Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1
Part 19
Le lendemain au soir le major Schenk vint l'avertir que son supplice devoit se faire à Custrin et que le carrosse, qui devoit l'y conduire, l'attendoit. Il parut un peu étonné de cette nouvelle, mais reprenant d'abord sa tranquillité, il suivit avec un visage riant Mr. de Schenk, qui monta en carrosse avec lui aussi bien que deux autres officiers des gens-d'armes. Un gros détachement de ce corps les escorta jusqu'à Custrin. Mr. de Schenk qui étoit fort touché lui dit qu'il étoit au désespoir d'être chargé d'une si triste commission. J'ai ordre de sa Majesté, continua-t-il, d'être présent à votre exécution; j'ai refusé par deux fois ce funeste emploi, il faut obéir: mais Dieu sait ce qu'il m'en coûte! Plaise au ciel que le coeur du roi se change et que je puisse avoir la satisfaction de vous annoncer votre grâce. Vous avez trop de bonté, lui répliqua Katt, mais je suis content de mon sort. Je meurs pour un maître que j'aime, et j'ai la consolation de lui donner par mon trépas la plus forte preuve d'attachement qu'on puisse exiger. Je ne regrette point le monde, je vais jouir d'une félicité sans fin. Pendant le chemin il prit congé des deux officiers, qui étoient auprès de lui, et de tous ceux qui l'escortoient. Il arriva à 9 heures du matin à Custrin, où on le mena droit à l'échafaud.
Le jour auparavant le général Lepel, gouverneur de la forteresse, et le président Municho conduisirent mon frère dans un appartement, qu'on lui avoit préparé exprès dans l'étage au dessous de celui où il avoit logé. Il y trouva un lit et des meubles. Les rideaux des fenêtres étoient baissés, ce qui l'empêcha de voir d'abord ce qui se passoit au dehors. On lui apporta un habit brun tout uni, qu'on l'obligea de mettre. J'ai oublié de dire, qu'on en avoit donné un pareil à Katt. Alors le général, ayant levé les rideaux lui fit voir un échafaud tout couvert de noir de la hauteur de la fenêtre, qu'on avoit élargie et dont on avoit ôté les grilles; après quoi lui et Municho se retirèrent. Cette vision et l'altération de Municho firent croire à mon frère qu'on alloit lui prononcer sa sentence de mort, et que ces apprêts se faisoient pour lui, ce qui lui causa une violente agitation.
Mr. de Municho et le général Lepel entrèrent dans sa chambre le matin, un moment avant que Katt parût, et tâchèrent de le préparer le mieux qu'ils purent à cette terrible scène. On dit que rien n'égala son désespoir. Pendant ce temps Schenk rendit le même office à Katt. Il lui dit en entrant dans la forteresse: conservez votre fermeté, mon cher Katt, vous allez soutenir une terrible épreuve, vous êtes à Custrin et vous allez voir le prince royal. Dites plutôt, lui repartit-il, que je vais avoir la plus grande consolation qu'on ait pu m'accorder. En disant cela il monta sur l'échafaud. On obligea alors mon malheureux frère de se mettre à la fenêtre. Il voulut se jeter dehors, mais on le retint. Je vous conjure, au nom de Dieu, dit-il à ceux qui étoient à l'entour de lui, de retarder l'exécution, je veux écrire au roi que je suis prêt à renoncer à tous les droits que j'ai sur la couronne, s'il veut pardonner à Katt. Mr. de Municho lui ferma la bouche avec son mouchoir. Jetant les yeux sur lui, que je suis malheureux mon cher Katt! lui dit-il, je suis cause de votre mort; plût à Dieu que je fusse à votre place. Ah, Monseigneur, répliqua celui-ci, si j'avois mille vies, je les sacrifierois pour vous. En même temps il se mit à genoux. Un de ses domestiques voulut lui bander les yeux, mais il ne voulut pas le souffrir. Alors élevant son âme à Dieu il s'écria: mon Dieu! je remets mon âme entre tes mains. A peine eut-il proféré ces paroles, que sa tête, tranchée d'un coup, roula à ses pieds. En tombant il étendit les bras du coté de la fenêtre où avoit été mon frère. Il n'y étoit plus; une forte foiblesse qui lui étoit survenue, avoit obligé ces Mrs. de le porter sur son lit. Il y resta quelques heures sans sentiment. Dès qu'il eut repris ses sens, le premier objet qui s'offrit à sa vue, fut le corps sanglant du pauvre Katt, qu'on avoit posé de façon, qu'il ne pouvoit éviter de le voir. Cet objet le rejeta dans une seconde foiblesse, dont il ne revint que pour prendre une violente fièvre. Mr. de Municho, malgré les ordres du roi, fit fermer les rideaux de la fenêtre et envoya chercher les médecins, qui le trouvèrent en grand danger. Il ne voulut rien prendre de ce qu'ils lui donnèrent. Il étoit tout hors de lui-même et dans de si fortes agitations, qu'il se seroit tué si on ne l'en avoit empêché. On crut le ramener par la religion, et on envoya chercher un ecclésiastique, pour le consoler; mais tout cela fut inutile, et ses mouvemens violents ne se calmèrent que lorsque ses forces furent épuisées. Les larmes succédèrent à ces terribles transports. Ce ne fut qu'avec une peine extrême qu'on lui persuada de prendre des médicines. On n'en vint à bout qu'en lui représentant, qu'il causeroit encore la mort de la reine et la mienne, s'il persistoit à vouloir mourir. Il conserva pendant long-temps une profonde mélancolie, et fut trois fois vingt-quatre heures en grand danger. Le corps de Katt resta exposé sur l'échafaud jusqu'au coucher du soleil. On l'enterra dans un des bastions de la forteresse. Le lendemain le bourreau alla demander le salaire de cette exécution au Maréchal de Wartensleben, ce qui faillit lui causer la mort de douleur.
Trois ou quatre jours après Grumkow, comme je l'ai déjà dit, obtint la permission du roi d'aller à Custrin. Il entra chez mon frère d'un air soumis et respectueux. Je ne viens, lui dit-il, que pour demander pardon à votre Altesse Royale du peu de ménagement que j'ai eu jusqu'à présent pour Elle; j'y ai été obligé pour obéir aux ordres du roi, je les ai même exécutés ponctuellement, pour être plus à portée, Monseigneur, de vous rendre service. Le chagrin qu'on vient de vous causer par la mort de Katt, nous a fait une peine infinie, à Sekendorff et à moi. Nous avons employé tous nos efforts pour le sauver, mais inutilement. Nous allons les redoubler pour faire votre paix avec le roi, mais il faut que votre Altesse Royale y travaille Elle-même, et qu'elle me charge d'une lettre remplie de soumissions, que se présenterai au roi et que j'appuyerai de tout mon pouvoir. Mon frère se détermina avec beaucoup de peine à cette démarche, il la fit toutefois.
Grumkow fit un portrait si touchant de son triste état, qu'il émut le coeur de ce prince, qui lui accorda sa grâce. Il fut élargi le 12. de Novembre de la forteresse; on lui donna la ville pour prison. Le roi lui conféra le titre de conseiller de guerre, avec ordre, d'assister ponctuellement aux délibérations de la chambre, de finances et des domaines. Il y étoit assis après le dernier des conseillers de guerre. Il plaça auprès de lui trois hommes de robe: Mr. de Vollen, de Rovedel et de Natzmar. Ce dernier étoit fils du Maréchal. Il avoit de l'esprit et du monde, ayant beaucoup voyagé; mais c'étoit un petit-maître manqué. Je ne puis m'empêcher de mettre ici un trait de son étourderie.
Étant à Vienne dans l'antichambre de l'Empereur, il apperçut le duc le Lorraine, depuis Empereur, dans un coin de la chambre, qui bâilloit; sans penser à l'impertinence de son action, il court lui fourrer le doigt dans la bouche. Le duc en fut un peu surpris, mais connoissant l'humeur de Charles VI., fort rigide sur les étiquettes, il n'en fit point de bruit et se contenta de lui dire, qu'apparemment il s'étoit mépris.
Les deux autres de ces Mrs. étoient d'honnêtes gens, mais fort épais. La dépense de mon frère fut réglée fort petitement; on lui défendit toute recréation, sur tout la lecture et de parler et d'écrire en françois. Toute la noblesse du voisinage se cotisa pour fournir à sa table, aussi bien que les réfugiés françois de Berlin, qui lui envoyèrent du linge et des rafraîchissemens. On eut bien de la peine à dissiper sa mélancolie; il ne voulut jamais quitter l'habit brun, qu'on lui avoit donné dans la forteresse, qu'il ne fût en lambeaux, parcequ'il étoit égal à celui de Katt. Malgré toutes les rigoureuses défenses du roi, il passoit fort bien son temps, ceux qui étoient autour de lui ne faisant pas semblant de s'apercevoir de ce qu'il faisoit.
L'élargissement de mon frère modéra un peu ma douleur et me causa une vive joie. La reine l'augmenta par sa présence. Elle me conta tous les chagrins qu'elle avoit endurés à Vousterhausen, et ses inquiétudes pour mon frère. Je pleurois et riois tour à tour des différentes situations où il avoit été. Elle continua ses visites tant que le roi fut absent. Elle ne cessoit de m'inquiéter sur l'avenir. Je pars le mois prochain pour Potsdam, me disoit-elle; je suis avertie qu'on vous livrera de terribles assauts; on vous ôtera la Sonsfeld, qui vous quittera de très-mauvaise grâce, et on vous donnera en sa place des personnes suspectes, peut-être même vous enverra-t-on à une forteresse. Prenez votre parti là-dessus d'avance, et armez-vous de fermeté; refusez constamment de vous marier et laissez-moi faire le reste; si vous suivez mes conseils, je ne désespère pas encore de vous établir en Angleterre. Je lui promis tout ce qu'elle vouloit pour la tranquilliser, mais ma résolution étoit prise, d'obéir au roi. Ce prince interrompit nos entrevues; il vint passer les fêtes de noël à Berlin et y resta une quinzaine de jours. Ainsi finit cette triste année, mémorable en événemens funestes.
L'année 1731, que je vais commencer, fut encore bien dure pour moi; ce fut pourtant durant son cours qu'on jeta les fondemens du bonheur de ma vie.
Le roi retourna le 11. de Janvier à Potsdam, où la reine le suivit le 28. Pendant le peu de temps qu'elle resta à Berlin, Mr. de Sastot, son chambellan et proche parent de Grumkow, entreprit de les réconcilier. Grumkow, plus raffiné que lui, et bien résolu de s'en servir pour dupe, profita de cette occasion pour parvenir à ses fins. Il le chargea de faire toutes les avances imaginables de sa part à la reine et de l'assurer, que si elle vouloit encore se confier à lui, il se chargeoit de faire réussir mon mariage avec le prince de Galles. La reine qui aimoit à se flatter, donna tout du long dans le panneau, et en deux jours de temps ils étoient amis à brûler. La reine m'en fit d'abord confidence. Grumkow étoit devenu le plus honnête homme du monde, et elle rejetoit tout le passé sur Sekendorff et sur la mauvaise conduite du chevalier Hotham. Je fus extrêmement surprise de cette nouvelle, qui m'alarma beaucoup, pouvoit bien augurer les suites. Mais comme je savois que la reine ne pouvoit souffrir les contradictions, je lui déguisai mes pensées.
La veille de son départ, me regardant fixement, je viens prendre congé de vous, ma chère fille, me dit-elle. Je me flatte que Grumkow me tiendra parole et qu'il empêchera qu'on ne vous inquiète pendant mon séjour de Potsdam: mais comme on ne peut pas toujours prévoir l'avenir, et que Grumkow est obligé par politique d'avoir de grands ménagemens pour Sekendorff, afin de le tromper d'autant mieux, j'exige une chose de vous, qui seule peut me tranquilliser pendant mon absence; c'est que vous fassiez un serment sur votre salut éternel, que vous n'épouserez jamais que le prince de Galles. Vous voyez bien que je ne vous demande rien que de juste et de raisonnable, ainsi je ne doute pas que vous ne me donniez cette satisfaction. Cette proposition me rendit interdite; je crus l'éluder en lui représentant, que Grumkow étant de son parti, il n'y avoit plus rien à craindre pour moi, et que j'étois persuadée qu'il feroit mon mariage puisqu'il l'avoit promis. La reine ne se laissa point amuser par cette réponse, et insista sur le serment. Il me vint heureusement une bonne idée que je suivis pour me tirer d'embarras. Je suis calviniste, lui dis-je, et votre Majesté n'ignore pas que la prédestination est un des articles principaux de ma religion. Mon sort est écrit au ciel, si la providence par ses décrets éternels a conclu que je sois établie en Angleterre, ni le roi ni aucune puissance humaine ne seront en état de l'empêcher, et si au contraire elle en a ordonné autrement, toutes les peines et les efforts que votre Majesté se donnera pour y parvenir, seront vains. Je ne puis donc prêter un serment téméraire, que je ne serois peut-être pas en état de tenir, et offenser Dieu en agissant contre les principes de ma conscience et de la croyance que j'ai. Tout ce que je puis promettre est, de ne point me rendre aux volontés du roi qu'à la dernière extrémité. La reine n'eut rien à me répliquer; je remarquai que ma réponse l'avoit fâchée, mais je ne fis semblant de rien. Nous nous attendrîmes toutes les deux en prenant congé; le coeur me fendoit et je ne pouvois me séparer d'elle, je l'aimois à l'adoration, et en effet elle avoit bien des belles qualités. Nous convînmes d'adresser des lettres indifférentes à la Ramen et de nous servir de la femme du valet de chambre, pour faire passer celles qui étoient de conséquence.
J'ai oublié un article fort intéressant. La Bulow avant que de partir pour la Lithuanie, avoit eu une grande conversation avec Boshart, chapelain de la reine, dans laquelle elle lui avoit dévoilé le caractère de la Ramen et toutes ses intrigues. Cet ecclésiastique, qui hantoit beaucoup de gens, en avoit déjà entendu quelque chose. Il résolut d'en avertir la reine, et eut le bonheur de la convaincre si authentiquement des infâmes menées de cette femme, qu'elle lui promit de ne lui rien confier que ce qu'elle voudroit qui parvînt aux oreilles du roi. Elle nous conta d'abord ce que Boshart lui avoit dit, et nous avoua alors, qu'elle avoit bien remarqué la défiance que nous avions eue pour cette créature, mais qu'elle n'avoit pu s'imaginer qu'elle fût capable d'une telle noirceur. Nous lui conseillâmes de jouer fin contre fin, de continuer à lui faire bon visage et de lui en donner à garder tant qu'elle pourroit.
Je me trouvai bien désolée après le départ de la reine, enfermée dans ma chambre de lit, où je ne voyois personne, continuant toujours à faire abstinence, car je mourois de faim. Je lisois tant que le jour duroit et je faisois des remarques sur mes lectures. Ma santé s'affoiblissoit beaucoup, je devenois maigre comme un squelette faute d'alimens et d'exercices.
Un jour que nous étions à table, Mdme. de Sonsfeld et moi, à nous regarder tristement, n'ayant rien à manger qu'une soupe d'eau au sel et un ragoût de vieux os, rempli de cheveux et de saloperies, nous entendîmes cogner assez rudement contre la fenêtre. Surprises nous nous levâmes précipitamment pour voir ce que c'étoit. Nous trouvâmes une corneille, qui tenoit un morceau de pain dans son bec; elle le posa dès qu'elle nous vit sur le rebord de la croisée et s'envola. Les larmes nous vinrent aux yeux de cette aventure. Notre sort est bien déplorable, dis-je à ma gouvernante, puisqu'il touche les êtres privés de raison; ils ont plus de compassion de nous que les hommes, qui nous traitent avec tant de cruauté. Acceptons l'augure de cet oiseau, notre situation va changer de face. Je lis actuellement l'histoire romaine, et j'y ai trouvé, continuai-je en badinant, que leur approche porte bonheur. Au reste il n'y avoit rien que de très-naturel à ce que je viens de dire. La corneille étoit privée et appartenoit au Margrave Albert; elle s'étoit peut-être égarée et recherchoit son gîte. Cependant mes domestiques trouvèrent cette circonstance si merveilleuse, qu'elle fut divulguée en peu de temps par toute la ville; ce qui inspira tant de pitié pour mes peines à la colonie françoise qu'au risque d'encourir le ressentiment du roi, ils m'envoyoient tous les jours à manger dans des corbeilles, qu'ils posoient devant ma garderobe, et que la Mermann prenoit soin de vuider. Cette action et le zèle qu'ils témoignoient à mon frère m'a inspiré une haute estime pour cette nation, que je me suis fait une loi de soulager et de protéger quand j'en trouve les occasions.
Tout le mois de Février se passa de cette façon. La reine fit tant d'instances à Grumkow, qu'il m'obtint enfin la permission de revoir mes soeurs et les dames de cette princesse. J'étois alors dans une tranquillité parfaite, hors d'appréhension pour mon frère, et je n'entendois plus parler de mes odieux mariages. Ma petite société étoit douce et accommodante; je m'accoutumois peu à peu à la retraite et devenois véritable philosophe.
La reine m'écrivoit de temps en temps ce qui se passoit. Elle continuoit à être au mieux avec Grumkow. Elle me manda, qu'il alloit faire une dernière tentative en Angleterre, à laquelle le roi avoit consenti, et qu'elle s'en promettoit de très-heureuses suites. Je n'étois pas de son avis. Je ne pouvois concevoir comment elle pouvoit se fier à un homme qui se faisoit un point d'honneur de tromper tout le monde, et qui n'avoit cessé jusqu'alors de la persécuter. Je me doutai d'avance que la fin de cette grande amitié seroit funeste et qu'elle en seroit la dupe. Mes conjectures furent justes. Le roi commença à tourmenter la reine sur mon mariage à la fin de Mars. Elle m'en avertit d'abord, se plaignant beaucoup de ce qu'elle enduroit de sa mauvaise humeur. Il la maltraitoit publiquement à table et paroissoit plus animé que jamais contre mon frère et contre moi sans qu'elle en sût les raisons. Grumkow en rejetoit la faute sur Sekendorff et lui faisoit accroire, que ce ministre, ayant averti le roi de sa bonne intelligence avec elle, avoit diminué par-là son crédit.
Je n'avois point participé aux sacremens depuis neuf mois, n'en ayant pu obtenir la permission du roi. La reine me permit de lui écrire, pour lui demander cette grâce. Malgré les défenses de cette princesse je témoignai à ce prince la douleur que me causoit sa disgrâce. Ma lettre fût des plus touchantes et capable d'attendrir un coeur de roche. Pour toute réponse il dit à la reine, que sa canaille de fille pouvoit communier. Il donna ses ordres pour cet effet à Eversmann et lui nomma l'ecclésiastique, qui devoit en faire la fonction. Cela se passa secrètement dans ma chambre, où Eversmann fut présent à cette pieuse cérémonie. Tout le monde en tira un bon augure pour mon raccommodement, le roi en ayant usé de même avec mon frère avant qu'il sortît de la forteresse.
Cependant Grumkow avoit écrit par ordre du roi en Angleterre. Il s'étoit adressé à Reichenbach, pour le charger de demander une déclaration formelle sur mon mariage avec le prince de Galles; mais il avoit eu soin de donner des instructions secrètes à celui-ci, pour le faire échouer.
Dans ces entrefaites Eversmann recommença ses visites. Il vint me faire un jour des complimens de la reine, et comme je m'informai de sa santé et de celle du roi, il est de très-mauvaise humeur, me dit-il, et la reine est triste sans que j'en sache la raison. Je suis affairé que c'est terrible. Le roi m'a ordonné de mettre le grand appartement en ordre et d'y faire transporter toute la nouvelle argenterie. Vous aurez bien du bruit au dessus de votre tête, Madame, car on y prépare plusieurs fêtes. Les noces de la princesse Sophie doivent se faire bientôt avec le prince de Bareith. Le roi a invité beaucoup d'étrangers: le duc de Wurtemberg, le duc, la duchesse et le prince Charles de Bevern, le prince de Hohenzollern et quantité d'autres. Que je vous plains, continua-t-il, de ne point être de ces plaisirs; car le roi a dit qu'il ne souffriroit point que vous parussiez en sa présence. Je prendrai aisément mon parti là-dessus, lui répondis-je, mais je n'en prendrai jamais sur la disgrâce de ce prince, et je n'aurai point de repos jusqu'à ce qu'il m'ait rendu ses bonnes grâces.
Je ne fis pas grande réflexion sur cette conversation, mais Mdme. de Sonsfeld m'en parut inquiète. Il se forme un nouvel orage, me dit-elle; Grumkow dupe sûrement la reine, et je crains fort, Madame, que tous ces apprêts ne se fassent pour vous. Au nom de Dieu! tenez bon et ne vous rendez pas malheureuse. On vous destine le prince de Bareith; préparez votre réponse d'avance, car j'appréhende que la bombe ne crève quand vous vous y attendrez le moins. Comme je ne voulois point lui dire mes intentions, je ne lui répondis que problematiquement là-dessus.
Les réponses d'Angleterre étant arrivées, la reine ne manqua pas de m'en faire part. Reichenbach avoit très-bien exécuté les instructions de Grumkow. Il parla avec tant de fierté de la part du roi aux ministres anglois, que ceux ci, déjà fort piqués de l'affront fait au chevalier Hotham, prirent la déclaration pour une nouvelle insulte. Le roi d'Angleterre en fut outré; il jugea pourtant nécessaire de cacher sa réponse au prince de Galles et au reste de la nation. Il répondit au roi, qu'il ne se désisteroit jamais du mariage de mon frère avec la princesse sa fille, et que si cette condition n'étoit pas de son goût, il marieroit le prince de Galles avant la fin de l'année. Le roi, mon père, lui écrivit par la même poste, qu'il étoit résolu de faire mes noces avant qu'il fût deux mois et qu'il préparoit tout pour cet effet. La reine fût au désespoir de cette rupture, comme on peut bien le croire; mais je ne sais quel espoir lui restoit encore, puisqu'elle me recommandoit toujours de rester ferme à refuser tous les partis qu'on me proposeroit.
Sept ou huit jours après Eversmann vint chez moi. Il affectoit un air hypocrite et vouloit faire le bon valet. Je vous ai aimée, me dit-il, depuis que vous êtes au monde, je vous ai portée mille fois sur mes bras et vous étiez la favorite de chacun; malgré toutes les duretés, que je vous ai dites de la part du roi, je suis pourtant de vos amis; je veux vous en donner une preuve aujourd'hui et vous avertir de ce qui se passe. Votre mariage est entièrement rompu avec le prince de Galles. La réponse qu'on a donné au roi, l'a rendu furieux; il fait souffrir maux et martyres à la reine, qui devient maigre comme un bâton. Il est animé tout de nouveau contre le prince royal; il dit qu'on ne à pas bien examiné lui et Katt, et qu'il y a bien des circonstances de conséquence qu'il ignore et qu'il veut encore approfondir. Votre mariage avec le duc de Weissenfeld est fermement résolu; je prévois les plus grands malheurs si vous persistez dans votre obstination; le roi se portera aux dernières extrémités contre la reine, contre le prince royal et contre vous. Dans peu vous apprendrez si je mens ou si je dis vrai. C'est à vous à penser à ce que vous voulez faire. Ma réponse étoit toujours la même, c'étoit un refrain que j'avois appris par coeur à force de le répéter. Il se retira donc assez mal-satisfait.
Je reçus la même après-midi une lettre de la reine, qui confirma ce que Eversmann venoit de me dire. La femme du valet de chambre me la rendit elle-même et m'en fit voir une de son mari. «Il est impossible, lui mandoit-il, de vous décrire le déplorable état où se trouve la reine; peu s'en fallut que hier le roi n'en vint aux plus fâcheuses extrémités avec elle, ayent voulu la frapper de sa canne. Il est plus enragé que jamais contre le prince royal et la princesse. Dieu, ayez pitié de nous dans de si fortes adversités!»