Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

Part 16

Chapter 163,986 wordsPublic domain

J'en reviens à la reine. Elle me demanda, si mon frère ne m'avoit jamais parlé de son dessein. Je lui fis alors un récit de toutes les particularités, que je savois sur ce sujet, m'excusant de les lui avoir cachées, par la crainte que j'avois eue de la commettre, si le cas venoit à exister; je lui avouai de plus, que les assurances que Katt m'avoit faites, m'avoient jetée dans une sécurité parfaite, ne m'étant attendue à rien moins qu'à ce que je venois d'appendre. Mais, me dit-elle, ne savez-vous rien de nos lettres. J'en ai parlé souvent à mon frère et il m'a assuré qu'il les avoit brûlées. Je connois trop bien votre frère, reprit-elle, et je parierois qu'elles sont parmi les effets de Katt. Si cela est, nous sommes perdues. La reine devina juste; nous apprîmes le lendemain qu'il y avoit plusieurs cassettes de mon frère chez Katt, où on avoit mis le scellé. Cette nouvelle nous fit frémir. Après avoir bien ruminé, elle eut encore recours au Maréchal Natzmar, qui lui avoit rendu service dans un cas pareil, comme je l'ai rapporté ci-devant. Elle envoya aussitôt chercher son aumônier, nommé Reinbeck, pour le charger de persuader au Maréchal de lui faire remettre la cassette qui contenoit les lettres. Reinbeck étant malade, se fit excuser, ce qui augmenta ses inquiétudes. Un cas fortuit y suppléa.

La comtesse de Fink vint le matin suivant chez moi. Je fus surprise de l'altération qui paroîssoit sur son visage. Après avoir fait retirer tout le monde, hors Mdme. de Sonsfeld, elle me dit qu'elle étoit la plus malheureuse personne du monde et qu'elle venoit me confier ces peines. Jugez Madame, me dit-elle, de mon embarras. Je trouvai hier au soir, en rentrant chez moi, une caisse scellée et adressée à la reine, qu'on avoit remise à mes domestiques, avec le billet que voici. Elle me le donna, il n'y avoit que ces mots:

"Ayez la bonté, Madame de remettre cette cassette à la reine, elle renferme les lettres qu'elle et la princesse ont écrites au prince royal."

Je n'ai pu comprendre, continua-t-elle, qui peut m'avoir joué ce tour, car ceux qui la portoient étoient masqués. Cependant je ne sais qu'elle résolution prendre; je sens, qu'en envoyant ce fatal dépôt au roi je perds la reine et au contraire, si je le rends à cette princesse, j'en serai la victime. L'une et l'autre de ces extrémités sont si fâcheuses pour moi, que je ne sais à quoi me déterminer. Nous lui parlâmes si fortement et la pressâmes tant que nous lui persuadâmes d'en parler à la reine, lui démontrant, qu'elle ne risquoit rien en prenant ce parti, puisque le paquet lui étoit adressé.

Nous nous rendîmes toutes trois chez cette princesse. La joie qu'elle eut de cette bonne nouvelle, mit quelque trêve à sa douleur, mais elle ne fut pas longue. Les réflexions suivirent bientôt; voici comme nous raisonnions. De quelle façon transporter cette cassette secrètement au château sans qu'on s'en apperçoive, y ayant des espions partout? Quand même cela se pourroit, n'est-il pas à craindre que Katt n'en fasse mention, lorsqu'il sera interrogé? Que deviendra alors la comtesse Fink, elle se trouvera innocemment impliquée dans cette mauvaise affaire, sans avoir comment s'en tirer. Si cette dernière en agit sans détours et la livre publiquement à la reine, le roi en sera informé sur-le-champ et forcera cette princesse à devenir elle-même l'instrument de son malheur en lui remettant ses lettres. Le cas étoit délicat, il y avoit des précipices de tout côté. Enfin, après avoir bien pesé le pour et le contre, on choisit le dernier de ces partis, comme le moins périlleux, dans l'espérance, de trouver encore quelqu'expédient pour nous rendre maîtres des papiers. Le porte-feuille, car c'en étoit un fut donc porté dans l'appartement de la reine, qui le serra aussitôt en présence de ses domestiques et de la Ramen. Nos conférences recommencèrent l'après-midi. La reine étoit d'avis de brûler les lettres et de dire simplement au roi, que n'étant pas d'importance, elle n'avoit pas cru mal faire. Son avis fut hautement rejeté de nous autres, l'un vouloit ceci, l'autre vouloit cela; tout le jour se passa de cette façon sans rien conclure.

Dès que je fus retirée, je dis à Mdme. de Sonsfeld, que j'avois trouvé un expédient infaillible, mais qui deviendroit très-dangereux, si la reine le confioit à la Ramen. Je lui fis comprendre, que si on pouvoit venir à bout de lever le scellé sans le rompre, il n'y auroit rien de si facile que de limer le cadenas, qui fermoit le porte-feuille, qu'on en pourroit alors tirer commodément les lettres et en écrire d'autres, pour les remettre en place. Ma gouvernante approuva fort mon idée, et nous convînmes de la proposer, conjointement avec la comtesse de Fink, à la reine et d'exiger sa parole d'honneur de n'en point parler.

Dès le jour suivant nous suivîmes ce projet comme nous nous en étions donné le mot. Nous parlâmes chacune d'une façon si intelligible, sans pourtant nommer personne, que la reine remarqua, que nous apostrophions la Ramen. Mais son foible pour cette créature fut cause, qu'elle ne fit point semblant de nous comprendre; elle nous promit cependant un secret éternel et nous tint parole cette fois-là. Nous exécutâmes dès l'après-midi notre entreprise. La reine se défit de ses dames et de ses domestiques, je restai seule auprès d'elle. Nous trouvâmes d'abord un terrible obstacle; le porte-feuille étoit si pesant, que ni la reine ni moi ne pouvions le transporter, ce qui l'obligea de se confier à un de ses valets de chambre, vieux et fidèle domestique, d'une discrétion et d'une probité à toute épreuve. J'essayai pendant long-temps de lever le cachet, l'impossibilité que j'y trouvai me fit trembler. Ce valet de chambre, nommé Bock, ayant examiné les armes qui étoient celles de Katt, me dit avec beaucoup de joie: eh mon Dieu, Madame, j'ai un cachet tout pareil sur moi; il y a plus de quatre semaines que je l'ai trouvé dans le jardin à Mon-bijou, je l'ai toujours porté depuis ce temps, pour tâcher d'apprendre à qui il appartenoit. Ayant confronté ces deux cachets, nous les trouvâmes égaux et conclûmes qu'ils appartenoient à Katt. Ayant donc rompu les cordes et le cadenas, nous en vînmes à la visite des lettres. Il est temps à présent que je m'étende un peu là-dessus.

J'ai déjà parlé, dans le cours de cet ouvrage, de la manière peu respectueuse, dont nous parlions souvent du roi. La reine prenoit plaisir à nos satires et renchérissoit sur celles que nous faisions; les lettres de cette princesse aussi bien que les miennes en étoient remplies. Elles contenoient outre cela le détail de toutes les intrigues en Angleterre, la maladie qu'elle avoit feinte l'hiver passé, pour gagner du temps, en un mot les secrets les plus importants. Il y avoit un article de plus dans les miennes. Pour plus de sûreté je n'écrivois avec de l'encre que des choses indifférentes, et me servois du citron pour celles qui étoient de conséquence; en passant le papier sur le feu, la caractère paroissoit et devenoit lisible. La Ramen étoit d'ordinaire le sujet de cette écriture mystérieuse. J'invectivois contre elle, me plaignant amèrement de son ascendant sur l'esprit de la reine; nous convenions aussi, par ce moyen, de ce qu'il falloit lui dire ou lui cacher. J'avois eu l'esprit si agité, que je n'avois fait aucune réflexion sur l'effet que ces lettres pouvoient produire sur cette princesse, l'idée qui m'en vint, en ouvrant le porte-feuille, me fit trembler. Un heureux incident me tira d'embarras. L'aumônier Reinbeck se fit annoncer. La reine ne put se dispenser de lui parler, l'ayant envoyé chercher la veille. Elle étoit si troublée de tout ce qui se passoit, qu'elle me dit en sortant: au nom de Dieu, brûlez toutes ces lettres, que je n'en trouve pas une. Je ne me le fis pas dire deux fois et les jetai sur-le-champ au feu. Il y en avoit pour le moins 1500 de la reine et de moi. J'avois à peine fini cette belle oeuvre, qu'elle rentra. Nous fîmes alors la révision du reste des papiers. Il y avoit des lettres d'une infinité de gens, des billets-doux, des réflexions morales et des remarques sur l'histoire, dont mon frère étoit l'auteur; une bourse, qui contenoit 1000 pistoles, plusieurs pierreries et bijouteries et enfin une lettre de mon frère à Katt, dont voici la teneur; elle étoit datée du mois de Mai.

«Je pars, mon cher Katt. J'ai si bien pris mes précautions, que je n'ai rien à craindre. Je passerai par Leipsic, où je me donnerai le nom de Marquis d'Ambreville. J'ai déjà fait avertir Keith, qui ira droit en Angleterre. Ne perdez point de temps, car je compte vous trouver à Leipsic. Adieu, ayez bon courage.»

Nous jetâmes tous ces papiers au feu, hors les petits ouvrages de mon frère, que j'ai conservés. Je commençai le soir même à récrire les lettres, qui dévoient remplacer les autres. La reine en fit de même le jour suivant. Nous eûmes la précaution de prendre du papier de chaque année, pour empêcher toute découverte. Trois jours furent employés à cet ouvrage, pendant lesquels nous fabriquâmes 6 ou 700 lettres. C'était peu de chose en comparaison de celles que nous avions brûlées. Nous nous en apperçûmes, quand nous voulûmes refermer le porte-feuille; il étoit si vide que cela seul pouvoit nous trahir. J'étois d'avis de continuer d'écrire pour le remplir, mais les inquiétudes de la reine étoient si grandes, qu'elle aima mieux y fourrer toutes sortes de nippes que d'attendre plus long-temps à le refermer. Je m'y opposai tant que je pus, mais inutilement. Nous le remîmes enfin dans le même état où il avoit été, sans qu'on pût s'appercevoir du moindre changement.

Cependant le roi arriva le 27. d'Août à cinq heures du soir. Ses domestiques avoient pris les devants. La reine les fit venir et leur demanda des nouvelles de mon frère. Ils l'assurèrent qu'ils ignoroient entièrement son sort, qu'ils l'avoient laissé à Wesel en partant, et ne savoient point ce qu'on en avoit fait depuis. Mais je crois qu'il est à propos de rapporter ici les circonstances de son évasion, telles que je les ai apprises de sa propre bouche et de ceux qui étoient présens.

Son premier dessein fut de s'esquiver d'Ansbac. L'étourderie qu'il eut, de faire confidence au Margrave de son mécontentement, y mit obstacle. Ce prince, le voyant extrêmement aigri contre le roi, soupçonna quelque chose de son dessein et dérangea son plan en lui refusant des chevaux qu'il lui demandoit, sous prétexte, disoit-il, d'aller se promener. Le roi ne gardoit plus absolument de mesures avec lui et l'avoit maltraité publiquement en présence de plusieurs étrangers; il lui avoit même répété ce que je lui avois entendu dire souvent: «si mon père m'avoit traité comme je vous traite, je m'en serois enfui mille fois pour une, mais vous n'avez point de coeur et n'êtes qu'un poltron.» Cependant mon frère, ne pouvant parvenir à son but pendant son séjour d'Ansbac, fut obligé d'attendre une autre occasion, qui pouvoit se recontrer facilement sur la route. Il reçut à quelques milles de cette ville l'estafette de Katt. Il y répondit aussitôt, lui mandant, qu'il comptoit se sauver dans deux jours; qu'il lui donnoit rendez-vous à la Haye, l'assurant, que son coup étoit immanquable, parce que si même il étoit poursuivi, il trouveroit un asyle dans les couvens très-fréquens sur cette route. Son trouble lui fit oublier d'adresser cette lettre à Berlin. Par malheur pour lui il y avoit un cousin de Katt, qui portoit le même nom, envoyé pour faire des recrues à 10 ou 12 milles de-là. L'estafette alla trouver celui-ci et lui remit la lettre de mon frère.

Dans ces entrefaites le roi arriva proche de Francfort dans un village, où lui et toute sa suite passèrent la nuit dans des granges. Mon frère, le colonel Rocho et son valet de chambre en partagèrent une.

J'ai déjà dit que Keith étoit devenu lieutenant dans le régiment de Mosel. Le roi avoit repris son frère en sa place pour page. Ce garçon étoit aussi sot que son frère l'étoit peu. Le prince royal, le connoissant pour tel, ne s'étoit point confié à lui sur ses desseins; mais il jugea, que par rapport à sa bêtise il seroit plus propre qu'un autre à faciliter son évasion. Il lui fit accroire, qu'ayant appris qu'il y avoit de jolies filles dans un petit bourg prochain, il vouloit y chercher bonne fortune, et lui commanda pour cet effet de le réveiller le matin à quatre heures et de lui amener des chevaux, ce qui étoit très-facile, puisque ce jour là il y en avoit un marché. Le page obéit, mais au lieu de réveiller mon frère, il s'adressa à son valet de chambre. Celui-ci, depuis long-temps espion du roi, soupçonna quelque mystère, et pour approfondir la chose, il resta tranquille, affectant de dormir. Mon frère, qui n'étoit pas sans agitation à la veille d'une si grande entreprise, se réveilla un moment après. Il se lève, s'habille, et au lieu de son uniforme met son habit à la françoise et sort. Son valet de chambre qui avoit vu tout cela, en avertit promptement Mr. de Rocho. Celui-ci court tout troublé chez les généraux de la suite du roi. Tels étoient: Bodenbrok, Valdo et Derscho (ce dernier étoit de la clique impériale et digne ami de ceux qui en étoient les protecteurs.) Après avoir consulté ensemble, ils se mirent aux trousses du prince royal, qu'ils cherchèrent par tout le village. Ils le trouvèrent enfin au marché des chevaux, appuyé sur une voiture. Ils furent frappés de le voir vêtu à la françoise et lui demandèrent fort respectueusement, ce qu'il faisoit là? Le prince royal leur donna une réponse fort brusque. Il m'a dit depuis, qu'il étoit dans une telle rage, de se voir découvert, que s'il avoit eu des armes il auroit tout tenté contre ces messieurs. Monseigneur, lui dit Rocho, changez au nom de Dieu d'habit, le roi est réveillé et partira dans une demi-heure, que seroit-ce s'il vous voyoit ainsi. Je vous promets, lui répliqua le prince royal, que je serai ici avant le départ du roi, je veux seulement faire un petit tour de promenade. Ils disputoient encore ensemble, lorsque Keith arriva avec les chevaux. Mon frère en saisit un par la bride et voulut se jeter dessus. Il en fut empêché par ces messieurs, qui l'environnèrent et l'obligèrent bon gré mal gré de retourner à sa grange, où ils le forcèrent de mettre son uniforme; malgré sa fureur il fut pourtant obligé de se contraindre. Le général Derscho et le valet de chambre avertirent le même jour le roi de tout ce qui s'étoit passé. Ce prince dissimula et cacha son ressentiment, n'ayant point encore des preuves suffisantes contre mon frère, et se doutant bien, qu'il ne s'en tiendroit pas à cette première tentative.

Ils arrivèrent tous le soir à Francfort. Le roi y reçut le lendemain au matin une estafette du cousin de Katt, chargée de lettres, que mon frère avoit écrites à celui de Berlin. Il les communiqua sur-le-champ au général Valdo et au colonel Rocho et leur ordonna, de veiller sur la conduite de son fils, dont ils lui répondroient sur leur tête, et de le conduire tout droit dans le Jacht, qu'on avoit préparé pour lui, voulant faire le trajet de Francfort à Wesel par eau. Ces ordres furent immédiatement exécutés et cette scène se passa le 11. d'Août.

Le roi resta tout ce jour à Francfort et ne s'embarqua que le matin suivant. Dès qu'il vit mon frère, il se jeta sur lui et l'auroit étranglé, si le général Valdo ne fût venu à son secours. Il lui arracha les cheveux et le mit dans un si triste état, que ces messieurs, en craignant les suites, le supplièrent de permettre qu'on le menât dans un autre bateau, ce qui leur fut enfin accordé. On lui ôta son épée et il fut traité depuis ce moment en criminel d'état. Le roi se saisit de ses effets et de ses hardes: le valet de chambre de mon frère s'empara des papiers. Il répara ses fautes en les jetant au feu en présence de son maître, en quoi il nous rendit à tous un grand service. Le roi cependant étoit agité d'une si terrible colère, qu'il ne rouloit dans son esprit que des dessein funestes. Mon frère, d'un autre côté, paroissoit assez tranquille, se flattant toujours, de pouvoir échapper à la vigilance de ses surveillans.

Ils arrivèrent dans ces dispositions à Gueldre. Le roi prit de là les devans et mon frère le suivit avec ces deux gardiens. Il leur fit tant d'instances, qu'ils lui permirent d'entrer de nuit à Wesel. En arrivant au pont de bateaux, qui est à l'entrée de cette ville, il conjura ces messieurs, de lui permettre de mettre pied à terre, afin de n'être point connu. Ils lui accordèrent cette légère faveur, ne la croyant pas de conséquence. Dès qu'il fut hors de la chaise, il fit encore un effort pour échapper et se mit à courir de toute sa force. Une forte garde, commandée par le lieutenant-colonel Borck, que le roi avoit envoyée à sa rencontre le rattrapa, et le conduisit à une maison de la ville, voisine de celle où demeuroit ce prince, auquel on cacha soigneusement cette dernière incartade. Le roi l'examina lui-même le jour suivant. Il n'y avoit auprès de lui que le général Mosel, officier de fortune, qui par sa bravoure et son mérite avoit été élevé à ce grade. Il interrogea mon frère et lui demanda d'un ton furieux pourquoi il avoit voulu déserter? (ce sont ses propres expressions.) Parce que, lui répondit-il d'un ton ferme, vous ne m'avez pas traité comme votre fils, mais comme un vil esclave. Vous n'êtes donc qu'un lâche déserteur, reprit le roi, qui n'a point d'honneur. J'en ai autant que vous, lui repartit le prince royal; je n'ai fait que ce que vous m'avez dit cent fois, que vous feriez si vous étiez à ma place. Le roi, poussé à bout par cette dernière réponse et transporté de rage, tira son épée dont il voulut le percer. Le général Mosel s'apperçut de son dessein et se jeta entre deux, pour parer le coup: Percez moi, Sire, s'écria-t-il, mais épargnez votre fils. Ces mots arrêtèrent la fureur de ce prince qui fit ramener mon frère dans sa maison. Le général lui fit de fortes remontrances sur son action, lui représentant, qu'il seroit toujours maître de la personne de son fils, qu'il ne devoit point le condamner sans l'entendre, et enfin qu'il commettroit un péché irrémissible, s'il devenoit son bourreau; il le supplia en même temps, de le faire examiner par des personnes sûres et fidèles, et de ne plus le voir puisqu'il n'étoit pas assez maître de lui-même, pour soutenir sa présence. Le roi goûta ces raisons et s'y rendit.

Il ne s'arrêta que quelques jours à Wesel et reprit la route de Berlin. Avant que de partir il associa le général Dosso aux deux autres surveillants de mon frère, et leur commanda de le suivre en quatre jours, leur laissant un ordre scellé, dans lequel il leur marquoit l'endroit où ils devoient le conduire, et qu'ils ne devoient ouvrir qu'à quelques milles de Wesel.

Mon frère étoit adoré de tout le pays. La manière cruelle dont le roi en avoit agi avec lui, excusoit en quelque façon ses démarches. On trembloit pour ses jours, les violences du roi étant connues. Plusieurs officiers, qui avoient à leur tête le colonel Groebnitz résolurent de tout risquer pour le délivrer. Ils lui avoient déjà procuré un habit de paysanne et des cordes, pour pouvoir descendre par les fenêtres, lorsque le général Dosso dérangea ces beaux projets, y ayant fait mettre des grilles de fer. Cet homme étoit favori du roi et son rapporteur. Par malheur ce prince n'en avoit toujours que de méchans; celui-ci étoit un vrai suppôt de satan, qui faisoit damner les honnêtes gens et fouloit le pauvre peuple. Les quatre jours étant écoulés, ils firent partir le prince royal et le menèrent à une petite ville, nommée Mitenwalde, à six milles de Berlin, selon les ordres qu'ils avoient reçus.

On sera peut-être curieux, de savoir ce que devint Keith. Un page du prince d'Anhalt, qui avoit été présent lorsque le prince royal fut arrêté à Francfort, étant arrivé 24 heures plutôt que le roi à Wesel, alla rendre visite à Keith, qui avoit été son camarade, et lui conta fort naïvement la catastrophe de mon frère. Celui-ci se sauva le soir même, prétextant de chercher un déserteur, et se réfugia à la Haye dans la maison de Milord Chesterfield, Ministre d'Angleterre. Le colonel du Moulin fut dépêché à ses trousses. Ce dernier fit tant de diligence, qu'il arriva un quart d'heure après lui et le vit à la fenêtre de l'hôtel du Ministre anglois. Keith ne se fia point aux belles promesses que lui fit Mr. du Moulin. Celui-ci eut le chagrin de lui voir traverser le jour suivant la ville dans le carosse de Milord Chesterfield, et s'embarquer pour passer en Angleterre.

J'en reviens à l'entrevue du roi et de la reine. Cette princesse étoit seule dans l'appartement de ce prince, lorsqu'il arriva. Du plus loin, qu'il l'apperçut il lui cria: votre indigne fils n'est plus, il est mort. Quoi, s'écria la reine, vous avez eu la barbarie de le tuer? Oui, vous dis-je, continua le roi, mais je veux la cassette. La reine alla la chercher, je profitai de ce moment pour la voir; elle étoit toute hors d'elle-même et ne discontinuoit de crier: mon Dieu, mon fils, mon Dieu, mon fils! La respiration me manqua et je tombai pâmée entre les bras de Mdme. de Sonsfeld. Dès que la reine eut remis la cassette au roi, il la mit en pièces et en tira les lettres qu'il emporta. La reine prit ce temps, pour rentrer dans la chambre où nous étions. J'étois revenue à moi. Elle nous conta ce qui venoit de se passer, m'exhortant à tenir bonne contenance. La Ramen releva un peu nos espérances, en assurant la reine, que mon frère étoit en vie et qu'elle le savoit de bonne main. Le roi revint sur ces entrefaites. Nous accourûmes tous pour lui baiser la main, mais à peine m'eut-il envisagée, que la colère et la rage s'emparèrent de son coeur. Il devint tout noir, ses yeux étinceloient de fureur et l'écume lui sortoit de la bouche. Infâme canaille, me dit-il, oses-tu te montrer devant moi? va tenir compagnie à ton coquin de frère. En proférant ces paroles il me saisit d'une main, m'appliquant plusieurs coups de poing au visage, dont l'un me frappa si violemment la tempe, que je tombai à la renverse et me serois fendu la tête contre la carne du lambris, si Mdme. de Sonsfeld ne m'eût garantie de la force du coup, en me retenant par la coiffure. Je restai à terre sans sentiment. Le roi, ne se possédant plus, voulut redoubler ses coups et me fouler aux pieds. La reine, mes frères et soeurs, et ceux qui étoient présens l'en empêchèrent. Ils se rangèrent tous autour de moi, ce qui donna le temps à Mdme de Kamken et de Sonsfeld de me relever. Ils me placèrent sur une chaise dans l'embrasure de la fenêtre, qui étoit tout proche. Mais voyant que je restois toujours dans le même état, ils dépêchèrent une de mes soeurs, qui leur apporta un verre d'eau et quelques esprits, à l'aide desquels ils me rappelèrent un peu à la vie. Dès que je pus parler je leur reprochai les soins qu'ils prenoient de moi, la mort m'étant mille fois plus douce que la vie, dans l'état où les choses étoient réduites. Il est impossible de décrire la funeste situation où nous étions.

La reine poussoit des cris aigus, sa fermeté l'avoit abandonnée; elle se tordoit les mains et couroit éperdue par la chambre. La rage défiguroit si fort le visage du roi, qu'il faisoit peur à voir. Mes frères et soeurs dont le plus jeune n'avoit que quatre ans étaient à ses genoux, et tâchoient de l'attendrir par leurs larmes. Mdme. de Sonsfeld soutenoit ma tête toute meurtrie et enflée des coups que j'avois reçus. Peut-on, s'imaginer un tableau plus touchant?