Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De

Chapter 20

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J'en reviens à la Marwitz. Elle m'avoit demandé une prolongation de permission, que je lui avois accordée; mais lorsqu'elle apprit par mes lettres que nous allions à Francfort, elle partit à la hâte et revint dans le temps que je m'y attendois le moins, le jour même que la duchesse. Son premier abord me déplut. Elle entra chez moi d'un air d'arrogance et ne cessa de parler des grands biens de son père, de l'approbation qu'elle avoit eue à Berlin et des politesses qu'on lui avoit faites, finissant chaque article par des exclamations sur le sacrifice qu'elle me faisoit, d'être revenue auprès de moi. Je suis sensible lorsque j'aime, je l'ai dit plus d'une fois. J'exige peut-être trop de mes amis, mais je prétends d'eux la même délicatesse de sentimens dont je me pique. Il n'y en avoit point dans ce procédé. Cette vaine ostentation me déplut. Il y a façon et façon de dire les choses. On peut faire sentir à ses amis ce que l'on fait pour eux, pour leur prouver par là combien on leur est attaché; c'est le moyen de s'attirer leur reconnoissance. Reprocher un service ou un bienfait, c'est en ôter le prix. Pour moi, je suis satisfaite lorsque je puis faire plaisir à mes amis, quand ils ignoreroient toute leur vie qu'ils me sont redevables, j'en serai assez récompensée par la joie que j'aurai d'avoir pu leur être utile. Comme je n'ai jamais eu le don de ce contraindre, la Marwitz remarqua quelque froideur dans mes réponses. Elle en fut si piquée, qu'elle s'en plaignit au Margrave. Il me battit froid pendant quelques jours. Inquiète d'en savoir la cause, je le tourmentai tant, qu'il me l'apprit. Vous avez un mauvais coeur, me dit-il, de maltraiter les personnes qui vous aiment; la Marwitz est au désespoir et croit que vous ne vous souciez plus d'elle; elle m'en a fait des plaintes amères. Je fus aussi surprise que fâchée de ce que cette fille s'étoit adressée au Margrave, pour le mêler de nos petits différens; mais voyant qu'il étoit prévenu contre moi, je dissimulai, et lui répondis que j'étois toujours la même. Sur cette assurance elle vint me trouver, me fit beaucoup de protestations, étala force sentimens et me convainquit de nouveau, qu'elle ne péchoit que par étourderie et par une trop grande pente aux plaisirs. La paix fut donc encore conclue.

Nous comptions partir le 27. de Janvier pour aller à Francfort, lorsque Pelnitz, fameux par ses mémoires et ses incartades, arriva. Il nous apprit, que les Autrichiens étant entrés en Bavière, le roi, pour faire une diversion et secourir par là ses alliés, étoit entré en Bohême. La duchesse qui alloit en partie à Berlin pour s'aboucher avec le roi, se trouva fort embarrassée par ce contre-temps, et résolut de rester avec nous jusqu'au retour de ce prince. Il fallut employer force intrigues pour nous en défaire. Elle nous quitta le 28. de Janvier pour aller à Berlin et nous partîmes le même jour.

Les mauvais chemins et les eaux qui s'étoient accrues, nous obligèrent d'aller nuit et jour. Nous atteignîmes enfin le 30. de Janvier les portes de Francfort. Mr. de Berghover que nous avions fait avertir, vint au-devant de nous à quelques portées de fusil de la ville. Il nous apprit, que le couronnement étoit remis au 12. de Février, que tout le monde savoit notre arrivée et qu'il seroit impossible de rester incognito, si nous entrions en ville ce soir-là. J'étois fatiguée à mourir et fort incommodée d'un gros rhume. Après avoir long-temps consulté, il fut conclu que nous rebrousserions chemin et que nous passerions la nuit à un petit village, qui n'étoit qu'à un mille de Francfort.

Mr. de Berghover nous y rejoignit le jour suivant. Il avoit tâché de détromper tout le monde, et arrangé les choses de manière, que nous nous rendîmes le soir à la sourdine chez lui, pour voir l'entrée de l'Empereur, qui devoit se faire le lendemain matin. Je n'avois avec moi que les deux Marwitz; ma chère grand'maîtresse étoit restée à Bareith, n'étant plus en état d'endurer les fatigues. Ma garderobe étoit fort mal fournie. Mes dames et moi nous n'avions chacune pour tout potage qu'une andrienne noire, que j'avois inventée pour diminuer le bagage. Les Margraves du Chatelet et Schoenbourg n'avoient pris que des uniformes, et pour se déguiser, ils s'étoient noirci les sourcils, ce qui accompagnoit parfaitement bien de grandes perruques noires, dont ils s'étoient accoutrés. Je crus étouffer de rire, en les voyant ainsi adonisés.

Nous débarquâmes dans ce bel équipage chez Berghover, qui nous reconnut à peine. J'avois fait rembourrer mon habit, ce qui me donnoit une prestance respectable, et nous avions toutes des coëffes qui nous couvroient le visage. Il nous trouva si méconnoissables, qu'il nous proposa d'aller à la comédie françoise. Nous y topâmes, comme on peut bien le croire, et allâmes nous percher aux secondes loges.

L'entrée de l'Empereur que nous vîmes le lendemain, fut des plus superbes. Je ne m'arrêterai pas à en faire la description. J'eus le même soir le plaisir d'aller au bal masqué où n'étant connue de personne, je me divertis beaucoup à tourmenter les masques.

La crainte d'être enfin découverts, nous obligea d'aller loger le lendemain dans une petite maison d'été, appartenante à un particulier, et d'y séjourner quelques jours. Il y faisoit un froid insupportable, et j'y fis pénitence du peu du plaisir dont j'avois joui à Francfort, par les chagrins que me causèrent les Marwitz. Elles devenoient l'une et l'autre d'une hauteur insupportable, voulant être servies et prétendant des distinctions qui n'appartenoient qu'à moi seule. L'aînée avoit infecté l'esprit de sa soeur de son orgueil; en revanche la cadette fortifioit le goût de celle-ci pour la satire et la médisance. Elles étudioient les défauts et les ridicules de chacun, et se plaisoient à déchirer impitoyablement toute la cour, n'épargnant pas même les gens en leur propre présence. Comme elles avoient beaucoup d'esprit, leurs commentaires divertissoient le Margrave. Il étoit toute la journée dans leur chambre, et il ne s'apercevoit pas qu'il étoit souvent le sujet de leurs railleries. Lorsque j'y étois, elles ne me disoient mot et même ne répondoient pas à mes questions, se mettant dans un coin de la chambre à rire comme des folles. Je ne pus endurer long-temps cette sotte conduite. J'éclatai enfin, et leur dis fort intelligiblement qu'elles me déplaisoient, tâchant en même temps de les ramener par de bonnes raisons. La cadette se tut; mais l'aînée se mit sur ses grands chevaux et me chanta pouille. Plût à Dieu, que je me fusse brouillée tout de bon avec elle, je me serois épargnée bien des chagrins. La crainte d'en venir à des éclats en prenant un ton d'autorité et l'espérance de la corriger, me firent dissimuler.

Mon retour à Francfort servit à me dissiper et à bannir les tristes réflexions que cette scène avoit occasionnées. Je n'y manquai ni comédie ni bal. Ma coëffe se dérangea un soir que j'étois au spectacle. Le prince George de Cassel levant par hazard les yeux de mon côté, me reconnut. Il le dit au prince d'Orange, qui étoit proche de lui. Tout de suite ils enfilèrent ma loge et y entrèrent lorsque je m'y attendois le moins. Il n'y eut plus moyen de feindre. Ces deux princes ne voulurent point nous quitter. Ils me menèrent en carosse et prièrent le Margrave de leur permettre de venir souper avec nous, ce qu'il ne put leur refuser. Depuis ce jour ils ne bougèrent de chez nous. Le prince d'Orange est si connu, qu'il me seroit inutile d'en faire le portrait. Je fus charmée de son esprit et de sa conversation. La princesse d'Angleterre, son épouse, étoit à Cassel. Il me promit de la persuader de venir à Francfort, pour y faire connoissance avec moi. Mais il ne put effectuer sa promesse, le peu de séjour qu'il fit encore l'empêchant d'exposer la princesse à la fatigue du voyage.

Nous allâmes le jour suivant au bal. L'électeur de Cologne qui savoit ce qui s'étoit passé la veille à la comédie, nous avoit fait épier. Dès que je parus, il vint me prendre à danser, en disant qu'il me connoissoit. Il s'entretint très-long-temps avec moi et me présenta la princesse Clémence de Bavière, sa nièce, deux princesses de Sulzbach et le prince Theodore, son frère. Ils cherchèrent ensuite le Margrave, auquel ils firent toutes les politesses imaginables. Notre incognito ne pouvoit plus avoir lieu. L'équipage où nous étions nous empêchoit de paroître. Il fallut donc retourner à notre retraite; et après avoir tenu long-temps conseil, on dépêcha un courrier à Bareith, pour faire venir ce dont nous avions besoin.

Je n'attendois que le Margrave pour me mettre en carosse, lorsque je le vis entrer avec une dame, qu'il me dit être Mdme. de Belisle, ambassadrice de France. Je l'avois évitée avec soin, jugeant qu'elle auroit des prétentions, que je ne serois pas d'humeur de lui accorder. Je pris mon parti sur-le-champ et la reçus comme toutes les autres dames qui viennent chez moi. Sa visite ne fut pas longue. La conversation ne roula que sur les louanges du roi. Je trouvai Mdme. de Belisle fort différente de l'idée qu'on m'en avoit donnée. Elle sentoit son monde, mais son air me parut celui d'une soubrette et ses manières mesquines.

Je passai deux ou trois jours à mon jardin, où le prince d'Orange nous tint fidèle compagnie, et ne retournai en ville que la veille du couronnement. Je ne m'étendrai point à en faire le détail. Le pauvre Empereur ne goûta pas toute la satisfaction que cette cérémonie devoit lui inspirer. Il étoit mourant de la goutte et de la gravelle, et pouvoit à peine se soutenir. Ce prince se trouvoit dans les circonstances les plus fâcheuses. L'affaire de Lintz avoit obligé les François à se retirer, ce qui avoit laissé le champ libre aux Autrichiens de faire une irruption en Bavière, où ils ravageoient impitoyablement le pays. Le roi, mon frère par son entrée en Bohême relevoit un peu ses espérances; mais se trouvant sans troupes et sans argent, sa politique l'obligeoit de ménager les princes de l'empire, pour en tirer du secours. Cette raison le porta à distinguer les envoyés des princes à l'élection, et surtout Mr. de Berghover et Mr. de Montmartin, ministres du Margrave. Ces deux Mrs., l'un et l'autre de peu d'origine, se trouvèrent fort flattés des attentions que l'Empereur avoit pour eux. Le Maréchal de Belisle acheva de les gagner entièrement au parti de ce prince, par l'appât de l'or qu'il fit briller à leurs yeux. Ils dressèrent le plan d'un traité, qu'ils présentèrent au Margrave le jour même que nous retournâmes à Francfort. Le Margrave m'en parla, m'assurant que les conditions en étoient si avantageuses pour lui, qu'il n'avoit pas balancé à l'approuver. En effet ce traité fut conclu avant notre départ, ne devant être ratifié qu'après que le Margrave en auroit rempli les premières conditions. Berghover eut soin de le garder si soigneusement que le Margrave ne put me le faire lire. J'en reviens à mon sujet.

L'affaire susmentionnée nous obligea de séjourner encore quelque temps à Francfort. Nos équipages étant arrivés, j'y reçus tout le monde sous le nom de la comtesse de Reuss, et notre maison ne désemplit point. Mr. de Belisle même y vint plusieurs fois.

Je ne sais ce qui porta Mr. de Berghover à représenter au Margrave, qu'il n'étoit pas séant que je partisse sans avoir vu l'Impératrice. Cet homme avoit beaucoup d'esprit et s'étoit acquis un grand crédit sur celui du Margrave par les services qu'il lui avoit rendus, et par les prétendus avantages qu'il lui faisoit obtenir par le traité. Le Margrave lui permit de venir me proposer cette entrevue, me laissant cependant maîtresse de faire ce que je voudrois. Je la refusai nettement; les étiquettes empêchent les princes de se voir. Comme fille de roi je ne pouvois compromettre l'honneur de ma maison; et comme il n'y avoit point d'exemple qu'une fille de roi et une Impératrice se fussent trouvées ensemble, je ne savois point les prétentions que je devois faire. Berghover s'emporta contre moi et me manqua même de respect. Il s'écria, que je perdois le Margrave en désobligeant l'Impératrice; que les femmes n'étoient bonnes qu'à faire des tracasseries, et que j'aurois beaucoup mieux fait de rester à Bareith, que de venir à Francfort troubler les affaires du Margrave, et déranger ses projets par mes hauteurs. Ses crieries ne me firent point changer de résolution: je n'en fis que rire. Pour le tranquilliser, je lui fis mes conditions. Je demandai premièrement, d'être reçue au bas de l'escalier par la cour de l'Impératrice; secondement, qu'elle vînt au devant de moi jusque hors de la porte de sa chambre de lit, et troisièmement le fauteuil. Il me promit d'en parler à la grand'-maîtresse de cette princesse, et de faire tous ses efforts pour me contenter. Je ne risquois rien par les propositions que j'avois faites: en les obtenant je soutenois mon caractère, et un refus me servoit d'excuse pour éviter cette visite.

J'eus en attendant le temps de consulter Mrs. de Schwerin et de Klingraeve, ministres du roi. Le dernier avoit beaucoup de crédit à la cour impériale. Ils furent d'avis l'un et l'autre, que je ne pouvois prétendre le fauteuil, que cependant ils insisteroient pour me le faire obtenir, ou qu'ils trouveroient quelque expédient pour régler de cérémonial. Ils me représentèrent, que le roi étant uni intimement avec la maison de Bavière, et que le Margrave ayant sujet de la ménager, ces raisons rendroient ma conduite excusable; que j'irois chez l'Impératrice le nom de comtesse, qui supposoit un incognito, et que ne pouvois exiger sous ce tître tous les honneurs qui m'appartenoient comme princesse royale de Prusse et Margrave de Brandebourg.

Si j'avois eu le temps d'écrire au roi, je m'en serois remise à sa décision; mais quand même j'aurois envoyé un courrier, je n'aurois pu avoir sa réponse. Il fallut donc me rendre. On disputa tout le jour sur les articles que j'avois demandés. Les deux premiers furent accordés. Tout ce qu'on put obtenir pour le troisième, fut que l'Impératrice ne prendroit qu'un très-petit fauteuil et qu'elle me donneroit un grand dossier.

Je vis cette princesse le jour suivant. J'avoue, qu'à sa place j'aurois cherché toutes les étiquettes et les cérémonies du monde, pour m'empêcher de paroître. L'Impératrice est d'une taille au-dessous de la petite, et si puissante, qu'elle semble une boule; elle est laide au possible, sans air et sans grâce. Son esprit répond à sa figure; elle est bigotte à l'excès, et passe les nuits et les jours dans son oratoire; les vieilles et les laides font ordinairement le partage du bon Dieu. Elle me reçut en tremblant et d'un air si décontenancé, qu'elle ne put me dire un mot. Nous nous assîmes. Après avoir gardé quelque temps le silence, je commençai la conversation en françois. Elle me répondit dans son jargon autrichien, qu'elle n'entendoit pas bien cette langue et qu'elle me prioit de lui parler en Allemand. Cet entretien ne fut pas long. Le dialecte autrichien et le bas-saxon sont si différens, qu'à moins d'y être accoutumé, on ne se comprend point. C'est aussi ce qui nous arriva. Nous aurions préparé à rire à un tiers par les coq-à-l'âne que nous faisions, n'entendant que par-ci par-là un mot, qui nous faisoit deviner le reste. Cette princesse étoit si fort esclave de son étiquette, qu'elle auroit cru faire un crime de lèse-grandeur en m'entretenant dans une langue étrangère, car elle savoit le François. L'Empereur devoit se trouver à cette visite; mais il étoit tombé si malade, qu'on craignoit même pour ses jours. Ce prince méritoit un meilleur sort. Il étoit doux, humain, affable et avoit le don de captiver les coeurs. On peut dire de lui: tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier. Son ambition étoit plus vaste que son génie. Il avoit de l'esprit; mais l'esprit seul ne suffit pas pour composer un grand homme. La situation où il si trouvoit, étoit au-dessus de sa sphère, et son malheur vouloit qu'il n'eût personne autour de lui, qui pût suppléer aux talens qui lui manquoient.

Je restai encore quelques jours à Francfort, pendant lesquels je ne passai mon temps qu'en fêtes et en plaisirs.

Je me retrouvai enfin à Bareith à la fin du mois de Février. Mr. de Montaulieu, grand-maître de la duchesse de Wurtemberg et ministre du duc, s'y rendit peu après nous. Il nous remit, au Margrave et à moi, des lettres du roi, de la reine, ma mère et de la duchesse, contenant une proposition de mariage pour ma fille avec le jeune duc de Wurtemberg. Cette alliance étant très-avantageuse et autorisée de l'approbation du roi et de la reine, qui en étoient les auteurs, nous y topâmes, remettant d'en conclure les conditions au retour de la duchesse de Berlin.

Notre retour occasionna les sollicitations de la cour impériale, pour accomplir les premières conditions du traité. Mr de Berghover ayant envoyé ce prodige de politique au Margrave, il me le fit lire. En voici le contenu.

Le Margrave s'engageoit: 1: à lever un régiment de 800 hommes d'infanterie pour le service de l'Empereur; 2: à lui rendre tous les services; qu'il dépendroit de lui, dans le cercle; 3: à tâcher de faire déclarer le dit cercle en sa faveur, lorsque les conjonctures le permettroient. L'Empereur de son côté donnoit le commandement du susdit régiment au Margrave, avec la nomination des officiers jusqu'aux capitaines, 25 florins par homme, y compris les armes et les uniformes, pour la levée du régiment; 4: il lui remettoit le jus appellandum; 5: il lui cédoit la petite ville de Retwitz avec son territoire. (Ce dernier article n'auroit lieu qu'en cas que l'Empereur se rendît maître de la Bohême, Retwitz appartenant à ce royaume.) 6: Il lui promettoit ses bons offices auprès du cercle de Franconie, pour le faire élire Maréchal et commandant des troupes du cercle.

Le Margrave avoit été fort dissipé à Francfort. Les plaisirs et les veilles, jointes à la grande confiance qu'il avoit en Berghover, l'avoient empêché de réfléchir mûrement aux conséquences de ce traité. Il le considéra d'un autre oeil à la seconde lecture. Les conditions lui en parurent aussi chimériques, qu'elles lui avoient paru avantageuses au commencement. Les sommes déterminées pour la levée du régiment étoient si modiques, que la perte étoit évidente. Le jus appellandum est un avantage pour un prince injuste; un prince équitable le possède toujours ne donnant jamais lieu à ses sujets d'avoir recours au tribunal de l'Empereur. Le généralat du cercle n'est qu'un vain tître, sans autres prérogatives, que de commander les troupes en temps de guerre. La ville de Retwitz est un petit rien; le don en étoit incertain et l'avantage aussi peu solide, que celui des autres articles susmentionnés. Ces raisons jointes à beaucoup d'autres, engagèrent le Margrave à rompre ce traité.

Je reçus plusieurs lettres très-piquantes du roi, mon frère, sur ce sujet. Il se plaignoit à moi avec beaucoup d'aigreur de ce qu'on avoit entamé cette négociation à son insu. Je supprimai les premières lettres et ne fis aucun réponse sur cet article. Il me manda enfin, que je devois en parler au Margrave de sa part et lui faire sentir, qu'il ne lui convenoit pas de faire des traités sans l'avoir consulté comme le chef de la maison. Le Margrave fut outré. Il me dicta la réponse, qui étoit en termes très-forts. Depuis ce moment la guerre fut déclarée. Je ne reçus que des lettres très-dures du roi, et j'appris même, qu'il parloit de moi d'une manière fort offensante et me tournoit publiquement en ridicule. Ce procédé me toucha vivement. Cependant je dissimulai mon chagrin et continuai d'en agir avec lui comme par le passé.

La duchesse de Wurtemberg arriva dans ce temps. L'accord avoit été réglé à Berlin pour le mariage des nos enfans. On étoit convenu, qu'il n'auroit lieu qu'en cas que les deux parties y consentissent, lorsqu'elles seroient parvenues à l'âge de raison. Cette alliance m'obligea malgré moi de me lier avec cette princesse. Je dis malgré moi, car cette femme étoit si décriée, qu'on n'en parloit que comme d'une Laïs. La duchesse a du jargon et un esprit tournée, à la bagatelle, qui amuse quelque temps, mais qui ennuie à la longue; elle se livre presque toujours à une gaieté immodérée; sa principale étude étant celle de plaire, tous ses soins ne tendent qu'à ce but; agaceries, façons enfantines, coups d'oeil, enfin tout ce qui s'appelle coquetterie, est mis en usage pour cet effet. Les deux Marwitz se fourrèrent dans l'esprit, que les manières de cette princesse étoient françoises, et que pour être du bel air, il falloit se mouler sur son modèle. L'aînée commençant dès lors à prendre un fort grand ascendant sur l'esprit du Margrave, l'engagea à mettre la cour sur un autre pied. Elle ne quittoit plus la duchesse et entroit aveuglément dans toutes ses vues. Dans quinze jours de temps tout changea de face. On prit à tâche de se battre, de se jeter des serviettes à la tête, de courir comme des chevaux échappés et enfin de s'embrasser au chant de certaines chansons fort équivoques. Bien loin que ces façons fussent celles des dames françoises, je crois, si quelque françois fût venu dans ce temps-là, qu'il auroit cru être en compagnie de quelques filles d'opéra ou de comédie. Je fis mon possible pour remédier à ce désordre, mais tous mes efforts furent vains. La gouvernante tonna, pesta, jura avec ses nièces, qui pour toute réponse lui tournèrent le dos. Que j'étois heureuse dans ce temps-là! J'étois encore la dupe des Marwitz, et ne soupçonnois pas même leurs intrigues. Le Margrave ayant toujours les mêmes attentions pour moi, je dormois tranquillement tandis qu'on tramoit ma perte.

Le départ de la duchesse me fit espérer que je remettrois les choses sur l'ancien pied, mais je m'aperçus bientôt que le mal étoit enraciné. La Marwitz, à ce que j'ai jugé depuis, fit dès lors son plan. Cette fille avoit une ambition démesurée. Pour satisfaire cette passion, il falloit de nécessité jeter le Margrave dans la dissipation (défaut auquel il n'inclinoit que trop) pour le détacher de l'application qu'il donnoit à ses affaires. Il falloit encore me tromper, en me faisant part des affaires principales, et en m'endormant par la confiance que le Margrave devoit me marquer. Elle se réservoit cependant la distribution des charges et des faveurs, et sur-tout les finances. Les bruits qui avoient couru à Berlin sur son compte, lui avoient fait faire des réflexions sérieuses sur son état, et sur l'empire qu'elle avoit dès lors sur le Margrave. L'avidité de faire briller son grand génie, l'emporta sur toute autre considération. Elle avoit remarqué qu'il avoit du foible pour elle. Elle en profita pour pouvoir gouverner à sa fantaisie. Elle jugea, qu'en se conservant ma confiance, et en évitant toutes les occasions qui pourroient me donner du soupçon, elle parviendroit à m'aveugler et à se rendre enfin si formidable, qu'en cas que je m'aperçusse de ses menées, je ne serois plus en état de pouvoir y remédier. En effet sa conduite et celle du Margrave furent si mesurées, que je ne remarquai pas la moindre chose de leur intelligence secrète.

Nous allâmes à la fin de Juillet à Stoutgard, où la duchesse de Wurtemberg nous avoit invités. Je ne ferai point le détail de cette cour. Je la trouvai fort maussade, remplie de cérémonie et de complimens.

_Fin du manuscrit des Mémoires._

Les années 1743 à 1758.

Il est bien regrettable que la Margrave ne nous ait pas laissé des notes proprement dites sur les quinze dernières années de sa vie. Mais en revanche elle nous a légué un riche trésor de lettres.

Si dans ses Mémoires elle pousse le dédain des égards et convenances jusqu' à l'excès, si elle s'y montre bien souvent intolérante et sans coeur, elle nous apparaît dans ses lettres comme la femme la plus spirituelle du XVIIIième siècle, comme une femme dont l'affection et le dévouement attirent et gagnent tous les coeurs.