Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1
Part 18
L'on va m'hérétiser après le conseil de guerre, qui va se tenir à présent, car il n'en faut pas davantage pour passer pour hérésiarque, que de n'être pas en toutes choses conforme au sentiment du maître. Vous pouvez donc juger sans peine de la jolie façon dont on m'accommodera. Pour moi je ne m'embarrasse guère des anathèmes qui seront prononcés contre moi, pourvu que je sache, que mon aimable soeur s'inscrive à faux là contre. Quel plaisir pour moi, que ni grillés ni verroux ne peuvent m'empêcher de vous témoigner ma parfaite amitié. Oui, ma chère soeur, il se trouve encore d'honnêtes gens dans ce siècle quasi entièrement corrompu, qui me procurent les moyens nécessaires pour vous témoigner mes soumissions. Oui, ma chère soeur, pourvu que je sache que vous soyez heureuse, la prison me deviendra un séjour de félicité et de contentement. Chi ha tempo ha vita! Consolons nous avec cela. Je souhaiterois du fond de mon coeur n'avoir plus besoin d'interprète pour vous parler, et que nous vissions ces heureux jours, où votre Principe et ma Principessa[4] feront une douce harmonie, ou pour parler plus net, où j'aurai le plaisir de vous entretenir moi-même et de vous assurer, que rien au monde ne sauroit diminuer mon amitié pour vous. Adieu.
Le prisonnier.
[Note 4: Mon frère avoit donné ce titre à sa flûte, disant, qu'il ne seroit jamais véritablement amoureux que de cette princesse. Il en faisoit souvent de jolis badinages, qui nous faisoient rire. Pour y répondre j'avois nommé mon luth prince, lui disant, que c'étoit son rival.]
Cette lettre me perça le coeur; mes larmes m'empêchèrent long-temps de parler. Je ne comprenois rien au tour badin de mon frère. Son style me rassura quelques momens pour me replonger ensuite dans de plus fortes alarmes. Le conseil de guerre dont il faisoit mention et dont on m'avoit fait mystère, me jetoit dans des agitations terribles. Je tourmentai inutilement Mdme. de Sonsfeld, pour me permettre de lui répondre, mais elle resta inflexible, et ne me fit entendre raison qu'avec beaucoup de peine. Mon sort changea quelques jours après.
Un dimanche, 5. de Novembre, étant tranquillement dans mon lit, on vint m'avertir que Eversmann demandoit à me parler de la part du roi. Je le fis entrer, dissimulant tant bien que mal mon trouble. Je viens de Vousterhausen, me dit-il; le roi m'a ordonné de vous dire, que jusqu'à présent il vous a traitée avec douceur et ménagement, il n'a point voulu vous faire interroger, de crainte, de vous trouver coupable, d'autant plus que le prince royal et Katt ont avoué que vous étiez leur complice (ceci étoit entièrement faux), mais il prétend de vous en reconnoissance, que vous vous déterminiez sur le choix des deux partis qu'il vous a si souvent proposés. Prenez garde, Madame, à la réponse que vous me donnerez, la vie du prince royal et peut-être la vôtre en dépendent; il est dans une furieuse colère contre le prince et ne parle que de le faire décapiter. Je n'ose vous dire les funestes desseins qu'il roule dans son esprit contre vous deux, je tremble quand j'y pense, et il n'y a que vous qui puissiez les détourner. Songez y bien, je fais le préambule, mais le roi vous enverra d'autres personnes, qui sauront vous mettre à la raison, si vous ne me donnez une déclaration favorable.
Je souffris maux et martyres pendant tout ce discours. J'étois assez incertaine de ma réponse, si la fin de son raisonnement ne me l'eût suggérée. Le roi est le maître, lui repartis-je, il peut disposer de ma vie et de ma mort, mais il ne peut me rendre coupable, lorsque je ne le suis pas. Je ne désire rien tant que d'être examinée, mon innocence paroîtroit dans tout son lustre. Pour ce qui regarde les deux partis en question, ils me sont l'un et l'autre si odieux, que le choix en seroit trop difficile; cependant j'obéirai aux ordres du roi, dès qu'il sera d'accord avec la reine. Il se mit à rire fort insolemment. La reine? s'écria-t-il, le roi lui a déclaré nettement, qu'il ne veut plus qu'elle se mêle de quoi que ce soit.--Il ne peut pourtant empêcher qu'elle ne reste ma mère, ni lui ôter l'autorité que cette qualité lui donne sur moi. Que je suis malheureuse! quelle nécessité y-a-t-il de me marier, et d'où vient qu'on ne s'accorde pas sur celui que je dois épouser? Je suis livrée au sort le plus cruel, menacée alternativement de la malédiction de mon père et de ma mère, sans savoir quel parti prendre, ne pouvant obéir à l'un sans désobéir à l'autre. Eh bien, continua-t-il, préparez-vous donc à mourir; je vois bien qu'il n'est plus temps de vous rien cacher. On recommencera le procès du prince royal et de Katt, où vous allez être impliquée; il faut une victime de plus à la fureur du roi, Katt ne suffit pas pour éteindre sa rage, et on sera charmé de sauver votre frère à vos dépens. Que vous me faites plaisir, lui répondis-je; je suis détachée du monde; les adversités, que j'y ai éprouvées, m'ont fait reconnoître la vanité de toutes les choses humaines; je recevrai la mort avec joie et sans crainte, puisqu'elle me conduira à un heureux repos, dont personne ne pourra me priver. Mais que deviendroit en ce cas le prince royal? repartit-il. Si je lui sauve la vie, ma félicité est parfaite, et s'il meurt, je n'aurai pas le chagrin de lui survivre. Vous êtes inflexible, Madame, mais ceux que le roi vous enverra, sauront vous mettre à la raison. J'ai de plus à vous défendre expressément de la part de ce prince, de rien faire savoir de tout ce que je vous ai dit, à la reine. Cette triste conversation finit par là.
J'étois dans une altération effroyable, craignant de faire tort à mon frère par mes refus. On m'avoit fait accroire, que le conseil de guerre l'avoit condamné à une année de prison, et que Katt avoit été enfermé dans une forteresse pour le reste de ses jours. Je me tranquillisai pourtant, étant maîtresse de mon sort, et de rendre telle réponse qu'il me plairoit à ceux qui dévoient m'être envoyés de la part du roi, n'en voulant point donner de positive à un faquin comme Eversmann.
Je contai d'abord toutes ces circonstances à Mdme. de Sonsfeld. Nous conclûmes toutes deux d'en informer la reine. Comme nous jugeâmes bien que je serois épiée; je n'osai risquer de donner ma lettre à la femme de Bock, de crainte, qu'elle ne fût interceptée. J'eus donc recours à Mlle. de Kamken, fille de la grande maîtresse, que la reine avoit reprise à la place de la Bulow. Cette fille avoit infiniment d'esprit, de mérite et de solidité.
On avoit oublié de mettre la garde à un dégagement, qui faisoit la communication de l'appartement de mes soeurs et du mien, ce qui m'avoit facilité le plaisir de les voir. Mlle. de Kamken s'introduisit par-là secrètement chez moi. Les difficultés qu'elle me fit, ne me rebutèrent point. Je m'avisai d'empaqueter ma lettre dans un fromage, que je coupai en deux et que je rajustai ensemble le mieux que je pus. Envoyez ce fromage à votre mère, lui dis-je, mandez-lui, qu'il vient de Mdme. de Roukoul; on ne s'avisera sûrement pas d'y chercher une lettre. Cet expédient la rassura; elle suivit mon intention, qui réussit heureusement. J'avois supplié la reine, de garder le secret sur ce que je lui mandois et de me faire savoir ses ordres par la même voie. Elle fit tout à rebours.
Mdme. de Roukoul vint m'en apporter la réponse le lendemain matin. Cette dame étoit âgée de 70 ans; elle étoit remplie de probité et de mérite, mais son grand âge ne permettoit pas qu'on s'y fiât. Comme elle se doutoit de quelque mystère, elle voulut être présente à l'ouverture de la lettre. Il fallut donc mal gré bon gré la lire devant elle. Il n'y avoit que ce peu de mots:
«Vous êtes une poule mouillée qui s'épouvante de tout. Songez que je vous donne ma malédiction, si vous consentez à ce qu'on exige de vous. Faites la malade, pour gagner du temps.»
Les cornes me vinrent à la tête en lisant ce billet, et surtout la fin m'en embarrassa beaucoup. Le conseil étoit bon, mais il falloit de la discrétion, et j'étois sûre qu'on pécheroit de ce côté-là.
Dès que je fus seule avec Mdme. de Sonsfeld, nous consultâmes ensemble sur ce qu'il y avoit à faire. Nous jugeâmes qu'il étoit nécessaire de tromper Mdme. de Roukoul, et de lui donner le change sur ma feinte maladie. Mdme. de Sonsfeld me conseilla de remettre la comédie, que nous avions projetée, au jour suivant, pour des raisons, disoit-elle, qu'elle ne pouvoit m'expliquer.
Eversmann vint lui rendre visite le même soir. Le roi m'envoie, lui dit-il; il vous commande d'employer tous vos efforts pour persuader à la princesse d'épouser le duc de Weissenfeld. Ses refus ont épuisé sa patience; il vous fait dire, que votre logement est préparé à Spandau, où il vous enverra si elle ne se rend à ses volontés. Je quitterai la cour, lui repartit-elle, dès qu'il le jugera à propos. Le roi doit se ressouvenir de la répugnance que j'ai eue d'accepter le poste de gouvernante auprès de la princesse; je lui remontrai mon peu de capacité pour cet emploi, il me le donna malgré mes représentations. Je l'ai élevée dans les principes de la vertu et du christianisme; je l'aime et la chéris plus que ma vie, mais je suis prête à donner, non obstant cela, ma démission, si le roi ne me juge plus capable de remplir mes fonctions; je ne puis me mêler de choses qui passent mon hémisphère. La princesse est d'un âge assez mûr, pour savoir elle-même ce qu'elle a à faire. Je souhaite qu'elle prenne des résolutions conformes aux volontés du roi et de la reine; pour moi je resterai neutre et ne m'ingérerai point de lui donner conseil pour ou contre. Vous n'êtes peut-être pas informée, répondit-il, de la terrible tragédie qui s'est passée ce matin. Le sang de Katt n'a point appaisé le ressentiment du roi, il est plus furieux que jamais, et je crains fort que votre conduite ne lui donne lieu d'en venir avec vous à de fâcheuses extrémités. Sur cela il lui conta la déplorable fin de Katt, que je réserve pour un autre lieu, ne voulant point interrompre le fil de ma narration. Mdme. de Sonsfeld en fut terriblement frappée; elle ignoroit cette triste catastrophe, dont toutes les circonstances la firent frémir; sa fermeté n'en fut pourtant point ébranlée. Ménagez, au nom de Dieu, la princesse, s'écria-t-elle, et ne lui parlez point de cette exécution; elle a le coeur bon et compatissant, la situation du prince royal et le malheur de Katt ne peuvent que lui causer une violente altération, qui acheveroit de ruiner sa santé déjà fort dérangée; et pour ce qui me regarde, j'attends avec tranquillité et résignation tout ce qu'il plaira à la providence d'ordonner sur mon sujet. Eversmann, n'en pouvant tirer d'autre réponse, se retira assez mal satisfait.
J'endurois de violentes inquiétudes pendant cette conversation. Mdme. de Sonsfeld me la rendit mot-à-mot, à l'article de Katt près; elle étoit fort altérée et ne pouvoit me cacher ses larmes. Je pris le change, croyant que les menaces d'Eversmann les causoient.
Je me préparai à jouer la scène dont nous étions convenues. Je mis la Mermann de la confidence, j'étois sûre de sa discrétion et de sa fidélité. Je dinois tête à tête avec ma gouvernante dans un cabinet dont la porte donnoit sur un corridor; notre ordinaire étoit si mince, que nous jeûnions la plupart du temps; ce n'étoient que des os sans chair, cuits avec de l'eau et du sel, on ne nous donnoit au lieu de vin que de la petite bierre ce qui nous obligeoit de boire de l'eau toute pure. Nous étant mises à table, nous nous plaignîmes de ce qu'il faisoit trop chaud et nous fîmes ouvrir la porte du corridor où il y avoit toujours beaucoup de monde qui alloit et venoit. Je me laissai tomber tout doucement de la chaise, en criant: je me meurs. Mdme. de Sonsfeld courut promptement pour me secourir en appelant à l'aide. Ceux de dehors me voyant dans cet état me crurent morte, et en semèrent le bruit par tout le château. Les lamentations de la gouvernante et de la Mermann les confirmèrent dans cette idée; mes soeurs et les dames de la reine accoururent dans ma chambre. Je contrefis si bien la morte pendant une heure, qu'on envoya enfin chercher Stahl. Je repris mes sens avant son arrivée. Je maudissois mille fois en moi-même la nécessité qui me réduisoit à faire un personnage si contraire à mon caractère. On m'avoit couchée sur mon lit; je priai tout le monde de se retirer et de me laisser un peu tranquille. Je donnai par ce moyen le temps à Mdme. de Sonsfeld de prévenir le médecin, qui étoit entièrement dévoué à la reine. Il ne manqua pas de dire que j'étois fort malade. Tout le jour se passa ainsi.
J'eus encore le lendemain le chagrin de recevoir une visite de ce vilain visage de Eversmann. Comme je m'étois bien attendue qu'il ne manqueroit pas de venir examiner si mon mal étoit vrai ou faux, j'avois pris mes précautions de loin et avois eu soin de me faire chauffer des pierres de térébenthine, qui étoient cachées dans mon lit et dont je pouvois me servir lorsque quelqu'un de suspect venoit chez moi. Je les tenois entre mes mains, qui en devenoient brûlantes et faisoient accroire à chacun que j'avois une grosse fièvre et beaucoup de chaleur. Il venoit de Vousterhausen, où on étoit déjà informé de l'accident qui m'étoit survenu la veille. Etes-vous bien malade? me dit-il, donnez-moi un peu la main, que je voie si vous avez de la chaleur. Je la lui tendis sur-le-champ. Surpris de me trouver si mal, il demanda à Mdme. de Sonsfeld, si elle n'avoit pas envoyé chercher Stahl? Je l'ai risqué, lui répondit-elle, car la princesse, étoit hier dans un tel état, qu'il n'y avoit point de temps à perdre pour la secourir; mais je n'ai osé le faire venir aujourd'hui, et j'en ai demandé la permission à la reine. Il la tira à part et sortit avec elle. Je vous avois défendu, lui dit-il, de la part du roi, aussi bien qu'à la princesse de ne point informer la reine des commissions dont il m'avoit chargé pour vous, vous avez pourtant eu le courage l'une et l'autre de désobéir à cet ordre. La reine est instruite de tout; elle m'a traité comme le dernier des hommes, mais rendez grâces, vous et votre princesse, à mon bonté qui m'empêche de me venger. Si j'informois le roi de tout ceci, il vous feroit un mauvais parti à l'une et à l'autre. C'est ce que j'ai voulu vous dire seulement en passant, afin que cela ne vous arrive plus. Il se retira en proférant ces dernières paroles, et épargna la peine à Mdme. de Sonsfeld de lui répondre. Elle rentra toute effrayée dans ma chambre, pour me conter cette nouvelle imprudence de la reine. J'en restai stupéfiée. Nous ne doutâmes plus qu'elle n'en parlât encore au roi, ce qui auroit achevé de tout gâter et de nous exposer aux plus grands malheurs.
Chaque jour étoit signalé par quelque catastrophe. Ce n'étoient que des emprisonnemens, des confiscations et des exécutions continuelles, ce qui me faisoit appréhender, que les menaces du roi ne se changeassent enfin en effets, surtout s'il pouvoit trouver la moindre prise. Je le répète encore, mon sort m'inquiétoit le moins; celui des personnes que j'aimois absorboit toute mon attention. Je réfléchis toute la nuit sur ma situation; grand Dieu, qu'elle étoit affreuse! Je me voyois sans soutien, ne pouvant compter sur la reine, qui n'avoit aucun crédit et qui embrouilloit tout par ses imprudences et son indiscrétion. Mon frère ne me sortoit point de l'esprit. Je soupçonnois des mystères sur son sujet; mais toutes mes instances étoient inutiles et on me répondoit toujours qu'il étoit enfermé pour un an. Ne sachant pas la mort de Katt, je craignois qu'on ne recommençât les procédures et que la fin n'en fût funeste. Ma chère gouvernante m'alarmoit bien vivement; je l'aimois tendrement et j'aurois mieux aimé mourir que de l'exposer par mon obstination à tenir compagnie à tant d'illustres infortunés. Je me résolus donc enfin fermement à me sacrifier pour les autres et à épouser le duc de Weissenfeld, avec condition toutefois, que le roi m'accorderoit la grâce de mon frère. Je remis à lui faire savoir mes intentions jusqu'à ce qu'il m'envoyât ceux dont Eversmann m'avoit parlé. J'eus grand soin de cacher ce projet à Mdme. de Sonsfeld, qui y auroit mis sûrement obstacle.
Je passai ainsi six ou sept jours, au bout desquels Eversmann renouvela ses visites. J'affectois une grande foiblesse, qui me faisoit encore garder le lit. Il vint m'annoncer, que le roi étoit averti que je voyois mes soeurs et les dames de la reine, qu'il en étoit dans une très-violente colère, et qu'il me faisoit défendre sous peine de la vie de ne plus sortir de ma chambre et de ne point mettre la tête à la fenêtre.
En effet les ordres furent si bien donnés, que je devins prisonnière dans toutes les formes, et qu'on ne laissa plus entrer personne chez moi sans un ordre exprès du roi. Je pris mon parti là-dessus et je jugeai que Eversmann, malgré sa feinte générosité, en étoit la cause. Ce qui m'incommodoit le plus, c'étoit ma feinte maladie et de garder tout le jour le lit; je ne pouvois lire qu'à bâtons rompus, ce diantre d'homme venant m'interrompre à tout bout de champ et me rabattre les oreilles de son duc de Weissenfeld et de ses menaces.
La reine cependant arriva le 22. au matin à Berlin. A force d'affectation et de chagrin, j'étois très-indisposée en effet. Ma soeur Charlotte avoit obtenu la permission de me voir; elle courut d'abord chez moi. Je l'aimois beaucoup; elle avoit de l'esprit, de la vivacité et l'humeur fort douce. Elle m'a bien mal récompensée depuis de l'amitié que j'avois pour elle. A peine eut-elle mis le pied dans ma chambre, qu'elle me dit: n'avez-vous pas bien plaint mon pauvre frère et regretté Katt? Pourquoi? lui repartis-je en m'effrayant. Quoi, vous n'en savez rien? continua-t-elle en racontant fort confusément cette déplorable tragédie. J'en fus si saisie que le coeur me manqua. Mais il est à propos de placer ici ce grand événement.
Le conseil de guerre, qui devoit décider du sort des deux criminels, fut assemblé le 1. de Novembre à Potsdam. Il étoit composé de deux généraux, de deux colonels, de deux lieutenant-colonels, de deux majors, de deux capitaines et de deux lieutenants. Tout le monde s'étant excusé d'en être, le roi fit tirer toute l'armée au sort. Il tomba sur le généraux Denhoff et Linger, les colonels Derscho et Panewitz. J'ai oublié les lieutenant-colonels, le major Schenk des gens-d'armes et Weier du régiment du roi, aussi bien que le capitaine Einsiedel de ce même régiment. Ils donnèrent chacun leur voix par un passage de l'écriture sainte. Je ne me souviens que de celui de Denhoff, qui allégua la douleur de David, lorsqu'on vint lui dire la mort d'Absalon, et s'écria: ah mon fils Absalon, mon fils Absalon! etc. Le même et Linger opinèrent au pardon, mais les autres, pour faire leur cour au roi, condamnèrent mon frère et Katt à être décapités, procédure inouïe dans un pays chrétien et policé. Le roi auroit fait exécuter cette sentence, si toutes les puissances étrangères n'avoient intercédé pour le prince, particulièrement l'Empereur et les états généraux. Sekendorff se donna de grands mouvemens; ayant causé le mal il voulut le réparer. Il dit au roi, que le prince étoit à la vérité son fils, mais qu'il appartenoit à l'empire et que sa Majesté n'avoit aucun droit sur lui. Il eut bien de la peine à obtenir sa grâce; ses sollicitations diminuèrent peu à peu les desseins sanguinaires du roi. Grumkow qui s'en aperçut, voulut s'en faire un mérite auprès de mon frère; il se rendit à Custrin et l'engagea d'écrire et de faire des soumissions au roi.
Sekendorff entreprit aussi de sauver Katt, mais le roi resta inflexible. Son arrêt lui fut prononcé le 2. du même mois. Il l'entendit lire sans changer de couleur. Je me soumets, dit-il, aux ordres du roi et de la providence; je vais mourir pour une belle cause et j'envisage le trépas sans frayeur, n'ayant rien à me reprocher. Dès qu'il fut seul il appela Mr. Hartenfeld, qui étoit de garde auprès de lui et qui étoit fort de ses amis. Il lui donna la boîte qui renfermoit le portrait de mon frère et le mien. Gardez-la, lui dit-il, et souvenez-vous quelquefois du malheureux Katt, mais ne la montrez à personne, cela pourroit encore faire du tort après ma mort aux illustres personnes que j'y ai peintes. Il écrivit ensuite trois lettres, à son aïeul, à son père et à son beau-frère. J'en ai obtenu les copies et je les ai traduites mot-à-mot de l'allemand.
Monsieur mon très-honoré grand-père!
Je ne saurois vous exprimer avec quelle douleur et agitation j'écris celle-ci. Moi qui ai été le principal objet de vos soins, que vous aviez destiné à être le soutien de votre famille, que vous aviez élevé dans des sentimens utiles au service du maître et du prochain, qui ne suis jamais sorti de chez vous sans être honoré de vos bontés et de vos conseils; moi qui devois faire la consolation et la félicité de votre vieillesse, enfin moi, misérable que je suis! je deviens l'objet de votre douleur et de votre désespoir. Au lieu de vous réjouir par de bonnes nouvelles, je me vois obligé de vous annoncer l'arrêt de ma mort, qui a déjà été prononcé. Ne prenez pas mon triste sort trop à coeur; il faut se soumettre aux décrets de la providence, si elle nous éprouve par des adversités, elle nous donne aussi la force de les soutenir avec fermeté et de les vaincre. Il n'y a rien d'impossible à Dieu, il peut secourir quand il veut. Je mets toute ma confiance en cet Être suprême, qui peut encore diriger le coeur du roi à la clémence et me faire obtenir autant de grâces que j'ai éprouvé de rigueur. Si ce n'est point la volonté de Dieu, je ne l'en louerai et bénirai pas moins, étant persuadé que ce qu'il fera sera pour mon bien. Ainsi je me soumets avec patience à ce que votre crédit et celui de vos amis pourra obtenir de sa Majesté. Je vous demande en attendant mille fois pardon de mes fautes passées, espérant que le bon Dieu, qui pardonne aux plus grands pécheurs, aura compassion de moi. Je vous supplie de suivre son exemple envers moi et de me croire etc.
Le 2. de Novembre 1730.
Voici des vers qu'on trouva écrits sur la fenêtre de sa prison:
Par le temps et la patience On obtient une bonne conscience; Si vous voulez savoir qui écrit cela, Le nom de Katt vous l'apprendra, Toujours content en espérance.
Au dessous il y avoit:
Celui que la curiosité portera à lire cette écriture, apprendra que l'écrivain a été mis aux arrêts par ordre de sa Majesté le 16. d'Août de l'année 1730, non sans l'espérance de recevoir la liberté, quoique la façon dont il est gardé lui fasse augurer quelque chose de funeste.
Un ecclésiastique étant venu le voir le jour suivant, pour le préparer à la mort, il lui dit: je suis un grand pécheur; ma trop grande ambition m'a fait commettre bien des fautes, dont je me repens de tout mon coeur. Je me suis reposé sur ma fortune; les bonnes grâces du prince royal m'ont aveuglé à un point que je me suis méconnu moi-même. A présent je reconnois que tout est vanité; je sens un vif repentir de mes péchés et je désire la mort comme le seul chemin qui puisse me conduire à un bonheur stable et éternel. Il passa cette journée et celle qui suivit en de pareilles conversations.