Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

Part 6

Chapter 63,824 wordsPublic domain

Il vint dans ce temps-là un des gentils-hommes du duc de Glocestre à Berlin. La reine tenoit appartement, il lui fut présenté comme aussi à moi. Il me fit un compliment très-obligeant de son maître; je rougis et ne lui répondis que par une révérence. La reine qui étoit aux écoutes fut très piquée de ce que je n'avois rien répondu au compliment du duc, et me lava la tête d'importance, m'ordonnant sous peine de son indignation de raccommoder cette faute le lendemain. Je me retirai toute en larmes dans ma chambre; j'étois outrée contre la reine et contre le duc. Je jurai que je ne l'épouserois jamais, que si l'on vouloit déjà me mettre si fort sous sa férule avant le mariage, je comprenois bien que je serois pire qu'une esclave après qu'il seroit contracté; que la reine faisoit tout de sa tête, sans consulter mon coeur, et qu'enfin je voulois aller me jeter à ses pieds et la supplier de ne pas me rendre malheureuse en m'obligeant d'épouser un prince pour lequel je ne me sentois aucune inclination, et avec lequel je voyois bien que je serois malheureuse. Ma gouvernante eut bien de la peine à me tranquilliser et à m'empêcher, de faire cette fausse démarche. Je fus obligée de m'entretenir le lendemain avec le gentilhomme et de lui parler du duc, ce que je fis de très-mauvaise grâce, et d'un air fort embarrassé. Cependant l'arrivée du roi d'Angleterre approchoit. Nous nous rendîmes le six Octobre à Charlottenbourg pour le recevoir. Le coeur me battoit et j'étois dans des agitations cruelles. Ce prince y arriva le huit à sept heures du soir. Le roi, la reine et toute la cour le reçurent dans la cour du château, les appartements étant à rez de chaussée. Après qu'il eut salué le roi et la reine, je lui fus présentée. Il m'embrassa et se tournant vers la reine, il lui dit: votre fille est bien grande pour son âge. Il lui donna la main et la conduisit dans son appartement où tout le monde les suivit. Dès que j'y entrai, il prit une bougie et me considéra depuis les pieds jusqu'à la tête. J'étois immobile comme une statue et fort décontenancée. Tout cela se passa sans qu'il me dit la moindre chose. Après qu'il m'eut ainsi passée en revue, il s'adressa à mon frère qu'il caressa beaucoup, et avec lequel il s'amusa long-temps. Je pris ce temps pour m'éloigner, la reine me fit signe de la suivre, et passa dans une chambre prochaine, où elle se fit présenter les Anglois et les Allemands de la suite du roi. Après leur avoir parlé quelque temps, elle dit à ces messieurs qu'elle me laissoit avec eux pour les entretenir et s'adressant aux Anglois, parlez anglois avec ma fille, leur dit-elle, vous verrez qu'elle le parle très-bien. Je me sentis beaucoup moins gênée dès que la reine fut éloignée, et reprenant un peu de hardiesse, je liai coversation avec ces messieurs. Comme je parlois leur langue aussi bien que ma langue maternelle, je me tirai très-bien d'affaire, et tout le monde parut charmé de moi. Ils firent mes éloges à la reine et lui dirent, que j'avois l'air anglois et que j'étois faite pour être un jour leur souveraine. C'était dire beaucoup, car cette nation se croit si fort au dessus des autres, qu'ils s'imaginent faire une grande politesse, lorsqu'ils disent à quelqu'un, qu'il a les manières angloises. Leur roi les avoit bien espagnoles, il étoit d'une gravité extrême et ne disoit mot à personne. Il salua Madame de Sonsfeld fort froidement, et lui demanda si j'étois toujours aussi sérieuse, et si j'avois l'humeur mélancolique? «Rien moins, Sire, lui répondit-elle, mais le respect qu'elle a pour votre Majesté, l'empêche d'être aussi enjouée, qu'elle l'est sans cela», il branla la tête et ne répondit rien. L'accueil qu'il m'avoit fait et ce que je venois d'entendre, me donnèrent une telle crainte pour lui, que je n'eus jamais le courage de lui parler. On se mit enfin à table, où le prince resta toujours muet, peut-être avoit-il raison, peut-être avoit-il tort; mais je crois pourtant; qu'il suivoit le proverbe qui dit, qu'il vaut mieux se taire, que de mal parler. Il se trouva indisposé à la fin du repas. La reine voulut lui persuader de quitter la table; ils complimentèrent long-temps ensemble, mais enfin elle jeta sa serviette et se leva. Le roi d'Angleterre commença à chanceler, celui de Prusse accourut pour le soutenir, tout le monde s'empressa autour de lui, mais ce fut en vain, il tomba sur les genoux, sa perruque d'un côté et son chapeau de l'autre. On le coucha tout doucement à terre, où il resta une grosse heure sans sentiment. Les soins qu'on prit de lui, firent enfin revenir peu à peu ses esprits. Le roi et la reine se désoloient pendant ce temps, et bien des gens ont cru, que cette attaque étoit un avant-coureur d'apoplexie. Ils le prièrent instamment de se retirer, mais il ne voulut pas et reconduisit la reine dans son appartement. Il fut très-mal toute la nuit, ce qu'on n'apprit que sous main. Mais cela ne l'empêcha pas de reparoître le lendemain. Tout le reste de son séjour se passa en plaisirs et en fêtes. Il y eut tous les jours des conférences secrètes entre les ministres d'Angleterre et ceux de Prusse. Le résultat en fut enfin la conclusion du traité d'alliance, et du double mariage, qui avoit été ébauché à Hannovre. La signature s'en fit le douze du même mois. Le roi d'Angleterre partit le lendemain, et le congé qu'il prit de toute sa famille, fut aussi froid que l'avoit été son accueil. Le roi et la reine dévoient retourner, pour lui rendre visite au Ghoer, maison de chasse proche de Hannovre.

Il y avoit déjà près de sept mois que cette princesse se trouvoit fort incommodée, ses maux étoient si singuliers, que les médecins ne savoient qu'augurer de son état. Son corps s'enfloit prodigieusement tous les matins, et cette enflure passoit vers le soir. La faculté avoit été quelque temps en suspens, si c'était une grossesse, mais elle avoit jugé en dernier ressort que cette indisposition provenoit d'une autre cause, qui est très-incommode, mais nullement dangereuse.

Le voyage du roi pour le Ghoer étoit fixé pour le huit Novembre; il devoit partir de grand matin, et nous prîmes tous congé de lui. Mais la reine y mit empêchement. Elle tomba malade la nuit d'une violente colique, mais elle dissimula son mal, tant qu'elle put, pour ne point réveiller le roi. S'étant cependant aperçue par certaines circonstances qu'elle étoit en travail d'enfant, elle appela au secours. On n'eut pas le temps d'envoyer chercher une sage-femme ni un médecin, et elle accoucha heureusement d'une princesse sans autre secours que celui du roi et d'une femme de chambre. Il n'y avoit ni langes ni berceau, et la confusion régnoit partout. Le roi me fit appeler à quatre heures après minuit. Je ne l'ai jamais vu de si bonne humeur, il crevoit de rire en pensant à l'office qu'il avoit rendu à la reine. Le duc de Glocestre, mon frère, la princesse Amélie d'Angleterre et moi nous fûmes nommés parrains et marraines de l'enfant; je le tins l'après-midi sur les fonts, et ma soeur fut nommée Anne Amélie.

Le roi partit le lendemain. Comme ce prince voyageoit très-vite, il arriva le soir au Ghoer où on étoit dans de grandes inquiétudes, le roi d'Angleterre l'ayant déjà attendu le jour précédent. Il fut fort surpris en apprenant ce qui avoit causé le retardement du roi. Grumkow étoit de la suite de ce prince. Il s'étoit brouillé depuis quelque temps avec le prince d'Anhalt, et tâchoit de se raccommoder avec le roi d'Angleterre, mais comme il vouloit que toutes les affaires passassent par ses mains, et que la reine y mettoit obstacle, il ne manqua pas de profiter des circonstances, pour semer de nouveau la dissension entre le roi et cette princesse. J'ai déjà dit que ce prince étoit d'une jalousie extrême. Grumkow le prit par son foible, et par quelques discours vagues et adroits il lui fit naître des idées très-injurieuses à la vertu de son épouse. Il retourna au bout de quinze jours à Berlin comme un furieux. Il nous fit très-bon accueil, mais ne voulut point voir la reine. Il traversa sa chambre à coucher pour aller souper sans lui rien dire. La reine et nous tous étions dans des inquiétudes cruelles à cause de ce procédé; elle lui parla enfin et lui témoigna dans les termes les plus tendres le chagrin qu'elle avoit de sa façon d'agir. Il ne lui répondit que par des injures et en lui faisant des reproches de sa prétendue infidélité, et si Madame de Kamken ne l'eût éloigné, son emportement l'auroit peut-être porté à des violences très-fâcheuses. Il fit assembler le jour suivant les médecins, le chirurgien-major de son régiment Holtzendorff, et Madame de Kamken, pour examiner la conduite de la reine. Tous prirent vivement le parti de cette princesse. Sa gouvernante le traita même fort durement, et lui montra l'injustice de ses soupçons. En effet la vertu de la reine étoit sans reproche, et la médisance la plus noire n'a pu trouver à y redire. Le roi rentra en lui-même, il demanda pardon à cette princesse avec bien des larmes qui montroient la bonté de son coeur, et la paix fut rétablie. J'ai parlé de la brouillerie des deux favoris. Comme elle éclata l'année 1724, il est juste que j'en donne ici le détail. Depuis la chute de Madame de Blaspil et la bonne intelligence des cours d'Angleterre et de Prusse, le prince d'Anhalt étoit fort déchu de sa faveur, il passoit sa vie à Dessau, et ne venoit que rarement à Berlin. Le roi avoit pourtant toujours de grandes attentions pour lui et le ménageoit à cause de son savoir militaire. Grumkow en revanche s'étoit conservé dans sa faveur, et ce ministre étoit chargé des affaires étrangères et de celles du pays.

Le prince avoit été parrain d'une de ses filles et lui avoit promis une dot de cinq mille écus. Cette fille devant se marier, son père lui écrivit pour le sommer de sa promesse. Le prince très-mécontent de la conduite de Grumkow qui n'avoit plus de ménagemens pour lui, et qui s'étoit seul emparé de l'esprit du roi, nia fortement cette promesse. Grumkow lui répondit, l'autre répliqua; ils en vinrent enfin à se reprocher mutuellement toutes leurs friponneries, et leur correspondance devint si injurieuse, que le prince d'Anhalt résolut de décider sa querelle par le sort des armes. Avec le mérite que Grumkow possédoit au suprême degré il passoit pour un poltron fieffé. Il avoit donné des preuves de sa valeur à la bataille de Malplaquet, où il resta dans un fossé pendant tout le temps de l'action. Il se distingua aussi beaucoup à Stralsund, et se démit une jambe au commencement de la campagne, ce qui l'empêcha de pouvoir aller à la tranchée. Il avoit le même malheur qu'eut un certain roi de France, de ne pouvoir voir une épée nue sans tomber en foiblesse, mais excepté tout cela c'étoit un très-brave général. Le prince lui envoya un cartel. Grumkow tremblant de courage, et s'armant de la religion et des loix établies, répondit, qu'il ne se battroit point, que les duels étoient défendus par les loix divines et humaines et qu'il ne se trouvoit point d'humeur à en être le transgresseur. Ce ne fut pas tout, il voulut encore mériter la couronne du ciel, en souffrant patiemment les injures. Il fit toutes les avances à son antagoniste, mais il ne s'attira que de plus en plus son mépris, et celui-ci resta inexorable. Cette affaire parvint enfin aux oreilles du roi, qui employa tous ses efforts pour les rapatrier, mais vainement, le prince d'Anhalt ne voulant point se laisser fléchir. Il fut donc résolu qu'ils décideroient leur différend en présence de deux seconds. Celui que le prince choisit, étoit un certain colonel Corf au service de Hesse, et le général comte de Sekendorff, au service de l'Empereur fut celui de Grumkow. Ces deux derniers étoient amis intimes. La chronique scandaleuse disoit qu'ils avoient été dans leur jeunesse de moitié au jeu, où ils avoient fait un profit considérable. Quoiqu'il en soit, Sekendorff étoit le portrait vivant de Grumkow, à cela près qu'il affectoit plus de christianisme que lui et qu'il étoit brave comme son épée. Rien n'étoit si risible que les lettres que ce général écrivoit à Grumkow, pour lui inspirer du courage. Cependant le roi voulut encore s'en mêler.

Il convoqua au commencement de l'année 1725 un conseil de guerre à Berlin, composé de tous les généraux et colonels commandants de son armée. La reine avoit la plupart des généraux à sa disposition. Les belles promesses que Grumkow lui fit, de rester fermement attaché à son parti, l'éblouirent; elle fit pencher la balance de son côté, sans quoi il auroit couru risque d'être cassé. Il en fut quitte pour quelques jours d'arrêts, ce qui fut une espèce de satisfaction que le roi donna au prince d'Anhalt. Dès qu'il fut relâché, le roi lui fit conseiller sous main de vider son différend. Le champ de bataille étoit proche de Berlin; les deux combattans s'y rendirent, suivis de leurs seconds. Le prince tira son épée en disant quelques injures à son adversaire. Grumkow ne lui répondit qu'en se jetant à ses pieds qu'il embrassa en lui demandant pardon et le priant de lui rendre ses bonnes grâces. Le prince d'Anhalt pour toute réplique lui tourna le dos. Depuis ce temps-là ils ont toujours été ennemis jurés, et leurs animosités n'ont cessé que par leur vie. Le prince s'est tout-à-fait changé depuis à son avantage, bien des gens ont rejeté la plupart de ses méchantes actions sur les détestables conseils de Grumkow. On pourroit dire de lui, comme du cardinal de Richelieu: il a fait trop de mal pour en dire du bien, il a fait trop de bien pour en dire du mal.

Le roi d'Angleterre repassa cette année la mer pour se rendre en Allemagne. Le roi mon père ne manqua pas d'aller le voir; il se flattoit de pouvoir mettre fin à mon mariage. La reine l'ayant déjà si bien servi fut chargée de cette commission. Elle se rendit donc à Hannovre, où elle fut reçue à bras ouverts. Elle trouva le roi, son père, par rapport à l'alliance des deux maisons dans les mêmes dispositions, où il avoit été les années précédentes. Il lui parla même en des termes remplis de tendresse pour moi, mais il lui représenta que deux obstacles s'opposoient à ses désirs. Le premier, qu'il ne pouvoit nous marier sans en avoir fait la proposition à son parlement, le second étoit notre jeunesse, car je n'avois que 16 ans et le duc en avoit 18. Mais pour adoucir toutes ces difficultés, il l'assura qu'il disposeroit tout de manière qu'il pût faire célébrer notre mariage la première fois qu'il retourneroit en Allemagne. La reine se flatta toujours d'obtenir davantage, elle n'avoit jamais été si bien avec le roi, son père, qu'elle l'étoit alors, il sembloit même avoir pour elle une tendresse infinie, et il est sûr qu'il avoit toutes sortes d'attentions pour cette princesse. Elle demanda une prolongation de permission au roi, son époux, se faisant fort, lui mandoit-elle, de réussir dans ses desseins. Le roi la lui accorda et lui permit même de rester à Hannovre aussi long-temps que les affaires l'exigeroient. J'étois pendant ce temps-là à Berlin dans une faveur extrême auprès du roi, je passois toutes les après-midis à l'entretenir et il venoit souper dans mon appartement. Il me témoignoit même de la confiance et me parloit souvent d'affaires. Pour me distinguer davantage, il ordonna que l'on vînt me faire la cour tout comme à la reine. Les gouvernantes de mes soeurs me furent subordonnées, et eurent ordre de ne pas faire un pas sans ma volonté. Je n'abusai point des grâces du roi; j'avois autant de solidité, toute jeune que j'étois, que j'en puis avoir maintenant, et j'aurois pu avoir soin de l'éducation de mes soeurs. Mais je me rendis justice, et vis bien que cela ne me convenoit pas, je ne voulus pas non plus tenir appartement et me contentai de faire prier quelques dames tous les jours.

Il y avoit déjà six mois que j'étois tourmentée de cruels maux de tête, ils étoient si violents, que j'en tombois souvent en foiblesse. Malgré cela je n'osois jamais rester dans ma chambre, la reine ne le voulant point. Cette princesse qui étoit d'un tempérament fort robuste ne savoit ce que c'étoit que d'être malade, elle étoit en cela d'une dureté extrême, et lorsque j'étois quelquefois mourante, il falloit pourtant être de bonne humeur, sans quoi elle se mettoit dans de terribles colères contre moi. La veille de son retour je pris une espèce de fièvre chaude avec des transports au cerveau et des douleurs si violentes dans la tête, qu'on m'entendoit crier dans la place du château. Six personnes étoient obligées de me tenir jour et nuit, pour m'empêcher de me tuer. Madame de Sonsfeld dépêcha d'abord des estafettes au roi et à la reine, pour les informer de mon état. Cette princesse arriva le soir, elle fut bien alarmée de me trouver si mal. Les médecins désespéroient déjà de ma vie, un abcés qui me creva le troisième jour dans la tête me sauva; heureusement pour moi, les humeurs prirent leur issue par l'oreille, sans quoi je n'aurois pu en réchapper. Le roi se rendit deux jours après à Berlin, et vint d'abord me voir. Le pitoyable état où il me trouva, l'attendrit si fort qu'il en versa des larmes. Il n'alla point chez la reine, et fit barricader toutes les communications de son appartement et de celui de cette princesse. La raison de ce procédé provenoit de la colère où il étoit de ce qu'elle l'avoit amusé par de fausses promesses. Il avoit si fort compté sur son crédit, sur l'esprit du roi d'Angleterre, qu'il avoit cru que mon mariage se feroit encore cette année. Il s'imagina qu'elle n'en avoit agi ainsi que pour prolonger son séjour à Hannovre. Cette brouillerie dura six semaines, au bout desquelles le raccommodement se fit. Je me remis fort lentement pendant ce temps, et je fus obligée de garder deux mois la chambre.

La reine ma mère est très-jalouse de son petit naturel. Les distinctions infinies que le roi me faisoit, l'indisposoient contre moi, elle étoit outre cela animée par une de ses dames, fille de la comtesse de Fink que je nommerai dorénavant la comtesse Amélie pour la distinguer de sa mère. Cette fille avoit lié une intrigue à l'insu de ses parens avec le ministre de Prusse à la cour d'Angleterre, il se nommoit Wallerot. C'étoit un vrai fat, d'une figure ragotine, et qui n'avoit avancé les affaires de Prusse que par ses bouffonneries. Elle s'étoit promise secrètement avec cet homme, et son plan étoit de devenir ma gouvernante et de me suivre en Angleterre. Pour le faire réussir elle avoit employé tous les efforts pour s'insinuer auprès du duc de Glocestre, et lui avoit fait accroire qu'elle étoit ma favorite, ce qui lui avoit attiré beaucoup de politesses de la part du duc. Mais il falloit encore se défaire de ma gouvernante, et pour y parvenir elle ne cessoit d'animer la reine contre elle et moi.

Cette fille étoit la toute puissante sur l'esprit de cette princesse, et profitoit de ses foiblesses pour parvenir à son but. J'étois maltraitée tous les jours, et la reine ne cessoit de me reprocher les grâces que le roi avoit pour moi. Je n'osois plus le caresser qu'en tremblant et sans craindre d'être accablée de duretés; il en étoit de même de mon frère. Il suffisoit que le roi lui ordonnât une chose pour qu'elle la lui défendît. Nous ne savions quelquefois à quel saint nous vouer, étant entre l'arbre et l'écorce. Cependant comme nous avions l'un et l'autre plus de tendresse pour la reine, nous nous réglâmes sur ses volontés. Ce fut la source de tous nos malheurs, comme on le verra par la suite de ces mémoires. Le coeur me saignoit cependant de n'oser plus témoigner la vivacité de mes sentiments au roi; je l'aimois passionnément et il m'avoit témoigné mille bontés depuis que j'étois au monde, mais devant vivre avec la reine il falloit me régler sur elle. Cette princesse accoucha au commencement de l'année 1726 d'un prince qui fut nommé Henri. Nous nous rendîmes, dès qu'elle fut rétablie, à Potsdam, petite ville proche de Berlin. Mon frère ne fut point du voyage; le roi ne pouvoit le souffrir, voyant qu'il ne vouloit pas se soumettre à ses volontés. Il ne cessoit de le gronder, et son animosité devenoit si invétérée, que tous les bien-intentionnés conseillèrent à la reine, de lui faire faire des soumissions, ce qu'elle n'avoit pas voulu permettre jusqu'alors; cela donna lieu à une scène assez risible.

Cette princesse me donna commission d'écrire plusieurs choses de contrebande à mon frère, et de lui faire la minute d'une lettre qu'il devoit écrire au roi. J'étois assise entre deux cabinets des Indes, à écrire ces lettres, lorsque j'entendis venir le roi, un paravent qui étoit placé devant la porte, me donna le temps de fourrer mes papiers derrière un de ces cabinets. Madame Sonsfeld prit les plumes, et voyant déjà approcher le roi, je mis le cornet dans ma poche et je le tins soigneusement; de crainte qu'il ne renversât. Après avoir dit quelques mots à la reine, il se tourna tout d'un coup du côté de ces cabinets. Ils sont bien beaux, lui dit-il, ils étoient à feu ma mère qui en faisoit grand cas; en même temps il s'en approcha pour les ouvrir. La serrure étoit gâtée, il tiroit la clef tant qu'il pouvoit, et je m'attendois à tout moment à voir paroître mes lettres. La reine me tira de cette appréhension, pour me rejeter dans une autre. Elle avoit un très-beau petit chien de Bologne, j'en avois un aussi, ces deux animaux étoient dans la chambre. Décidez, dit-elle au roi, de notre différend, ma fille dit, que son chien est plus beau que le mien, et je soutiens le contraire. Il se mit à rire, et me demanda si j'aimois beaucoup le mien? De tout mon coeur, lui répondis-je, car il a beaucoup d'esprit et un très-bon caractère; ma réplique le divertit, il m'embrassa plusieurs fois de suite, ce qui m'obligea de me dessaisir de mon encrier. La liqueur noire se répandit aussitôt sur tout mon habit, et commençoit à découler dans la chambre; je n'osois bouger de ma place, de crainte, que le roi ne s'en aperçût. J'étois à demi-morte de peur. Il me tira d'embarras en s'en allant; j'étois trempée d'encre jusqu'à la chemise; j'eus besoin de lessive, et nous rîmes bien de toute cette aventure. Le roi se raccommoda cependant avec mon frère, qui vint nous joindre à Potsdam. C'étoit le plus aimable prince qu'on pût voir, il étoit beau et bienfait, son esprit étoit supérieur pour son âge, et il possédoit toutes les qualités qui peuvent composer un prince parfait. Mais me voici arrivée à un détail plus sérieux, et à la source de tous les malheurs que ce cher frère et moi avons endurés.