Memoires De Frederique Sophie Wilhelmine De Prusse Margrave De

Chapter 14

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Le lendemain il nous envoya chercher, le prince héréditaire et moi. Il fit une longue exhortation à son fils sur la manière dont il devoit gouverner son pays, et me dit, qu'il m'avoit toujours tendrement aimée; qu'il reconnoissoit mon mérite; qu'il me conjuroit de faire souvenir tous les jours son fils des préceptes de morale et de régence qu'il venoit de lui donner; qu'il me souhaitoit beaucoup de bonheur, et qu'il me prioit d'accepter une tabatière, qu'il me donna pour me souvenir de lui. Nous nous mîmes à genoux, le prince héréditaire et moi. Il nous donna sa bénédiction et nous embrassa l'un et l'autre. Nous fondions en larmes. Ce qu'il m'avoit dit m'avoit si fort touchée, que si j'avois pu lui prolonger la vie, je l'aurois fait. Il nous pria ensuite de ne plus le venir voir, que lorsqu'il seroit à l'agonie; et s'adressant à moi: je vous conjure, Madame, ajouta-t-il, faites-moi cette grâce. Il fit ensuite venir ma fille, à laquelle il donna aussi sa bénédiction; après quoi il prit congé de toutes mes dames, l'une après l'autre, hors de Mlle. de Sonsfeld, qui étoit malade. Les conseillers privés eurent aussi leur tour. Il leur fit une longue harangue et leur détailla toutes les obligations que le pays lui avoit, et répéta à peu près ce qu'il avoit dit à l'ecclésiastique; il leur recommanda fortement le bien de son pays et l'attachement qu'ils dévoient avoir pour leur nouveau maître, finissant par leur donner les derniers adieux. Il eut la force d'esprit de prendre congé de toute sa cour, depuis le premier ministre jusqu'au dernier de ses domestiques. J'étois fort touchée, mais je ne puis nier que je ne trouvasse beaucoup d'ostentation dans son fait, car il ne cessoit de relever envers chacun les soins qu'il s'étoit donnés pour le bien de son pays. On verra par la suite qu'il ne s'imaginoit point encore de mourir, et que tout ce qu'il faisoit n'étoit que pour jouer la comédie. Il s'affoiblit extrêmement à la fin de cette triste cérémonie. Dès qu'elle fut finie, il nous pria de nous retirer.

Les médecins nous avertirent, qu'ils le trouvoient si mal, qu'on ne pouvoit plus compter un moment sur sa vie. Pour être plus à portée de le venir voir et accomplir la promesse que nous lui avions faite, d'être présens à sa fin, nous nous logeâmes dans un appartement tout proche du sien, et la nuit nous ne fîmes que nous coucher tout habillés sur le lit.

Le lendemain trouvant que sa foiblesse augmentoit, il envoya chercher le prince héréditaire, auquel il remit la régence en présence du conseil, et ordonna à chacun de ne plus l'importuner d'aucune affaire. J'étois allée tous les matins et tous les soirs demander de ses nouvelles dans son antichambre, car il n'y avoit que le prince héréditaire qui eût l'entrée libre chez lui. Dès qu'il lui eût remis la régence, il s'en repentit et ne put s'empêcher de brusquer son fils toutes les fois qu'il le voyoit. Il s'informa même auprès de quelques Mrs. de sa cour, qui ne le quittoient pas, et auprès de ses domestiques, si son fils se mêloit déjà d'ordonner, ajoutant, qu'il nageoit sans doute dans la joie de se voir son propre maître. On l'assura avec vérité, que le prince héréditaire avoit juré de ne donner aucun ordre tant qu'il vivroit encore, et qu'il n'avoit voulu expédier aucune affaire.

Sa maladie traîna jusqu'au 16. de Mai au soir, où l'on vint nous appeler à la hâte; il étoit 9 heures. Nous trouvâmes tout le monde en prière dans son antichambre; on l'entendoit râler de très-loin; il souffroit les peines de l'enfer. Il dit à son fils: mon cher fils, je suffoque, je ne puis plus endurer des souffrances qui me mettent au désespoir. Il crioit et hurloit que cela faisoit peur à entendre; par trois fois il perdit les sens, et par trois fois il les reprit. Il parla jusqu'à son dernier soupir et expira enfin à six heures et demie du 17. de Mai au matin.

Je n'ai de ma vie été plus altérée. Je n'avois jamais vu mourir personne; cette image me frappa si fort, que j'eus peine à me l'ôter de long-temps de l'esprit. Le prince héréditaire étoit dans le dernier désespoir. Nous le tirâmes avec toutes les peines du monde de cette chambre et le ramenâmes dans la sienne, où il fut près d'une heure avant que de pouvoir se remettre. Toute la cour l'avoit suivi. Dès qu'il fut un peu revenu à lui, Mr. de Voit lui dit, qu'il étoit nécessaire qu'il confirmât le conseil. Le Margrave hésita quelque temps et ne lui répondit rien, mais me tirant à part, il demanda, ce que j'en pensois? Je lui répondis ingénieusement, que je ne trouvois pas cela si pressé; qu'il n'y avoit qu'une heure que son père étoit mort; qu'il me sembloit qu'il falloit garder un certain décorum, et ne pas montrer tant d'avidité à s'emparer de la régence, et qu'en remettant la chose au lendemain, il auroit le temps de faire de mûres réflexions sur les personnes qu'il vouloit mettre en place. Il goûta mes avis. Il étoit fort accablé et moi aussi, ayant veillé toute la nuit et ma santé étant très-foible. Pour éluder toutes les persécutions de ces Messieurs, il se coucha et reposa quelques heures; mais on le pressa tant et tant, et on lui montra tant de difficultés à laisser vaquer plus long-temps le conseil, qu'enfin il le confirma. Il fut composé du baron Stein, Voit, Dobenek, Hesberg, Lauterbach et Thomas.

Ensuite on régla le deuil et l'enterrement, et l'on fit accroire au Margrave, que c'étoit au conseil, à fournir tout ce qu'il falloit employer à cela. Le Margrave étoit fort novice dans toutes ces sortes d'affaires et se trouvoit obligé de s'en fier à ce qu'on lui disoit. Ces Messieurs furent assemblés pendant trois semaines, et ne s'occupèrent qu'à acheter du drap. Quoique cela fût du département du Maréchal de la cour, ils commençoient à se donner des airs insupportables, sur-tout Mr. de Voit. Cet homme m'avoit toutes les obligations imaginables; je l'avois soutenu de tout mon pouvoir du vivant du feu Margrave. Il étoit mon grand-maître, et les devoirs de sa charge exigeoient que du moins il vînt tous les jours chez moi; il n'en fit pourtant rien et ne me fit pas même faire ses excuses, ce qui me piqua fort contre lui. Cependant le corps du Margrave fus mis en parade. Ses obsèques se firent le 31. de Mai, comme il avoit ordonné avant sa mort, sans cérémonie, mais avec décence. Son corps fut transporté à Himmelcron et déposé dans un caveau, qu'il avoit fait faire exprès.

Nous mîmes le grand deuil le 1. de Juin, pour ne le quitter qu'un an après. Je tins appartement ce jour-là, pour recevoir les complimens de condoléance de toute la cour, et nous dînâmes pour la première fois en public. Mais tout cet attirail noir et le décorum qu'il falloit observer, étant trop incommode, nous nous rendîmes au Brandenbourger, où nous restâmes quelques semaines.

Mr. de Voit vint un jour chez moi. Il me dit, qu'il savoit que j'étois fâchée contre lui de ce qu'il ne me faissoit pas régulièrement sa cour, mais qu'il étoit si occupé, qu'il ne lui restoit pas un moment de temps; que cependant le conseil ne m'avoit pas oubliée, et qu'on avoit résolu d'intercéder pour moi auprès du Margrave, pour qu'il me donnât une augmentation de revenus, et qu'ils ne doutoient point que le Margrave ne me l'accordât. Je fus piquée au vif de ce beau discours. Je lui répondis d'un air fort froid, que si j'avois besoin d'une augmentation de revenus, je la demanderois moi-même au Margrave; que j'étois très-persuadée qu'il ne me la refuseroit pas; que je leur étois obligée de leurs bonnes intentions, mais que je les dispensois du soin de parler en ma faveur, puisque je prendrois cette peine moi-même. Il fut un peu décontenancé et me dit, qu'il étoit cependant désagréable de demander soi-même des grâces. Mais plus encore, lui dis-je, Monsieur, de les faire demander par d'autres, et afin que vous appreniez à connoître mon caractère, sachez, que quand même le Margrave voudroit me donner une augmentation, je ne l'accepterois pas, ses affaires étant trop dérangées par les grandes dépenses, qu'il est obligé de faire, pour m'avantager sans s'incommoder; d'ailleurs, Monsieur, je veux lui avoir l'obligation à lui-même des avantages qu'il me fera, sans quoi ils ne me feront aucun plaisir.

Je prévis bien que ces Messieurs prétendoient me mettre sur le pied où étoit ma soeur d'Anspac, qui n'osoit grouiller devant eux et qui étoit toujours obligée de s'adresser à un troisième, pour négocier ce qu'elle vouloit de son époux. Le froid que le Margrave avoit pour moi, joint à ses idées, m'alarmèrent beaucoup. Je me retirai dans mon cabinet avec ma gouvernante, à laquelle je communiquai mes pensées; je pleurois à chaudes larmes. Elle hausse les épaules et me dit, qu'elle avoit les mêmes appréhensions que moi; que même ces Messieurs faisoient assez comprendre, que leur but étoit de gouverner eux-seuls l'esprit du Margrave; que pour y parvenir, il falloit commencer à me mettre peu-à-peu sous leur férule; qu'ils ne s'occupoient uniquement que de bagatelles, voulant entrer dans les moindres petits détails, qui n'étoient pas de leur ressort, et négligeant les grands. Elle me conjura de parler au Margrave et de lui ouvrir les yeux; qu'elle de son côté tâcheroit de préluder, pour lui préparer l'esprit sur ce que je lui dirois. Je balançai long-temps, mais elle me donna tant de bonnes raisons, qu'enfin je m'y résolus.

J'en parlai en effet au Margrave, mais il le trouva fort mauvais; il me répondit beaucoup de choses dures. Je suis vive, je sais me modérer jusqu'à un certain point, mais je suis femme et j'ai mes foiblesses comme les autres, je me brouillai à toute outrance avec mon époux; j'étois dans un tel désespoir, que je tombai en foiblesse. On me mit sur le lit. J'eus un tel saisissement, qu'on crut que j'allois expirer. On appela au plus vite le Margrave. Mon état le toucha vivement; il étoit dans des angoisses mortelles. Nous nous fîmes des excuses réciproques, et après un long éclaircissement, il m'avoua, qu'on lui avoit mis martel en tête contre moi; il me demanda mille fois pardon. Je lui promis, que je ne me mêlerois de rien, mais que j'espérois en revanche, qu'il ne souffriroit pas qu'on causât de la mésintelligence entre nous et qu'on m'abaissât, comme on l'intentionnoit. Il me répondit, que je lui ferois toujours plaisir d'en agir avec la même sincérité, comme j'avois fait par le passé; qu'il me prioit de lui dire toujours mes pensées naturellement, et que de son côté il n'auroit rien de caché pour moi, de façon que nous fûmes meilleurs amis que jamais. Il me demanda mes sentimens sur tout ce qui se passoit. Je lui dis, que je le connoissois pour l'homme du monde qui aimoit le moins à se laisser gouverner; que cependant l'ascendant qu'il laissoit prendre au conseil, le mèneroit bientôt à cela, qu'il auroit peine à se retirer de leurs pattes, quand il y seroit une fois; qu'alors il seroit obligé de se servir des voies de la rigueur, pour les faire rentrer dans leur devoir; qu'il devoit se souvenir des dernières paroles de son père, qui lui avoit dit, de tenir toujours ses ministres en bride, d'écouter leurs conseils, mais de les bien peser avant que de les suivre. Il rêva long-temps, après quoi il me dit, que voulez-vous que je fasse? il faut bien que je me fie à eux; je ne suis informé de rien; je leur ai dit moi-même que je voulois qu'on traitât d'affaires plus sérieuses et qu'on ne s'amusât pas à la bagatelle, mais ils m'ont répondu, qu'on ne pouvoit faire tout à-la-fois.

Le colonel de Reitzenstein avoit été envoyé à Berlin et Mr. de Hesberg en Danemarc. Les finances étoient dans un si triste état, que je fus obligée de lever un capital de 6000 écus, pour suffire à ces deux ambassades. J'en fis présent au Margrave; si j'avois pu lui faire plaisir aux dépens de ma vie, je l'aurois fait. Il avoit de son côté toutes les considérations imaginables pour moi, et me témoignoit le réciproque des sentimens que j'avois pour lui. Son coeur étoit si bon, qu'il ne pouvoit se résoudre de dire un mot de désobligeant à qui que ce fût, ni à refuser la moindre grâce, quand on la lui demandoit. Cette trop grande bonté lui attiroit bien du chagrin depuis; elle fut aussi cause qu'il conservât toute la cour telle qu'elle l'étoit. Tous ceux qui lui étoient attachés lui représentèrent, qu'il devoit se défaire à temps des brouillons et intrigans qui y étoient, mais il ne put s'y résoudre. Il ne négligea aucun des devoirs qu'il devoit à la mémoire de son père, et ne congédia aucun de ses domestiques, dont il retint la plus grande partie et donna des charges aux autres. Il ne fit paroître aucun ressentiment à ceux qui l'avoient chagriné et qui avoient été cause de ses brouilleries avec lui. Quelqu'un lui en parla, et il répondit ces belles paroles: j'ai oublié le passé, et je veux que tout le monde soit content dans mes états.

Les Mrs. du conseil désapprouvèrent fort le procédé généreux du Margrave envers les domestiques de son père. Ils me députèrent Mr. de Voit. Il vint tout essoufflé me faire des plaintes amères de la part de ses confrères. Je n'ai jamais rien entendu du plus impertinent que tout son raisonnement. Le Margrave, disoit-il, a fait une chose inouïe, en conférant des charges et des emplois sans l'avis de son conseil; et frappant la terre de sa canne, il ne lui est permis, ajouta-t-il, de chasser ni de prendre une servante de cuisine à notre insu; nous sommes tous déshonorés et nous irons en corps faire nos représentations au Margrave. Je lui répondis, que je ne me mêlois de rien et qu'ils pouvoient faire ce qu'ils trouveroient bon. Le Margrave étoit dans la chambre prochaine avec ma gouvernante; il entendit tout le discours de Voit. Il auroit éclaté contre lui, si ma gouvernante ne l'en avoit empêché.

Dès que Voit fut parti, il entra dans ma chambre, où il jeta feu et flamme; il youlois casser le conseil et faire le diable à quatre. Je l'appaisai peu à peu. Il reconnut alors la vérité de mes prédictions, et résolut d'avoir recours à un homme qui avoit été secrétaire de son père. Cet homme se nommoit Ellerot. Il avoit autant d'esprit qu'on peut en avoir. Le feu Margrave avoit eu une confiance aveugle en lui vers la fin de ses jours, et l'avoit fort estimé pour sa droiture. Son fils qui se ressouvint que cet homme savoit à fond les affaires de son pays, crut n'avoir rien de mieux à faire que de le prendre auprès de lui, pour l'opposer aux entreprises impérieuses du conseil. Ellerot le mit en peu de temps au fait de tout et lui communiqua tous les plans du feu Margrave.

Cependant ma santé commençoit un peu à se rétablir. Faute de mieux, nous avions été obligés de garder le médecin Zeitz. Il me fit prendre les eaux de Seltre avec le lait de chèvre, et me prescrivit de prendre beaucoup d'exercice pendant la cure. J'appris à tirer et j'allois quasi tous les soirs à la chasse avec le Margrave. Je ne pouvois marcher long-temps, étant encore trop foible. Le Margrave m'avoit fait faire une voiture, de laquelle je pouvois commodément tirer. C'étoit pour tuer le temps plutôt, que pour faire la guerre aux animaux, que je m'amusois à cela, car je n'aime point la chasse, et je l'ai abandonnée dès que j'ai eu d'autres occupations. Ma passion dominante a toujours été l'étude, la musique et sur-tout les charmes de la société. Je me trouvois hors d'état de contenter ces trois passions, ma santé m'empêchant de m'appliquer comme par le passé, et la musique et la société étant détestables.

La campagne du Rhin prenoit le train de celle de l'année précédente et ne se passoit qu'à boire et à manger. Douze mille Russes dévoient aller joindre l'armée de l'Empereur, et ces troupes devoient passer par le Haut-Palatinat. Nous fîmes la partie d'aller les voir. Mais avant que de partir, nous donnâmes audience à Mr. le baron de Pelnitz, qui vint nous faire le compliment de condoléance de la part du roi.

Cet homme a fait assez de bruit dans le monde, pour que j'en dise un mot. Il est auteur des mémoires qui ont paru sous son nom. Le roi se les fit lire. La description qu'il y trouva de la cour de Berlin lui plut si fort, qu'il eut envie de revoir Pelnitz, qui dans ce temps-là étoit à Vienne, où il vivoit des grâces de l'Impératrice. Il se rendit à Berlin et sut si bien s'insinuer dans l'esprit du roi, qu'il en obtint une pension de 1500 écus. Je l'avois fort connu dans ma jeunesse. Cet homme a infiniment d'esprit et de lecture; sa conversation est des plus agréables; son coeur n'est pas mauvais, mais il n'a ni conduite ni jugement, et pèche la plupart du temps par étourderie. Il a su conserver sa faveur pendant toute la vie du roi et l'a assisté jusqu'à son dernier soupir. Il nous fut d'une grande ressource et nous amusoit beaucoup. Nous le prîmes avec nous à un couvent, où nous restâmes la nuit, l'armée Prussienne devant passer le lendemain proche de là et d'une petite ville, nommée Vilsek.

Nous partîmes le jour suivant de bon matin et dînâmes à cet endroit. Le général Keith qui commandoit cette colonne de l'armée, ayant été averti que nous étions-là, nous envoya aussitôt une garde de fantassins. Ils étoient tous bottés, et pour nous faire honneur, ils tirèrent des guêtres par-dessus leurs bottes. Je n'ai rien vu de plus risible que cet accoutrement, qui me paroissoit d'autant plus extraordinaire, que j'étois accoutumée à la propreté des troupes prussiennes, qui étoient toujours tirées à quatre épingles. Mr. de Keith vint nous voir dès qu'il fut arrivé. Ce général, Irlandois de nation, est un homme très-poli et qui sent son monde. Il nous pria de nous arrêter encore un moment, puisqu'il avoit donné ordre qu'on rangeât ses troupes en ordre de bataille. Nous montâmes en voiture pour les voir. C'étoient tous de petits hommes ramassés, qui ne faisoient pas grande parade et qui étoient fort mal rangés. Le général m'accorda la grâce de deux déserteurs, qui dévoient être pendus. Il les fit mener devant ma chaise. Ils se prosternèrent devant moi et frappèrent la terre de leurs têtes si fortement, que si elle n'avoient été russiennes, elles se seroient sûrement cassées. Je vis aussi leur prêtre, qui fit beaucoup de salamalecs et me demanda excuse de n'avoir pas porté ses idoles, pour me faire honneur. Cette nation est à peu près comme des bêtes; ils buvoient de la fange et mangeoient des champignons empoisonnés et de l'herbe, sans que cela leur fit le moindre mal. Dès qu'ils arrivoient à leur quartier, ils se mettoient dans un four, où ils tâchoient de suer, et lorsqu'ils étoient bien mouillés, ils se jetoient dans de l'eau froide, et en hiver dans la neige, où ils restoient quelque temps. C'est là leur remède souverain, qui conserve, disent-ils, leur santé. Nous prîmes congé du général et retournâmes à notre couvent, et de là au Brandenbourger.

J'ai oublié de dire, que mon jour de naissance avoit été célébré le 3. d'Août. Le Margrave m'avoit donné des présens magnifiques en pierreries, une augmentation de revenus et l'hermitage. Je ne voulus recevoir l'augmentation que l'année prochaine. Je m'occupois tout le mois d'Août à faire accommoder les chemins à l'hermitage. J'y fis pratiquer une infinité de promenades. J'y allois tous les jours et je m'amusois à faire moi-même des plans pour embellir et rendre cet endroit commode.

Nous eûmes un surcroît de bonne compagnie dans ce temps-là. C'étoient Mr. de Baument, major d'un régiment impérial du Margrave, et le comte de Bourkhausen, capitaine du même régiment. Ce dernier étoit neveu de ma gouvernante. Le Margrave avoit eu soin jusque-là de sa fortune et l'aimoit beaucoup. Ce jeune homme avoit infiniment d'esprit, mais il étoit d'une étourderie insupportable. Son père, homme de très-grande naissance et d'une des premières familles de Silésie, avoit trouvé moyen de manger 400 mille écus de bien, qu'il possédoit, et de faire encore des dettes, de façon que tous ses enfans étaient ruinés et ne vivoient en Silésie que des charités de la noblesse et de la gouvernante. Il étoit venu très-souvent à Bareith depuis que j'étais mariée, et avoit contracté la passion la plus violente pour sa cousine la Marwitz. Celle-ci l'avoit toujours traité avec beaucoup de hauteur; et comme il étoit fort vif, son désespoir lui avoit fait commettre cent extravagances, qui lui avoient fait du tort. Je continuerai à parler de ces amours, qui ont une grande connexion avec la suite de ces mémoires.

Ma gouvernante fit aussi venir en ce temps-ci ses deux autres nièces de Marwitz. L'aînée des deux se nommoit Albertine, et la cadette Caroline. Je les appellerai dorénavant par leurs noms de baptême, pour les distinguer de leur soeur aînée. La cadette n'eut pas été quinze jour à Bareith, qu'elle y fit une conquête. Elle étoit très-jolie; un visage mignon, le plus beau teint du monde et un petit air de douceur lui attirèrent tous les regards.

Dès que le Margrave étoit parvenu à la régence, il avoit augmenté ma cour. Le comte de Schoenbourg devint mon chambellan et un certain Mr. de Vesterhagen mon gentil-homme de la chambre. Schoenborg étoit fils d'un comte régnant de l'empire; son père vivoit encore. Il étoit riche et toutes les jeunes filles de qualité de Bareith s'empressoient à faire sa conquête. Mais elles y perdirent toutes leurs peines, et les beaux yeux de Caroline réduisirent bientôt son coeur; il en devint éperdument amoureux. Elle lui vouloit du bien. Ils lièrent une amitié très-étroite ensemble, dont je rapporterai les suites, quand il en sera temps. Pour la Marwitz, je l'aimois à la passion; nous n'avions rien de caché l'une pour l'autre. Je n'ai jamais vu un rapport de caractère pareil au nôtre; elle ne pouvoit vivre sans moi, ni moi sans elle; elle ne faisoit pas un pas sans me consulter et elle étoit approuvée de tout le monde.

Nous allâmes tous au parc, où le Margrave vouloit tenir le rut du cerf. Comme cet endroit est à un mille de la ville et qu'il n'y avoit qu'une compagnie choisie, nous nous en donnâmes à coeur joie. Il y avoit tous les jours bal et nous dansions six heures de suite dans une salle pavée et très-incommode, de manière que nos pieds étoient meurtris. Cet exercice me faisoit un bien infini. Nous étions tous de la meilleure humeur du monde. Le Margrave aimoit la joie et la bonne compagnie; ses manières polies et obligeantes le faisoient adorer, et nous vivions tous dans l'union la plus parfaite.

La paix sembloit se rétablir par-tout. On commençoit déjà les négociations entre l'Empereur et la France. Elle fut conclue pendant l'hiver. Les Espagnols restèrent en possession des royaumes de Naples et de Sicile, qu'ils avoient enlevés à l'Empereur. Le duc de Lorraine abandonna ses états à la France, et reçut en revanche le grand-duché de Toscane. La France et l'Espagne de leur côté accédèrent à la sanction pragmatique. Ainsi le repos fut rétabli en Allemagne.

Le Margrave n'avoit point encore reçu l'hommage de son pays; la cérémonie s'en fit à notre retour à Bareith. Le même acte devoit se faire à Erlangue. L'évêque de Bamberg et de Wirzbourg se trouvoit justement à la magnifique maison de campagne, nommée Pommersfelde, qui n'en est qu'à quatre milles. Il nous avoit fait inviter à nous y rendre, aussi bien que le Margrave et la Margrave d'Anspac, se proposant de s'unir avec nous, pour rétablir une bonne union dans le cercle.