Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

Part 10

Chapter 103,568 wordsPublic domain

L'année 1729 commença d'abord par une nouvelle époque. Mr. de la Motte, officier au service de Hannovre, arriva secrètement à Berlin et alla se loger chez Mr. de Sastot, chambellan de la reine, son proche parent. «Je suis chargé, lui dit-il, de commissions de la dernière importance, mais qui exigent un secret infini, et qui m'obligent de tenir mon séjour caché; je suis chargé d'une lettre pour le roi, mais il m'est expressément ordonné de la lui faire tenir en main propre, je ne me suis adressé à personne ici, et n'y ai point de connaissance. Je me flatte donc, que comme mon ancien ami et en qualité de parent, vous me tirerez d'embarras et ferez parvenir mes dépêches au roi.» Ce commencement de confidence inspira de la curiosité à Sastot; il pressa fort la Motte de lui apprendre le sujet de son voyage. Après beaucoup de résistance de la part de ce dernier, il apprit enfin, qu'il étoit envoyé du prince de Galles, pour avertir le roi, que ce prince avoit résolu de s'esquiver secrètement de Hannovre à l'insu du roi, son père, et de se rendre à Berlin pour m'épouser. «Vous voyez bien, lui dit la Motte, que toute la réussite de ce projet ne dépend que du secret. Cependant comme on ne m'a pas défendu d'en informer la reine, je vous laisse le soin de l'en instruire, si vous la croyez assez discrète pour cela.» Sastot lui répondit, que pour ne rien risquer, il mettroit Mdme. de Sonsfeld de la confidence, et la consulteroit sur ce qu'il auroit à faire. J'étois justement tombée malade quelques jours auparavant d'une grosse fièvre de rhume. Sastot trouva Mdme. de Sonsfeld chez la reine, occupée à lui faire le rapport de l'état de ma santé. Dès qu'il put lui parler, il ne manqua pas de lui faire part de l'arrivée de la Motte et des nouvelles qu'il lui avoit apprises, la priant de lui conseiller s'il falloit le dire à la reine. Sastot et Mdme. de Sonsfeld n'ignoroient ni l'un ni l'autre que cette princesse n'avoit rien de caché pour la Ramen, et que par conséquent Sekendorff ne manqueroit pas d'être d'abord averti de ce qui se passoit. Mais enfin, après une mûre délibération ils résolurent de lui en faire la confidence. On ne sauroit s'imaginer quelle joie cette nouvelle causa à la reine. Elle ne put la cacher ni à la comtesse de Fink ni à Mdme. de Sonsfeld. L'une et l'autre l'exhortèrent à la discrétion, et lui firent entrevoir les conséquences fâcheuses qui pourroient arriver si ce projet venoit à transpirer. Elle leur promit tout au monde, et se tournant vers ma gouvernante, «allez, lui dit-elle, préparer ma fille à apprendre cette nouvelle, j'irai demain chez elle, pour lui parler moi-même, mais surtout faites en sorte qu'elle soit bientôt en état de sortir.» Madame de Sonsfeld se rendit d'abord chez moi. «Je ne sais, me dit-elle, ce qu'a Sastot, il est comme un fou, il chante, il danse, et cela de joie, dit-il, d'une bonne nouvelle qu'il a reçue et qu'il lui est défendu de divulguer.» Je ne fis point réflexion à cela, et comme je ne lui répondois rien: «je suis pourtant curieuse, continua-t-elle, de savoir ce que ce pourroit être, car il dit, Madame, que cela vous regarde.» «Hélas! lui dis-je, quelle bonne nouvelle pourroit m'arriver dans la situation où je suis, et d'où Sastot pourroit-il en recevoir?» «De Hannovre, me dit-elle, et peut-être du prince de Galles lui-même.» Je ne vois pas de si grand bonheur à cela, lui répliquai-je, vous connoissez assez mes sentimens sur ce sujet.» Il est vrai, Madame, me répondit-elle, mais je crains fort que Dieu ne vous punisse des mépris que vous avez pour un prince qui se sacrifie pour vous jusqu'au point d'encourir la disgrâce du roi, son père, et peut-être se brouiller avec toute sa famille, pour venir vous épouser. Quel parti êtes-vous donc résolue de prendre? Il n'y a point à opter; aimez-vous mieux le duc de Weissenfeld ou le Margrave de Schwed, ou voulez-vous rester à reverdir? En verité, Madame, vous me percez le coeur, et dans le fond vous ne savez ce que vous voulez.» Je me mis à rire de son emportement, ne m'attendant pas, que ce qu'elle venoit de me dire fût si sûr.» La reine a sans doute encore reçu des lettres pareilles à celles qu'elle eut, il y a six mois, et c'est sans doute, lui dis-je, la cause des grands raisonnements que vous me faites.» «Non, point du tout,» reprit-elle, et en même temps elle me fit un récit de l'envoi de la Motte. Pour le coup je vis bien que l'affaire étoit sérieuse, et l'envie de rire me passa pour faire place à un sombre chagrin, qui ne raccommoda pas ma santé. La reine vint le lendemain chez moi. Après m'avoir embrassée plusieurs fois avec toutes les marques de la plus vive tendresse, elle me réitéra tout ce que Madame de Sonsfeld m'avoit dit la veille; «vous serez donc enfin heureuse, quelle joie pour moi!» Pendant tout ce temps je lui baisai les mains que j'arrosois de mes larmes sans lui rien répondre. «Mais vous pleurez, continua-t-elle, qu'avez-vous?» Je me fis une conscience de diminuer sa satisfaction. «La seule pensée de vous quitter, Madame, lui dis-je, m'afflige plus que toutes les couronnes de la terre ne me causeroient de plaisir.» Ma réponse l'attendrit, elle me fit mille caresses; après quoi elle se retira. Il y eut ce soir-là appartement chez la reine. Le mauvais génie de cette princesse y mena Mr. du Bourguai, ministre d'Angleterre. Cet envoyé lui fit part, comme à son ordinaire, des lettres qu'il avoit reçues de sa cour, il entra insensiblement en matière avec la reine, qui, oubliant toutes les promesses qu'elle avoit faites, lui conta le dessein du prince de Galles. Mr. du Bourguai en parut surpris et lui demanda si tout-cela étoit bien sûr! «Si sûr, lui dit-elle, que la Motte est dépêché ici de sa part, et qu'il a déjà informé le roi de l'affaire en question.» Du Bourguai levant alors les épaules: «Que je suis malheureux, lui dit-il, Madame, Votre Majesté vient de me faire une confidence, qu'elle auroit dû me cacher autant qu'à Sekendorff. Mon Dieu! que je suis à plaindre, puisque je me vois obligé d'envoyer dès ce soir un courrier en Angleterre, pour en avertir le roi mon maître, qui ne manquera pas de déranger les projets du prince, son fils, mais je ne puis en agir autrement.» On peut aisément se figurer la frayeur de la reine. Elle employa tous ses efforts pour détourner du Bourguai de son dessein, mais ce ministre fut inexorable, et se retira sur-le-champ. La reine resta dans une consternation et un désespoir terrible. Pour comble de malheur elle s'étoit aussi confiée à la Ramen. Sekendorff, qui avoit été instruit de tout par cette femme, s'étoit rendu à Potsdam, pour prévenir le roi et l'empêcher de ne point donner de réponse. La comtesse de Fink me conta toutes ces choses le jour suivant. La mine étoit éventée, ainsi il n'y avoit plus rien à faire qu'à empêcher, que l'imprudence de la reine ne parvînt aux oreilles du roi. Ce prince se rendit huit jours après à Berlin. Malgré toutes les insinuations de Sekendorff, il fit venir Mr. de la Motte, auquel il fit un accueil des plus obligeants et lui témoigna l'impatience qu'il avoit de voir le prince de Galles. Il lui donna une lettre pour ce prince et le pressa de partir le plutôt qu'il pourroit, pour accélérer sa venue. Mais les choses avoient bien changé de face. Les délais du roi et les imprudences de la reine donnèrent le temps au courrier de du Bourguai d'arriver en Angleterre. Comme il étoit adressé à la secrétairerie d'état, on pressa et obligea le roi de la grande Bretagne d'en dépêcher un autre à Hannovre, pour donner ordre au prince de Galles, de se rendre incontinent en Angleterre. Ce courrier arriva un moment avant le départ du prince. Comme il étoit adressé au ministère, il n'eut plus d'autre parti à prendre que celui de l'obéissance, et se vit forcé de se mettre d'abord en chemin, pendant que le roi et la reine l'attendoient à Berlin avec un empressement et une joie sans égale. Cette joie se changea bientôt en tristesse par l'arrivée d'une estafette, qui leur porta la nouvelle de son subit départ pour l'Angleterre.

Mais il est temps de dévoiler tout ce mystère. La nation Angloise souhaitoit passionnément la présence du prince de Galles dans son futur royaume. Ils avoient pressé plusieurs fois très-fortement le roi sur ce sujet, sans en obtenir de résolution favorable. Ce prince ne vouloit point faire venir son fils en Angleterre, prévoyant que son arrivée y causeroit des partis, qui ne pourroient manquer de devenir préjudiciables à son autorité. Cependant il jugea bien, qu'il ne seroit pas en état de différer encore long-temps à contenter la nation. Il écrivit donc secrètement à son fils, de se rendre à Berlin et de m'épouser, lui défendant néanmoins de ne le point compromettre dans cette démarche. C'étoit trouver un honnête prétexte de se brouiller avec le prince de Galles et de le laisser à Hannovre, sans que la nation pût s'en plaindre. L'indiscrétion de la reine et l'arrivée du courrier de du Bourguai rompirent tout ce plan et obligèrent le roi de se rendre aux voeux de la nation. Le pauvre la Motte en fut le sacrifice; il fut enfermé pendant deux ans dans la forteresse de Hamlen et ensuite cassé. Mais le roi, mon père, le prit à son service après son élargissement, où il commande encore actuellement un régiment. Toutes ces choses ne firent qu'empirer notre sort. Le roi fut plus piqué que jamais contre le roi, son beau-frère, et résolut dès lors de ne plus rien ménager, si l'on ne le satisfaisoit par mon mariage.

Nous le suivîmes peu de temps après à Potsdam, où il tomba malade d'une violente attaque de goutte aux deux pieds. Cette maladie, jointe au dépit qu'il avoit de voir ses espérances évanouies, le rendoit d'une humeur insupportable. Les peines du purgatoire ne pouvoient égaler celles que nous endurions. Nous étions obligés de nous trouver à neuf heures du matin dans sa chambre, nous y dînions et n'osions en sortir, pour quelque raison que ce fût. Tout le jour ne se passoit qu'en invectives contre mon frère et contre moi. Le roi ne m'appeloit plus que la canaille Angloise, et mon frère étoit nommé le coquin de Fritz. Il nous forçoit de manger et de boire des choses, pour lesquelles nous avions de l'aversion, ou qui étoient contraires à notre tempérament, ce qui nous obligeoit quelquefois de rendre en sa présence tout ce que nous avions dans le corps. Chaque jour étoit marqué par quelque événement sinistre, et on ne pouvoit lever les yeux sans voir quelques malheureux tourmentés d'une ou d'autre façon. L'impatience du roi ne lui permettoit pas de rester au lit, il se faisoit mettre sur une chaise à rouleaux et se faisoit ainsi traîner par tout le château. Ses deux bras étoient appuyés sur des béquilles, qui le soutenoient. Nous suivions toujours ce char de triomphe comme de pauvres captifs, qui vont subir leur sentence. Ce pauvre prince souffroit beaucoup, et une bile noire, qui s'étoit épanchée dans son sang, étoit cause de ses mauvaises humeurs.

Il nous renvoya un matin, que nous entrions pour lui faire la cour. Allez-vous en, dit-il d'un air emporté à la reine, avec tous vos maudits enfans, je veux rester seul. La reine voulut répliquer, mais il lui imposa silence, et ordonna qu'on servit le dîner dans la chambre de cette princesse. La reine en étoit inquiète, et nous en étions charmés, car nous devenions maigres comme des haridelles, mon frère et moi, à force d'inanition. Mais à peine nous étions-nous mis à table, qu'un des valets de chambre du roi accourut tout essouflé en lui criant: venez, au nom de Dieu, au plus vite, Madame, car le roi veut s'étrangler. La reine y courut aussitôt toute effrayée. Elle trouva le roi qui s'étoit passé une corde autour du cou, et qui alloit étouffer, si elle n'étoit venue à son secours. Il avoit des transports au cerveau et beaucoup de chaleur, qui diminua cependant vers le soir, où il se trouva un peu mieux. Nous en avions tous une joie extrême, dans l'espérance que son humeur se radouciroit, mais il en fut autrement. Il conta le midi à table à la reine, qu'il avoit reçu des lettres d'Anspach, qui lui marquoient, que le jeune Margrave comptoit être au mois de Mai à Berlin, pour y épouser ma soeur, et qu'il enverroit Mr. de Bremer, son gouverneur, pour lui porter la bague de promesse. Il demanda à ma soeur, si cela lui faisoit plaisir et comment elle régleroit son ménage, lorsqu'elle seroit mariée? Ma soeur s'étoit mise sur le pied de lui dire tout ce qu'elle pensoit, et même des vérités, sans qu'il le trouvât mauvais. Elle lui répondit donc avec sa franchise ordinaire, qu'elle auroit une bonne table délicatement servie, et ajouta-t-elle, qui sera meilleure que la vôtre, et si j'ai des enfans, je ne les maltraiterai pas comme vous et ne les forcerai pas à manger ce qui leur répugne. Qu'entendez vous par là, lui répondit le roi, que manque-t-il à ma table? Il y manque, lui dit-elle, qu'on ne peut s'y rassasier, et que le peu qu'il y a, ne consiste qu'en gros légumes que nous ne pouvons pas supporter. Le roi avoit déjà commencé à se facher de sa première réponse, cette dernière acheva de le mettre en fureur, mais toute sa colère tomba sur mon frère et sur moi. Il jeta d'abord une assiette à la tête de mon frère, qui esquiva le coup; il m'en fit voler une autre que j'évitai de même. Une grêle d'injures suivirent ces premières hostilités. Il s'emporta contre la reine, lui reprochant la mauvaise éducation qu'elle donnoit à ses enfans; et s'adressant à mon frère, vous devriez maudire votre mère, lui dit-il, c'est elle qui est cause, que vous êtes un malgouverné. J'avois un précepteur qui étoit un honnête homme, je me souviens toujours d'une histoire, qu'il m'a contée dans ma jeunesse. Il y avoit, me disoit-il, un homme à Carthage, qui avoit été condamné à mort pour plusieurs crimes, qu'il avoit commis. Il demanda à parler à sa mère dans le temps qu'on le menoit au supplice. On la fit venir. Il s'approcha d'elle comme pour lui parler bas, et lui emporta un morceau de l'oreille avec ses dents. Je vous traite ainsi, dit-il à sa mère, pour vous faire servir d'exemple à tous les parens, qui n'ont pas soin d'élever leurs enfans dans la pratique de la vertu. Faites en l'application! continua-t-il, en s'adressant toujours à mon frère, et voyant qu'il ne répondoit rien, il recommença à nous invectiver jusqu'à ce qu'il fut hors d'état de parler davantage. Nous nous levâmes de table, et comme nous étions obligés de passer à côté de lui, il me déchargea un grand coup de sa béquille, que j'évitai heureusement, sans quoi il m'auroit assommée. Il me poursuivit encore quelque temps dans son char, mais ceux qui le traînoient me donnèrent le temps de m'évader dans la chambre de la reine, qui en étoit fort éloignée. J'y arrivai à demi-morte de frayeur et si tremblante, que je me laissai tomber sur une chaise, ne pouvant plus me soutenir. La reine m'avoit suivie, elle fit ce qu'elle put pour me consoler, et pour me persuader de retourner chez le roi. Les assiettes et les béquilles m'avoient fait si peur, que j'eus bien de la peine à m'y résoudre. Nous repassâmes pourtant dans l'appartement de ce prince, que nous trouvâmes s'entretenant tranquillement avec ses officiers. Je n'y fus pas long-temps, je me trouvai mal, et fus obligée de retourner chez la reine, où je tombai deux fois en foiblesse. J'y restai quelque temps. La femme de chambre de cette princesse, me regardant attentivement, me dit: eh mon Dieu Madame! qu'avez-vous? vous êtes faite que c'est horrible. Je n'en sais rien, lui dis-je, mais je suis bien malade. Elle m'apporta un miroir, et je fus fort surprise de me trouver tout le visage et la poitrine remplie de taches rouges; j'attribuai cela à l'altération que j'avois eue et n'y fis point de réflexion. Mais dès que je rentrai dans la chambre du roi, cette ébullition rentroit et je retombai en défaillance. La cause en étoit, qu'il falloit traverser toute une enfilade de chambres où il n'y avoit point de feu et où il faisoit un froid terrible. Je pris la nuit une grosse fièvre et me trouvai le lendemain si mal que je fis faire mes excuses à la reine de ne pouvoir sortir. Elle me fit dire, que morte ou vive je devois me rendre chez elle. Je lui fis répondre, que j'avois une ébullition de sang et que c'étoit impossible. Le même ordre me fut réitéré encore de sa part. On me traîna donc à quatre dans son appartement, où je tombai d'une foiblesse dans l'autre, et on me conduisit de même chez le roi. Ma soeur me voyant si mal, et me croyant sur le point d'expirer, en avertit ce prince qui n'avoit pas pris garde à moi. Qu'avez-vous, me dit-il, vous êtes bien changée, mais je vous guérirai bientôt! En même temps il me fit donner un grand gobelet, rempli de vieux vin du Rhin extrêmement fort, qu'il me força de boire bon gré mal gré. A peine l'eus-je avalé, que ma fièvre augmenta et que je commençai à rêver. La reine vit bien, qu'il falloit me renvoyer; on me porta donc dans ma chambre, où on me mit au lit toute coiffée, m'ayant été ordonné expressément, de reparoître le soir. Mais je n'y fus pas long-temps sans sentir un terrible redoublement. Le médecin Stahl, qu'on avoit envoyé chercher, prit ma maladie pour une fièvre chaude et me donna plusieurs remèdes très-contraires au mal que j'avois. Je restai tout ce jour et le suivant dans un délire continuel. Dès que je rentrai dans mon bon sens, je me préparai à la mort. Dans ces courts intervalles je la désirois avec ardeur, et lorsque je voyois Madame de Sonsfeld et ma bonne Mermann à côté de mon lit, qui pleuroient, je tâchois de les consoler, en leur disant, que j'étois détachée du monde, et que j'allois trouver le repos dont personne n'étoit plus en état de me priver. Je suis cause, leur disois-je, de tous les chagrins de la reine et de mon frère. Si je dois mourir, dites au roi, que je l'ai toujours aimé et respecté, que je n'ai rien à me reprocher envers lui, qu'ainsi j'espère qu'il me donnera sa bénédiction avant ma mort. Dites-lui, que je le supplie d'en agir mieux avec la reine et avec mon frère, et d'ensevelir toute désunion et animosité contre eux dans mon tombeau. C'est la seule chose que je souhaite, et la seule qui m'inquiète dans l'état où je suis. Je restai deux fois vingt-quatre heures entre la vie et la mort, au bout desquelles la petite vérole se manifesta. Le roi ne s'étoit pas informé de mes nouvelles depuis tout le temps que j'avois été incommodée. Dès qu'on lui eut appris que j'avois la petite vérole, il m'envoya son chirurgien Holtzendorff, pour voir ce qui en étoit. Ce brutal me dit cent duretés de la part du roi et y en ajouta encore. J'étois si mal que je n'y fis aucune attention. Il confirma cependant ce prince dans le rapport qu'on lui avoit fait de ma santé. La crainte qu'il eut, que ma soeur ne prît cette maladie contagieuse, lui fit prendre toutes les précautions imaginables pour l'empêcher, mais d'une manière bien dure pour moi. Je fus aussitôt traitée comme une prisonnière d'état; on mit le scellé sur toutes les avenues qui menoient à ma chambre, et on ne laissa qu'une seule issue pour y entrer. Défense expresse fut faite à la reine et à tous ses domestiques de venir chez moi, aussi bien qu'à mon frère. Je restai seule avec ma gouvernante et la pauvre Mermann, qui étoit enceinte, et qui malgré cela me servoit nuit et jour avec un zèle et un attachement sans égal. J'étois couchée dans une chambre où il faisoit un froid épouvantable. Le bouillon qu'on me donnoit n'étoit que de l'eau et du sel, et lorsqu'on en faisoit demander d'autre on répondoit, que le roi avoit dit, qu'il étoit assez bon pour moi. Quand je m'assoupissois un peu vers le matin, le bruit du tambour me réveilloit en sursaut mais le roi auroit mieux aimé me laisser crever que de le faire cesser. Pour comble de malheur la Mermann tomba malade. Comme tous les accidens qu'elle prit lui présageoient une fausse couche, on fut obligé de la faire transporter à Berlin, et de faire venir ma seconde femme de chambre, qui s'enivrant tous les jours, n'étoit pas en état de me soigner. Mon frère, qui avoit déjà eu la petite vérole, ne m'abandonna pas; il venoit deux fois par jour à la dérobée me rendre visite. La reine n'osant me voir faisoit sous main demander à tout moment de mes nouvelles. Je fus pendant neuf jours en grand danger, tous les symptômes de mon mal étoient mortels, et tous ceux qui me voyoient jugeoient que si j'en réchappois je serois cruellement défigurée. Mais ma carrière n'étoit point encore finie, et j'étois réservée pour endurer toutes les adversités qu'on verra dans la suite de ces mémoires. La petite vérole me revint par trois fois, dès qu'elle étoit séchée elle recommençoit de nouveau. Malgré cela je n'en fus point marquée et ma peau en devint beaucoup meilleure qu'elle n'avoit été.