Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4

Part 8

Chapter 84,005 wordsPublic domain

Tantôt il sortait de sa gorge des sons rauques et lugubres, tantôt de petits cris étranglés et plaintifs comme ceux d’un enfant. A cinq heures, elle se souleva sur son séant, ses joues creuses et pâles se ranimèrent un peu.

--Je viens de revivre, me dit-elle en souriant, j’ai rêvé.

Elle parla encore, mais ses paroles expirèrent entre ses dents, sa poitrine s’agita. J’avais vu mourir la mère de ma filleule et je compris que le moment suprême approchait. Je lui demandai si elle voulait recevoir les sacrements, elle me fit signe que non.

--Sa fille n’est pas encore baptisée, me dit Adèle à voix basse.

Je priai le domestique de l’hôtel d’aller à Sainte-Élisabeth chercher un prêtre et de m’envoyer de suite la nourrice de l’enfant.

Pour ne pas effrayer Denise, je lui annonçai que j’allais faire ondoyer sa fille en attendant la cérémonie régulière du baptême.

A sept heures, le prêtre arrivait; nous le laissâmes seul avec la malade. Il lui parla longtemps à voix basse, l’exhortant sans doute à la prière et au courage. Denise retrouva la parole et des larmes.

Elle voulut sans doute s’agenouiller pour demander pardon à Dieu, car nous entendîmes le prêtre lui dire:

--Vous n’êtes pas assez forte pour vous agenouiller; plus tard, mon enfant, vous prierez le Seigneur comme il convient de le prier; en attendant, c’est moi qui prierai pour vous.

Lorsque nous rentrâmes, elle était calme; sa figure avait pris une expression pleine de sérénité qu’elle n’avait pas une heure auparavant, et quand un tressaillement nerveux trahissait une de ses souffrances, elle embrassait un petit crucifix que le prêtre avait placé près d’elle afin de l’exhorter au courage.

L’enfant reçut l’onction première dans la chambre où sa mère venait de recevoir l’extrême-onction. Denise regarda tout ce que l’on faisait sans mot dire; une grosse larme roula sur sa joue et je crois qu’elle pria mentalement. Le prêtre lui promit de revenir la voir.

A neuf heures, ma domestique que j’avais prévenue m’apporta une lettre de Rouen; elle était de mon ami et voici à peu près ce qu’elle contenait:

«Ma chère Céleste, je m’étais mis à votre disposition et vous avez bien fait de vous adresser à moi. Je regrette que la mission dont vous m’avez chargé ait été aussi facile à remplir et je veux au moins avoir un mérite, celui de la promptitude.

»Je me suis rendu de suite chez M. Edouard M.... Ce fut sa mère qui me reçut; elle m’avait fait attendre près d’une heure, elle vint à moi en s’excusant de son mieux, mais son fils, me dit-elle, était dangereusement malade, il y avait en ce moment deux médecins près de lui et elle avait hâte de savoir le résultat de la consultation. Son fils avait commis une imprudence lors de son installation dans sa fabrique de rouennerie; les suites d’une sueur rentrée allaient peut-être le conduire au tombeau.

»La pauvre femme se mit à fondre en larmes, et je fus obligé d’attendre qu’elle fût un peu remise pour lui expliquer le motif de ma visite. Le moment, du reste, était propice, et je ne trouvai rien de mieux à faire que de lui lire votre lettre. Ses larmes redoublèrent, cela ne m’étonna pas, j’avais moi-même pleuré en la lisant.

»J’ajoutai à ma lecture quelques appréciations personnelles:--M. M... s’est mal conduit, lui dis-je; ce qu’il a fait là est l’action d’un homme sans cœur.

»Cette malheureuse n’a pas de parents, de soutien, eh! bien, dès aujourd’hui, elle a un ami, un protecteur en moi, et si votre fils ne fait pas ce qu’un honnête homme doit faire en pareille circonstance, donner du pain à un enfant qui ne lui demandait pas la vie, qu’il a créé pour son plaisir avec la volonté de l’abandonner, je lui dirai à lui-même ce que je pense et j’en supporterai toutes les conséquences.

»--Ah! s’écria la bonne femme, qui au fond n’a pas l’air méchant; vous oseriez provoquer mon fils pour une aventurière qu’il a trouvée je ne sais où!

»--Si vous ne le savez pas, vous, il doit le savoir, lui, puisqu’il y est allé; et puis, cette aventurière a porté son nom pendant sept ans, elle est la mère de son enfant et il doit la respecter s’il se respecte lui-même.

»S’il ne voulait pas l’épouser, il était libre, puisque sa conscience me paraît pleine d’élasticité; mais il devait faire quelque chose pour cette malheureuse en la quittant.

»Elle lui avait donné sept années de son amour, de sa jeunesse, on ne fait pas pareil présent trois fois dans sa vie et cela doit se payer.

»Du reste, on vous dit qu’il est trop tard pour la sauver, il n’y a donc rien à faire pour elle, mais il reste son enfant; le laisserez-vous aller à l’hospice comme un chien?

»Tenez! si vous faites cela, Dieu vous punira! et qui sait s’il ne commence pas en frappant votre fils.

»--Ah! monsieur, ne dites pas cela, s’écria la bonne femme en joignant les mains, vous me rendriez folle. Mon pauvre Edouard n’est pas méchant; il n’a même pas vu les dernières lettres de Louise, c’est moi qui les ai reçues, et reconnaissant l’écriture, je les ai brûlées sans les lire.

»Si j’avais su qu’elle fût aussi malheureuse, j’aurais été moi-même à Paris.

»Pauvre petite fille! si j’allais perdre mon fils, c’est tout ce qui me resterait de lui.

»Où demeure Louise? à Paris? je veux lui écrire, la supplier de me donner son enfant, le mien.

»J’en aurai bien soin, je l’aimerai de tout mon cœur pour expier mes torts envers sa mère.

»Tenez, vous aviez raison, le bon Dieu me punit et va peut-être me rendre le mal que j’ai fait à une autre. Qu’elle ne vienne pas, elle, vous entendez; mon Edouard est marié, mais qu’elle vous confie sa fille. Ah! si je pouvais aller à Paris! mais je dois rester ici.

»Je suis trop vieille pour souffrir autant; le moindre choc me brise, et si mon fils doit mourir demain, je voudrais mourir aujourd’hui.

»--Vous n’en avez plus le droit, lui dis-je, vous avez un autre enfant.

»Je rentrai chez moi pour vous écrire.

»Que voulez-vous faire?

»Puis-je vous être utile en quoi que ce soit? je suis tout à votre disposition.»

Je lus plusieurs fois cette lettre à Denise.

Elle me serra la main avec le peu de force qui lui restait, puis elle murmura:

--Il souffre... Cela me fait du bien de savoir qu’il n’avait pas reçu mes lettres. Que Dieu lui pardonne comme je lui pardonne le mal qu’il m’a fait! Il faut faire partir ma fille de suite. Je voudrais qu’il la vît au moins une fois.

Je fis venir la nourrice, Denise donna un long et dernier baiser à sa fille, ses lèvres restèrent entr’ouvertes, son regard fixe, elle était morte! non pas en désespérée, comme elle serait morte si le hasard ne m’eût pas amenée à son chevet, mais morte en croyante, le sourire aux lèvres et de l’espérance plein le cœur.

La nourrice partit à midi ou une heure.

Lorsqu’elle vit l’enfant s’éloigner, Adèle pleura, elle le regardait déjà comme étant à elle; il est si naturel d’avoir des affections chastes quand on est femme et jetée sur la terre sans famille, comme un pauvre esquif lancé en mer sans mâture, qu’on cherche toujours à se créer une tendresse durable.

--Allons, me dit-elle en essuyant ses larmes, le bonheur m’échappe encore une fois; il me semble que si j’avais eu une tâche à remplir, je serais arrivée à faire quelque chose de bien.

Le prêtre qui avait assisté Denise revint dans la journée, comme il l’avait promis, il pria longtemps près de la morte, et la garda quelques heures, en disant à son chevet la prière des morts; je ne doute pas qu’il ait obtenu sa grâce devant celui qui nous jugera tous!

Quant à moi, il me semble que les exhortations du saint homme m’avaient rendue meilleure.

Le surlendemain, je reçus une lettre de Rouen, qui me rassura tout à fait sur le compte de l’enfant de ma pauvre amie.

Son arrivée avait été fêtée par la mère d’Edouard; elle lui trouvait déjà une ressemblance avec son fils, mais la joie ne fut pas de longue durée.

La fièvre, le délire, s’étaient emparés du malade; il ne reconnut ni sa mère, ni sa femme, et il mourut entre leurs bras, vingt-quatre heures après Denise.

La bonne femme va reporter toute sa tendresse sur l’enfant, elle sera riche un jour; voilà une innocente qui ne portera pas les fautes d’une mère coupable: cela est juste, mais assez rare.

La mort de Denise m’affecta beaucoup; mais au milieu de mes tourments, de mes préoccupations, j’avais peu de place à donner aux regrets, et puis, à force de voir naître et mourir autour de soi, on s’habitue à la mort, et ce qui vous paraissait un événement au début de la vie vous semble moins extraordinaire au milieu, naturel, je crois, lorsqu’on arrive à la fin; d’ailleurs, il y a des êtres pour qui la mort est une délivrance. Je trouvais Denise bien plus heureuse que moi, et au lieu de m’apitoyer sur son sort, je l’enviais.

La misère dans laquelle je l’avais retrouvée venait encore justifier mes craintes pour l’avenir.

Le jour de la première représentation de la revue arriva. J’avais à chanter un très-grand rondeau. J’avais beaucoup travaillé, le rôle était sérieux, je l’avais bien compris, et pour la première fois depuis que je jouais la comédie, je me sentis à mon aise.

Le public me récompensa de mes efforts, je fus couverte d’applaudissements; on me fit bisser et je fus rappelée deux fois.

Les bravos sont une bien douce musique.

Mais, hélas! la gloire est incertaine et les médailles ont des revers. A la troisième représentation, je pris un demi-ton au-dessus de l’orchestre et je chantai faux tout le temps, mais cela n’était qu’un accident, j’avais étonné tout le monde le jour de la première représentation, ma place était faite, j’avais attendu assez longtemps.

C’est à peu près à ce moment que je reçus les premières lettres que Robert m’avait écrites en mer.

Elles me firent à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal.

J’étais heureuse de voir que mon souvenir grandissait dans sa pensée à mesure qu’il s’éloignait de moi, mais ces plaintes si douces qui me venaient de si loin me navraient le cœur.

J’avais éprouvé depuis quelques mois des émotions si poignantes et si diverses, que mes forces physiques, malgré l’énergie de ma constitution, ne purent y résister.

Il s’opéra en moi une réaction terrible. Je tombai malade, si malade que je fus obligée d’interrompre mon service au théâtre.

Je quittai à la dix-huitième représentation.

M. D... vint me voir.

Il savait que je ne voulais plus reprendre mon rôle.

Il espérait me faire revenir sur cette détermination.

Il devint un de mes meilleurs amis et fut très-bon pour moi pendant cette maladie.

L’affection que je lui ai témoignée a prouvé que je ne le confondais pas avec d’autres.

Je me suis toujours très-effrayée des liaisons entre les auteurs et les actrices.

Il y a dans la vie de théâtre beaucoup d’écrivains consciencieux qui ne voient que les grands côtés de l’art, il y en a aussi malheureusement quelques-uns qui abusent de leur intelligence pour satisfaire les plus mauvais penchants.

Combien de jeunes gens, à l’esprit faux, se croient de grands hommes parce qu’ils tiennent une plume, et envient jusqu’à la haine ceux qu’ils ne peuvent atteindre! C’est un mélange de sentiments faux et injustes, révoltants.

Quelques-uns ont des mots particuliers; on dirait qu’ils parlent une langue à part.

Ainsi, pour exprimer qu’ils sont satisfaits d’eux-mêmes, ils disent:

«_Suis-je assez à la prestance! hein? Enfonce-t-on les fils de famille! Les hommes du monde sont des daims! Il n’y a que nous qui soyons sur la ligne._»

Ils s’acharnent après les actrices, ils ne les quittent pas plus que leur ombre.

Leur grand moyen de séduction consiste à dire aux femmes de théâtre qu’elles seules sont les _véritables grandes dames_.

Ils vous font toutes sortes de misères. On les reçoit souvent parce qu’on ne peut pas faire autrement.

Ils ne veulent pas de femmes dans une position modeste.

C’est indigne d’eux; il leur faut les plus élégantes, les plus prodigues.

Cela leur coûte si peu, et ils sont si complaisants; mais si l’actrice, presque toujours courtisane, ne jette pas sous leurs pieds son manteau doré de luxe et de honte, si elle ne quitte pas tout pour les accompagner à l’estaminet, les regarder fumer leur pipe, ils méditent une vengeance.

Ils s’emparent d’elle, attendent derrière un rideau que le grand seigneur qu’elle trompe pour eux soit parti.

Ils prennent sa place, boivent dans son verre le vin qu’il a laissé et payé.

Quand ils sont ivres, ils insultent l’amphitryon.

Cette vie dure quelques mois sans qu’il leur en coûte même une bonne parole.

Ce n’est pas tout, il faut tirer parti de ce temps perdu à rire, à boire.

On écrit un pamphlet, une pièce de vers, un feuilleton, un drame où l’on fait du puritanisme.

Pour connaître les femmes, il faut vivre avec elles, diront-ils. Cela est un faux et mauvais prétexte.

Des hommes d’infiniment d’esprit les jugent et les condamnent sans avoir vécu du produit de leur honteuse existence.

Quand le moraliste est un complice qui me frappe, sûr de l’impunité, et qu’il n’a même pas pour excuse le semblant d’une conversion, cela me révolte.

Je connais un de ces hommes qui vivait aux dépens de ces femmes qu’il accable aujourd’hui; c’est le plus implacable.

Je me rends justice.

Je baisse le front jusqu’à terre devant une honnête femme; je ne répondrais pas aux réprimandes d’un homme juste, quelque sévères qu’elles fussent, je lui confesserais ma vie tout entière.

Je lui avouerais que j’ai fait le malheur de ceux qui m’entouraient, que je suis une affreuse créature, que moi et mes pareilles, nous devons être la terreur des honnêtes gens; mais quand un de ceux qui aident si souvent à la première chute m’insultera pour recevoir le soir chez une autre le prix de ce qu’il vient de dire de moi, je le regarderai en face, je lui rirai au nez en lui disant:

--Je vous pardonne parce qu’il faut que vous viviez. Combien vous a-t-on donné? Je comprends tous les marchés infâmes. Voyons: soyez franc et ne me dites pas que vous voulez redresser un monde que vous minez à sa base.

Ces types sont de rares exceptions, mais ils existent.

D... était un honnête homme plein de mépris pour cette littérature, et ce n’est pas lui qui songera jamais à faire du théâtre un tréteau pour une basse vengeance.

LIII

PRESSENTIMENTS.

Ma maladie m’avait rendu toutes mes tristesses, tous mes découragements, toutes mes amertumes.

Les jours succédaient aux jours, et je ne recevais plus de nouvelles de Robert.

Je commençais à concevoir de sérieuses inquiétudes, lorsque je reçus à la fois plusieurs lettres qui, tout en me donnant des détails tristes, me rassuraient au moins sur sa vie.

«18 août 1852.

»Je ne sais, ma chère Céleste, si nous nous reverrons jamais!

»Telle est la vie; elle est pleine de courtes joies et de longues douleurs, de liaisons commencées et rompues.

»Par une étrange fatalité, ces liaisons ne sont jamais faites à l’heure où elles pourraient être durables.

»On découvre le cœur que l’on cherchait la veille du jour où ce cœur va cesser de battre.

»Mille choses, mille accidents séparent les âmes qui s’aiment pendant la vie; puis vient cette séparation de la mort qui renverse tous nos projets...

»Allons, mon cœur, cesse de te plaindre et ne te laisse pas abattre par les douleurs du souvenir, par les espérances trompées.

»Si tes douleurs sont aussi grandes que ton amour, que ton courage aussi soit à la hauteur de tes douleurs.

»Tu es à l’autre bout du monde, et tes cris n’arriveront jamais pour déchirer le cœur qui te fait tant souffrir.

»Et quand même ils y arriveraient, que rencontreraient-ils comme écho?

»Peut-être des cris de joie et de fête.

»Souffre donc sans te plaindre et que tes seules paroles soient des paroles de pardon et de tendresse.

»Cet amour n’est-il pas plus beau, plus pur dans ce pays, loin de ces joies, de ces rires, de ces orgies qui pouvaient le souiller et l’humilier par leur contact, loin de ce Paris, loin de ce monde où le dévouement est une sottise, la tendresse une folie, la fidélité un ridicule.»

«19 août 1852.

»Je suis si souffrant, que le découragement s’empare de mon âme.

»Le bateau qui a dû partir d’Angleterre quinze jours après nous n’arrive pas.

»Je ne puis partir pour les mines dans l’état où je suis, et d’un autre côté, je voudrais voir arriver ce bâtiment par lequel j’espère recevoir quelques nouvelles de France.

»J’ai écrit à mes parents la position dans laquelle je me trouve, et puis j’attends aussi M. L..., ce jeune homme dont je vous ai parlé dans mes premières lettres.

»Mes nuits sont atroces, toujours des rêves, des cauchemars, où votre image est mêlée.

»On dirait qu’elle s’assied à mon chevet, et qu’elle prend plaisir à me déchirer le cœur.

»Je me lève, et quoique bien faible, je reprends la plume pour vous écrire.

»Les mots me manquent pour rendre ma pensée, et pourtant mon cœur aurait tant de choses à vous dire, je voudrais tant vous voir, causer longtemps avec vous.

»Je sais que mes plaintes vous importunent et qu’elles ne réveilleront pas un amour éteint dans votre cœur; mais j’aime à me nourrir de mes angoisses.

»Je voudrais pouvoir vous en exprimer toute la violence.

»Oh! si j’étais aimé! je trouverais, pour vous parler, un langage digne du ciel.

»Les mots me manquent parce que votre âme ne peut comprendre mon âme.

»Je n’en puis plus.

»La souffrance physique brise mon moral; je suis si seul, je n’ose pas même demander un médecin, je ne pourrais pas le payer.

»Et ce vaisseau qui doit amener L..., et les lettres qui n’arrivent pas!

»Il est si doux, quand on souffre, d’avoir un ami.

»Il m’a témoigné de l’affection, sa présence serait pour moi une grande consolation.

»Pourvu que vous soyez heureuse!»

«26 août 1852.

»Point de nouvelles! point de navire!

»Je croyais vous annoncer par cette lettre mon départ pour les mines, mais je ne puis quitter Sidney sans avoir reçu quelques nouvelles de France.

»Céleste, Céleste, je mérite au moins un souvenir de vous, et si mon nom vient quelquefois se mêler à vos joies et à vos plaisirs, tâchez au moins de conserver pour lui un respect que vous lui devez.

»J’attendrai encore quelques jours, jusqu’à la fin de la semaine, et si ce navire que j’attends n’arrive pas, je me mettrai en route pour les mines.»

«Sidney, lundi, 20 septembre 1852.

»Je monte à cheval dans une heure.

»J’ai employé mes dernières ressources; après avoir vendu tout ce que j’avais pour acheter un cheval, je pars pour les mines.

»Je vais dans l’intérieur des terres, à deux cents lieues d’ici.

»Il me faut de onze à quinze jours pour arriver.

»J’ai un pressentiment que je n’en reviendrai pas.

»Outre la fatigue du voyage, c’est un métier si dur, que je ne crois pas pouvoir y résister, et si j’y résistais, il y a trop de chances contre moi pour y réussir.

»Je ne veux pas me mettre en route, Céleste, sans t’adresser mes derniers adieux, toi qui as été le seul amour de ma vie et dont le souvenir et la pensée ne me quitteront qu’avec la vie.

»On dirait que mon amour pour toi s’est augmenté en raison du mal que tu m’as fait.

»Je t’aime aujourd’hui comme je t’ai toujours aimée.

»Plains-moi, car je souffre bien, et respecte un souvenir qui est le seul beau que tu puisses conserver.

»Je devrais te haïr et je t’adore.

»Adieu, idole de ma vie! Je t’envoie ce dernier souvenir comme si je ne devais jamais te revoir. Pourquoi le désirer?

»Qu’aurais-tu à me donner maintenant?

»Quand j’avais tout ce qui aurait pu te rendre fière de mon amour, tu l’as dédaigné.

»Aujourd’hui je suis ruiné, mes cheveux blanchissent, mon cœur est brisé, l’avenir est donc fini.

»Adieu, adieu, je t’aime! adieu, je te pardonne.

»Je jette cette lettre à la poste, en m’en allant à Sidney.

»Adieu, n’oublie pas qu’à l’extrémité du monde, il y a un cœur qui ne bat que pour toi. Adieu!

»ROBERT.»

J’écrivais souvent à Robert, mais combien mes lettres étaient loin d’égaler la brûlante éloquence des siennes.

Elles ne ressemblaient en rien à celles que je lui avais adressées autrefois dans le Berry; les premières étaient ardentes, passionnées, les secondes étaient froides et décolorées.

Etait-ce une marque d’indifférence? tout le monde l’aurait cru, lui-même peut-être m’en accusait; mais le cœur des femmes est une énigme, et tout le monde se serait trompé.

Seulement mon âme était trop troublée, trop profondément malade pour se répandre au dehors.

Robert en face de sa douleur et des magnificences de la nature, les yeux fixés sur l’Océan, m’écrivait des lettres admirables de poésie et de tendresse! et moi, perdue au milieu de mille tracasseries, livrée à mille impressions qui torturaient ma vie, je me repliais sur moi-même, et je n’avais de force que pour une muette douleur.

D’ailleurs, je ne savais pas où était Robert.

Je me demandais si mes lettres pourraient jamais lui parvenir.

C’est sans doute une infirmité de ma nature, mais cette incertitude glaçait ma pensée.

Le temps, qui est le maître de tout, avait dissipé mon mal mieux que l’art des médecins.

Comme toujours aussi, ma convalescence physique avait amené une sorte de convalescence morale.

Je reprenais un peu de confiance et de courage.

Les blessures que Robert m’avait faites se cicatrisaient peu à peu.

S’il n’eût pas été si malheureux, cela eût été plus long, peut-être cela aurait-il duré toute ma vie, mais il devait tant souffrir que, lorsqu’une des mauvaises pensées qui m’avaient rendue pendant deux ans complice de sa ruine venait traverser mon esprit, je la chassais, et malgré moi, je sentais revenir pour lui une tendresse que la vengeance avait mal étouffée.

Les femmes qui, comme moi, ont violé les lois de la pudeur, sont forcées de rougir de leurs pensées comme de leurs actions.

L’image de Robert n’était pas la seule qui vînt s’offrir à mon esprit.

J’avais écrit plusieurs lettres à Richard, et ces lettres étaient restées sans réponses.

J’étais bien sûre pourtant qu’il ne m’oubliait pas; mais il était dans la nature de cette âme douce et tendre de se nourrir de sa mélancolie dans la solitude.

Pendant son voyage en Californie, il était resté deux ans sans m’écrire.

Je n’avais pas le droit d’imposer mon souvenir à cette âme souffrante.

Il vivait dans mon cœur, tombe bien indigne de lui. Pauvre Richard!

Si je ne lui ai pas donné tout l’amour qu’il méritait, s’il doit désormais rester étranger à ma vie, je lui garderai une grande place dans ma reconnaissance.

Je n’ai jamais souffert par lui.

J’ai souvent maudit l’amour que j’avais pour Robert, amour qui nous perdait tous deux, car, à force de me faire souffrir des inégalités de son caractère, il avait tué, étouffé ma passion, ma confiance, mon cœur s’était flétri, endurci, à force d’humiliations; me croyant sans cesse attaquée, j’étais toujours en révolte.

J’aimais Richard comme un frère, j’aurais voulu pouvoir lui rendre service au prix de mon sang.

Enfin, son souvenir était le parfum de ma vie, comme la nuit passée chez Robert avec une rivale en avait été l’enfer.

Il continuait de s’opérer en moi une grande transformation, mais rien n’était plus variable que mon humeur.

Parfois il me prenait des envies d’aller vivre dans un coin, seule, comme une bête sauvage.

Pauvre folle! n’avais-je pas ma chaîne à porter?

Il me fallait simuler la gaieté quand je mourais d’envie de pleurer, vendre les sourires que je n’avais plus.

Il me fallait répondre à toutes ces femmes qui me demandaient:

--Eh bien! où en sont vos procès?

--Ils vont à merveille, je suis sûre de les gagner tous.

Quand, au fond de l’âme, j’étais dévorée d’inquiétude, obligée de subir des amis importuns qui pouvaient me protéger ou me conseiller, entendre des déclarations absurdes.

Lorsqu’une femme est passable, on s’impose à elle, on ne lui donne rien, on ne lui laisse que la latitude de tomber un peu plus bas.