Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De
Chapter 21
Le recueil des lettres que le Grand Frédéric a adressé à sa chère soeur ne compte pas moins de 11 volumes in quarto, mais celui des lettres de la Margrave à Frédéric est plus considérable encore. Sa correspondance est sans contredit le complément très-important de ses Mémoires. Nombre de passages de ces derniers sont commentés et éclaircis dans les lettres; maint détail s'y trouve rectifié. Avant tout nous y trouvons l'explication des relations tendues qui existèrent entre elle et son frère et dont elle avait à peine fait mention dans ses Mémoires. Il y est encore question des rapports qu'elle eût avec la Burghaus (ci-devant Mademoiselle de Marwitz). Mais la correspondance de Wilhelmine avec Voltaire, correspondance que la mort seule a interrompue, est surtout du plus haut intérêt.
En 1740, à Rheinsberg.
Voltaire venait interroger Frédéric sur la politique; au cours de l'entrevue celui-ci le conduisant vers la princesse dit: «Je vous représente à ma soeur bien-aimée.» Il jetait ainsi le premier fondement de cette amitié qui devait durer sans altération jusqu' à la mort de la Margrave.
Ce furent des jours pleins d'un bonheur ineffable, d'une douce paix d'âme que Wilhelmine passa à Rheinsberg, dans intimité d'esprits tels que Maupertuis, Voltaire, Jordan et toutes les autres célébrités intellectuelles dont son spirituel frère Frédéric était le centre. C'est ainsi que dans les conversations littéraires et philosophiques, réveillant de nouvelles idées, d'autres raisonnements, les heures s'écoulaient trop rapidement et emportaient les jours les plus brillants de Rheinsberg. Le château ne devait jamais revoir une telle élite des hommes éminents, Frédéric lui même, on ne sait pourquoi, ni reparut pas de toute sa vie.
Cependant la Margrave avait trouvé là un trésor: l'amitié de Voltaire qui fut pour elle un soutien précieux dans les jours douloureux qu'elle eut à traverser. Avec lui elle parle de son chagrin conjugal, avec lui aussi de rares joies embellissant le soir de sa vie. Une série de lettres, échangées entre elle et Voltaire témoignent éloquemment des aspirations nobles et élevées de son esprit et nous donnent la preuve incontestable de la valeur de Wilhelmine par ce fait seul, que Voltaire, le grand moqueur qui n'épargnait personne, n'a jamais osé décocher sur elle les flèches aiguisées de sa satire. Combien grande et noble doit donc avoir été cette âme! Quelle affliction doit-elle avoir éprouvé d'écrire ses Mémoires d'une main parfois si injuste, parfois si amère!
En poursuivant la vie de la Margrave d'après sa correspondance et tous les documents historiques nous ne manquerons jamais de citer in extenso ou en partie les lettres qui nous paraissent avoir une importance plus grande ou un intérêt tout spécial.--
Son séjour à la cour de Wurtemberg avait été loin de la satisfaire. La vie et les menés frivoles de cette cour répugnaient profondément à elle dont les moeurs étaient si pures. Elle la quitta pour se replonger tout entière dans ses occupations favorites, ne s'inquiétant en rien de ce qui se passait et faisait autour d'elle. Ainsi s'explique qu'elle ne connût avant 1744 les relations du Margrave et de la Marwitz, ou au moins qu'elle n'y fit pas plus tôt attention.
Mais avant d'aborder ce sujet il faut mentionner la visite de Frédéric II à Bareith et les événements qui l'ont immédiatement précédée. On venait de signer le contrat de mariage entre la fille unique de Wilhelmine et le fils aîné de la duchesse de Wurtemberg, le duc Charles de Wurtemberg qui devait être plus tard souverain du pays et qui s'acquit une triste célébrité par sa conduite contre Schiller. Quelques mois à peine après la signature du contrat on chercha à mettre la cour de Bareith en désaccord avec celle de Berlin en s'efforçant de faire croire à la Margrave que Frédéric avait l'intention d'empêcher ce mariage, et que la duchesse était sur le point de rappeler ses fils de Berlin où ils faisaient leur éducation. Sur la demande que la Margrave, pleine d'inquiétude, adresse à Frédéric, son frère lui révèle le complot, lui dénonce l'influence autrichienne et lui rend la tranquillité d'esprit. En même temps il l'invite à venir passer l'hiver à Berlin. Comme elle refuse, Frédéric se résigne dans l'espoir de la voir une autre fois.
Cet espoir se réalisa bientôt, mais pas à Berlin. La joie de la Margrave fut grande quand au mois de septembre 1743 Frédéric vint la voir à Bareith, avec l'arrière-pensée toutefois de sonder les princes de l'Allemagne du Sud et de former avec eux une coalition pour venir en aide à l'Empereur Charles VII dont la faiblesse était notoire. Frédéric visita donc ainsi sa soeur de Bareith et sa soeur d'Ansbach, mais forcé de continuer sa route pour cette dernière résidence, il ne peut consacrer que quelques jours à sa soeur de Bareith qui le reçut avec le plus d'honneur et le plus de réjouissances possible. Cependant il laissa à Bareith quelqu'un destiné à le remplacer, quelqu'un qui sut en effet chasser bientôt les nuages assombrissant le front de Wilhelmine qui ne pouvait se consoler d'une si courte visite. C'était Voltaire.
Pendant les quinze jours qui'l y demeura la Margrave remua ciel et terre pour témoigner son admiration à son célèbre ami. Les fêtes succédèrent aux fêtes; on représenta les drames de Voltaire, où elle et Voltaire jouaient les rôles principaux.
Bien que le frère de la Margrave, Auguste Guillaume, et le prince Ferdinand de Brunswick fussent restés à Bareith, Voltaire était le centre autour duquel tous se rassemblaient. La Margrave écrivit au roi à Ansbach: il est de la meilleure humeur du monde, et n'aspire, comme nous, qu'après votre retour.»
Ainsi choyé Voltaire pouvait bien se plaire à Bareith où tous étaient à ses pieds et lui rendaient hommage. On dit même que la duchesse de Wurtemberg, connue pour son excentricité, copia de sa propre main pendant la nuit le poëme de Voltaire: «la Pucelle».
Mais ces jours de bonheur et de sérénité s'envolèrent bien vite, Frédéric était revenu à Bareith et avait repris avec toute sa suite la route de Berlin. Les menées autrichiennes gagnaient chaque jour, plus de terrain auprès de ses beaux-frères et envahissaient leurs cours. Cet état de choses n'avoit nullement échappé l'oeil si perspicace de Frédéric. A peine quelques mois après sa visite, le 6 avril 1744 une estafette apportait à la Margrave la lettre suivante avec la suscription inaccoutumée? «Madame ma très-chère soeur. C'est avec une extrême surprise que je viens d'appendre, par une lettre du général de Marwitz que vous travaillez à une mariage entre sa fille aînée et le comte de Burghauss, en demandant même le consentement du susdit général. C'est une entreprise qui me frappe d'autant plus d'étonnement, que vous vous souviendrez sans doute de la volonté déclarée du feu roi notre très-cher père, qui, en vous donnant les de Marwitz, voulut expressément qu'elles ne devaient se marier hors du pays, et qu'elles retourneraient ici avec le temps. Ainsi j'espère que votre esprit et l'amitié que vous avez pour moi vous empêchera d'aller plus loin dans cette affaire, et que vous vous opposerez ouvertement à la conclusion de ce mariage, qui me déplaît infiniment.....
Au contraire, si la fantaisie de la de Marwitz la pouvait aveugler à un tel point, qu'elle voulût, contre ma volonté déclarée, épouser le comte de Burghauss, elle peut compter que je la ferai déclarer indigne et inhabile à participer à l'héritage considérable de son père, ce qui s'est déjà fait au sujet de la jeune fille de ce général par la même raison. (Elle avait épousé le comte de Schonbourg, grand écuyer de la Margrave.) Il est vrai que j'en serais inconsolable, si cette malheureuse affaire occasionnait une brouillerie et disharmonie entres nous, liés si étroitement de sang et de coeur..... En tout cas, vous me ferez plaisir de renvoyer cette dame ici, où j'aurai moi-même soin de son établissement».
Cette déclaration avait l'effet d'un coup de foudre; elle détruisit pour de longues années les bonnes relations du frère et de la soeur. Nous ne pouvons prêter foi à la Margrave quand elle cherche dans ses Mémoires à faire valoir d'autres raisons de ce refroidissement. Nous ne pouvons non plus croire qu'elle eu déjà dès 1742 connaissance des relations de son mari et de la Marwitz. N'aurait-elle pas en effet dans ce dernier cas remercié Dieu de l'occasion qui lui était donnée de pouvoir éloigner sans esclandre, sur l'ordre du roi, une personne menaçant de détruire le bonheur de sa vie? Nous la voyons au contraire favoriser le mariage secret de la Marwitz, au risque de mésintelligence avec son frère. En face de ce fait il faut admettre ou, qu'elle ignorait les rapports intimes du Margrave et de la Marwitz, ou, comme le dit Droysen, qu'elle-même favorisait cette situation équivoque. Ne pouvant plus être pour le Margrave une épouse dans toute la force du mot, elle était contente que l'amie la remplaçât.
Mais revenons à la lettre de Frédéric. La réponse ne se fit pas attendre. Le 9 avril la Margrave écrivait: «....je suis surprise, mon très-cher frère, que vous vouliez me rappeler à présent les volontés du feu roi. Je n'ai point manqué à la parole que je lui avais donnée touchant les Marwitz; elles ne sont mariées de son vivant; mais la mort du Roi m'a dégagée de toutes les promesses que je lui avais faites pendant sa vie; ainsi vous ne pouvez rien m'imputer là-dessus. Vous ne m'avez jamais écrit ni parlé sur ce sujet; par conséquent je ne suis point coupable envers vous d'autant plus que, après les fortes instances que je vous avais faites de me laisser l'aînée, qui avait renoncé à se marier, vous ne m'avez pas fait seulement l'honneur de me répondre, quoique ce fût l'unique grâce que je vous avais demandée depuis que vous êtes venu à la régence..... je l'ai persuadée de se marier hier au matin, en présence de peu de témoins et dans l'insu de sa tante (Sonsfeld), qui a ignoré tout ceci, étant déjà malade depuis huit jours. Votre estafette est arrivée trop tard; la chose était faite. Il ne me reste donc plus qu'à implorer votre clémence pour cette pauvre femme, dont l'attachement pour moi est seul cause du pas qu'elle a fait. Je ne puis m'imaginer que vous ayez le coeur assez dur pour la priver de tout son bien, ni pour vouloir vous fâcher contre une soeur qui vous a donné tant de marques d'attachement et d'amitié. Je vous supplie, ne me mettez pas au désespoir en me privant de votre amitié. Je ne puis m'imaginer qu'elle puisse s'effacer entièrement de votre coeur pour une bagatelle pareille, qui m'aurait cependant privée d'un des plus grands agréments de ma vie. Je m'attends à une réponse favorable de votre part.... Soyez persuadé que je ne suis pas indigne de la mériter, puisque rien au monde n'effacera jamais de mon coeur le respect et la tendresse avec laquelle je serais à jamais, mon très-cher frère, etc.»
Le roi chargea son frère, le prince de Prusse, de continuer les négociations. Celui-ci obtint au moins une réconciliation apparente entre Frédéric et la Margrave. Ce ne fut qu'en 1746 que les relations reprirent leur ancienne intimité. A partir de ce moment aucune dissonance ne vint plus troubler leur accord affectueux.
Plusieurs circonstances avaient amené la rupture des rapports cordiaux d'autrefois. D'abord le mariage de la Marwitz avec le comte autrichien de Burghaus, contracté si peu de temps avant l'explosion de la deuxième guerre de Silésie; puis la préférence de la Margrave pour Marie-Thérèse, la mortelle ennemie de Frédéric. Elle n'avait pas craint même d'avoir une entrevue avec la souveraine de l'Autriche allant à Francfort assister au couronnement de son mari. Les lettres du roi deviennent plus rares, parfois même elles ne sont plus écrites de sa main. Pourtant l'ancienne affection n'est pas morte et se trahit quelquefois malgré le froideur des relations. Ainsi le 16 août 1744 Frédéric lui écrit: «La Reine mère vient de m'envoyer la lettre que vous venez de m'écrire. Quoique j'ai de grands sujets de plainte à vous faire, quoique tout ce que nous sont chères nous soit plus sensible que ce qui nous arrive d'étrangers, je veux bien passer l'éponge sur tout ce qui s'est passé, et ne point entrer dans le détail de la manière offensante dont vous m'avez traité, des choses dures que vous avez écrites au général Marwitz, du mariage que vous avez fait de sa fille avec un Autrichien; je veux penser dans cette occasion que je suis frère, et oublier tout le reste, vous priant de me croire avec bien de l'estime, ma chère soeur, etc.« Cependant la Margrave gardait les mêmes sentiments et jouait l'offensée. Elle fit même la sourde oreille quand la Gazette d'Erlangen, publiée sous ses yeux, injuria Frédéric. Le roi ne pouvait faire autrement que lui écrire.»... Je ne sais point comment j'ai mérité sa disgrâce; mais sais-je bien que je ne permets pas dans mon pays que l'on imprime des impertinences sur le sujet de mes parents....« Jusqu'au mois de janvier 1745 nous trouvons dans les lettres de Frédéric le même ton de reproche, prouve éclatante combien la Margrave devait être aigrie de laisser insulter impunément son frère et toute une nation dont elle était sortie.
Le 19 janvier Frédéric lui écrit:... Ma vengeance ne va pas aussi loin que vous le croyez, ma chère soeur; je vous prie de le relâcher, et, pourvu que quelque correcteur veuille bien ne pas souffrir que cet auteur tourne en ridicule la nation dont vous sortez, c'est tout ce que je lui demande.
Ma soeur de Suède est enceinte, celle de Brunsvic accouchera bientôt, ma belle-soeur les suivra de près: voilà les nouvelles de Berlin....
Alors la correspondance est interrompue quelque temps. Elle reprend seulement le 18 juin 1745 en ces termes de Frédéric: «Je suis si accoutumé à vos injustices, que je ne dois pas trouver étrange que vous me chargiez d'accusations d'oubli... et, d'ailleurs, dans trois mois je n'ai pas reçu un mot de Bareith. Pour moi, je ne vous accuse de rien, et je suis si persuadé que, malgré de petits nuages passagers, vous avez des bontés pour moi, que je me repose avec toute sécurité sur cette confiance....»
Wilhelmine ne cède pas, elle lui fait connaître sa prédilection pour l'Autriche, de sorte que le roi lui écrit le 2 octobre: «Nous venons de battre les Autrichiens, ou vos Impériaux, selon qu'il vous plaira de les nommer....»
Le 30 décembre il lui écrit encore de Potsdam: »La part que vous prenez à tout ce qui regarde la reine de Hongrie me procure l'occasion de vous apprendre que nous venons de conclure la paix ensemble. Je me flatte, ma chère soeur, que cela vous sera d'autant plus agréable, que votre prédilection pour cette princesse ne se trouvera plus gênée par un reste de vieille amitié que vous me conserviez peut-être....« La Margrave répond fièrement:»... Quant à Sa Majesté Hongroise, je n'ai jamais eu de prédilection ni d'attachement particulier pour ses intérêts. Je rende justice à ses mérites, et je crois qu'il est permis d'estimer tous ceux qui en ont. Mon amitié et mon attachement pour vous, mon très-cher frère, n'en sont pas moins réels, et quoique vous me fassiez assez sentir combien vous les désavouez, j'aurai du moins par devers moi cette consolation que j'ai fait tout mon possible pour ne vous rien laisser à désirer là-dessus, ni sur la tendresse et le respect avec lequel je serai à jamais, etc.« Les efforts du prince de Prusse aboutissent enfin à une complète réconciliation et l'harmonie d'autrefois est retrouvée. Si le coeur de Wilhelmine garde encore un dernier reste d'opiniâtreté et de rancune, la glace se rompt bientôt, surtout quand elle commence à voir clairement les relations de la Burghaus et du Margrave. Elle se jette alors dans les bras de son frère et le désaccord est oublié.
Le 29 mars 1746 Frédéric lui écrit une lettre commençant par ces mots: «Je n'ai jamais soupçonné votre coeur d'être le complice de tous les dégoûts que vous m'avez donnés depuis trois années. Je vous connais trop, ma chère soeur, pour m'y tromper, et j'en rejette tout le crime sur des malheureux qui abusent de votre confiance, et se font une joie maligne de vous commettre envers des personnes qui vous ont toujours aimée tendrement. Voilà ce que j'en pense, puisque votre lettre me donne l'occasion de vous le dire. Je vous plains de tout mon coeur d'avoir placé votre amitié si mal. Toute la terre connaît l'indigne caractère de cette créature dont je ne veux pas nommer le nom, de crainte de souiller ma plume. Vous êtes la seule qui êtes aveuglée sur son sujet. Sans comparaison, ma chère soeur, vous me revenez comme les cocus, qui sont toujours les derniers à savoir ce qui se passe dans leur maison, tandis que toute la ville parle de leur aventure. Pardonnez-moi si je vous offense en vous déchargeant mon coeur; mais après la lettre que vous venez de m'écrire, je ne pouvais plus me taire....» Dans la réponse de la Margrave vibre déjà une note plus affectueuse, elle écrit le 9 avril: «Je ne saurais vous exprimer, mon très-cher frère, quelle joie m'a causée la dernière lettre que je viens de recevoir de votre part. Vous y rendez justice aux sentiments que j'ai toujours eus pour vous; c'est ce que j'ai souhaité, et je ne désire rien avec plus d'ardeur que de vous faire connaître de plus mon caractère, qui est incapable de changement et de légèreté. Vous m'avez été plus cher que la vie, et plus je vous ai chéri et aimé, plus votre refroidissement m'a été sensible. Pardonnez si je vous parle à coeur ouvert; je n'ai plus retrouvée en vous depuis quelques années ce frère si adoré et si tendre pour moi! J'ai cru son amitié entièrement éteinte: J'en ai gémi, j'ai fait inutilement tous mes efforts pour tâcher de regagner son coeur. Mon chagrin m'a peut-être fait commettre des fautes; mais je me suis toujours aperçue, dans mon plus grand dépit, qu'au fond j'étais la même, que je prenais part avec chaleur à tout ce qui vous regardait, et surtout à cette gloire immortelle que vous vous êtes acquise. Je vous excuse, mon très-cher frère, en bien des choses; je suis informée de tous les bruits qui courent sur mon compte et sur celui de notre cour. On me fait beaucoup d'honneur en me traitant comme un enfant qui se laisse gouverner par un chacun, et auquel on fait accroire ce que l'on veut.... Je sais qu'on m'accuse de faiblesse, d'une hauteur insupportable, d'une humeur intrigante, d'un penchant insatiable pour les plaisirs.
... Au reste, je veux vous faire un détail de ma façon de vivre et de penser. Je suis dans un âge, à présent, dans lequel on ne se soucie plus guère des plaisirs bruyants; ma santé, qui s'affaiblit journellement, ne me permet pas même d'en jouir beaucoup; je préfère une société de gens d'esprit à ce chaos de divertissements....
J'espère, mon très-cher frère, que cette lettre vous détrompera entièrement sur mon sujet....
Regardez tout le passé comme des vivacités qui, dans le fond, sont excusables quand on connaît mon coeur, et soyez persuadé que je ne vous donnerai jamais lieu de douter de la tendresse et du respect avec lequel je serai à jamais, etc.»
Malgré la persistance de la Margrave à se croire seule lésée et tout à fait irréprochable, Frédéric lui répond le 16 avril en lui énumérant toutes les fautes qu'elle a commises. Un extrait de cette lettre mérite d'être cité:... On vous souhaite beaucoup de gens d'esprit et dignes de vous amuser; mais on souhaite en même temps en enfer et à tous les diables de maudites pestes qui vous brouillent avec tous vos parents, et que j'écorcherais sans scrupule, mois qui ne suis point cruel.... Je ne vous ai point offensée, je n'ai nul reproche à me faire, et malgré tout ce qui s'est passé, je vous aime encore.»
La Margrave cherche encore à se justifier dans une lettre datée du 3 mai: «... pour ce qui regard mon entrevue avec la Reine de Hongrie, elle n'a été qu'une simple visite de politesse, elle a passé par ce pays où je l'ai vu.... Mais je comprends très-bien ce que donne lieu à de telles bruits; nous avons toujours nombres d'officiers autrichiens, il faut leur rendre justice, il s'en trouve parmi eux qui ont infiniment d'esprit et sont très-aimables dans la société; le Margrave est lié d'amitié avec quelques uns d'entre eux et parce qu'il les hante familièrement, on infère, que ces gens sont chargés d'affaires et s'en mêlent....»
Le roi lui répond de la façon la plus aimable le 10 du même mois. Ce n'est pas elle, c'est lui qui cède: «... J'éprouve que l'on est facilement persuadé quand on a envie de l'être, et mon coeur, qui plaide pour vous, vous trouverait innocente, quand même mon esprit vous trouverait coupable. La peine que vous prenez de vous excuser me suffit, et je suis charmé de retrouver une soeur dans la place d'une ennemie.
Ce sera la dernière foi que je vous écrirai sur une matière qui m'est si odieuse, que je suis charmé d'en effacer les traces de ma mémoire....»
C'était l'oeuvre du prince de Prusse et la Margrave s'épuise en remerciements pour la réussite de cette réconciliation bien imparfaite encore. Malgré tout Wilhelmine gardait encore la Burghaus chez elle. De plus elle se plaint amèrement au prince des paroles dures du roi à l'endroit de cette dame; il l'avait frappée assez sévère--
«--punition assez grande pour qu'il veuille encore se venger sur elle en le perdant de réputation. Je suis au désespoir que le Roi s'en fie plus au rapport des calomniateurs et des coquins qu'a à ceux d'une soeur qui n'est ni assez imbécile ni assez bête pour se laisser duper si grossièrement et se laisser gouverner par une personne jeune qui a plus besoin des mes conseils que moi des siens. Je ne suis pas aveugle sur ses défauts, mai je les pardonne tous dès ce que l'on ne pêche contre les loix de la vertu et du bon coeur.»
Elle se plaint aussi avec amertume que personne de sa famille ne vienne la voir, que les lettres de la reine-mère soient si peu aimables.
«... elle me traite comme un bâtard; je crois que je dois tout cela à la Ramen, qui est encore ma mortelle ennemie. Je serais charmée de voir quelqu'un de mes parents, étant tout à fait exilée des autres... mais il ne m'est pas permis de me flatter d'un tel bonheur.»
Les mois suivants se passent en plus grande tranquillité, la correspondance de Wilhelmine et de Frédéric touche de plus en plus aux questions les plus intimes, elle met à jour les pensées, les sentiments du grand frère et de la spirituelle soeur. Tantôt le roi lui envoie du vin, des produits de sa manufacture d'étoffes, son portrait, tantôt la Margrave lui fait parvenir une copie de Van-Dyk, peinte de sa propre main. Ils entretiennent l'un l'autre de leurs théâtres, de leurs chanteurs, de leurs acteurs etc. Dans une lettre du 7 mars 1747 Frédéric écrit à sa soeur; «Je suis très-fâché que vous souffriez toujours. J'espère à présent sur le printemps, et je me flatte que la bonne saison ramènera votre santé avec les fleurs et les feuilles. La visite de la cour de Wurtemberg ne sera pas arrivée à propos, car on n'aime guère le grand monde lorsqu'on souffre, et la duchesse de Wurtemberg est elle seule capable de donner la fièvre et de faire venir des transports au cerveau aux personnes les plus saines. Je vous plains de tout mon coeur de vous voir assaillie par cette furie. Il est étonnant que ce monstre féminin ait pu engendrer quelque chose d'aussi passable que ses fils....»