Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4

Part 9

Chapter 93,883 wordsPublic domain

Il faut alors être rusée et devenir un profond diplomate, pour résister à toutes ces prétentions sans heurter ceux qui les ont.

Le plus acharné de mes ennemis était un amoureux éconduit.

Parfois, je formais le projet d’aller à l’étranger.

Ne pouvant m’échapper à moi-même, je voulais au moins échapper au pays où j’avais gaspillé mon existence.

Je retrouve la trace de ces préoccupations dans une de mes lettres à Robert.

Je trouve aussi la trace des mouvements de colère que le souvenir du passé me donnait quelquefois contre lui.

«Il est neuf heures du soir.

»Je suis près du feu, dans ce cabinet de toilette où cette femme était le jour où j’ai tant pleuré, sur ce lit qui aujourd’hui me fait l’effet d’une tombe.

»Depuis ce jour-là, je t’ai revu à mes pieds, tu l’as quittée pour moi; mais, depuis, je n’ai jamais été heureuse, le souvenir de quelques heures a tué toute ma vie avec toi.

»Et quand je pense à ta faiblesse pour cette femme, à la manière dont tu me laissas partir, mon cœur bat, ma tête brûle.

»Je ris et je suis heureuse de ta _misère_.

»Ah! j’ai tant souffert! et cette cicatrice qui vous a fait rire tous deux de moi me fait si souvent mal!

»Je n’ai pourtant pas le cœur haineux, mais je déteste cette créature à qui j’ai demandé miséricorde et à qui le bruit de cette scène a fait une auréole.

»Je ne vivrai probablement pas assez pour voir leur misère, à ces belles railleuses; mais si je survis à toutes mes peines, l’avenir qui les attend me vengera.

»Dès que mes procès seront terminés, je vais faire un grand voyage, je quitterai ce pays, j’irai à l’étranger.

»Je n’ai pas voulu faire d’engagement pour ici, ni pour Londres.

»Londres, c’est trop près.

»Une fois tout terminé, je partirai.

»Aller près de toi, c’est impossible, ce serait rejoindre nos misères.

»Tu ne feras rien dans ce pays que des années d’exil.

»Je ne serai plus là quand tu reviendras; morte ou partie, mon âme sera près de toi pour te dire:

»--Courage; tu dois espérer, tu es jeune encore, tu as des frères et des sœurs millionnaires; ils ne peuvent t’abandonner, ils ont voulu te faire subir une épreuve; ils ne la croyaient pas si rude; ils ont des cœurs pleins de noblesse, ils t’ouvriront les bras.

»Pour toi, il y a encore une étoile à l’horizon, ne la quitte plus des yeux; ton âme était pleine de piété, fais remonter tes pensées à Dieu.

»Pour moi, tout est nuit; j’ai le pressentiment que tu ne m’aimes plus, que la misère a arraché de ton cœur un amour qui n’était pas fait pour moi; une autre m’a peut-être remplacée; si elle te rend heureux, tant mieux.»

Mes lettres, du reste, n’étaient pas toujours amères.

Il y en avait de bonnes et tendres, je lui disais:

«Si tous ces maudits procès étaient finis, je quitterais un monde qui me dégoûte, que je méprise, parce que c’est le pire de tous les mondes.

»Il s’enorgueillit de ses ridicules, c’est le vice sans besoin, sans passion, sans excuse.

»L’impudence, la dépravation président à tout ce qu’il appelle ses fêtes, ses plaisirs.

»On rougit de soi-même, quand le besoin vous rive à ses côtés.

»Si vous m’en trouviez encore digne, j’irais vous rejoindre aux antipodes.

»Vous serez vieux, dites-vous; eh bien, tant mieux, je ne vous en aimerai pas moins.

»Vous serez tout à moi; nous irons nous enfermer dans un coin du monde.

»Personne ne se souviendra de notre jeunesse, nous l’oublierons nous-mêmes.

»Je viens d’être bien malade, j’ai eu peur de mourir, uniquement à cause de vous; je craignais de ne plus vous revoir.

»A vous ma vie! Puisse-t-elle être assez longue pour racheter le passé.»

En attendant, la route théâtrale que je suivais était si aride, que j’avais souvent envie de m’arrêter.

Je crois que, sans Page, j’aurais abandonné le théâtre.

Malheureusement, elle tomba subitement malade et quitta les Variétés.

Ma seule amie partie, l’ennui me prit plus fort que jamais.

Je cherchais une distraction dans mes ennuis mêmes; à force de répondre aux attaques dirigées contre moi par mes adversaires, de faire des notes sur ma vie, notes indispensables à mes procès, je finis par prendre goût à ce griffonnage.

Je me défendais mieux en écrivant qu’en parlant. J’apportais, en présence des injustices dont j’étais victime, une ardeur fébrile qui gagnait ceux qui s’intéressaient à moi.

Un moment pourtant, je crus encore une fois tout perdu; la ruse, le croirait-on, était du côté des hommes; rien ne les arrêtait, et je cherchais souvent dans ma pensée s’il n’y avait pas une cause mystérieuse à cette guerre acharnée, déloyale.

La haine semblait égarer la raison de ceux qui me poursuivaient.

J’ai dit qu’en mon absence, on était entré chez moi, qu’on avait ouvert mes meubles, compulsé mes papiers, mes lettres les plus intimes et pris tout ce qui semblait devoir être des armes contre moi.

Je déposai de nouvelles plaintes au parquet, mais la justice a tellement à faire qu’un instant je crus qu’elle s’arrêterait à moi.

J’étais sur le point de renoncer à tout, lorsque des attaques injurieuses dirigées contre Robert me rendirent toute mon énergie.

Il ne s’agissait que de mon argent; pour lui, il s’agissait de l’honneur.

On l’accusait d’avoir fait des actes frauduleux.

On disait que, prévoyant sa ruine, il m’avait prise pour son prête-nom.

Les procès recommencèrent, pendant trois mois les journaux ne s’occupèrent que de cette affaire et soudèrent ainsi publiquement au mien un nom honorable, et qui ne pouvait être déclassé parce qu’il s’était ruiné, et puis Robert était exilé et si malheureux qu’il avait déjà expié une partie de ses torts.

Je ne pouvais l’entendre insulter et je tâchais de me faire éloquente pour le défendre.

Je dois dire que si un ami, un parent l’avait secouru de quelque mille francs à cette époque, tout cela se serait arrangé sans mon intervention, et mon nom ne se serait pas trouvé à chaque instant uni au sien pour le flétrir.

Quelques lettres écrites par moi à Robert et saisies chez moi, avec des papiers qu’il m’avait laissés en partant, figurèrent aux procès; elles furent imprimées dans le _Droit_, et on me les contesta.

Elles étaient trop jolies, disait-on, pour émaner de mon cerveau; on me les avait dictées, faites, que sais-je?

J’éprouvai de la peine à me voir discuter jusqu’à mes pensées; mais au lieu d’affaiblir mon courage, cela me rendit plus ardente, plus réfléchie.

Je commençai à comprendre que la vie laborieuse vous aidait à tout supporter; les tourments même deviennent un intérêt de tous les instants.

Je ne dormais plus, je mangeais à peine, mais j’avais un but: prouver que ce je possédais était à moi, que Robert avait pu être léger, mais qu’il était incapable d’une fourberie, d’avoir eu même la pensée des odieux calculs dont on l’accusait, et enfin défendre une petite fortune qui devait assurer mon avenir et me donner les moyens d’élever honorablement l’enfant que Dieu semblait m’avoir envoyé.

J’ai dit que, dans toutes les phases heureuses ou malheureuses de mon existence, j’avais l’habitude d’écrire mes impressions.

Un ami m’avait engagé à reprendre toute ma vie passée, à faire une confession qui pourrait éclairer mes juges.

J’écrivis donc ma vie entière, espérant rendre ma défense plus facile.

Quelques années plus tôt, je n’aurais pas compris ce que l’on me demandait; quelques années plus tard, il n’aurait plus été temps.

Mais au moment de cette fermentation de mon esprit, je mesurai du regard les difficultés sans pâlir.

Etudier le jour, écrire la nuit, rien ne m’arrêtait.

Je me suis mise à ce travail et j’y ai trouvé un intérêt qui m’a surprise et enchantée.

En repassant ma vie, j’étais étonnée de voir les amertumes s’en adoucir.

Je découvrais en moi deux ressources dont je ne m’étais pas doutée, et je compris qu’il pouvait y avoir, en dehors des mouvements d’une existence agitée, de la joie et du bonheur.

J’avais comme un pressentiment que le dénoûment de ma vie se préparait.

Non-seulement mes souvenirs me rappelaient le passé, mais un hasard heureux semblait évoquer autour de moi les personnes pour qui j’avais gardé de l’affection.

Un jour, ma femme de chambre m’annonça qu’il y avait dans le salon un militaire qui voulait me parler.

--Je lui ai demandé son nom, me dit-elle.

Mais il m’a répondu:

--Votre maîtresse doit l’avoir oublié.

Piquée par la curiosité, j’allai au-devant du mystérieux visiteur.

Jugez de ma surprise; c’était Deligny! Deligny qu’on m’avait dit mort! Deligny bien portant et en costume d’officier! Je fis trois fois le tour de sa personne avant de lui dire un mot.

--Ah çà! dit-il, est-ce que vous ne me reconnaissez pas? Faut-il que je vous donne ma carte?

--Si, je vous reconnais bien, mais je ne suis pas fâchée de vous entendre causer un peu. On m’avait dit que vous étiez mort.

--Moi! dit-il en riant, je vous aurais envoyé un billet de faire part; mais, Dieu merci, je me porte bien, je suis à Paris depuis deux jours, c’est le temps qu’il m’a fallu pour vous déterrer. Voulez-vous me permettre de vous embrasser?

--De grand cœur.

--Hein! me dit-il, en se posant sur la hanche, je suis changé. Oh! c’est qu’il fait chaud là-bas, et j’ai mangé pas mal de vache enragée. C’est égal, c’est fait et je n’en suis pas fâché! Je suis caserné à l’Ecole militaire. Je suis en petite tenue, aujourd’hui, ajouta-t-il en faisant un tour sur lui-même; il y a la grande tenue qui est très-belle, je la mettrai la première fois que je viendrai vous voir, si vous le permettez.

--Mais certainement, mon bon Deligny, tant que cela vous fera plaisir; vous avez l’air si joyeux que je n’ai pas besoin de demander si vous êtes heureux. Êtes-vous toujours querelleur?

--Il n’y a rien de changé, me dit-il, en me prenant les mains, et mon affection pour vous moins que tout le reste.

Comme je riais d’un air incrédule, il reprit:

--Il n’y a pas grand mérite à ne pas changer d’amour dans ce pays-là, où les femmes ressemblent à de la réglisse noire, et quand on leur parle de trop près, on a toutes les chances possibles pour qu’un Bédouin de mari vous envoie une balle dans la tête en guise de réponse; et puis ce n’est pas là le motif, mais je n’aimerai jamais une autre femme que vous.

Je me mis à rire. Il reprit:

--Je m’entends, il y a amour et amour. Quelquefois on se moque de moi au quartier, mais je leur réponds que je ne suis pas le seul. On ne dit plus rien, parce qu’on sait bien que je n’entends pas la plaisanterie sur votre compte. Et vous, êtes-vous heureuse, Céleste?

--Oui, mon ami, très-heureuse de vous voir.

--Vrai, me dit-il, en m’embrassant les mains, eh bien, tant mieux! Je n’osais pas venir, car je sais que vous êtes actrice, que vous avez une cour nombreuse, que vous avez des voitures, des chevaux. A propos, je voudrais bien vous voir jouer. Ah! vous ne savez pas, ce pauvre Médème est mort, il a été tué en duel. Tout le monde a cru que c’était moi.

--C’est pour cela qu’on était venu me le dire. Pauvre garçon, il était si doux.

--Ah! bah! il ne faut pas y penser. Cela peut arriver à tout le monde; il vaut mieux finir comme cela qu’entre les mains des médecins. Mais il se fait tard, et je dîne en ville, il faut que je vous quitte. Au revoir, ma bonne Céleste, nous dînerons ensemble un de ces jours; je vous présenterai de mes amis, de bons enfants. Ils vous connaissent, j’ai assez parlé de vous là-bas. Adieu, à bientôt!

Je le regardai partir. Je ne puis vous dire le plaisir que j’éprouvais à lui voir l’air si heureux.

Je ressentis une véritable joie, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps.

J’avais aussi l’espérance qu’on avait envoyé quelques secours à mon pauvre Robert; mes illusions à ce sujet ne devaient pas être de longue durée.

Au moment où Deligny sortait, on me remit un paquet de lettres venant d’Australie.

Je brisai le cachet avec un pressentiment douloureux, j’étais sûre que leur lecture devait m’affliger.

LIV

LES MINES D’AUSTRALIE.

Journal d’un mineur.

Je suis parti de Sydney à huit heures du matin avec un Français, M. Malfil..., qui, comme moi, se rend aux mines.

La route jusqu’à Paramatta est charmante.

Je n’ai de chance en rien. Mon cheval commence à se blesser sur la croupe et aux reins.

Déjeuner à Paramatta dans une auberge remplie d’indigènes ivres.

Nous nous remettons en route et nous arrivons au bac de Peurith, après avoir fait dix milles.

Nous traversons une rivière.

Le paysage change de nature et devient plus abrupte.

La route monte et côtoie des ravins d’une profondeur immense.

Nous entrons dans une forêt d’arbres gigantesques, comme je n’en ai jamais vus en Europe.

Par moment l’œil plonge dans des gorges à perte de vue, et à mesure que nous nous élevons, nous découvrons en nous retournant les plaines et les prairies que nous avons parcourues.

Toutes les fois que mon imagination s’exalte, mon cœur et mes pensées se reportent vers Céleste.

J’ai cueilli une petite branche d’une délicieuse bruyère sur le bord du chemin, me promettant de la lui envoyer dans ma première lettre.

A six heures du soir, nous avons été pris par la pluie et par la nuit.

Plus on s’éloigne de Sydney, plus les chemins sont mauvais; enfin, moitié à pied, moitié à cheval, nous sommes arrivés à sept heures du soir à Blue.

Mon pauvre cheval est complétement abîmé sur le dos.

Cependant, grâce à un bon feu pour moi, une bonne paille pour mon cheval, nous pourrons, j’espère, recommencer demain.

Sur les quatre heures et demie, nous avons rencontré un break à quatre chevaux revenant de Bathurst.

La voiture était escortée.

C’est celle qui rapporte l’or.

Nous nous croisons aussi avec quelques diggers (mineurs) qui reviennent à cheval, et nous en trouvons un assez grand nombre campés au milieu des bouches avec des feux immenses autour de leurs voitures et de leurs chevaux.

Ces campements sont très-originaux, et surtout la nuit, ils font l’effet le plus singulier.

On dirait des camps de voleurs au milieu de ces bois immenses.

J’ai assisté à un spectacle si étrange, si nouveau pour moi, que je vais essayer de le décrire.

La nuit était belle.

Dans un ravin solitaire, sur les bords d’un petit creech, cinq mineurs étaient réunis.

La lune se promenait radieuse dans le ciel, et ses brillants rayons, passant à travers les branches de ces gigantesques pins, venaient se mêler à la rouge lueur d’un feu autour duquel ces cinq associés étaient groupés.

Ils venaient de prendre le thé.

Les figures et les accoutrements de ces individus étaient des plus extraordinaires; jamais Schiller n’a rêvé pour ses brigands des visages plus basanés, des barbes et des cheveux plus touffus et plus incultes.

Jamais le crayon du fantaisiste Callot n’a trouvé des haillons plus souillés, des chaussures plus sordides.

Chaque individu était un arsenal complet: pistolets, revolvers, couteaux, poignards, rien ne manquait à leurs ceintures; ainsi affublés, ils auraient été les types les plus grotesques sur un théâtre du boulevard; dans une forêt d’Australie, ils étaient effrayants.

C’étaient pourtant d’inoffensifs diggers (mineurs) digérant un maigre souper après une journée de travail.

La conversation était bruyante, les gestes vifs et saccadés.

Je crus un moment qu’ils se disputaient plutôt qu’ils ne discutaient.

Un de ces hommes était étendu sur l’herbe, la tête appuyée sur le tronc d’un arbre, il paraissait souffrir beaucoup.

Ses camarades l’appelèrent Meurice en lui offrant à boire.

Meurice était plus distingué que les autres; mais la maladie avait dû faire des ravages considérables sur lui; il était plus pâle que la lune, ses joues étaient creuses, son œil presque éteint.

Il semblait ne prendre aucune part à la conversation de ses camarades.

--Paul, dit-il à l’un d’eux, j’ai soif.

Paul jeta sur lui un regard plein d’intérêt et de pitié; il lui passa une tasse en fer-blanc remplie d’un mélange de thé et d’eau-de-vie bien chaud, qu’il avala d’un trait.

--Veux-tu un grog, Cartahu? demanda Paul à un gros garçon qui regardait le petit morceau d’or empilé dans sa bourse de cuir.

La journée avait été fructueuse; le contentement était dans les yeux de Cartahu.

La figure de Paul était froide et contrastait avec celles de ses compagnons.

Ses cheveux et sa barbe étaient gris, des rides profondes sillonnaient son front; vieilli avant l’âge, on voyait qu’il cherchait plutôt l’oubli que l’ivresse.

Une bouteille d’eau-de-vie circulait de main en main et de bouche en bouche.

Nos trois autres compagnons allaient remplir la bouteille chaque fois qu’elle était vide à un baril placé sur une petite hauteur à cinquante pas environ.

L’ivresse commençait chez tous; Paul lui-même buvait par larges gorgées.

--Allons, disait-il chaque fois en buvant: cherchons, non pas comme eux, l’oubli, mais la goutte de poison qui donne le repos éternel. Allons, camarades, buvons encore un coup, aux amis absents, à nos souvenirs, à notre douleur, à nos espérances.

--Tiens, s’écria Cartahu, une idée; à nos dernières maîtresses.

Deux ou trois bouteilles d’eau-de-vie furent versées dans un large plat en fer-blanc qui sert à essayer la terre au lavage; on y mit le feu; ce punch horrible de force fut englouti comme de l’eau pure, tant ce monde était au même niveau.

Meurice et Paul seuls ne hurlaient pas.

Meurice râlait dans un coin; Paul était comme abruti, l’œil fixe et un dédaigneux sourire errait sur ses lèvres.

--Je demande la parole pour le Faucheux, reprit Cartahu, en désignant un homme bâti comme une asperge montée. Parle, dit Cartahu, Mobile nous contera quelque chose après.

--J’ai soif, râla Meurice.

--A l’ordre, répondit Cartahu.

--Passez la tisane au sentimental, ajouta Mobile en tendant une tasse pleine de grog, et qu’il étouffe ses soupirs avec sa coqueluche.

--Gentlemen, exclama le Faucheux, voilà plus d’un an que nous piochons ensemble, dormons sous la même tente aussi mal que peu confortablement.

Le magot de la société s’arrondit, l’instant d’une séparation aussi douce que cruelle approche.

Personne n’a jamais parlé de son passé, c’est tout simple, on a ses petits secrets qu’on n’aime pas à divulguer.

En passant la ligne, on prend à la frontière un nouveau passe-port, un nouveau nom et une nouvelle existence.

Mais l’avenir, gentlemen, l’avenir avec sa fortune que nous touchons du doigt, comment chacun entendrait-il cette nouvelle existence?

Allons, enfants de la patrie, le jour des confidences est arrivé; que chacun débite son petit chapelet et redemande que l’auteur du plan le plus original soit promené en triomphe autour de ce sacré feu!

--Hourra! hurlèrent Mobile et Cartahu.

--Pour donner le bon exemple, j’aurai l’honneur, continua le Faucheux, d’exposer à l’honorable assemblée mon plan d’avenir.

Je demande, avant de commencer, afin de clarifier mes idées, je demande un tour de grog.

L’eau-de-vie circula de nouveau.

--Je brûle et j’ai soif, murmura Meurice.

--Voilà du lolo pour l’enfant qui pleure, dit Mobile en passant une tasse à Meurice qui, dévoré par la fièvre, avala d’un trait.

--Messieurs, reprit le Faucheux, dans un mois, le temps de notre association sera fini, nous liquiderons, et pour ma part, je vous tire ma révérence.

Je vais à Paris, centre des grandes opérations, et où l’intelligence est sûre de réussir.

Les meilleurs claims[1], messieurs, se trouvent encore entre la place de la Madeleine et la porte Saint-Denis.

[1] Trous à exploiter.

On y spécule sans danger sur la bonne foi et le malheur; la spéculation, quelquefois le tripotage, change votre monaco en cinq bons sous.

Avec l’argent, on aspire aux honneurs; je suis bientôt entouré d’hommages et d’égards; je vois le monde, le monde me voit; des grands seigneurs me serrent la main, se prosternent devant moi ou plutôt devant ma caisse; des duchesses, des marquises font antichambre chez moi.

Sous le poids de l’or, tout plie; les épines dorsales les plus rétives deviennent les plus flexibles. Quand Scribe composa ce vers:

L’or n’est qu’une chimère,

il était gris ou n’avait pas un radis en poche.

Enfin, un jour, quand la confiance publique, cette grande éhontée, est à son apogée, quand ma caisse est pleine des dépôts de tous ces petits et niais spéculateurs, je prépare le grand escompte des livres où la justice n’a rien à faire, je suis la victime de la fièvre générale des spéculations; enfin je dépose mon bilan, donne 25 pour cent, obtiens mon concordat, et je me retire ruiné, victime de l’impulsion que j’ai voulu donner à l’industrie, avec quelques millions, débris que mes créanciers ont bien voulu m’abandonner, hein!

--Hourrah! crièrent Mobile et Cartahu, un tour de cognac! et la bouteille passa.

--J’ai soif, je souffre! murmura Meurice dans le délire de la fièvre.

Paul était immobile et fixe comme une statue de pierre, les dents serrées et les yeux haineux.

Cartahu, à la mine abrutie, fit signe qu’il voulait parler; il plongea la moitié de sa main dans sa bouche à seule fin de retirer une énorme chique de tabac, envoya cinq ou six jets de noire salive dans le brasier et, d’une voix de tragédien anglais, s’expliqua en ces termes:

--Toutes ces bricoles ne valent pas un vieux biscuit moisi.

Pour moi, voilà mon plan:

J’arme un joli brick de guerre, je racole une vingtaine de chenapans, vrais risque-tout.

Je me risque, m’expédie pour Guam et je vais chercher du dehors des passes de Port-Philippe.

Le premier gros clipper qui passe, je le soulage des cent ou cent cinquante mille onces d’or qu’il a à bord et je vogue après vers des rives enchantées.

Puis, s’adressant à Mobile:

--Dis donc, Parisien, veux-tu être de mon bord?

--Ça me va, répond ce dernier; mais à condition que, le coup fait, nous allons en Turquie, nous nous établissons pachas, nous achèterons des _zouris_, des esclaves, des _obélisques_, et que nous nous roulerons dans des torrents de volupté. Je veux fumer une bouffarde de quinze pieds de long et ne me nourrir que de _pastilles du sérail_, enfin une vie de pacha Monte-Christo.

--On y est, dit Cartahu; passez-moi l’eau-de-vie.

--Moi, je retournerai à Paris, dit Paul, j’ai des comptes à régler.

--Moi, murmura Meurice, je n’irai nulle part; je vais mourir là, j’étouffe.

L’ivresse était arrivée à son comble; les chants, les cris, les gestes, les hurlements de Cartahu, de Mobile et de le Faucheux continuèrent jusqu’à ce qu’épuisés, ils tombassent à terre.

L’écho répétait encore les éclats de rire des mineurs, quand tout à coup une voix aigre et nasillarde se fit entendre, et un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, grand, maigre et efflanqué, s’avança et se plaça près du feu.

--_Per Bacco!_ on s’amouse ici, _buena sera, signori_, ne vi dérangez pas.

Une espèce de grognement fut la seule réponse qu’il obtint.

L’arrivant promena autour de lui un regard inquisiteur.

--Hum! dit-il, on fait bombance, on a de l’or.

Les traits de cet homme étaient taillés à angles aigus et ses petits yeux enfoncés sous une voûte d’épais sourcils brillaient d’un éclat sinistre.

Sa maigreur était affreuse, et sous ses sordides habits, flottant autour de ses membres, on aurait dit un fil de fer.

Il se frottait les mains devant le foyer en faisant craquer ses doigts.

Il avait pour tout bagage une couverture de laine, roulée en porte-manteau sur ses épaules, et à la main un sac de serge verte dans lequel on découvrait un violon.

--Tiens, vieux secco, dit Mobile en lui tendant la bouteille, bois-moi ça sans répandre.

L’inconnu prit la bouteille à moitié pleine et la vida d’un trait.

--Quel avaloir! dit Cartahu, v’là mon maître.

--Dis donc, l’Italien, demanda le Faucheux, qu’est-ce que t’as dans ce vieux sac?

--_Caro mio_, un _violino_.