Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4

Part 7

Chapter 74,070 wordsPublic domain

--Ah! me dit-elle, quelle émotion j’ai éprouvée en vous revoyant! Le saisissement m’avait coupé la parole. J’avais presque peur; si vous m’aviez mal reçue! Je n’ai jamais perdu une occasion de vous voir à l’Hippodrome ou au théâtre, je vous suivais partout, de loin, bien entendu; chacun de vos succès me rendait heureuse, et j’aurais voulu vous le dire, mais je n’étais rien et vous montiez toujours. Vous riez, vous avez peut-être raison: les sœurs qui m’ont élevée me disaient un peu folle; je suis originale, affectueuse et je me souviens plus longtemps que les autres, voilà tout.

J’étais très-flattée de ce bon souvenir, mais j’étais encore plus intriguée de savoir chez qui j’allais et qui était ma compagne.

Je la priai donc de me dire plus clairement qui elle était, car le nom de sa malade m’était inconnu, et elle-même ne me rappelait aucun souvenir.

--Moi, me dit-elle, j’ai votre âge; je suis née le même jour que vous, je m’appelle Elisabeth comme vous, et nous avons fait notre apprentissage dans la même maison, rue du Temple.

Je me souvins alors, et je lui demandai ce qu’elle faisait et pourquoi elle portait ce costume.

--Dieu a repris ma mère, j’étais encore bien jeune, je me trouvais sans ressource, sans asile; les voisines me promenaient dans le quartier; on semblait demander de porte en porte:

«Quelqu’un a-t-il du pain de trop à donner à cette enfant?»

Ma mère est morte rue de Bondy, et, pendant longtemps, la marchande des quatre saisons qui est sur le boulevard, à la porte de l’Ambigu-Comique, me donnait chaque soir le pain de seigle rassis, ou les cerises tournées qu’elle n’avait pu vendre dans la journée.

Mme Roger de B... entendit parler de moi; mon infortune la toucha, et elle me plaça chez des sœurs; mais elles avaient fort à faire avec moi.

Je me ressentais de ma vie errante, indépendante, presque vagabonde.

Mon bonheur ressemblait trop à la captivité pour me plaire; on me plaça en apprentissage, j’appris l’état de fleuriste.

Ensuite, j’ai aimé un artiste; je lui croyais autant de cœur que de talent, je me suis trompée, ou plutôt je me suis fait illusion sur mon propre compte, je n’étais pas digne de lui. Qu’il soit heureux, c’est tout le mal que je lui souhaite!

Si, à l’époque où je l’ai connu, il avait voulu prendre mon existence, je sens bien qu’il aurait fait quelque chose de moi.

Enfin, j’ai rêvé la vie d’actrice; il devait y avoir là un mouvement, une agitation, qui ne permettait point au cœur de s’endormir, à l’esprit de rêver.

J’étais figurante à Belleville, lorsque vous y vîntes jouer un rôle de grisette dans le _Canal Saint-Martin_.

Mais j’étais si malheureuse à cette époque que j’avais formé le projet de me noyer en passant sur le canal.

Personne n’aurait pu se faire une idée de ma misère; je crois être restée cinq jours sans manger. J’étais gentille, j’aurais pu me vendre comme tant d’autres, mais je préférais me jeter au canal.

La leçon était dure pour moi, mais elle ne connaissait pas les détails de ma vie. Je lui demandai pourquoi elle ne m’avait pas parlé à Belleville.

--J’étais trop malheureuse, je vous aurais fait honte, ou vous m’auriez fait l’aumône, cela m’aurait humiliée; et puis je voulais mourir: j’en aurais eu le courage si la force ne m’avait pas manqué, je suis tombée comme une masse.

Quand je revins à moi, j’étais dans un lit bien blanc, à l’hospice de la Pitié. On m’avait apportée là sur un brancard, et je me trouvais si heureuse de m’étendre sur un matelas que j’embrassais mes draps; puis, quand je vis une bonne sœur, mon cœur se détendit, je me souvins des religieuses qui m’avaient élevée et je fondis en larmes.

Si j’avais pu entrer en religion à cette époque, il me semble que j’aurais servi le bon Dieu à deux genoux toute ma vie; mais il fallait ce que je n’avais pas: des protections ou de l’argent.

Lorsqu’on m’eut emmenée à l’hospice, Célestine fit une quête pour moi dans le théâtre, et lorsqu’elle m’en remit le montant, je vis votre nom sur la liste des souscripteurs. Quand je sortis, vous n’étiez plus à Belleville.

Je trouvai un peu d’ouvrage, j’allais renoncer au théâtre, quand mon bon ou mon mauvais génie me fit rencontrer une personne qui me proposa de chanter dans un café-concert; on m’offrait quarante sous par jour et l’on s’engageait à me fournir les costumes.

Je crus faire un marché d’or et j’acceptai avec reconnaissance.

J’avais une voix de contralto; à force de chanter dans tous les tons, ma voix se brisa; je quittai la romance pour chanter la chansonnette, en costume d’homme.

Je suis toujours dans un café. On dit que j’ai contribué à sa fortune; ce que je puis assurer, c’est qu’il n’a guère contribué à la mienne; et puis je n’ai pas d’ordre, personne ne m’a appris à compter, voilà pourquoi je ne suis pas souvent en mesure pour obliger les autres autant que je le voudrais; sans cela, je n’aurais pas été vous chercher.

Mais je vous parle de moi depuis une heure, comme s’il ne s’agissait pas d’une autre personne plus intéressante.

Depuis plusieurs mois je demeure dans un hôtel, rue d’Angoulême.

Il y a deux mois environ, une jeune femme est venue habiter la chambre qui touche à la mienne; nous ne sommes séparées que par une porte condamnée.

J’entendais toujours parler, chez la concierge, d’une femme enceinte qui ne sortait jamais et vivait on ne savait de quoi ni comment.

J’avais cherché à la voir, plutôt par curiosité que par intérêt, elle semblait se cacher.

Un matin, j’entendis des plaintes et j’entrai chez elle. On courut chercher un médecin; la pauvre femme resta dans les douleurs jusqu’à deux heures du matin; en venant au monde, son enfant semblait lui déchirer les entrailles.

A peine s’entendit-elle dire: «C’est une fille». Elle tomba dans une espèce de léthargie qui ressemblait à la mort.

Chose assez extraordinaire, la mère était pâle, maigre à lui compter les côtes, l’enfant était grasse, rose et blanche.

Je donnai la petite fille à nourrir à une femme du quartier, elle demanda bien cher, mais je n’avais pas le choix.

J’avais cherché dans les meubles de ma voisine de quoi emmailloter l’enfant et je n’avais trouvé que des reconnaissances du mont-de-piété.

Les tiroirs étaient vides et je payai le premier mois de la nourrice; depuis, j’ai fait tout ce que j’ai pu, mais je ne puis pas grand’chose; la pauvre femme va de mal en pis. Elle a fait de grands efforts pour écrire deux lettres qui sont restées sans réponse.

Cette dernière déception a semblé la briser, je lui avais demandé cent fois si elle avait des parents, des amis qui pussent lui venir en aide, elle m’avait toujours répondu que non, ce soir j’insistai davantage.

--J’ai eu une amie dans le temps, me dit-elle en cherchant à rassembler ses souvenirs, mais si celui qui m’a tant aimée m’abandonne dans un pareil moment, pourquoi se souviendrait-elle de moi? Puis, si elle s’en rappelait, ce serait un triste souvenir. Laissez-moi mourir, allez! je n’ai droit à la pitié de personne.

Je lui parlai de son enfant, elle parut se ranimer un peu en me disant:

--Ah! vous avez raison; je veux qu’on la mette aux Enfants-Trouvés, Céleste saura pourquoi. Allez la voir, vous la trouverez au théâtre des Variétés, elle n’a pas changé de nom, elle, et si son cœur est toujours le même, elle viendra.

Nous étions arrivées rue d’Angoulême; Adèle, c’était le nom de la fleuriste, me dit en descendant: Vous devriez renvoyer votre voiture, vous resterez probablement longtemps et j’irai vous en chercher une autre quand vous voudrez partir.

Je renvoyai mon cocher et je la suivis. La maison n’était pas élégante, l’escalier était raide, étroit, et sur chaque palier se trouvaient huit ou dix portes numérotées, portes qui disaient assez que les appartements devaient ressembler à des tabatières.

Mon cœur battait très-fort; je suivais Adèle en silence, mais un monde d’idées me traversait la pensée, et lorsque nous arrivâmes au troisième, j’avais fait mille conjectures toutes plus éloignées les unes que les autres de la vérité.

Adèle ouvrit une porte avec précaution; je vis une petite chambre pauvrement meublée et où tout était en désordre.

Je ne pouvais distinguer les traits de la malade, une chandelle qu’elle n’avait pas eu la force de moucher, sans doute, brûlait sur une table de nuit en bois peint placée un peu plus haut que la tête de la couchette et jetait sur les objets et sur la figure de cette femme des lueurs si étranges que je reculai d’un pas.

--Merci d’être venue, me dit une voix qui me fit tressaillir, merci, demain il eût été trop tard.

J’étais déjà auprès du lit et je tenais la tête de la pauvre Denise dans mes bras; c’était bien elle que je retrouvais en cet état, dans cette misère, mon amie de la correction; la première femme, peut-être la seule qui eût eu un véritable attachement pour moi.

Elle m’avait entraînée à mal faire sans savoir ce qu’elle faisait, puis elle l’avait regretté tant de fois, et en ce moment je la voyais si cruellement punie, qu’il ne me vint pas un seul instant à l’idée de la considérer comme mon mauvais génie.

Je pleurais, je riais et j’étais bien convaincue que ma présence allait lui rendre la santé, la vie.

Adèle plaça une tasse de tisane sur la table de nuit, nous apporta une bougie, m’approcha une chaise et sortit en me disant: «Si vous avez besoin de moi, frappez à cette porte et ne parlez pas trop haut si vous avez des secrets, car, de chez moi, j’entends tout ce qui se dit ici.»

Denise tint longtemps ses mains dans les miennes, je les sentais se réchauffer petit à petit. J’attendais qu’elle pût me parler, car moi, je ne trouvais point un mot à dire; je me sentais émue, désolée, j’étais bien réellement en face de la mort. La pauvre femme n’avait plus qu’un souffle, et il était si faible que je le crus éteint vingt fois.

Je descendis chez le concierge, qui était, je crois, le maître de l’hôtel, et je le priai de faire chauffer un peu de vin de Bordeaux bien sucré, je fis boire à Denise quelques cuillerées de ce vin, il la réchauffa et ranima ses forces et sa mémoire.

Ses yeux brillèrent un peu dans leur orbite creusée par la souffrance et les privations. Sa mâchoire se dessinait sous sa peau transparente comme la cire et j’aurais pu compter au travers ses dents, le seul ornement qui lui restait.

On pouvait donc changer ainsi! une heure plus tôt, je ne l’aurais pas cru. Etait-ce bien là cette pauvre fille si fraîche, si enjouée, qui me faisait rire quand j’avais envie de pleurer? celle que j’avais crue mariée, heureuse, et dont je m’étais si peu souvenue au milieu de mes splendeurs, la croyant à l’abri du besoin! Que s’était-il donc passé? J’aurais voulu le savoir et je n’osais l’interroger.

--Allons, me dit-elle en se soulevant un peu, je me sens mieux; mais j’ai tant de choses à te dire que je ne sais pas par où commencer. Si je perdais connaissance, n’aie pas peur et appelle Adèle. Si tu savais comme elle a été bonne pour moi! C’est un cœur comme on en rencontre rarement dans la vie. Sans elle je serais morte; pour moi, un peu plus tôt, un peu plus tard, cela ne faisait rien, mais l’enfant voulait vivre et je n’avais pas une goutte de lait. Adèle a vendu ou engagé ses robes pour me secourir et je crois qu’elle garde son costume d’homme parce qu’elle n’a pas autre chose à mettre. Je n’aurais ni le courage ni la force de te raconter les détails de ma vie, reprit Denise après une pause; j’avais le cœur aimant, cela devait me conduire à toutes les faiblesses; j’étais confiante, cela devait me perdre. J’ai eu mon bonheur dans les mains et je l’ai brisé comme l’enfant brise un jouet; je croyais trop en moi pour douter des autres; aujourd’hui, il ne me reste pas même l’ombre d’un espoir et je ne te dirai pas les choses comme je les voyais alors, mais comme elles sont aujourd’hui que j’en connais le dénoûment.

Depuis que je me suis enfermée dans cette chambre avec ma douleur physique et morale, mon intelligence s’est développée; je suis sûre que mon jugement est juste, et si je pouvais enseigner aux femmes, au lieu de leur dire ce que je te disais, je les sauverais de la honte en me donnant à elles pour exemple et pour solution; mais je vais emporter dans la tombe mes regrets et mes envies de bien faire.

--Enfin, tu mourras pardonnée, n’est-ce pas?

Denise devint si pâle que je crus que tout était fini et je l’engageai à demander pardon à Dieu.

--J’ai trop péché, murmura-t-elle, un prêtre ne pourrait rien pour moi; que ma destinée s’accomplisse dans l’autre monde comme elle s’est accomplie dans celui-ci!

Je ne me rendis pas du tout à cette mauvaise raison, mais l’heure avancée de la nuit ne me permettait pas d’envoyer chercher un confesseur, ce que j’aurais certainement fait sans la consulter, car il doit y avoir, dans ces prières dites pour votre âme au moment suprême, une consolation infinie pour la réprouvée; tout le monde la repousse, la méprise; la religion lui tend la main, fait entrer le repentir dans son cœur, lui rend la foi, l’espérance perdue, et si l’on ne s’adressait pas à elle qu’au dernier moment, elle vous aiderait à vous supporter vous-même et vous apprendrait qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Denise avait trop d’intelligence pour ne pas comprendre, et je lui aurais fait entendre raison si elle avait pu m’écouter, mais elle reprit la parole et je n’osai plus l’interrompre.

--Je m’étais crue ambitieuse, orgueilleuse, mais je ne fus pas longtemps à m’apercevoir de mon erreur, et au fond j’étais plutôt faite pour être une bonne ménagère qu’une courtisane. Je m’attachais aux choses et je me faisais un intérieur avec rien. J’eus quelques liaisons commencées gaiement et toujours rompues avec des larmes de ma part.

Il y a huit ans, je fis à Rouen la connaissance d’un jeune homme; il était employé dans une maison de commerce. Sa mère avait un peu de bien, mais cela ne devait pas lui faire une grande fortune, et je ne le voyais pas assez au-dessus de moi pour redouter une séparation motivée, comme cela arrive toujours, parce qu’on devient riche et que votre position, votre rang, vous obligent à vous marier. Sa mère habitait la campagne; moi, je demeurais avec lui et je portais son nom, quoique l’on sût à quoi s’en tenir. Il gagnait peu, mais j’apportais tant d’ordre dans notre petit ménage, que nous étions heureux; avec ma sotte confiance, je ne voyais pas de changement possible dans l’avenir. Il se nommait Edouard M....., son nom ne pouvait tenter personne; mon passé seul me séparait de lui, mais j’étais convaincue que je parviendrais à l’oublier moi-même en le lui faisant oublier à force de tendresse et d’abnégation. Pendant huit ans, je fus sa servante, son esclave, son bon génie, l’âme de son âme, l’esprit de son esprit. Il devint rangé, laborieux, instruit, parce que je l’encourageais au travail. Je ne devais jamais le quitter; il voulait m’épouser dès que sa mère serait convaincue que je l’aimais assez pour lui être dévouée et le rendre heureux; il me proposa plusieurs fois d’en finir malgré elle si elle faisait encore une objection, et je refusai parce que je voulais gagner mon bonheur.

Il y a un an, Edouard changea tout à coup; il était rêveur, préoccupé, contraint en ma présence. Les affaires l’absorbaient, me disait-il; son patron quittait le commerce et songeait à le mettre à la tête de son établissement, sa mère désirait ardemment lui voir une position; mais à tout cela il y avait un obstacle: l’obstacle, c’était moi. On cherchait bien à me le faire comprendre; mais ma confiance ou plutôt ma bêtise s’obstinait à ne pas voir clair.

Je comprenais seulement que sa position avec moi n’étant pas régulière pour le monde, il voulait m’épouser.

Un jour, je crus mourir de joie en lui apprenant que j’allais être mère. Un enfant devait me régénérer, faire tout oublier; c’était le pardon que Dieu m’envoyait! Au lieu de me sourire en apprenant cette nouvelle, Edouard devint pâle comme la mort, et, au lieu de me serrer la main, il recula.

J’eus le pressentiment de mon malheur, mais je ne voulais pas y croire, et il fut obligé de me le dire en pleurant; larmes hypocrites et plus cruelles que l’insulte des passants.

--Ma mère a pris des informations sur ton passé, ma pauvre Louise (j’avais pris mon autre nom de baptême), et elle a su... Un mariage entre nous est désormais impossible, mais je ne t’abandonnerai pas.

L’idée d’une séparation me porta un coup si terrible, que je sentis de suite que je ne devais pas m’en relever.

S’il n’avait agi que pour le monde, je me serais résignée, et puis peut-être la vue de son enfant l’aurait-elle fait changer d’idée; mais il agissait par égoïsme, par ambition et parce qu’il ne m’aimait plus.

Il fallait me briser pour se débarrasser de moi, et ne pas attendre surtout, dans la crainte du blâme, que mon enfant fût là.

Il me chercha mille querelles, je supportai tout pour mon enfant; mais un jour il m’humilia avec cruauté. Ce jour-là, il fut le plus lâche de tous les hommes! Il me reprocha un passé que je lui avais avoué.

Ce passé, disait-il, ne lui donnait aucune confiance, aucune sécurité, et mon enfant, ma seule force, pouvait aussi bien être d’un autre que de lui.

Il a fallu que je sois bien misérable pour ne pas tuer cet homme, bien forte pour ne pas devenir folle.

A moi, l’on ne me pardonnait pas ma chute! Amour, dévouement, maternité, rien ne pouvait me relever, et lui pouvait commettre de plus grandes fautes que moi, être mon complice, m’insulter, me chasser à son gré, sûr que cela n’altérerait en rien l’estime qu’on avait pour lui.

Je trouvais les choses d’ici-bas mal organisées, et, pour la première fois de ma vie, j’eus l’impudence de me plaindre d’un sort que je m’étais fait, il est vrai, mais sans connaître l’abîme où je me jetais.

Je me sauvai de chez lui, n’emportant que ce que j’avais sur moi. J’allai dans un hôtel, espérant qu’il reviendrait me chercher; il m’envoya mes effets et cinquante francs pour faire mon voyage. Sa mère était venue le chercher et l’obligeait à partir; il ne savait quand il pourrait me revoir et m’engageait à retourner à Paris, où il m’enverrait de l’argent dès qu’il le pourrait. J’attendis huit jours dans cet hôtel, huit jours qui me parurent huit siècles.

J’envoyai chez lui, il ne rentrait plus; je passai plusieurs fois pendant la nuit sous les fenêtres de notre petit logement; mes fleurs étaient toujours sur l’appui de la croisée, mais on ne les avait pas arrosées, elles retombaient flétries sur les bords de la caisse; jusqu’à mon oiseau qu’on avait laissé mourir de faim dans sa cage; l’oiseau, les fleurs, la femme et l’enfant, tout devait avoir le même sort.

Voyant qu’il n’y avait plus d’espérance à avoir, car j’appris qu’il allait se marier avec la fille d’un négociant d’Elbeuf et qu’il comptait sur sa dot pour payer son établissement, je revins à Paris, décidée à travailler pour nourrir mon enfant; j’avais compté sans le chagrin qui détruit les forces; j’avais trouvé un peu d’ouvrage, mais je suis tombée malade. J’ai vingt-huit ans; une première grossesse à cet âge vous fait horriblement souffrir; j’ai regretté d’être partie, j’aurais dû rester auprès de lui comme un reproche vivant, mais je n’ai pas eu la force de repartir, mes ressources se sont épuisées petit à petit, je suis venue loger ici par économie, j’ai écrit à Rouen lettres sur lettres, ne demandant rien pour moi, mais pour mon enfant, qui devait souffrir des privations que je m’imposais, on ne m’a pas répondu.

Pas un secours, pas une parole de consolation ne m’est venue de lui; il est marié, heureux, il n’a pas le temps de se souvenir, et je te l’ai dit, sans cette bonne fille tout serait fini, sans elle je n’aurais pas pensé à toi, je n’ai plus la force de rien.

Elle laissa tomber sa tête en avant comme une chose inerte, j’eus peur, mais elle rouvrit les yeux et me fit signe de lui donner à boire, puis elle reprit:

--Puisque la destinée ou le hasard nous rapproche, je vais te dire à toi ce que je ne puis dire à d’autres, parce qu’ils ne me comprendraient pas.

Je l’engageai à se reposer, l’assurant que je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour elle et son enfant.

--Moi, reprit-elle en souriant, je n’ai plus besoin que d’un morceau de toile et de quelques planches de sapin, et je ne veux pas que ni toi ni une autre femme se charge de ma fille. Oh! je sais bien que tu ne la pousserais pas à mal faire, mais on ne fait pas toujours ce qu’on voudrait, et je retrouverais des forces pour l’écraser si j’étais sûre qu’elle devînt ce que j’ai été. Je lui ai trouvé un asile où les orphelines trouvent une famille, des soins constants, un bon exemple, et où l’idée du mal ne peut arriver jusqu’à elles.

Ce mot d’enfant trouvé me faisait peur il y a huit jours, puis je m’y suis habituée en interrogeant mes souvenirs.

Jamais je n’ai rencontré parmi les femmes perdues une jeune fille qui ait été élevée aux Orphelines; et puis, je me rappelle les avoir vues quelquefois, toutes habillées de même, passer en rang dans les rues; elles étaient conduites par ces religieuses qui veillent sans cesse sur ce troupeau abandonné des hommes.

Tous ces enfants avaient l’air heureux, la sérénité de leurs âmes était transparente sur leurs visages résignés.

Pas une petite fille ne cherchait autour d’elle, elles se croyaient les enfants de Dieu, j’en suis sûre, et cela vaut mieux que de connaître sa mère quand on doit la mépriser.

Je cherchai à combattre sa résolution; l’hospice des Enfants-Trouvés, que je n’avais jamais envisagé, il est vrai, sous ce point de vue, me paraissait la plus triste et la plus désespérée de toutes les demeures, mais je ne pouvais m’opposer aux dernières volontés d’une mère mourante qui ne voyait que ce moyen de salut pour sa fille.

Je résolus pourtant de tenter une dernière épreuve auprès de son père. Profitant d’un instant où Denise reposait, j’écrivis une longue lettre à un de mes amis qui habitait Rouen, je lui dépeignis de mon mieux la triste situation de cette pauvre abandonnée.

Le sujet et le lieu étaient bien faits pour m’inspirer des paroles touchantes! je joignis à cette lettre quelques lignes pour M. Edouard; ces quelques lignes contenaient des reproches, des plaintes et des menaces. J’étais sûre d’avoir une réponse quelconque de mon ami, mais arriverait-elle à temps?

LII

DENISE

J’envoyai chercher un médecin au point du jour; il déclara que la malade ne pouvait être transportée chez moi, que son état était désespéré, que cependant elle pouvait encore vivre quelques jours si on lui faisait prendre les drogues qu’il ordonnait.

Je me fis amener la petite fille; elle était gentille et d’une propreté éblouissante. Adèle lui avait acheté une jolie layette et allait voir l’enfant deux fois par jour pour s’assurer qu’elle ne manquait de rien. Adèle est une de ces natures qui ne se décrivent pas; il faut voir par soi-même avec quelle simplicité, quel désintéressement elles font le bien, pour y croire.

Je voulus lui exprimer ma reconnaissance de ce qu’elle avait fait pour Denise; elle me répondit que si Denise mourait, elle garderait son enfant, qu’elle n’était pas riche, mais qu’elle ferait de son mieux en travaillant un peu plus.

Elle l’aurait fait comme elle le disait, et je suis bien sûre qu’elle aurait continué avec tout ce qu’elle a de cœur ce qu’elle avait commencé.

Je revins voir Denise dans la même journée: elle se trouvait beaucoup plus mal; le soir, on crut encore tout fini, on m’envoya chercher à minuit. Adèle lui frottait les tempes avec du vinaigre.

--Elle vient d’avoir une crise terrible, me dit-elle à demi-voix, c’est pour cette nuit.

Denise me fit signe qu’elle me voyait, mais elle ne put me parler et je restai auprès de son lit sans oser dire une parole. Elle dormit quelques heures, mais son sommeil était agité, elle se remuait, marmottait des paroles inintelligibles.