoit pas en état d'aller à la comédie et que j'y craignois de nouvelles catastrophes, je fis faire ses excuses et les miennes à la reine, sous prétexte qu'il étoit incommodé. Elle me fit répondre, que le prince pouvoit faire ce qui lui plaisoit; qu'elle ne feroit point nos excuses au roi et qu'absolument je devois sortir. Il ne voulut pas rester seul; nous allâmes l'un et l'autre à cette chienne de comédie. Je mis une coëffe, pour cacher mon désordre, et ne fis qu'y pleurer. Le prince étoit si défait, que tout le monde s'en aperçut.
Nous nous retirâmes aussitôt après souper. Il fut très-malade toute la nuit et voulut à toute force retourner à Bareith. J'étois de son avis, mais Sekendorff et Grumkow l'en détournèrent, en l'assurant, qu'ils parleroient très-fortement à son sujet au roi et tâcheroient de lui faire changer de conduite. Ils boudèrent ensemble tant qu'il resta à Berlin. Il retourna enfin à Potsdam, où nous le suivîmes l'année 1733.
La santé du prince étoit fort dérangée; il maigrissoit à vue d'oeil et se trouvoit incommodé d'une toux qui ne lui laissoit de repos ni jouir ni nuit. Les médecins de Berlin commençoient à craindre qu'il ne prît l'étisie, ce qui me mettoit dans de cruelles alarmes. Le séjour de Potsdam ne fit que les augmenter; les veilles et les fatigues continuelles qu'il enduroit augmentèrent son mal. La triste vie que nous y menions abattoit l'esprit autant qu'elle nuisoit au corps. On dînoit à midi. Le repas étoit mauvais et si mince, qu'on ne pouvoit se rassasier. Un fou, placé vis-à-vis du roi, lui contoit les nouvelles des gazettes, sur lesquelles il faisoit des commentaires politiques aussi ennuyeux que ridicules. Au sortir de table le prince dormoit dans un fauteuil, placé à côté de la cheminée; nous étions tous à l'entour de lui à le voir ronfler; son sommeil duroit jusqu'à trois heures, puis il alloit se promener à cheval. J'étois obligée de rester toute l'après-midi chez la reine et de lire devant elle ce que je ne pouvois supporter. Les piquanteries et les mercuriales ne cessoient point. A force d'en entendre j'aurois dû m'y accoutumer, mais ma sensibilité naturelle me les faisoient sentir bien vivement. Je ne voyois presque point le prince, la reine ne le vouloit pas; le moindre coup-d'oeil que je lui faisois, étoit un crime qu'il falloit expier par de sanglantes railleries. Le roi revenoit à six et se mettoit à peindre ou plutôt à barbouiller jusqu'à sept; ensuite il fumoit. La reine jouoit pendant ce temps au tocadille. On soupoit le soir à huit heures chez cette princesse; la table duroit toujours jusqu'à minuit; la conversation étoit semblable au sermon de certains prédicateurs, qui sont des remèdes contre l'insomnie. C'étoit la Montbail qui en faisoit les frais et qui nous assommoit avec ses vieux contes et légendes de la cour d'Hannovre que nous savions par coeur. Toutes les différentes situations de ma vie ne m'ont rien paru en comparaison de celle-là; rien ne m'étoit plus cher que le prince, je le voyois dépérir journellement, sans pouvoir le soigner ni le secourir. J'étois maltraitée de tous côtés, je n'avois pas un sou et je souffrois continuellement. La seule pensée réjouissante qui me restât encore, étoit celle d'une mort prochaine, toujours le dernier secours des malheureux; j'avois un dégoût continuel; je ne me suis nourrie deux ans entiers que d'un morceau de pain sec et d'eau toute pure, sans rien prendre hors des repas, mon estomac ne pouvant même supporter le bouillon.
Le roi fut fort affligé en ce temps-ci en apprenant la nouvelle du décès du roi de Pologne. Ce prince avoit rendu l'esprit à Varsovie, où il s'étoit rendu pour assister à la diète. Grumkow l'avoit vu sur la route à Frauenblatt, où il avoit été le complimenter de la part du roi de Prusse. Ils firent une forte débauche ensemble en vin d'Hongrie, ce qui accéléra la fin de ce prince. Le congé qu'il prit de ce ministre, qu'il aimoit beaucoup, fut de plus tendres; adieu! mon cher Grumkow, lui dit-il, je ne vous reverrai plus. Quelques jours avant l'arrivée du courrier, Grumkow dit au roi en ma présence et celle de plus de 40 témoins: Ah! Sire, je suis au désespoir, le pauvre patron est mort. J'étois cette nuit bien éveillé, tout-à-coup le rideau de mon lit s'est ouvert; je l'ai vu, il avoit un habit mortuaire; il m'a regardé fixement; j'ai voulu me lever, étant fort altéré, mais ce fantôme a disparu. Il se trouva par hazard que le roi de Pologne décédât même nuit. Je crois que Grumkow ayant l'esprit frappé des dernières paroles que lui avoit dites ce prince, avoit pris ce songe pour une vérité. Quoiqu'il en soit, cette vision le rendit mélancolique pendant quelque temps, et ce ne fut qu'avec le secours du vin de Hongrie qu'il reprit sa gaieté naturelle.
Cependant le prince héréditaire s'affoiblissant à vue, succomba sous le poids de son mal et n'étoit plus en état de quitter le lit. J'envoyai chercher le chirurgien-major du régiment du roi, qui lui trouva de la fièvre. Il se chargea de faire ses excuses au roi, auquel il exagéra si bien le danger dans lequel il se trouvoit, que ce prince en fut fort effrayé. L'inquiétude que ce récit lui causa l'obligea de venir nous voir. Il parut surpris de trouver en si peu de temps le prince si changé; la peur qu'il eut de sa mort prochaine lui fit dépêcher sur-le-champ une estafette à Berlin, pour en faire venir les plus fameux médecins. Je vis entrer le jour suivant toute la faculté en procession dans ma chambre. Le prince ne put s'empêcher de rire en voyant ces doctes personnages, et me demanda, si je voulois le faire recevoir médecin, ou l'envoyer à l'autre monde? Après que cette noble faculté eut examiné toutes les circonstances de son mal, elle conclut, que moyennant du repos et beaucoup de régime, on pourrait prévenir l'étisie.
J'étois seule avec Mdme. de Sonsfeld à Potsdam, ayant été obligée de laisser le reste de ma suite à Berlin par ordre du roi Je ne quittois ni nuit ni jour le prince, et ne m'absentois qu'un quart d'heure pour rendre mes devoirs à la reine et au roi. Ce dernier me faisoit mille caresses et louoit mon assiduité auprès de mon époux, en disant que toutes les femmes dévoient suivre le bon exemple que je leur donnois. Je suis très-bien informé, me dit-il une après-midi que je lui faisois ma cour, de ce qui cause la maladie de votre mari. Il s'est fâché de quelques propos que j'ai tenus sur son sujet le jour que je dînai chez Glasenap, et il s'est fort emporté ici contre quelques-uns de mes officiers, qui l'ont raillé assez fortement par mon ordre. J'ai eu tort, mais tout ce que j'ai fait n'a été que par bonne intention et par amitié pour vous et pour lui. J'ai voulu le dégourdir, il faut qu'un jeune homme ait de la vivacité et de l'étourderie et qu'il ne soit pas toujours comme un Caton; mes officiers sont tous propres à le former.
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La mauvaise humeur de la reine continuoit toujours, elle me cherchoit noise sur tout ce que je faisois. Lorsque je venois le matin chez elle, elle me disoit: bonjour! Madame, mon Dieu! comme vous voilà bâtie; vous êtes coëffée comme une folle, et toujours ce cou alongé; je vous l'ai dit déjà cent fois que je ne puis souffrir votre mauvais air, vous me ferez enfin perdre patience! C'étoit le refrain de tous les jours. Elle vouloit que je fusse habillée à la mode de Berlin; on y portoit les cheveux tout plats sans la moindre frisure; les miens étoient accommodés à la françoise, le prince héréditaire l'ayant voulu comme cela, et d'ailleurs on les portoit ainsi par tout pays, hors à Berlin. J'étois si maigre, que j'avois peine à me tenir dans mon corps de jupe, et ayant toujours l'estomac enflé, je souffrois beaucoup quand je voulois me redresser; mais tout cela n'étoient qu'excuses frivoles qu'on n'acceptoit pas.
Les nouvelles que je reçus dans ce temps-là de Bareith furent bien satisfaisantes. Mlle. de Sonsfeld me mandoit que la santé du Margrave dépérissoit à vue. Il étoit allé à Neustat voir son malotru de frère, dont j'ai fait le portrait ci-dessus. Ce prince venoit d'épouser une princesse d'Anhalt-Schaumbourg. Le Margrave fit des dépenses énormes pendant son séjour de Neustat; il y passoit les journées entières à boire et à se divertir. Il fit une terrible chûte dans son ivresse, étant tombé d'un escalier. On l'emporta à demi-mort dans son appartement. Je ne sais s'il se blessa intérieurement, les médecins qu'il avoit autour de lui étant si ignorans, qu'on ne pouvoit se fier à leur rapport. Soit donc la chûte ou la boisson, l'une des deux au moins lui causa une si terrible perte de sang par les hémorroïdes, qu'on s'attendoit à le voir expirer. On envoya même chercher un ecclésiastique, pour lui faire la prière et le préparer à la mort, mais son tempérament le sauva encore pour cette fois et il se remit, quoique fort lentement.
Tout le monde crioit depuis ce temps après notre retour. Le Margrave le souhaitoit lui-même et m'écrivit, que je devois lui mander de quelle façon il devoit s'y prendre pour nous faire retourner à Bareith. Je montrai sa lettre à quelques personnes dont j'étois sûre qu'ils le rediroient au roi, et leur contai toutes les circonstances que je viens de rapporter. On ne manqua pas d'en avertir le roi. Il ne vouloit pas nous perdre et malgré cela il ne vouloit pas en agir bien avec nous. Cependant il résolut de tâcher de nous regagner, pour nous ôter toute idée de départ. Il me fit mille caresses et me parla avec éloge du prince héréditaire, mais tout cela ne me touchoit plus, j'avois été trop souvent trompée pour être plus long-temps sa dupe. Le roi ne se portoit point bien; il étoit fort changé de visage et le corps lui enfloit toutes les nuits. Une après-midi qu'il dormoit et que nous étions toutes assises autour de lui, il lui prit une suffocation. Comme il ronfloit toujours extrêmement fort, nous ne nous en aperçûmes pas d'abord. Je fus la première à remarquer qu'il devenoit tout noir et que le visage lui enfloit. Je me mis à crier en le disant à la reine; elle le poussa plusieurs fois pour le réveiller, mais inutilement. Je courus appeler du monde; on lui coupa la cravate et nous lui jetâmes tous de l'eau dans le visage, ce qui le fit enfin revenir peu à peu. Il fut fort altéré de cet accident mais tous les médecins qu'il avoit autour de lui pour lui faire leur cour, traitèrent cela en bagatelle, quoique dans le fond il fût fort dangereux et chacun se disoit à l'oreille que c'étoit une goutte remontée, qui pouvoit lui jouer de mauvais tours.
Le belle saison qui réjouit et fait revivre la nature ne fut pour nous qu'une nouvelle pénitence; nous étions obligés d'aller tous les soirs au jardin du roi. Ce prince lui avoit donné le nom de Marli je ne sais pourquoi. C'étoit un très-beau jardin potager, où le roi s'étoit fait un plaisir de ramasser toutes des meilleurs sortes de fruits qu'il y ait en Europe; mais il n'y avoit pas le moindre agrément à s'y promener, n'y ayant point d'ombre. Nous y allions à trois heures de l'après-midi pour nous griller à la fraîcheur de Mr. de Vendôme. On y soupoit à huit heures très-frugalement et sans se charger l'estomac, et on se retiroit à neuf heures. Le roi se levait tous les jours à quatre heures du matin, pour être présent à l'exercice de son régiment. Cet exercice se faisoit sous mes fenêtres, et comme je logeois au rez de chaussée, je ne pouvois fermer les yeux de toute la nuit, car on tiroit par divisions et par pelotons. Un soldat, voulant charger trop vite, et n'ayant pas eu le temps de tirer la baguette de son fusil, le coup donna dans ma chambre et abattit le miroir de ma toilette, qui par un hazard sans exemple resta dans son entier.
Je supportois toutes ces fatigues avec patience, le retour du prince héréditaire me causoit trop de joie pour penser à autre chose. Il arriva le 21. de Mai à Potsdam en compagnie de mon frère. J'eus la satisfaction de lui trouver beaucoup meilleur visage que lorsqu'il étoit parti, mais sa toux continuoit toujours, quoiqu'elle fût fort diminuée. Le roi le reçut très-bien et fut très-content du rapport qu'il lui fit de son régiment. La Margrave _Albertine_, sa fille et le prince de _Berenbourg_ arrivèrent le même soir. Les noces de ce dernier étoient fixées au lendemain. La princesse Albertine étoit dans un contentement parfait, et ne faisoit que rire lorsqu'on lui parloit de son futur. Elle avoit deux dames qui faisoient son écho; le prince donnoit le signal par un éclat de rire, ses deux dames y répondoient et nous trouvions cela si drôle, que nous en riions aussi, si bien que ce n'étoient que risées. Le roi qui aimoit à tourmenter la promise, lui disoit maintes gravelures, auxquelles elle ne répondoit qu'en riant et s'attiroit à elle et à nous tous de grosses sottises. Je me tuois de lui dire de prendre son sérieux, mais c'étoit peine perdue, et sa joie d'avoir bientôt un si aimable mari étoit trop vive pour la contenir.
Le prince héréditaire et le prince _Charles_ de Brunswick, que le roi avoit aussi invité à la noce, allèrent le lendemain rendre visite au promis, plus pour s'en divertir que par civilité. Il n'y avoit que lui qui ignorât qu'il devoit se marier le soir, ses distractions ou sa courte mémoire le lui avoient fait oublier. Il juroit comme un charretier qu'il n'avoit ni habit ni robe de chambre, et qu'il falloit remettre la noce au lendemain. Cela divertit beaucoup le roi. Le prince héréditaire fut obligé de lui prêter sa robe de chambre. Il en fut si reconnoissant, qu'il lui demanda conseil sur tout ce qu'il devoit faire. Dieu sait en quelles mains charitables il étoit tombé et les conseils qu'il lui donna. Je sais bien que je n'ai rien vu de plus comique que cette noce. Il y eut trois jours de suite bal, où nous nous en donnâmes au coeur joie. Mais cette joie s'évanouit bien vite, car le prince héréditaire fut obligé de retourner à son régiment. Il repartit le 26. de Mai aussi bien que mon frère et toutes les autres principautés.
Le roi avoit été fort charmé du prince héréditaire; il me dit qu'il le trouvoit fort changé à son avantage. Ce sera mon gendre favori, ajouta-t-il; et adressant la parole à la reine: j'aime trop mes enfans, lui dit-il, oui, que le diable m'emporte! si je ne donne à mon gendre tout l'argent que je lui ai prêté, pourvu qu'il continue à en agir comme il le fait à présent. Je m'approchai de lui, et lui baisant la main je le remerciai avec les termes les plus tendres, et comme il me répéta encore une fois ce qu'il venoit de dire à la reine, je lui répondis, que je serois au désespoir s'il pouvoit s'imaginer qu'il y eût quelques vues d'intérêt dans notre conduite; qu'il étoit vrai que nous avions eu besoin de son secours, mais que nous ne voulions point lui être à charge, et que, si je savois que la promesse qu'il venoit de me faire l'incommodât le moins du monde je serais la première à refuser cette grâce. Les larmes lui vinrent aux yeux et me regardant tendrement; non, dit-il, ma chère fille, je ne me résoudrai jamais à vous laisser partir d'ici et j'aurai soin de vous tant que je respirerai. Je fus touchée de ces dernières paroles, mais elles m'alarmèrent beaucoup; je connoissois trop l'inconstance du roi pour me fier à toutes ces belles paroles. J'y fus pourtant sensible; je l'aimai tendrement et sans la jalousie que la reine avoit contre moi, j'aurois pu regagner son coeur; mais il étoit impossible qu'on pût être bien auprès de l'un sans se brouiller avec l'autre. Elle me rendit bien cher ce moment de douceur que je venois de goûter, et ne fit que me quereller depuis le matin jusqu'au soir. Je n'ai jamais pu approfondir une intrigue qu'on avoit formée contre le prince héréditaire et moi, je ne sais pas encore qui en étoit l'auteur; mais je sais bien qu'en ce temps-là on fit ce que l'on put pour mettre la désunion entre nous. On venoit me dire pis que pendre de lui, pendant qu'on lui en disoit autant de moi. Mais tout cela ne faisoit aucune impression sur nous, et nous nous avertissions mutuellement de ces belles menées.
Le roi me dit un jour; j'ai fait un plan pour votre établissement ici. Je donnerai une pension à votre mari, afin qu'il puisse tenir son ménage sans s'incommoder; il restera à Basewaldt et vous irez le voir de temps en temps; car si vous étiez toujours auprès de lui, il négligeroit le service. On peut bien juger combien ce beau plan fut de mon goût. Cependant je ne voulus point rompre en visière au roi et lui répondis simplement, que j'encouragerois toujours le prince héréditaire à faire son devoir. Le roi remarqua bien que ses idées ne me plaisoient pas et il changea de discours. Comme il devoit partir avec la reine le 8. de Juin, pour se rendre à Brunswick et y assister aux noces de mon frère, qui devoient y être célébrées, je lui demandai la permission d'aller joindre le prince héréditaire à son régiment. Il me l'accorda d'abord, mais ayant rêvé quelque temps il me dit: cela ne vaut pas la peine de faire ce voyage; je serai de retour dans huit jours et je le ferai venir alors.