Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De
Chapter 18
Supperville qu'il informa du détail de ces affaires, lui recommanda un Berlinois, homme de probité et de mérite, dont j'avois souvent entendu parler, nommé Hartmann, pour le faire directeur de la chambre. Mr. de Montmartin, jeune homme que le Margrave avoit fait étudier et qui étoit conseiller de régence, lui avoit déjà proposé le même sujet. Le Margrave ne balança donc point à le faire venir et à lui donner ce poste. Ellerot n'en parut point fâché, et il y avoit long-temps qu'il souhaitoit être quitte de cette charge; cependant la suite fit voir qu'il étoit fort mortifié de s'en voir privé.
Dès que Hartmann fut arrivé, on éclata contre Ellerot; petits et grands me faisoient des plaintes contre lui et me prioient d'avertir le Margrave de ses rapines et de sa mauvaise économie. Je connoissois trop le cours du monde, pour me mêler de pareille chose. Cet homme étoit en faveur; par conséquent il avoit des jaloux et des envieux, et le croyant innocent, je n'avois garde de jeter des soupçons contre lui dans l'esprit du Margrave, qui auroit pu lui faire tort. Mais Hartmann confirma le bruit public, et assura le Margrave que ses finances étoient dans une confusion épouvantable, et qu'on devoit à tous ceux qui étoient en service un demi an de l'arrérage de leurs pensions. Un des receveurs de la chambre donna un mémoire secret au Margrave, dans lequel il l'avertissoit, qu'il étoit trompé et trahi par Ellerot, qui vendoit les charges au plus offrant et suçoit le sang du peuple.
Le Margrave m'en parla. Il étoit dans une agitation affreuse, ne sachant ce qu'il devoit penser de tout cela. Après avoir délibéré long-temps là-dessus et rassemblé toutes les circonstances du passé, nous conclûmes qu'il n'étoit pas tout-à-fait innocent. Cependant pour ne rien précipiter, le Margrave fit venir le délateur secrètement chez lui, et lui ordonna de coucher par écrit tous les points de son accusation. Cet homme l'assura qu'il soutiendroit ce qu'il avoit avancé et convaincroit sa partie.
Ellerot avoit beaucoup d'amis. Il apprit la conférence nocturne que le Margrave venoit d'avoir, et ayant ses créatures, il sut en peu de temps le tour qu'on se préparoit à lui jouer. Dès le lendemain il en parla au Margrave, protesta de son innocence, et le supplia de faire examiner sa conduite à la rigueur. Que pouvoit-on prétendre de plus? Le Margrave lui accorda sa prière, et on nomma quatre commissaires pour approfondir le fait. Ellerot fut absous et sortit blanc comme neige de son inquisition, pendant que son antagoniste fut envoyé à la forteresse. Nous verrons la fin de cette histoire l'année prochaine.
Pendant ce temps ma santé ne se rétablissoit que foiblement. Mon mal se changeoit dans une espèce de consomption. Supperville jugea, qu'il me falloit changer d'air, celui de tout le pays de Bareith étant fort pesant et très-mal-sain en hiver. Il proposa pour cet effet au Margrave, d'aller passer une année à Montpellier; il lui démontra que ce voyage auroit deux avantages, celui de me restituer et celui de rétablir ses affaires, les états du pays devant nous-fournir les frais du voyage. Le Margrave charmé de cette proposition, vint me la faire aussitôt. On peut bien croire que j'y topai, mais je prevoyois de grandes difficultés du côté de Berlin, sachant bien que le roi et la reine le désapprouveroient fort; d'ailleurs je ne m'attendois pas à beaucoup d'agrémens à Montpellier. Feu le Margrave, mon beau-père, y avoit passé plusieurs années, et m'en avoit fait un rapport peu avantageux. Je donnai un autre projet au Margrave et à Supperville, qu'ils approuvèrent très-fort, qui fut d'aller passer quelques mois à Montpellier, d'aller nous embarquer à Antibe et de parcourir l'Italie; mais jugeant bien que ce dernier voyage trouveroit beaucoup plus d'obstacles que le premier, nous résolûmes tous de le tenir secret.
Cependant nous jugeâmes à propos que le Margrave allât faire un tour à Berlin, pour nous aplanir les difficultés que nous avions à craindre de ce côté-là. Le Margrave se rendit avec joie à mes désirs. Il partit donc quinze jours après à l'improviste, accompagné de huit grands hommes qu'il avoit tirés de sa garde, pour les présenter au roi. Son voyage et son arrivée furent tenus si secrets, qu'on l'ignora entièrement.
Le roi étoit occupé à voir passer la parade. Il est incroyable quelle joie il sentit en voyant le Margrave. Il descendit d'abord de cheval et l'embrassa mille fois, en le nommant son cher fils; il avoit les larmes aux yeux et lui dit à plusieurs reprises: mon Dieu! que vous me faites plaisir à présent, je vois que vous avez quelque amitié pour moi. Il le mena ensuite chez la reine, qui le reçut aussi très-bien. Mais la faveur du Margrave augmenta bien le lendemain, lorsqu'il présenta ses huit grands hommes au roi. Mon frère lui fit aussi très-bon accueil, mais lui conseilla fort de ne point demander de grâces au roi, parceque ce seroit le moyen de tout gâter. Je suis persuadée que le roi lui auroit tout accordé, et on me l'a dit plusieurs fois depuis, mais le Margrave ne voulut pas se brouiller avec mon frère, ce qui l'empêcha de profiter des bonnes dispositions où il trouvoit le roi. Non seulement il fit approuver à ce prince notre voyage de Montpellier, mais il obtint aussi le congé de Supperville, qu'il nous céda entièrement. Le roi lui fit présent d'une tabatière d'or, enrichée de brillans, avec son portrait, de la valeur de 4000 écus. Je reçus aussi plusieurs présens de la reine et de lui, et le Margrave fut enfin de retour à Bareith au bout de six semaines, très-satisfait de toutes les amitiés qu'on lui avoit faites à Berlin.
Tout obstacle levé de ce côté-là, nous commençâmes à en trouver du côté du pays. Les murmures étoient généraux, on ne vouloit point nous laisser partir. Ma gouvernante que son grand âge empêchoit de faire le voyage avec nous, faisoit grand bruit. Enfin au bout de quatre semaines nous surmontâmes toutes ces difficultés, et le jour de notre départ fut fixé au 20. d'Août.
Ma pauvre Mermann commençoit déjà à devenir fort malingre. Quelque peine que je ressentisse de me séparer pour si long-temps des deux fidèles compagnes de mes malheurs, j'aimois mieux me priver de leur présence, que d'exposer leurs santés et leur vie. Le mari de la Mermann étoit mon homme d'affaires. C'étoit un génie inquiet, violent et emporté, qui vouloit passer pour mon favori et qui étoit outré de ne le pas être. Il tenoit sa pauvre femme si fort sous la férule, qu'elle n'osoit grouiller devant lui et le craignoit comme la mort. Cet homme, piqué au vif de ce que je ne le prenois pas avec moi, résolut de s'en venger. Il me demanda la permission d'aller passer le temps de mon absence à Berlin. Je la lui accordai. Je pris enfin congé, non sans verser bien des larmes de ma gouvernante et de la Mermann, et me mis en carosse avec le Margrave, Mlle. de Sonsfeld et la Marwitz, les deux uniques dames qui fussent du voyage. Supperville avoit été attaqué deux jours auparavant de la fièvre et nous attendoit à Erlangue.
A peine eûmes-nous fait un mille, que le Margrave se trouva mal. Il lui prit un grand mal de tête, accompagné de vomissemens. Nous comptions que cela n'auroit aucune suite fâcheuse et que ce n'étoit qu'une forte migraine, mais nous comptions sans notre hôte. Il prit beaucoup de chaleur, ce qui nous obligea de nous arrêter quelques heures à Troubach, très-mauvais et misérable endroit. Je lui proposai de retourner à Bareith, mais il ne le voulut jamais et s'efforça à se remettre en carosse, pour aller coucher à Streitberg. La fièvre et la chaleur continuèrent toute la nuit, mais voulant absolument se faire transporter à Erlangue, nous l'y conduisîmes avec beaucoup de peine.
Nous apprîmes à notre arrivée que Supperville étoit très-mal. Toutes les circonstances de sa maladie étoient pareilles à celles du Margrave. J'étois dans des peines et des inquiétudes inexprimables pour ce dernier. La fièvre étoit toujours la même, et je craignois avec raison qu'elle ne se tournât en fièvre chaude. Malgré mon état cacochyme je ne le quittois ni jour ni nuit, et je souffrois mille fois plus que lui. Son état ne s'amenda point; il y avoit déjà cinq fois vingt-quatre heures qu'il étoit dans une chaleur continuelle, sans que les remèdes lui fissent le moindre effet. Mes agitations me portèrent enfin à aller Supperville, qui logeoit au château. Je lui dis, que le Margrave étoit dans un état si dangereux, que je croyois qu'il n'y avoit de point temps à perdre, et qu'il falloit le faire saigner. Supperville me dit, qu'il avoit eu la même pensée et qu'il ne tarderoit pas à la mettre en exécution, dès que la fièvre commenceroit à diminuer. Je m'en retournai donc chez le Margrave, où je trouvai notre second médecin nommé Wagner. Je lui fis part de la consultation que je venois d'avoir avec Supperville et de sa décision. Il me répondit là-dessus, qu'il ne souscriroit jamais à faire saigner le Margrave dans l'état où il étoit, qu'il n'y avoit rien de plus dangereux, et que c'étoit le dernier remède, dont il falloit se servir si son mal devenoit désespéré. Je lui dis, que je ne pouvois lui rien prescrire là-dessus, et qu'il devoit débattre la chose avec Supperville. Il vint me rendre réponse un moment après et me dit, que Supperville étoit de son avis et qu'il ne falloit rien précipiter.
Je restai jusqu'à trois heures du matin chez le Margrave. Enfin épuisée d'abattement et de lassitude, j'allai me jeter sur mon lit dans un petit cabinet, d'où je pouvois voir et entendre tout ce qui se passoit. L'accablement où j'étois, me donna du sommeil. Il y avoit quatre heures que je dormois, lorsque je me sentis réveiller, et en ouvrant les yeux, je vis Wagner devant mon lit. La tête de Méduse ne m'auroit pas plus effrayée, car je crus que le Margrave se mouroit. Ne vous effrayez point, Madame, me dit-il, le Margrave est toujours de même, mais nous avons enfin résolu de le faire saigner, et j'ai jugé qu'il falloit vous en avertir, afin que vous puissiez y être présente.
Je me levai plus morte que vive; un pauvre pécheur qu'on même au supplice, ne saurait souffrir ce que j'endurois dans ce moment; un tremblement universel me prit dans tous mes membres, et mes jambes se deroboient sous moi. Je croyois le Margrave à l'extrémité, puisqu'on se servoit du dernier remède qui pouvoit lui sauver la vie. Je me traînai dans sa chambre. Autre spectacle capable d'épouvanter. Tout le conseil s'étoit assemblé. Le peuple étoit attroupé dans les rues à faire des imprécations contre Supperville et la saignée, et à vouloir empêcher le chirurgien d'entrer. Supperville étoit aussi mal que le Margrave, il ne perdit pourtant point la tramontane, et pour faire cesser le désordre et les clameurs, il se fit saigner le premier. Cela calma un peu les esprits.
J'étois pendant tout ce temps étendue sur un fauteuil, dans un état que je ne saurois décrire. Je n'avois plus de pensée et mes yeux étoient fixés sur la même place. Enfin on en vint à cette fameuse saignée. Mais quelle fut ma joie, en voyant qu'à mesure que le sang couloit, le Margrave prenoit tout un autre visage. Effectivement le redoublement de la fièvre qu'on attendoit ne revint point et il fut hors de danger dès le soir.
Cependant à mesure que sa santé se remettoit, je remarquois qu'il étoit d'une froideur extrême envers moi. Il me cherchoit noise sur tout ce que je faisois. En revanche il faisoit mille avances à la Marwitz,. demandant à tout moment après elle lorsqu'elle n'étoit pas dans sa chambré. Il faisoit aveuglément tout ce qu'elle vouloit, quand il s'agissoit de ménager sa santé, et me brusquoit quand je lui donnois les mêmes conseils. Cela me mit au désespoir. Mon corps pâtit bientôt des chagrins de mon esprit: je pris des accidens que je n'avois point encore eus. C'étoient des espèces de convulsions, accompagnées de violens maux de tête. Ma gouvernante vint me trouver. Elle faisoit ce qu'elle pouvoit pour me soulager, mais personne ne pouvoit deviner la source de mon mal.
J'ai déjà dit que le cabinet où je dormois donnoit dans la chambre du Margrave. Je l'entendois tous les matins dès qu'il se réveilloit demander les dames. Lorsque j'étois assez bien pour aller chez lui, il ne me parloit quasi point et envoyoit d'abord chercher la Marwitz. Une jalousie affreuse s'empara de mon coeur. Tout le monde pouvoit s'apercevoir de mon chagrin, mais je n'avois garde d'en dire la cause. Je connoissois la Marwitz; elle m'étoit attachée et elle étoit vertueuse. J'étois persuadée, que si elle s'apercevoit de la cause de ma mélancolie, elle quitteroit la cour. Mais je ne pouvois pardonner au Margrave son changement envers moi. J'avais été aveuglée pendant un an, et je n'avois point remarqué mille petites circonstances qui me sautaient aux yeux alors.
Le Margrave étoit toujours résolu de faire le voyage d'Italie. L'envie m'en étoit totalement passée. Je prévoyois, que les aisances qu'il auroit de voir plus souvent la Marwitz, ne feroient qu'augmenter son amour. D'ailleurs mon coeur étoit trop triste, pour trouver du plaisir à autre chose qu'au changement de ma situation.
Un nouveau chagrin acheva de m'accabler. J'ai déjà parlé du mécontentement de Mermann. Dès qu'il fut arrivé à Berlin, il alla rendre au roi les lettres du Margrave et les miennes. Le roi s'informa beaucoup de ma santé. Mermann prit de là occasion de dire pis que pendre de moi, assurant ce prince que je n'avois jamais été malade. Il s'étendit beaucoup sur les dépenses énormes que je causois au Margrave, par lesquelles je ruinois le pays. Enfin il anima si bien le roi contre moi, que ce prince jeta feu et flammes. Cependant Mermann n'osa avertir sa femme des calomnies qu'il avoit débitées sur mon compte. Il connoissoit trop bien sa droiture, qui ne pouvoit que désapprouver son mauvais procédé.
Celle-ci fut le lendemain chez la reine. Cette princesse la questionna beaucoup sur tous les articles sur lesquels Mermann m'avoit noircie. Sa femme lui donna un démenti dans les formes et s'offrit de faire serment, que ce qu'on disoit de moi étoit faux.
Cependant la reine m'écrivit une lettre très-forte, dans laquelle elle me signifia de la part du roi, qu'il ne me pardonneroit jamais, si je m'obstinois à faire le voyage de Montpellier.
Je reçus en même temps une lettre de mon frère, qui me fit part de toutes les circonstances que je viens d'écrire, et de la colère dans laquelle le roi étoit contre moi. Je vous conseille malgré tout cela, ajouta-t-il, de continuer votre voyage; quand on a pris une fois une résolution, il faut la tenir. Au bout du compte le roi n'a plus rien à vous ordonner, et ce seroit une foiblesse à vous, que de vous laisser intimider et d'être le jouet des faux rapports d'un homme tel que Mermann. Je vous conseille de vous défaire de ce malheureux, de le chasser et de montrer de la fermeté en cette occasion. Il est vrai que sa femme vous est attachée et qu'elle ne mérite pas d'être traitée si durement, mais il faut vous mettre au-dessus de cela, pour vous défaire d'un mauvais sujet.
Ces deux lettres m'affligèrent sensiblement. J'aimois tendrement la Mermann, et je prévoyois que le Margrave seroit du sentiment de mon frère. La gouvernante qui étoit depuis quelques jours à Erlangue, me tira d'embarras. Elle prit fortement le parti de la pauvre Mermann auprès du Margrave, et obtint la grâce du mari. Tous ces chagrins coup sur coup ruinoient ma santé.
Mdme. de Sonsfeld me surprit plusieurs fois, que je fondois en larmes. A force de prières je lui avouai, que ma douleur n'étoit causée que par le changement du Margrave envers moi. La Marwitz s'étoit bien aperçue que je n'avois pas l'esprit dans mon assiette ordinaire, mais elle s'étoit imaginée que ma maladie en étoit cause. La gouvernante ne put s'empêcher de lui parler de mon chagrin. La Marwitz devina, à ce que je crois, ce qui y donnoit lieu. L'altération qu'elle en eut lui donna la fièvre. Cependant Mdme. de Sonsfeld remarqua que mes plaintes n'étoient pas tout-à-fait sans fondement et que le Margrave étoit fort froid envers moi. Elle lui parla très-fortement. Son discours porta coup. Le Margrave me fit des excuses et rejeta son procédé sur la fièvre. Effectivement je le retrouvai aussi tendre que par le passé. D'un autre côté je fis tant de caresses à la Marwitz, que je lui ôtai entièrement les idées véritables qu'elle avoit conçues.
Le Margrave étant entièrement rétabli, nous retournâmes à Bareith, la saison étant trop avancée, pour persister à poursuivre notre voyage d'Italie (nous étions au mois de Novembre). Nous y fûmes reçus avec toutes les démonstrations de joie imaginables.
Mermann et sa femme y arrivèrent peu de temps après de Berlin. Je reçus très-bien ma bonne nourrice, mais très-mal son mari, qui fut bien surpris de me voir si bien informée de sa conduite. Je lui pardonnai en faveur de sa femme, et depuis ce temps-là il m'a été fort attaché et ne m'a donné que des sujets d'être satisfaite de lui.
J'avois agi positivement contre les conseils de mon frère, tant par rapport au voyage d'Italie, que par rapport à Mermann. Il le ressentit vivement et m'écrivit une lettre très-forte sur ce sujet. Je tâchai de l'appaiser par de bonnes raisons. Je lui écrivis que la santé du Margrave encore chancelante, avoit mis obstacle au voyage, et que j'avois le coeur trop bien placé, pour rendre malheureuse une personne que j'aimois, qui m'étoit attachée et à laquelle j'avois des obligations. Cependant mon frère ne s'appaisa pas de ces raisons, et le remarquai beaucoup de froideur dans ses lettres.
Dans ces entrefaites on me manda de Berlin, que le roi étoit fort incommodé et que les médecins craignoient que sa maladie ne fût un commencement d'hydropisie. En effet son mal ne fit qu'augmenter l'année 1740.
Nous la commençâmes par le carnaval. Il y avoit des bals travestis au château, où l'on n'admettoit que la noblesse. Je dis travestis; parcequ'on ne mettoit point de masque. Les ecclésiastiques avoient pris beaucoup d'ascendant pendant le règne du feu Margrave; il y avoit même toute une secte, connue sous le nom de Piétistes, dont le chapelain du Margrave étoit le chef. Cet homme qui cachoit sous le masque de la dévotion une ambition démesurée, jointe à un esprit d'intrigue, indisposoit la commune contre nous. Il étoit en grand crédit à la cour de Danemarc, et on avoit sujet de le ménager par des raisons de politique. Il falloit donc accoutumer peu-à-peu les gens aux plaisirs, pour empêcher des criailleries, qui pouvoient nous faire du fort.
Je vivois dans une tranquillité parfaite. Le Margrave en agissoit très-bien avec moi, et je goûtois avec la Marwitz toutes les douceurs de l'amitié.
La maladie du roi alloit en augmentant. La reine me manda, que les médecins ne lui donnoient plus quatre semaines de vie. Ma soeur de Brunswick étoit allée à Berlin, pour s'informer elle-même de sa santé. Je crus qu'il étoit de mon devoir d'en agir de même. J'en parlai au Margrave. Il y parut contraire, mais il me permit cependant d'en consulter avec la gouvernante. Par un excès d'amitié qu'elle eut pour moi, elle me déconseilla ce voyage; elle craignoit que l'altération que me causeroit la mort du roi, qu'on disoit si prochaine, ne me dérangeât de nouveau la santé. Néanmoins comme je m'obstinai dans mon sentiment, elle me conseilla d'en écrire à mon frère. Je n'étois pas de cet avis; mais voyant que le Margrave ne me vouloit permettre qu'à ce seul prix d'aller à Berlin, je fus obligée de me rendre au sentiment unanime. J'envoyai donc une estafette à mon frère, pour lui faire part de mes idées. Voici ce que je lui écrivis.
»Je me suis flattée jusqu'à présent que le mal du roi n'étoit pas sans remède, mais la dernière lettre que je viens de recevoir de la reine, me fait assez voir qu'il ne peut vivre. J'ai donc résolu, si vous l'approuvez, d'aller à l'improviste à Berlin, pour rendre encore une fois mes devoirs à un père mourant, et pour achever de me réconcilier avec lui. Je vous avoue, que je serois au désespoir qu'il mourût avant que je pusse le voir, et qu'il pût m'accuser d'avoir manqué à ce que je dois et de l'avoir négligé. Je ne ferai cependant rien sans votre approbation. Ainsi je vous supplie de me donner au plutôt réponse par une estafette, et de me dire votre avis là-dessus etc.« Voici sa réponse.
«Votre estafette m'a jeté dans une surprise extrême. Que diantre! voulez-vous venir faire ici dans cette galère? Vous serez reçue comme un chien, et on vous saura peu de gré de vos beaux sentimens. Jouissez du repos et des plaisirs que vous goûtez à Bareith, et ne songez point à venir dans un enfer, où on ne fait que soupirer et souffrir et où tout le monde est maltraité. La reine désapprouve comme moi votre beau projet. Au reste il dépend de vous d'en courir les risques. Adieu, ma chère soeur, je vous avertirai toutes les postes de la santé du roi; il n'en peut revenir, mais les médecins disent qu'il peut encore traîner. Je suis etc.»
Cette lettre rompit tous mes projets, n'osant plus me flatter d'obtenir la permission du Margrave d'aller à Berlin. La maladie du roi continua d'aller de mal en pis. Il finit enfin le cours de son règne et de ses jours le 31. de Mai. Il n'est pas hors de propos que je dise un mot ici de cette fin singulière et héroïque.