Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De

Chapter 16

Chapter 164,070 wordsPublic domain

Le roi et la reine dévoient aller à Altona et y faire quelque séjour. Ils l'invitèrent à s'y rendre, et on lui fit entendre sous main, que la reine avoit de grands desseins et qu'elle vouloit lui témoigner sa reconnoissance d'une façon éclatante. Quelques arrangemens, que le Margrave fut obligé de faire, retardèrent son départ. Le roi de Danemarc lui envoya une estaffette, pour lui faire savoir, qu'il ne s'arrêteroit pas plus de quinze jours à Altona, et que s'il avoit dessein de le voir, il devoit presser son voyage.

Le Margrave partit, résolu d'aller nuit et jour, pour trouver encore le roi, son oncle. Il faut passer par les états du roi, mon père, pour se rendre à Altona, et par la ville de Halberstadt, qui n'en est qu'à 12 ou 13 milles. Le Margrave s'y arrêta pour dîner chez le général Marwitz. Il y apprit, que le roi y étoit attendu dans trois ou quatre jours, pour y faire la revue des troupes des environs. Il falloit opter, ou de renoncer à voir le roi de Danemarc, ou celui de Prusse. Les mécontentemens que le Margrave éprouvoit de la part de ce dernier, la parole qu'il avoit donnée à l'autre et les avantages qu'on lui avoit fait espérer, l'engagèrent à continuer son voyage. Il expliqua toutes les raisons qui le lui avoient fait entreprendre, au général Marwitz, le chargeant d'en informer le roi et de l'assurer, que s'il se trouvoit encore à Berlin à son retour, il ne manqueroit pas d'aller lui rendre ses devoirs.

Il repartit de Halberstadt l'après-midi et arriva le lendemain à Brunswick, où il dîna. Il y fut très-bien reçu de son ancien ami, le duc et de ma soeur. De là il continua sa route jusqu'à Zelle, où il trouva des lettres d'Altona, par lesquelles il apprit, que le roi de Danemarc étoit tombé dangereusement malade. Il se reposa donc à Zelle, et n'arriva que quelques jours après à Altona.

Il fut reçu par le Grand-Maréchal et toute la cour dans une maison qui lui avoit été préparée, y ayant trop peu de place dans celle que le roi occupoit, où il y en avoit à peine pour se loger. L'accueil que la reine, son oncle et sa tante lui firent fut des plus tendres. La reine avoit été très-belle, mais les fatigues et les incommodités qu'elle avoit, ne lui laissoient plus que de beaux restes. Mdme. sa mère, la Margrave de Culmbach, qui ne l'avoit point quittée depuis son mariage, la gouvernoit entièrement, et par conséquent aussi le roi et la cour. Cette princesse avoit beaucoup d'esprit; elle jugea, que pour se conserver la faveur, il falloit jeter le roi et la reine dans la bigoterie. Le roi aimoit naturellement les plaisirs et la bonne compagnie; pour le détourner de son penchant, elle lui faisoit des cas de conscience des choses les plus innocentes. Ce prince qui a beaucoup de belles qualités, possède un génie fort borné. Celui de la reine est à sa portée et elle n'en a pas plus que lui. La Margrave ne trouvoit donc que des esprits dociles à recevoir sa morale. Cette cour conservoit encore un air de grandeur; mais dans le fond c'étoit un cloître, où on ne faisoit que prier Dieu et s'ennuyer. Le Margrave me dit, que jamais le temps ne lui avoit paru plus long. On le combla d'honneurs et de belles paroles, mais on oublia ce qu'on lui avoit promis, et il s'en retourna très-charmé d'être hors de cette cour.

Le roi, mon père, étant déjà reparti pour la Prusse, le Margrave revint tout droit à Bareith, malgré les conseils de mon frère, qui vouloit qu'il s'arrêtât à Brunswick, pour attendre son retour à Berlin, qui ne devoit se faire qu'en six semaines. J'avois reçu une lettre très-désobligeante de mon frère sur le voyage du Margrave; elle étoit bien différente de sa façon d'écrire d'autre fois. La voici.

«J'ai bien lu votre lettre, ma très-chère soeur; mais si vous voulez que je vous parle avec ma franchise ordinaire, il m'est impossible d'approuver que le Margrave passe à dix ou douze milles d'un endroit, où le roi doit se rendre, sans lui venir faire la cour. A vous dire la vérité, l'on en parle comme d'une grossièreté, et je suis obligé d'y souscrire. Le Margrave peut réparer la chose; il n'a, en s'en retournant, qu'à passer par Berlin, quand le roi reviendra de Prusse. Car j'avoue, que je ne m'étonne nullement que le roi soit fâché de son procédé. C'est montrer trop peu de considération pour un roi, qui en même temps est son beau-père. Je doute fort de tous les avantages que le Margrave espère avoir du roi de Danemarc; il n'en aura jamais de pareils à ceux qu'il a reçus du roi, possédant un trésor tel que vous. J'aurois encore une infinité de choses à dire sur cette matière, mais je me borne à vous assurer etc.»

Quoique la fin de cette lettre semblât raccommoder un peu le commencement, elle me parut fort dure. Les expressions me semblèrent peu mesurées, et tout son style m'avoit été inconnu jusqu'alors. Mon frère étoit tout changé envers moi depuis son retour du Rhin; toutes les lettres que je recevois de lui étoient guindées; il y paroissoit un certain embarras, qui me marquoit assez que son coeur n'étoit plus le même pour moi. J'en étois vivement touchée; ma tendresse pour lui n'étoit point diminuée, et je n'avois rien à me reprocher à cet égard. Je supportais donc tout cela avec patience, me flattant qu'avec le temps je regagnerois son amitié.

Je passois mon temps fort agréablement au Brandenbourger pendant l'absence du Margrave; mais peut-on être content éloigné de ce qu'on aime? En effet je n'avois de vraie satisfaction que lorsque j'étois auprès de lui, et je tâchois plutôt de me dissiper que de me divertir. J'avois très-bonne compagnie, avec laquelle je tâchois de m'amuser, et je passois les matins et quelques heures de l'après-midi à la lecture et à la musique.

J'ai déjà fait le portrait de la Grumkow au commencement de ces mémoires, et on y aura vu, que joint à plusieurs autres grands défauts, elle avoit celui de la coquetterie. Elle avoit eu déjà plusieurs amans, depuis quelle étoit auprès de moi, ce qui m'avoit fort indisposée contre elle; mais comme elle avoit gardé jusque-là les bienséances, j'avois fait semblant d'ignorer sa conduite. Cette fille devenoit envers moi d'une impertinence insupportable. Elle ne venoit plus chez moi qu'aux heures de repas, passant les jours et la moitié des nuits avec Mr. de Vesterhagen, mon gentil-homme de la chambre. Ce Monsieur, quoique marié, en étoit éperdument amoureux et lui faisoit des présens considérables, qu'elle faisoit passer pour venir de son père. Quoiqu'elle n'eût aucun attachement pour moi et nulle envie de remplir les devoirs de sa charge, elle étoit d'une jalousie extrême contre la Marwitz, et tâchoit de l'humilier tant qu'elle le pouvoit. Je me voyois hors d'état de mettre ordre à sa conduite, par les ménagemens que j'étois encore obligée d'avoir pour son oncle, et je me contentois de lui faire remarquer mon mécontentement par quelques piquanteries, que je lui lâchois par-ci par-là, pour la faire rentrer en elle-même; mais son penchant l'emportoit au-dessus de sa raison et l'empêchoit de renoncer à son amour. Comme il eut des suites très-fâcheuses pour la Marwitz, qu'elle accusoit de m'en avoir informée, et que cette intrigue a quelque connexion avec mes mémoires, j'en rapporterai la suite dans son temps.

Le Margrave arriva enfin le 16. de Juillet. Ma joie fut extrême de le revoir, et il fut très-satisfait de se retrouver chez lui. Il fit célébrer mon jour de naissance par une fête charmante, qu'il me donna dans un grand jardin qui appartenoit au château. Ce jardin étoit tout illuminé de lampions; on y avoit pratiqué un théâtre, dont toutes les coulisses étoient de gros tilleuls; Diane et ses nymphes y parurent, on y joua une espèce de petite pastorale; vis-à-vis du théâtre étoit un salon rehaussé de quatre marches, dont tout le dehors étoit si bien illuminé, qu'il sembloit une boule de feu; tous les parterres du jardin étoient ornés de lampions de diverses couleurs, ce qui faisoit une effet charmant.

Nous partîmes le lendemain de cette fête pour nous rendre à l'hermitage. J'en ferai ici la description.

Cet endroit est situé sur une montagne. On y arrive par une avenue et par une chaussée, que le Margrave a fait faire. Le mont Parnasse se présente à l'entrée de l'hermitage. C'est une voûte, soutenue de quatre colonnes, au-dessus de laquelle on voit Apollon et les neuf Muses, qui jettent toutes de l'eau; cette voûte est si artistement construite, qu'on la prendroit pour un véritable rocher. Vous voyez d'un côté un berceau, qui vous conduit à un autre rocher artificiel, environné d'arbres, où il y a six jets d'eau; au-dessous de ce rocher on trouve une petite porte, par laquelle on entre dans une espèce de souterrain, qui mène dans une grotte. Cette grotte est ornée de coquillages très-beaux et très-rares, et elle reçoit le jour par un dôme, qui est au-dessus; il y a un grand jet d'eau au milieu et six cascades tout à l'entour; tout le plancher, qui est de marbre, jette aussi de l'eau, de façon qu'il est très-aisé d'attrapper les gens et de les inonder lorsqu'ils y sont. Il y a deux rampes de chaque côté de la grotte, qui mènent à deux appartemens, chacun composé de trois petites chambres en miniature. Au sortir de la grotte on entre dans une petite cour, toute environné de ces rochers artificiels, entre-mêlés d'arbres et de haies; un grand jet d'eau, placé au milieu, y donne une continuelle fraîcheur. Ces rochers cachent les ailes de la maison, qui sont composées chacune de quatre petites cellules, ou de huit petites chambres, y ayant toujours une garderobe et une chambre de lit. Cette cour conduit au corps-de-logis. On se trouve d'abord dans un salon, dont le plafond est très-bien peint et doré; ce salon est tout revêtu de marbre de Bareith; le fond en est de marbre gris et les pilastres de marbre rouge; les corniches et les chapiteaux en sont dorés; tout le parquet est de marbre des diverses sortes, qu'on en trouve ici; mon appartement est à droite. Il se présente d'abord une chambre, dont la peinture représente au plafond les dames romaines lorsqu'elles arrachèrent la ville de Rome au pillage des ennemis; l'entour de cette peinture est à fond bleu; tous les reliefs sont dorés et argentés; les lambris sont de marbre fin-noir et les compartimens de marbre fin-jaune; la tapisserie est de damas jaune à galons d'argent. De là on entre dans les ailes, que j'ai fait ajouter; à savoir dans une chambre, dont le plafond est en bas-relief et tout doré; la peinture représente l'histoire de Chélonide et de Cléobrontas; la boiserie est à fond blanc et tous les reliefs dorés; les trumeaux et le dessus des cheminées sont par-tout de belles glaces; la tapisserie de cette chambre est une étoffe à fond bleu et or excessivement riche, dont toutes les fleurs sont de chenille; c'est la plus belle chose qu'on puisse voir. Ensuite vient un petit cabinet, dont la boiserie est du Japon; mon frère m'en avoit fait présent; elle avoit coûté un argent infini, et je crois que c'est l'unique de cette espèce qui ait paru en Europe: on l'avoit donnée à mon frère pour telle; le fond en est d'or grené et toutes les figures sont en relief; le plafond, les trumeaux et tout ce qu'il y a dans ce cabinet s'accorde avec cette boiserie; tous ceux qui l'ont vu en ont été charmés. A côté de ce cabinet, en tournant à droite, est la chambre de musique; elle est toute de marbre fin blanc, et les compartimens verds; dans chaque compartiment il y a un trophée de musique doré et très-bien travaillé; les portraits de plusieurs belles personnes, que j'ai amassées, de la main des plus habiles maîtres, sont placés au-dessus de ces trophées et enchâssés dans la muraille dans des cadres ornés et dorés; le fond du plafond est blanc; les reliefs représentent Orphée, jouant de sa lyre et attirant les animaux; tous ces reliefs son dorés; mon clavecin et tous les instrumens de musique sont placés dans cette chambre, au bout de laquelle est mon cabinet d'étude; il est d'un vernis à fond brun et peint en miniature avec des fleurs naturelles; c'est là où je suis encore occupée à écrire ces mémoires et où je passe bien des heures à faire mes réflexions. La chambre de musique me conduit par une autre porte dans celle où je m'habille, qui est toute simple, et de là j'entre dans ma chambre à coucher, dont le lit est de damas bleu à galons d'or, et la tapisserie de satin à bandes. Ma garderobe est à côté, ce qui y donne une grande commodité. La distribution de l'appartement du Margrave est égale au mien, mais il est différemment décoré. La première de ses chambres est meublée d'une espèce de vernis, dont j'ai trouvé l'invention; la peinture, qui est très-belle, représente toute l'histoire d'Alexandre, et je l'ai fait copier d'après les estampes de le Brun; ce sont proprement des tableaux de la grandeur des murailles, peints en détrempe sur du papier collé sur de la toile, sur lequel j'ai fait passer un vernis pour le conserver. Ces tableaux ont été admirés de tous les connoisseurs. Le fond du plafond et de la boiserie est blanc et les ornemens dorés; la peinture de ce plafond représente Alexandre, comme il jette l'encens au feu, et qu'Aristote le reprend de ce qu'il le fait avec trop de profusion. La boiserie de la seconde chambre est à fond brun foncé; tous les reliefs sont de trophées des armes de tous les peuples du monde; tout cela ainsi que l'entour du plafond est doré; on voit dans le milieu de ce plafond Artaxerxe, comme il reçoit Thémistocle; la tapisserie est une haute-lisse, qui représente toute l'histoire de ce général grec. Le cabinet à côté est orné de très-beaux tableaux; la boiserie est de bois d'ébène, relevée d'ornemens dorés; l'histoire de Mutius Scévola est peinte sur le plafond. La chambre à côté est revêtue de carreaux de porcelaine de Vienne, peints en miniature; le plafond en est tout peint et présente Leonidas, lorsqu'il défend les Thermopyles. La chambre de lit est de damas verd avec des galons d'or. On trouvera peut-être singulier que j'aie choisi tous ces sujets d'histoire pour en orner mes plafonds, mais j'aime tout ce qui est spéculatif, et tous ces sujets d'histoire que j'ai choisis, représentent autant de vertus, qu'on auroit pu peut-être mieux habiller à la moderne par des emblèmes, mais qui n'auroient pas tant réjoui la vue. J'en reviens à ma description. La maison en dehors n'est ornée d'aucune architecture; on la prendroit pour une ruine, entourée de rochers; elle est environnée d'un bois de haute futaie; sur le devant de la maison est un petit parterre, émaillé de fleurs, et à l'extrémité duquel on trouve une cascade, qui semble taillée dans le roc, et qui coule jusqu'au bas de la montagne, où elle tombe dans un grand bassin; deux allées de grands tilleuls la bordent de chaque côté, et l'on y a pratiqué des marches de gazon, pour la descendre commodément; il y a deux reposoirs, au milieu desquels il y a des jets d'eau, entourés de sièges de gazon pour s'asseoir; sur les côtés de la maison il y a dix allées de tilleuls si épais, que le soleil n'y perce jamais. Chaque route du bois mène à un hermitage où à quelque chose de nouveau; chacun y a son hermitage et ils sont tous différens les uns des autres. Le mien découvre à la vue les ruines d'un temple, bâties sur les dessins qui nous restent encore de l'ancienne Rome; je l'ai consacré aux Muses. On y voit les portraits de tous les fameux savans des derniers siècles; tels que Descartes, Leibnitz, Loke, Newton, Bayle, Voltaire, Maupertuis etc. A côté du petit salon, qui est de forme orbiculaire, il y a deux petits chambres et une petite cuisine, que j'ai ornée de cette porcelaine antique de Raphaël. En sortant de ces petites chambres, on entre dans un petit jardin, sur le devant duquel il y a une ruine d'un portique; le jardin est environné d'un berceau où on peut se reposer à lire dans la plus grande ardeur du soleil, sans en être incommodé. En montant plus haut, la vue est frappée d'un nouvel objet; c'est un théâtre, construit de pierre de taille, dont toutes les voûtes sont détachées, de façon qu'on y peut jouer un opéra en plein air. Je ne m'arrêterai pas à le décrire; le dessin que j'ajouterai à ces mémoires de toutes les pièces curieuses de ma seigneurie, fera voir que c'est un endroit unique. La rivière coule au bas tout autour de la montagne; il y a des promenades et des vues magnifiques de quelque côté qu'on aille se promener. Comme je le décris dans l'état où il est à présent, et que j'écris ceci l'année 1744, je continuerai à marquer toutes les augmentations que j'y ferai encore avec le temps.

Je me suis peut-être trop long-temps étendue là-dessus, mais j'écris pour me divertir et ne compte pas que ces mémoires seront jamais imprimés; peut-être même que j'en ferai un jour un sacrifice à Vulcain, peut-être les donnerai-je à ma fille, enfin je suis pyrrhonienne là-dessus. Je le répète encore, je n'écris que pour m'amuser, et je me fais un plaisir de ne rien cacher de tout ce qui m'est arrivé, pas même mes plus secrètes pensées.

La guerre se renouvela à la fin de cette année entre l'Empereur et les Turcs. Elle étoit des plus injustes; mais il faut remonter plus haut pour en chercher la cause.

J'ai déjà dit que les Russes avoient fait passer dix mille hommes en Allemagne, pour donner du secours à l'Empereur contre la France. L'Impératrice russienne se trouvoit en guerre avec les Turcs, et n'avoit accordé ses troupes au chef de l'empire qu'à condition, qu'il feroit après la paix une diversion et qu'il romproit la trêve conclue avec les Ottomans. Dans l'année 1719 l'Empereur se mit en état de remplir ces engagemens et fit défiler ses troupes du côte de la Hongrie. Les commencemens de la campagne furent heureux. Les Turcs ne s'étant point attendus à être attaqués et n'ayant point d'armée de ce côté, se retirèrent et leur abandonnèrent sans coup férir la ville de Nissa. Mais l'année 1737 fit changer leur fortune de face. Le général Sekendorff reçut le commandement de l'armée impériale. L'avarice et la mauvaise conduite de ce général la ruinèrent totalement. On lui fit son procès à la fin de cette année, et il fut condamné à finir sa vie dans la forteresse de Spielberg, trop heureux encore d'en réchapper pour cela. J'admirai le sort de cet homme qui m'avoit causé tant de chagrin, et qui avoit été, pour ainsi dire, le fléau de toutes les cours où il avoit été. Il me fit compassion, et je puis dire avec vérité, que je ne sentis pas un moment de joie de son malheur. Nous le reverrons encore reparoître sur la scène. Mais j'en reviens à ce qui me regarde.

Nous débutâmes l'année 1737 par recevoir la visite du prince de Bamberg. La cour parut dans tout son lustre en cette occasion. J'avois fait faire beaucoup de changemens au château, aux appartemens du Margrave et aux miens. L'acquisition que nous avions faite de quelques habiles musiciens et de quelques chanteurs excellens d'Italie, rendoit la chapelle très-bonne. Plusieurs étrangers, entrés depuis peu au service, contribuoient à faire les honneurs de la cour et à la rendre moins mélancolique que par le passé. Tous ceux qui y vinrent en furent charmés et l'évêque partit trés-satisfait de son séjour.

Ma santé, quoique toujours fort délicate, commençoit cependant à se remettre. Tout le pays souhaitoit passionnément que je pusse lui donner des héritiers. On me proposa pour cet effet de me servir des bains. Comme je connoissois mon tempérament, je prévis bien que leur usage ne conviendroit point à ma santé; mais le médecin ayant été gagné pour me les conseiller, je fus obligée de me rendre aux désirs du pays. Les bains d'Ems étant les moins forts qu'il y ait en Allemagne, je les choisis préférablement aux autres. Mais ce n'en étoit point encore la saison. Nous nous rendîmes à Erlangue pour l'attendre et pour partir de là.

Nous y passâmes fort agréablement notre temps, et j'y vis pour la première fois une pastorale, où le fameux Sr. Zaghini se fit admirer et enchanta chacun par la beauté et l'agrément de sa voix. Nous ne pensions qu'à nous divertir, lorsqu'un événement imprévu vint troubler nos plaisirs. Ce fut la mort de mon neveu, le prince héréditaire d'Anspac.

J'ai déjà parlé ci-dessus du mauvais ménage du Margrave et de ma soeur. Leur dissension avoit fort augmenté depuis quelque temps; le Grand-Maréchal de Seckendorff en étoit en partie cause, ne cessant d'animer le Margrave contre son épouse. La mort du prince lui fournit un vaste champ pour exercer sa malice. Il l'attribua entièrement à ma soeur, et sut si bien aigrir l'esprit de ce prince, qu'il jura de ne la plus voir et de se séparer d'elle. Il la traita même d'une façon indigne, et lui fit dire les choses du monde les plus dures par de simples domestiques; défense fut faite à toute la cour d'aller chez elle, et en un mot, on tâcha de la mortifier par tout ce qu'on en crut capable. Il y avoit déjà trois semaines que cela duroit, sens que j'en eusse été informée. Mais enfin quelques personnes bien-intentionnées de cette cour m'en avertirent sous main, et me firent prier de me rendre à Anspac, pour redresser tous ces désordres. Je ne balançai pas à suivre leur avis.

Le Margrave étoit à la campagne, où il tâchoit de se consoler de la mort de son fils entre les bras de sa maîtresse. Dès qu'il apprit mon arrivée à Anspac, il s'y rendit. J'y trouvai ma soeur baignée dans ses larmes et si changée, qu'elle n'étoit pas reconnoissable. Le Margrave ne la regarda pas; il ne put se dispenser de manger avec nous, mais on remarquoit bien dans toute sa physionomie la peine que cela lui faisoit. Je ne voulus pas me presser de lui parler, avant que d'être bien informée de toutes les circonstances de ce qui s'étoit passé. Je m'aperçus par tout le détail qu'on me fit, que Mr. de Sekendorff étoit l'auteur de toute cette brouillerie. Je m'adressai donc à lui pour la raccommoder. La douceur, mêlée de fermeté, avec laquelle je lui parlai, lui firent peut-être faire des réflexions. Il me promit d'employer tous ses efforts pour rétablir la paix. Il tint parole. Tout le monde se réunit à lui, pour appaiser le Margrave, mais la principale raison qui le porta à céder à tant d'instances, fut la peur qu'il eut de moi. J'eus donc le plaisir de voir l'union rétablie. N'ayant plus rien à faire à Anspac, je retournai à Erlangue, d'où je partis pour Ems. J'allai droit à Wertheim, où je m'embarquai.

Notre voyage fut des plus agréables. Nous avions bonne compagnie sur notre bateau. Nous y faisions une chère excellente, et nos yeux étaient continuellement occupés à contempler des sites et des paysages charmans.

Nous arrivâmes au bout de six jours à Ems, fort fatigués et harassés de notre dernière journée, et de n'avoir pas dormi la nuit que nous avions passée sur un petit bac, le grand bateau ne pouvant servir sur la Lane, qui coule à l'entour d'Ems. Cet endroit est très-désagréable. C'est un fond tout environné d'une chaîne de rochers, on n'y voit ni arbres ni verdure. La maison d'Orange, où nous logions, étoit belle et commode.

Nous nous reposâmes le premier jour, mais dès le lendemain je vis du monde. La compagnie étoit très-petite et très-ennuyeuse. Mde. de Harenberg, femme d'un chambellan du roi d'Angleterre, étoit l'héroïne du bain. Elle s'étoit rendue à Ems avec son mari et son amant, Mr. le colonel de Diffenbrok. Cette dame étoit petite, laide, désagréable et aussi affectée que coquette. Nous profitâmes de son ridicule pour nous en divertir. Le Margrave fit semblant d'être amoureux d'elle et lui conta fleurettes. La folle donna bonnement dans le panneau, et fort charmée d'avoir fait une si belle conquête, elle voulut commencer le roman par où on le finit. Le Margrave ne fut pas de cet avis. La colère de cette créature tomba tout entière sur moi. Elle tâcha de me décrier par-tout, dans la croyance que j'avois mis obstacle à ses amours. Par bonheur elle étoit si connue, que tout ce qu'elle put dire de moi ne fit aucune impression.