Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De
Chapter 22
Pendant ce temps la Burghaus, accompagnée de son mari, s'était rendue en visite à la cour impériale et y avait commencé des intrigues contre la Margrave. La mèche en fut éventée à Berlin. On s'empressa d'en avertir la Margrave et de toucher aux anciennes relations de la Burghaus et du Margrave. Wilhelmine pourtant n'en peut rien croire encore. Elle a gardé un dernier reste de confiance dans l'ancienne amie qui vient de rentrer à Bareith malade et accablée de dettes. Elle écrit à sa mère que la Burghaus n'a presque plus d'influence qu'elle-même ne la voie que de temps en temps et qu'on ne lui parlât d'aucune affaire. De plus, d'après l'avis des médecins elle est près de la mort: donc plus lieu de la craindre ni de s'inquiéter.
Tranquillisée par cette idée la Margrave quitte Bareith au mois d'août pour se rendre auprès de Frédéric. Le 15 elle le surprend à Potsdam, et leur épanchement mutuel éffaça les dernières traces de rancune. Wilhelmine n'y peut rester que peu de jours, assez long-temps cependant pour laisser cicatriser certaines blessures et adoucir certaines douleurs dont souffrait la femme délicate, si cruellement éprouvée pendant les longues années de sa séparation de sa famille.
À son retour à Bareith au moi de septembre, elle trouve contre toute attente la Burghaus tout à fait rétablie, et plus hautaine, plus insolente que jamais. Impossible de savoir quelles révélations furent faites alors, mais il est certain que par quelque hazard la Margrave eut vent de la conduite de son ancienne amie. Une scène éclata à la suite de laquelle la Burghaus fut bannie du château. Toutefois on voulut bien encore lui assigner comme demeure l'hôtel de l'ambassade nouvellement restauré et ameubli. Une lettre de la comtesse de Podewils à la Burghaus ne nous donne guère d'explication. «Je vous avoue, ma chère, que je suis tombée de mon haut en recevant votre lettre, où vous me dites de la manière que la Margrave vous traite; je savois bien qu'il y avait de la froideur entre vous, mais j'étois bien loin à penser, que S. A. R. poussât les choses à ce point. Mon Dieu, comment est-il possible, que l'on change ainsi? après toutes les promesses, qu'elle vous a faites, après vous avoir engagée à ce mariage auquel vous n'auriez jamais pensé sans elle, peut-elle vous traiter de la sorte? Il me paroit impossible que le fond de son coeur soit changé subitement; il faut absolument qu'il y aie des gens qui la mènent.»
Dans une lettre adressée au prince de Prusse la Margrave s'exprime ainsi;»... et malgré cela elle est mécontente et d'une impertinence terrible envers moi... vous savez le misérable état où elle se trouve, et combien mon bon coeur et mon honneur sont engagés à ne la point abandonner... je mérite tout ce qui m'arrive à présent: j'ai fait la sottise, il faut la boire ... j'ai mangé mon chagrin depuis trois ans, qu'elle est mariée dans l'espérance de la ramener, mais tout cela a été sans fruit; je l'ai fait avertir de mon mécontentement, je lui en ai parlé, elle n'a fait que s'en moquer. Je crois qu'à présent elle repent de n'avoir pas mieux dissimulé; mais j'ai trop de preuves de son mauvais caractère....« Désireux d'obtenir un conseil qu'elle ne peut trouver en elle-même, elle s'ouvre au roi et les extraits suivants de son intéressante lettre du 21 février montrent bien qu'elle se soumet entièrement à Frédéric, qu'elle met en lui toute sa confiance. «Toutes les bontés dont vous m'avez comblée jusqu' à présent m'encouragent, mon très-cher frère, d'entrer avec vous dans des détails que j'ai toujours espéré de pouvoir éviter. Permettez-moi que je vous ouvre mon coeur, et que je vous parle avec confiance et sincérité sur un sujet qui m'a causé depuis quelques années le plus mortel chagrin. Combien de fois ne me suis-je pas reproché l'irrégularité de ma façon d'agir envers vous!... Ma dernière maladie, une mort prochaine, ont augmenté mes réflexions. Un mûr examen sur moi-même m'a convaincue que dans tout le cours de ma vie je n'avais été coupable qu'à l'égard d'un frère que mille raisons devaient me rendre cher, et auquel mon coeur avait été lié depuis ma tendre jeunesse par l'amitié la plus parfaite et la plus indissoluble. Votre générosité vous a fait oublier mes fautes passées, mais ne m'empêche pas d'y penser à toutes les heures du jour. Une compassion mal placée, et une trop grande faiblesse pour une personne que je me croyais entièrement attachée, m'ont fait faillir. Je n'ai d'autre plaidoyer à faire en ma faveur, et si je n'avais une confiance entière en vos bontés, je ne me hasarderais pas à vous supplier de me tirer du labyrinthe où je me suis si ridiculement précipitée.... J'ai fait le fatal mariage de la Burghaus, cause de tant regrets. Elle a perdu tout son bien. Elle se trouve actuellement dans la plus affreuse misère, son mari ne tirant depuis deux ans aucuns revenus de son régiment, et n'ayant rien de lui-même. Le peu que je puis lui donner ne suffit pas à beaucoup près pour l'entretenir hors d'ici. Jugez, mon très-cher frère, si je puis l'abandonner dans l'état où elle est et la renvoyer, pour ainsi dire, à la besace, après l'éclat que j'ai fait. Je laisse ceci à votre décision comme à un frère chéri, à un véritable ami et comme à un juge éclair. Je remets mon honneur et ma réputation entre vos mains. Il n'y a que vous, mon très-cher frère, qui puissiez mettre mon esprit et mon coeur en repos sur ce sujet, en lui rendant ce que son père lui a légué. Elle est résolue, à cette condition, de quitter pour jamais ce pays. Je vous conjure à mains jointes, de m'accorder cette grâce etc....« Cet appel à l'affection et à la générosité de Frédéric ne pouvait manquer d'être entendu. Elle reçoit immédiatement une promesse de secours, et la Margrave respire librement. Il lui écrit le 27 février.
»... Vous pouvez être persuadée que je n'abuserai point de la confiance que vous m'avez témoignée, et que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous mettre l'esprit en repos sur le sujet de cette ingrate personne. Je ne vous demande que huit jours de temps pour voir quels arrangements je pourrai prendre sur cette matière, et je vous le manderai alors plus en détail; mais vous pouvez compter que vous aurez lieu d'être satisfaite. Les princes sont dans le monde pour faire des ingrats....« Ne trouvez donc pas mauvais, ma chère soeur, que je vous conjure en même temps de penser à votre santé, et d'écarter, pour cet effet, tous les pensées chagrines qui en peuvent retarder l'entière restitution.
Le 2 mars il lui envoie la lettre suivante: «J'ai dit à Podewils d'écrire à la belle-soeur de son neveu que si elle était résolue de quitter Bareith, on lui payerait les intérêts de sa légitime. Je prévois, ma chère soeur, qu'elle a attaché son départ à cette condition, la croyant impossible, et vous verrez qu'elle formera incessamment de nouvelles prétentions.
... Ils ont obtenu un régiment par vos grâces, vous leur avez donné, de plus, un capital que vous appartenait; c'en est, ce me semble, assez et même trop pour des gens de cette espèce. Quel reproche peut-on vous faire? Si après tout le général autrichien mange trois fois plus que son revenu que madame en fasse de même de son côté, ce n'est assurement pas à vous qu'on doit l'imputer, mais au dérangement de leur conduite. Vous pouvez compter que ce que je vous dis est le jugement que porte le public de cette affaire, et je n'ajoute ni ne retranche un mot....« Enfin la Margrave a la joie d'annoncer au roi le départ de la Burghaus. Elle se sent profondément pénétrée des plus vifs sentiments de reconnaissance envers son frère et lui écrit: «Toutes vos lettres me fournissent de nouveaux sujets de reconnaissance, et vous me réduisez à des remercîments réitérés qui ne peuvent que vous ennuyer. Mais vos bontés pour moi, mon très-cher frère, sont des sujets inépuisables, et je puis comparer le sentiment que j'en ai à l'éternité, qu'on ne peut définir.... La Burghauss compte partir d'ici au mois de mai; elle ira à Spa, et de là à Vienne....« Maintenant si nous comparons l'esquisse historique que nous venons d'ébaucher jusqu'ici sur Frédéric et la Margrave, avec le ton des Mémoires nous devons nous poser avec étonnement cette question: «Comment se fait-il que dans la dernière partie de ses Mémoires la Margrave a pu donner à son frère une toute autre physionomie, un caractère si peu aimable et sympathique?
La réponse est facile. Son état maladif, ses chagrins domestiques l'avaient aigrie. L'attitude équivoque de la cour de Bareith, ses intrigues continuelles avec l'Autriche avaient forcé Frédéric à dire à la Margrave ses quatre vérités. Les lettres étaient plus rares, plus courtes et aussi moins ouvertes, le roi ne parlait plus de ses projets à la soeur, autrefois sa confidente. Elle en vint à douter de son frère. Puis aucune membre de sa famille ne vînt la voir durant de longues années, elle devenait pour ainsi dire étrangère à la maison paternelle. Ses Mémoires datent précisément de la période qu'elle était le plus dominée par ces sentiments d'aigreur et de défiance, du temps de la deuxième guerre de Silésie. C'est donc dans ces circonstances qu'il faut chercher la solution de cette apparente énigme psychologique.
Quand, après l'intervention de Frédéric, les anciennes relations cordiales se renouèrent, les lettres les plus affectueuses se suivirent les unes les autres. Frédéric s'inquiète avec tendresse de l'état de la Margrave, et Wilhelmine est pleine de soucis pour la santé de son frère. Chaque événement, quel qu'il soit leur paraît digne d'attention. On reste surpris de voir le Grand Roi dont la vie a été si surmenée entretenir une correspondance suivie avec sa soeur favorite. Pour elle il sait toujours trouver un moment, et ses lettres approfondissant le plus souvent les plus grandes questions n'offrent jamais un exemple de platitude, ne sont jamais dépourvues d'esprit.
Il faut convenir que la Margrave était bien à la hauteur de son frère; rien ne lui était étranger: elle avait touché à toutes les connaissances qui sont du domaine de l'esprit humain. Nous en citerons le jugement de Frédéric lui-même. Dans une lettre, datée du 7 octobre 1747 il en rend l'éloquent témoignage qui voici:
«... Je vous demande pardon, ma chère soeur, de ce que je mêle tant de morale dans mes lettres; c'est vous qui me séduisez. Vous avez toute sorte d'esprits, toute sorte de talents et toute sorte de connaissances, on peut vous parler coiffure, guerre, politique et vous entretenir de la plus sublime philosophie jusqu' aux romans les plus frivoles, sans qu'aucune de ces matières ne vous soit étrangère. Je devrais vous parler davantage de mon amitié, mais elle vous est connue, et je ne veux pas vous ennuyer de ce qui fait le bonheur de ma vie....»
S'il n'en avoit pas été ainsi, croit-on qu'il pu naître une amitié si intime entre la Margrave et Voltaire? Ce dernier, cédant enfin aux instances de Frédéric, avoit accepté une fonction fixe dans la suite du roi. Après une séparation de sept ans Voltaire et la Margrave se rencontrèrent de nouveau à Berlin le 8 août, quand Wilhelmine rendit visite à son frère. Pendant trois mois leurs rapports journaliers--car la Margrave ne retourna à Bareith qu'au mois de novembre--firent revivre les relations amicales d'autrefois et les amenèrent à cette amitié aussi profonde qu'inaltérable, devenue célèbre à jamais. Ces jours de bonheur s'écoulèrent en partie à Berlin, en partie à Potsdam. C'était là que Frédéric avait créé son «Tusculum», Sans-souci, qu'il appelait «l'Abbaye», dont il était le «supérieur.» Les membres de ce «couvent moitié militaire, moitié littéraire», comme le caractérisait Frédéric lui-même parfois s'appelèrent «les frères monastiques» ou tout simplement «les frères.» Les membres du dehors avaient le titre de «diacres.» Leur communauté intellectuelle et morale s'appelait «l'Eglise.» Là on déclarait saint tout ce qui était condamné impie à Rome. Wilhelmine en était l'abbesse, et elle se sentait vraiment rajeunie en compagnie des hommes tels que Maupertuis, Jordan, Algarotti, Kayserlinck etc.--Mais surtout elle se lia d'étroite amitié avec Voltaire, et quand le 26 novembre elle quitta Berlin le coeur attristé, ce ne fut pas sans échanger avec Voltaire la promesse d'entretenir une active correspondance.
Nous la reproduisons suivant en partie.
Voltaire à la Margrave.
«... les grandes passions mènent loin, et j'aurais eu l'honneur de suivre l'auguste soeur d'un héros à Bareith, si le plaisir de vivre auprès de ce héros même, ne me retenait encore à ses pieds. Votre Altesse Royale le sait, j'aurais dû partir le 15 décembre pour la France, mais pourrait-on avoir une autre patrie que celle de Frédéric le Grand?
Mon unique chagrin est que votre Altesse Royale l'ait quittée, et seules les nouvelles de votre santé me donnent quelque consolation. On dit que votre santé se soit améliorée, que vous ayez bien supporté les fatigues du voyage!... Qu'aurait donc à désirer dans ce monde votre Altesse Royale si votre constitution et votre santé égalaient votre âme et votre beauté?»
Presque le même jour la Margrave prend aussi la plume: Je vous ai promis, monsieur, de vous écrire, et je vous tiens parole. J'espère que notre correspondance ne sera pas aussi maigre que nos deux individus, et que vous me donnerez souvent sujet de vous répondre. Je ne vous parlerai point de mes regrets; ce serait les renouveler. Je suis sans cesse transportée dans votre abbaye, et vous jugez bien que celui qui en est abbé m'occupe toujours.... Nos entretiens me semblent comme la musique chinoise, où il y a de longues pauses qui finissent par des tons discordans. Je crains que ma lettre ne s'en ressente: tant mieux pour vous, monsieur; il faut des momens d'ennui dans la vie pour faire valoir d'autant plus ceux qui font plaisir. Après la lecture de cette lettre, les petits soupers vous paraîtront bien plus agréables. Pensez-y quelquefois à moi, je vous en prie, et soyez persuadé etc.
Elle écrit le 25 décembre la lettre intéressante que voici:» Soeur Guillemette à frère Voltaire, salut; car je me compte parmi les heureux habitans de votre abbaye, quoique je n'y sois plus, et je compte très-fort, si Dieu me donne bonne vie et longue, d'y aller reprendre ma place un jour. J'ai reçu votre consolante épître. Je vous jure mon grand juron, monsieur, qu'elle m'a infiniment plus édifiée que celle de saint Paul à la dame élue. Celui-ci me causait un certain assoupissement qui valait l'opium, et m'empêchait d'en apercevoir les beautés. La vôtre a fait un effet contraire; elle m'a tirée de ma léthargie, et a remis en mouvement mes esprits vitaux. Quoique vous ayez remis votre voyage de Paris, j'espère que vous me tiendrez parole, et que vous viendrez me voir ici. Apollon vint jadis se familiariser avec les mortels, et ne dédaigna pas de se faire pasteur pour les instruire. Faites-en de même, monsieur; vous ne pouvez suivre de meilleur modèle.... J'aime mieux penser aux beaux esprits de Potsdam, à son abbé et à ses moines. Ressouvenez-vous quelquefois, en revanche, des absens; et comptez toujours sur moi comme sur une véritable amie.
Le 23 janvier la Margrave écrit:... «Je crois que votre séjour en Allemagne inspire dans tous les coeurs la fureur de réciter des vers. La cour de Wurtemberg revient exprès ici pour histrioner avec nous. Le sensé Vriot nous a choisi, selon moi, la plus détestable pièce de théâtre qu'il y ait pour la versification! c'est Oreste et Pylade, de Lamotte. J'admire les différentes façons de penser qu'il y a dans le monde. Vous excluez les femmes de vos tragédies de Potsdam, et nous voudrions, si nous avions un Voltaire, retrancher les hommes de celles que nous jouons ici. N'y aurait-il pas moyen que vous puissiez nous accomoder une de vos pièces, et y donner les deux principaux rôles aux femmes? Le duc et ma fille jouent fort joliment; mais c'est tout.... Venez bientôt nous voir dans notre couvent; c'est tout ce que nous souhaitons. Saluez tous les frères qui se souviennent encore de moi, et soyez persuadé que l'abbesse de Bareith ne désire rien tant que de pouvoir convaincre frère Voltaire de sa parfaite estime.»
De la même le 20 avril: «La pénitence que vous vous imposez a achevé de fléchir mon courroux. Je n'avais pu encore oublier votre indifférence. Il ne fallait pas moins qu'un pélerinage à Notre-Dame de Bareith pour effacer votre péché. Frère Voltaire sera pardonné à ce prix. Il le sera le bienvenu ici, et y trouvera des amis empressés à l'obliger et à lui témoigner leur estime. Je doute encore de l'accomplissement de vos promesses. Le climat d'Allemagne a-t-il pu en si peu de temps réformer la légèreté française?...»
De la même le 12 Juin: «... Vous me flattez toujours par la promesse de venir faire un tour ici, et lorsque je m'attends à vous voir, mes espérances s'évanouissement.... J'ai écrit au roi ce que vous me mandez sur son sujet. Il est difficile de la connaître sans l'aimer, et sans l'attacher à lui. Il est du nombre de ces phénomènes qui ne paraissent tout au plus qu'une fois dans un siècle. Vous connaissez mes sentimens pour ce cher frère; ainsi je tranche court sur ce sujet.... Je partage mon temps entre mon corps et mon esprit: il faut bien soutenir l'un pour conserver l'autre, car je m'aperçois de plus en plus que nous ne pensons n'agissons que selon que notre machine est montée....»
De la même le 1 novembre: «Il faudrait avoir plus d'esprit et de délicatesse que je n'avai pour louer dignement l'ouvrage que j'ai reçu de votre part. On doit s'attendre à tout le frère Voltaire. Ce qu'il fait de beau ne surprend plus, l'admiration depuis long-temps à succédé à la surprise. Votre poëme sur la Loi naturelle m'a enchantée. Tout s'y trouve: la nouveauté du sujet, l'élévation des pensées et la beauté de la versification. Oserai-je dire? il n'y manque qu'une chose pour le rendre parfait. Le sujet exige plus d'étendue que vous ne lui en avez donné. La première proposition demande surtout une plus ample démonstration. Permettez que je m'instruise, et que je vous fasse part de mes doutes. Dieu, dites vous, a donné à tous les hommes la justice et la conscience pour les avertir, comme il leur a donné ce qui leur est nécessaire. Dieu ayant donné à l'homme la justice et la conscience, ces deux vertus sont innées dans l'homme, et deviennent un attribut de son être. Il s'ensuite de toute nécessité que l'homme doit agir en conséquence, et qu'il ne saurait être ni injuste ni sans remords, ne pouvant combattre un instinct attaché à son essence. L'expérience prouve le contraire. Si la justice était un attribut de notre être, la chicane serait bannie; les avocats mourraient de faim.... Les vertus ne sont qu'accidentelles et relatives à la société. L'amour-propre a donné le jour à la justice.... Le trouble ne peut qu'enfanter la peine; la tranquillité est mère du plaisir. Je me suis fait une étude particulière d'approfondir le coeur humain. Je juge, par ce que je vois, de ce qui à été. Mais je m'enfonce trop dans cette matière, et pourrais bien, comme Icare, me voir précipiter du haut des cieux. J'attends vos décisions avec impatience; je les regarderai comme des oracles. Conduisez-moi dans le chemin de la vérité, et soyez persuadé qu'il n'y en à point de plus évidente que le désir que j'ai de vous prouver que je suis votre sincère amie.
Auguste 1757. Madame, mon coeur est touché plus que jamais de la bonté et de la confiance que votre altesse royale daigne me témoigner. Comment ne serais-je pas attendri avec transport? Je vois que c'est uniquement votre belle âme qui vous rend malheureuse. Je me sens né pour être attaché avec idolâtrie à des esprits supérieurs et sensibles qui pensent comme vous. Vous savez combien dans le fond j'ai toujours été attaché au roi votre frère. Plus ma vieillesse est tranquille, plus j'ai renoncé à tout, plus je me suis fait une patrie de la retraite, et plus je suis dévoué à ce roi philosophe. Je ne lui écris rien que je ne pense du fond de mon coeur, rien que je ne croie très-vrai; et si ma lettre paraît convenable à votre altesse royale, je la supplie de la protéger auprès de lui comme les précédentes.»
De la Margrave le 19 auguste: «On ne connaît ses amis que dans le malheur. La lettre que vous m'avez écrite, fait bien honneur à votre façon de penser. Je ne saurais vous témoigner combien je suis sensible à votre procédé. Le roi l'est autant que moi. Vous trouverez ci-joint un billet qu'il m'a ordonné de vous remettre. Ce grand homme est toujours le même. Il soutient ses infortunes avec un courage et une fermeté dignes de lui.... Je ne puis vous en dire davantage; mon âme est si troublée que je ne sais ce que je fais. Mais quoi qu'il puisse arriver, soyez persuadé que je suis plus que jamais votre amie.»
De la même le 12 septembre: «Votre lettre m'a sensiblement touchée.... Je ne me suis jamais piquée d'être philosophe. J'ai fait mes efforts pour le devenir. Le peu de progrès que j'ai fait m'a appris à mépriser les grandeurs et les richesses; mais je n'ai rien trouvé dans la philosophie qui puisse guérir les plaies du coeur, que le moyen de s'affranchir de ses maux en cessant de vivre. L'état où je suis est pire que la mort. Je vois le plus grand homme du siècle, mon frère, mon ami, réduit à la plus affreuse extrémité. Je vois ma famille entière exposée aux dangers et aux périls; ma patrie déchirée par d'impitoyables ennemis; le pays où je suis, peut-être menacé de pareils malheurs. Plût au ciel que je fusse chargée toute seule des maux que je viens de vous décrire! je les souffrirais et avec fermeté. Pardonnez-moi ce détail. Vous m'engagez, par la part que vous prenez à ce qui me regarde, de vous ouvrir mon coeur. Hélas! l'espoir en est presque banni....»
De la même le 16 octobre; «Accablée par les maux de l'esprit et du corps, je ne puis vous écrire qu'une petite lettre. Vous en trouverez une ci-jointe qui vous récompensera au centuple de ma brièveté. Notre situation est toujours la même. Un tombeau fait notre point de vue. Quoique tout semble perdu, il nous reste des choses qu'on ne pourra nous enlever: c'est la fermeté et les sentimens du coeur....»
De la même le 27 décembre: «Si mon corps voulait se prêter aux insinuations de mon esprit, vous recevriez toutes les postes de mes nouvelles. Je suis, me direz-vous, aussi cacochyme que vous, et cependant j'écris. A cela je vous réponds qu'il n'y a qu'un Voltaire dans le monde, et qu'il ne doit pas juger d'autrui par lui-même. Voila bien du bavardage....»
Ces exemples prouvent surabondamment quelle étroite et intime amitié liait la Margrave et Voltaire. De plus elles témoignent de la vie contente et heureuse que la femme auguste menait après avoir vaincu le profond chagrin de sa vie conjugale. Frédéric l'aime tendrement, il l'adore même, c'est elle seule qu'il fait lire au fond de son âme, et il se montre vraiment ingénieux pour multiplier les témoignages de son affection. L'amitié de Voltaire survit même à la mort de la Margrave; jamais la moindre dissonance ne troubla leurs relations.
Wilhelmine était l'intermédiaire, quand Voltaire par ses insolences tomba en disgrâce et avait dut quitter Berlin. C'est par ses mains que passa la rare correspondance de Voltaire avec le roi jusqu' à ce qu'elle eut réussi à rétablir entre eux des rapports directs.
Malheureusement la santé de la Margrave allait en déclinant. Un séjour au midi de la France et en Italie n'avait pas eu le succès attendu et espéré. De plus les événements parurent s'accorder pour mettre le trouble dans son âme.
A peine de retour à Bareith éclate la guerre de Sept Ans, et elle se consume de soucis au sujet de son frère bien-aimé.
Dans ces moments difficiles se manifeste toute la noblesse de son âme. Elle écrit à Frédéric: «Votre sort décidera du mien, je ne survivrai ni à vos infortunes, ni à celles de ma maison; vous pouvez compter c'est ma ferme résolution.»