Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1
Part 23
Le lendemain matin je me rendis en déshabillé dans son appartement. Elle me prit par la main et me conduisit chez le roi pour y faire ma renonciation à l'allodial, coutume établie pour tout pays. J'y trouvai le Margrave et son fils, Grumkow, Poudevel, Toulmeier et Voit, ministre de Bareith. On me lut la formule du serment qui portoit, que je me désistois de mes prétentions sur tous les biens allodiaux, tant que mes frères et leur postérité masculine existeroient, mais qu'en cas de leur mort je rentrerois dans tous mes droits d'héritière présomptive. Le serment fait, on en exigea un second qui me jeta dans une surprise extrême, n'ayant point été prévenue sur ce sujet. C'étoit de renoncer pour jamais à l'héritage de la reine, si elle venoit à décéder sans avoir fait de testament. Je restai immobile. Le roi s'apercevant de mon trouble me dit les larmes aux yeux en m'embrassant: il faut vous soumettre, ma chère fille, à cette dure loi; votre soeur d'Ansbac a passé même condamnation. Dans le fond ce n'est qu'une formalité, car votre mère est toujours maîtresse de faire un testament quand elle voudra. Je lui baisai la main en lui représentant, qu'il m'avoit fait promettre authentiquement d'avoir soin de moi, et que je ne pouvois croire qu'il me traiteroit avec tant de dureté. Il n'est pas temps de faire des difficultés, repliqua-t-il d'un ton de colère; signez de bonne grâce ou je vous ferai signer par force. Il me dit ces derniers mots tout bas. Il fallut donc lui obéir bon gré mal gré. Dès que cette maudite cérémonie fut finie, il me fit beaucoup de caresses, me loua de ma soumission et fut libéral en promesses qu'il n'avoit pas dessein de tenir.
Nous nous mîmes ensuite à table où il me fit asseoir à côté de lui. Il n'y avoit que le prince, mes soeurs et frères, et la duchesse de Bevern. J'étois triste et pensive. Il est naturel de faire des réflexions sur le point de contracter des noeuds qui décident du bonheur ou du malheur de notre vie.
Dès que nous eûmes dîné, le roi ordonna à la reine de commencer à me parer. Il étoit quatre heures et je devois être prête à sept. La reine voulut me coiffer. Comme elle n'étoit pas habile au métier de femme de chambre elle n'en put venir à bout. Ses dames y suppléèrent; mais aussitôt que mes cheveux étoient accommodés d'un côté elle les gâtoit, et tout cela n'étoit que feinte pour gagner du temps, dans l'espérance que le courrier arriveroit. Elle ignoroit qu'il étoit déjà en ville, et que Grumkow en avoit les dépêches. On peut bien s'imaginer qu'il ne les donna au roi qu'après que la bénédiction fut donnée. Tout cela fut cause que je fus attifée comme une folle. A force de manier mes cheveux, la frisure en étoit sortie; j'avois l'air d'un petit garçon, car ils me tomboient tous dans le visage. On me mit la couronne royale et 24 boucles de cheveux, grosses comme un bras. Telle étoit l'ordonnance de la reine. Je ne pouvois soutenir ma tête, trop foible pour un si grand poids. Mon habit étoit une robe d'une étoffe d'argent fort riche avec un point d'Espagne d'or, et ma queue étoit de douze aunes de long. Je faillis de mourir sous cet accoutrement. Deux des dames de la reine et deux des miennes portoient ma queue. Ces deux dernières étoient Mlle. de Sonsfeld, soeur de ma gouvernante, et Mlle. de Grumkow, nièce de mon persécuteur. J'avois été obligée d'accepter celle-ci, le roi l'ayant voulu absolument. Mdme. de Sonsfeld fut déclarée ce jour-là abbesse de Volmerstedt et le roi lui conféra lui-même l'ordre de ce chapitre. Nous nous rendîmes tous au grand appartement. J'en ferai une petite description ici.
Il est composé de six grandes chambres, qui aboutissent à une salle magnifiquement ornée en peintures et architecture. Au sortir de cette salle on entre dans deux chambres très-bien décorées, qui conduisent à une galerie ornée de très-beaux tableaux. Tout ceci est en enfilade. Cette galerie qui a 90 pieds de long, fait l'entrée d'un second appartement composé de 14 chambres aussi vastes et aussi bien décorées que les premières, au bout desquelles on trouve une salle fort spacieuse, qui est destinée pour les grandes cérémonies. Il n'y a rien de rare à tout ce que je viens de décrire; mais voici le merveilleux. La première chambre contient un lustre d'argent qui pèse 10,000 écus; tout l'assortiment accompagne cette pièce en poids. La seconde est encore plus superbe. Les trumeaux y sont d'argent massif et les miroirs de 12 pieds de hauteur; 12 personnes peuvent se placer commodément aux tables qui sont placées sous ces miroirs; le lustre est beaucoup plus grand que le précédent. Toute cela va en augmentant jusqu'à la dernière salle, qui renferme les pièces les plus considérables. On y voit les portraits du roi et de la reine et ceux de l'Empereur et de l'Impératrice, tout en grand avec des cadres d'argent. Le lustre pèse 50,000 écus; le globe en est si grand qu'un enfant de huit ans pourroit y entrer commodément. Les plaques ont six pieds de haut, les guéridons en on douze, le balcon pour la musique est aussi de ce précieux métal; en un mot cette salle contient plus de deux millions d'argenterie en poids. Tout cela est travaillé avec art et avec goût. Mais dans le fond c'est une magnificence qui ne réjouit pas la vue et qui a beaucoup de désagrément; car au lieu de bougies on y allume des cierges, ce qui cause une vapeur suffocante et noircit les visages et les habits. Le roi, mon père, avoit fait faire toute cette argenterie après son premier voyage à Dresde. Il avoit vu dans cette ville le trésor du roi de Pologne: il voulut renchérir sur ce prince, et ne pouvant le surpasser du côté des pierres précieuses et rares, il s'avisa de faire fabriquer ce que je viens de décrire, pour posséder une nouveauté qu'aucun souverain de l'Europe n'avoit encore eue.
Ce fut dans cette dernière salle que se fit la cérémonie de mon mariage. On fit une triple décharge de canon lorsqu'on nous donna la bénédiction. Tous les envoyés, à l'exception de celui d'Angleterre, y étoient. Le Margrave de Schwed fut obligé de s'y trouver par ordre exprès du roi. Après avoir fait et reçu les félicitations, on me fit asseoir sur un fauteuil sous le dais, à côté de la reine. Le prince héréditaire commença la bal avec ma soeur d'Anspac. Il ne dura qu'une heure; après quoi on se mit à table. Le roi avoit fait tirer aux billets, pour éviter les disputes de rang parmi tant de princes étrangers. Je fus placée au haut bout avec le prince, chacun sur un fauteuil. Le Margrave, mon beau-père, étoit à côté de moi. Le roi qui n'avoit point de moitié, se mit à côté du prince. Il y avoit 34 principautés à cette table. Le roi se divertit à enivrer le prince, et le fit tant boire qu'il le vit enfin en pointe de vin. Deux dames restèrent tout le temps derrière moi, et les Mrs. de service qu'on m'avoit donnés, qui étoient le colonel Vreiche et le major Stecho, me servirent tout le temps aussi bien que Mr. de Voit, qui avoit été déclaré mon grand-maître, et Mr. Bindemann qu'on m'avoit donné pour gentil-homme de la chambre. Après le souper nous repassâmes dans la première salle où tout étoit préparé pour la danse des flambeaux. Cette danse est une vieille étiquette allemande; elle se fait en cérémonie. Les Maréchaux de la cour avec leurs bâtons de commandant commencent la marche; ils sont suivis de tous les lieutenants-généraux de l'armée, qui portent chacun un cierge allumé. Les nouveaux époux font deux tours en marchant gravement; la mariée prend tous les princes l'un après l'autre; quand elle a fini sa tournée, le marié prend sa place et fait le même tour avec les princesses. Tout cela se fait au ton des timbales et des trompettes. La danse finie, on me conduisit dans le premier appartement, où on avoit tendu un lit et un meuble de velours cramoisi brodé de perles. Selon l'étiquette la reine devoit me déshabiller, mais elle me trouva indigne de cet honneur et ne me donna que la chemise. Mes soeurs et les princesses me rendirent cet office. Dès que je fus en déshabillé tout le monde prit congé de moi et se retira, à l'exception de ma soeur d'Anspac et de la duchesse de Bevern. On me transporta alors dans mon véritable appartement, où le roi me fit mettre à genoux et m'ordonna de réciter tout haut le credo et le pater. La reine étoit furieuse et maltraitoit tout le monde. Elle avoit appris que le courrier étoit arrivé, ce qui la mettoit au désespoir; elle me dit encore mille duretés avant de s'en aller.
Il faut avouer que mon mariage est la chose du monde la plus extraordinaire. Le roi, mon père, l'avoit fait à contre-coeur et s'en repentait tous les jours; il auroit pu le rompre et l'accomplit contre ses désirs. Je n'ai pas besoin de parler des sentimens de la reine, on peut assez voir par ce que j'en ai écrit combien elle y étoit contraire. Le Margrave de Bareith en étoit aussi mécontent que ces derniers. Il n'y avoit consenti que dans l'espérance d'en tirer de grands avantages, dont il se voyoit frustré par l'avarice du roi. Il étoit jaloux du bonheur de son fils, et son esprit méfiant lui donnoit des peurs paniques dont j'aurai lieu de parler dans la suite. Je me trouvai donc mariée contre le gré des trois personnes principales qui pouvoient disposer de mon sort et de celui du prince, et cependant de leur consentement. Quand je réfléchis quelquefois à tout cela, je ne puis m'empêcher de croire une destinée, et ma philosophie cède quelquefois aux pensées que l'expérience me fait naître sur ce sujet. Mais trêve de réflexions! ces mémoires ne finiroient jamais, si je voulois écrire toutes celles que j'ai faites dans les différentes situations où je me suis trouvée.
Le lendemain matin le roi, suivi des princes et des généraux, vint me rendre visite et me fit présent d'un service d'argent. La reine selon les règles devoit me faire le même honneur, mais elle s'en dispensa. Malgré tous mes chagrins je n'oubliai pas mon frère. J'envoyai Mr. de Voit chez Grumkow, pour le sommer de sa parole. Il me fit assurer qu'il en parleroit au roi, mais que je devois patienter quelques jours, puisqu'il falloit prendre sa bisque pour réussir.
Le 23. il y eut bal au grand appartement. On tira aux billets avant que d'y aller. Je tirai numéro 1. Avec le prince on compta 700 couples, tous gens de condition. Il y avoit quatre quadrilles. Je conduisis la première, la Margrave Philippe la seconde, la Margrave Albert la troisième et sa fille la quatrième. La mienne me fut assignée à la galerie de tableaux. La reine et toute les principautés en étoient.
J'aimois la danse; j'en profitai. Grumkow vint m'interrompre au milieu d'un menuet. Eh mon Dieu, Madame, me dit-il, il semble que vous soyez piquée de la tarentule; ne voyez-vous donc point ces étrangers qui viennent d'arriver? Je m'arrêtai tout court, et regardant de tout côté je vis en effet un jeune homme habillé de gris qui m'étoit inconnu. Allez donc embrasser le prince royal, me dit-il, le voilà devant vous. Tout mon sang se bouleversa dans mon corps de joie. O ciel, mon frère! m'écriai-je; mais je ne le trouve point; où est-il? faites-le moi voir au nom de Dieu! Grumkow me conduisit à lui. En m'approchant je le reconnus, mais avec peine. Il étoit prodigieusement engraissé et avoit pris le cou fort court, son visage étoit aussi fort changé et n'étoit plus si beau qu'il l'avoit été. Je lui sautai au cou; j'étois si saisie que je ne proférois que des propos interrompus, je pleurois, je riois comme une personne hors de sens. De ma vie je n'ai senti une joie si vive. Après ces premiers mouvemens j'allai me jeter aux pieds du roi, qui me dit tout haut en présence de mon frère: êtes-vous contente de moi? vous voyez que je vous ai tenu parole. Je pris mon frère par le main et je suppliai le roi de lui rendre son amitié. Cette scène fut si touchante, qu'elle tira les larmes des yeux de toute l'assemblée. Je m'approchai ensuite de la reine. Elle fut obligée de m'embrasser, le roi étant vis-à-vis d'elle, mais je remarquai que sa joie n'étoit qu'affectée. Je retournai encore à mon frère, je lu fis mille caresses et lui dis les choses les plus tendres; à tout cela il étoit froid comme glace, et ne répondoit que par monosyllabes. Je lui présentai le prince auquel il ne dit mot. Je fus étourdie de cette façon d'agir, j'en rejetai cependant la cause sur le roi qui nous observoit et qui intimidoit par-là mon frère. Sa contenance même me surprenoit; il avoit l'air fier et regardoit tout le monde du haut en bas. On se mit enfin à table. Le roi n'y fut pas et soupa tête-à-tête avec son fils. La reine en parut inquiète et envoya épier ce qui se passoit. On lui rapporta qu'il étoit de fort bonne humeur et qu'il parloit fort amicalement avec mon frère. Je crus que cela lui feroit plaisir, mais quelque effort qu'elle fît, elle ne pouvoit cacher son secret dépit. En effet elle n'aimoit ses enfans qu'autant qu'ils étoient relatifs à ses vues d'ambition. L'obligation que mon frère m'avoit de sa réconciliation avec le roi, lui faisoit plus de peine que de joie, n'en étant pas l'auteur. Au sortir de table Grumkow vint me dire, que le prince royal gâtoit encore toutes ses affaires. L'accueil qu'il vous a fait, continua-t-il, a déplu au roi; il dit, que si c'est par contrainte pour lui, il doit s'en offenser, puisqu'il lui marque en cela une défiance qui ne lui promet rien de bon pour l'avenir, et si au contraire sa froideur provient d'indifférence et d'ingratitude pour votre Altesse royale, il ne peut l'attribuer qu'à la marque d'un mauvais coeur. Le roi en revanche est très-content de vous, Madame, vous en avez agi sincèrement; continuez toujours de même et faites, au nom de Dieu! que le prince royal en agisse avec franchise et sans détours. Je le remerciai de son avis, que je trouvai bon. Le bal recommença. Je me rapprochai de mon frère et lui répétai ce que Grumkow venoit de me dire; je lui fis même quelques petits reproches sur son changement. Il me répondit, qu'il étoit toujours le même et qu'il avoit ses raisons pour en agir ainsi.
Il me rendit visite le lendemain matin par ordre du roi. Le prince eut l'attention de se retirer et me laissa seule avec lui et Madame de Sonsfeld. Il me fit un récit de tous ses malheurs, tels que je les ai décrits. Je lui fis part des miens. Il parut fort décontenancé à la fin de ma narration; il me fit des remercîmens des obligations qu'il m'avoit et quelques caresses, dont on voyoit bien qu'ils ne partoient pas de coeur. Il entama un discours indifférent pour rompre cette conversation, et sous prétexte de voir mon appartement il passa dans la chambre prochaine où étoit le prince. Il le parcourut des yeux pendant quelque temps depuis la tête jusqu'aux pieds, et après lui avoir fait quelques politesses assez froides, il se retira.
J'avoue que son procédé me dérouta. Ma gouvernante tiroit les épaules et n'en pouvoit revenir. Je ne connoissois plus ce cher frère, qui m'avoit coûté tant de larmes et pour lequel je m'étois sacrifiée. Le prince remarquant mon trouble me dit, qu'il voyoit bien que je n'étois pas contente et qu'il étoit surpris du peu d'amitié que le prince royal me faisoit que surtout il étoit fort mortifié de remarquer qu'il n'avoit pas le bonheur de lui plaire. Je tâchai de lui ôter ces idées et continuai d'en agir de même avec mon frère. Je ferai ici une petite interruption. Ces mémoires ne sont remplis que d'événemens tragiques qui pourroient enfin ennuyer, il est juste de les diversifier quelquefois par des circonstances plus gaies, quoi qu'elles ne me regardent pas.
La reine avoit à sa cour une Dlle. de Pannewitz, qui étoit sa première fille d'honneur. Cette dame étoit belle comme les anges, et possédoit autant de vertu que de beauté. Le roi, dont le coeur avoit été jusqu'alors insensible ne put résister à ses charmes; il commença en ce temps-là à lui faire la cour. Ce prince n'étoit point galant; connoissant son foible il prévit qu'il ne réussiroit jamais à contrefaire les manières de petit-maître ni à attraper le style amoureux: il resta donc dans son naturel et voulut commencer le roman par la fin. Il fit une description très-scabreuse de son amour à la Pannewitz et lui demanda, si elle vouloit être sa maîtresse. Cette belle le traita comme un nègre, se trouvant fort offensée de cette proposition. Le roi ne se rebuta pas, il continua de lui en conter pendant un an. Le dénouement de cette aventure fut assez singulier. La Pannewitz ayant suivi la reine à Brunswick, où devoient se faire les noces de mon frère, rencontra le roi sur un petit degré dérobé, qui menoit à l'appartement de cette princesse. Il l'empêcha de s'enfuir et voulut l'embrasser, lui mettant la main sur la gorge. Cette fille furieuse lui appliqua un coup de poing au milieu de la physionomie avec tant de succès, que le sang lui sortit d'abord par le nez et par la bouche. Il ne s'en fâcha point et se contenta de l'appeler depuis la méchante diablesse. J'en reviens à mon sujet.
Il sembloit que tous les démons de l'enfer fussent déchaînés contre moi. Le Margrave d'Anspac voulut aussi se mêler de me persécuter. C'étoit un jeune prince fort mal élevé; il vivoit comme chien et chat avec ma soeur, qu'il maltraitroit continuellement. Celle-ci y donnoit quelquefois lieu. Sa cour n'étoit composée que de gens malins et intrigans, qui l'animoient contre celle de Bareith. Ces deux pays sont voisins, et quoique leur intérêt soit d'être amis et d'agir de concert, leur jalousie mutuelle est cause de leur désunion. Le Margrave d'Anspac et sa cour ne pouvoient digérer mon mariage avec le prince héréditaire. On faisoit mille faux rapports de celui-ci à l'autre. Piqué au vif contre nous il nous rendoit de mauvais services auprès de la reine, tournant en mal toutes nos paroles et nos actions. Il étoit secondé par ma soeur Charlotte, qui attisoit le feu tant qu'elle pouvoit. J'étois informée de tout cela, ma soeur cadette m'en ayant avertie, mais je faisois semblant de l'ignorer.
Il se donna encore plusieurs bals à mon honneur et gloire; le reste du temps nous jouions chez la reine. Les princes étoient obligés de passer la soirée avec le roi et d'assister à la tabagie, d'où ils ne revenoient qu'à l'heure du souper.
Le Margrave d'Anspac s'avisa de se mettre sur la friperie du prince héréditaire; il le turlupina sur un sujet très-sensible. J'ai déjà dit que le mère de celui-ci étoit une princesse de Holstein. Elle s'étoit si mal conduite, et avoit fait tant d'extravagances, que le prince son époux, alors encore apanagé, s'étoit vu obligé de la faire enfermer dans une forteresse appartenante au Margrave d'Anspac. Elle étoit le sujet des piquantes railleries que ce prince faisoit à mon époux, qui en témoigna son ressentiment et y répondit fort sensément. Je respecte trop la présence du roi, lui répliqua-t-il, pour répondre sur-le-champ et comme il le faut à de tels propos, mais je saurai prendre ma revanche quand il en sera temps. Mon frère et les princes étoient présens; il firent leur possible pour les raccommoder; mais tout ce qu'ils purent obtenir du prince héréditaire fut, qu'il ne passerait pas outre jusqu'au surlendemain. Je remarquai le soir même beaucoup d'altération sur le visage du prince, mais quelques instances que je lui fisse, il ne voulut point m'en dire la cause. Je l'appris le jour suivant par le Margrave, mon beau-père, qui en avoit été informé par le duc de Bevern. Nous parlâmes tous deux au prince. Je lui fis concevoir que ce différent ne pouvoit avoir que des suites fâcheuses; c'étoit renouveler en premier lieu une vieille catastrophe fort désagréable pour mon père et pour lui; son adversaire étoit son beau-frère, un prince sans héritiers, dont le pays devoit lui retomber après sa mort, ce qui auroit causé en cas d'accident beaucoup de faux jugemens préjudiciables à la gloire du prince. La colère où il étoit l'empêcha d'écouter nos raisons. Le duc de Bevern, qui survint, le sermonna tant, qu'il lui donna sa parole de se tenir tranquille, pourvu que le Margrave d'Anspac lui fit faire des excuses. Tous me conseillèrent de parler à ce dernier et de tâcher de les rapatrier. Tout le jour se passa donc paisiblement. Je pris encore mes mesures le soir avec le duc et la duchesse. J'étois fort triste et inquiète, dans l'appréhension que cette affaire n'allât mal. Ma soeur, qui en étoit informée et nous épioit, me jeta tout-à-coup les bras au cou: je suis au désespoir, me dit-elle, de ce qui s'est passé hier; mon époux est dans son tort; je vous demande pardon pour lui de l'incartade qu'il a faite, je l'en gronderai d'importance. Je suis bien fâchée, lui répondis-je, que vous ayez entendu notre conversation. Soyez persuadée que la dissension de nos époux ne diminuera en rien la tendresse que j'ai pour vous. Je vous demande seulement une grâce, qui est de ne point vous mêler de tout ceci, vous ne ferez que vous attirer du chagrin et vous aigrirez encore plus les esprits. Après bien des représentations elle me le promit. Le Margrave d'Anspac étoit toujours assis à côté de moi. Le soir, dès que nous fumes levés de table et que la reine fut sortie, je l'accostai fort civilement et m'apprêtois à lui parler de l'affaire en question. Ma soeur ne m'en laissa pas le temps et débuta par lui chanter pouille. Il se mit en colère et haussa la voix pour lui répliquer des duretés. Le prince héréditaire, qui en entendit quelques-unes, crut qu'elles s'adressoient à lui; il s'approcha à son tour, lui demandant raison de son procède. Venez, venez, lui dit-il, vuider notre différent, il faut des actions et non des paroles. Le pauvre Margrave resta stupéfié. Allons donc, continua le prince, venez vous battre, ou je vous jette dans la cheminée où vous pourrez griller à votre aise. Cette menace fit tant de peur à son antagoniste, qu'il se prit amèrement à pleurer, ce qui produisit une tragi-comédie. Mon frère et tous ceux qui étoient là firent de grands éclats de rire. Le Margrave, rempli de frayeur, se sauva dans la chambre d'audience de la reine, qui se promenoit gravement sans faire semblant de rien; il s'y cacha derrière un rideau. La duchesse, qui l'avoit suivi, voulut bien lui rendre l'office de nourrice et le consoler, l'assurant que le prince héréditaire ne le tueroit pas. Mais tout cela ne rassura point ce pauvre enfant, qui n'eut le courage de sortir de sa niche que lorsque son antagoniste fut parti. Mon frère, le Margrave mon beau-père et le prince Charles emmenèrent celui-ci. Je les trouvai encore ensemble lorsque je rentrai chez moi. La scène qui venoit de se passer nous fournit matière à plaisanter; le pauvre Margrave d'Anspac n'y fut pas épargné. Le duc de Bevern le reconduisit chez lui, où il exhala sa colère par des vomissemens et une diarrhée, qui pensa l'envoyer à l'autre monde. Cette forte évacuation ayant chassé sa bile et l'ayant remis dans un état plus rassis, il fit des réflexions sérieuses sur le danger qu'il avoit couru. La crainte de la grillade le fit résoudre à faire des avances au prince héréditaire; le duc de Bevern en fut chargé. Le prince héréditaire accepta les excuses du Margrave; la paix se fit et depuis ce temps ils n'ont plus eu de démêlé personnel.
Quelques jours après le roi conféra un régiment d'infanterie à mon frère; il lui rendit son uniforme et son épée. Son domicile fut fixé à Rupin, où étoit son régiment; ses revenus furent augmentés, et quoique fort modiques il pouvoit faire la figure d'un riche particulier. Il fut obligé de partir pour aller à sa garnison. Quoiqu'il fût fort changé à mon égard, cette séparation me fit une peine infinie. Je ne comptois plus le revoir avant mon départ, ce qui me toucha vivement. Il en parut attendri, et le congé fut plus tendre que notre première entrevue. Sa présence m'avoit fait oublier tous mes chagrins; je les ressentis plus fortement après son départ. Du côté de la reine c'étoit toujours la même chanson; elle se contraignoit devant le monde, mais en particulier elle me traitoit d'autant plus cruellement.