Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4

Part 6

Chapter 63,932 wordsPublic domain

Il passa devant moi pour me montrer le chemin, nous montâmes un petit escalier tortueux. Arrivé au second, il ouvrit une porte et m’annonça.

--Faites entrer, répondit la voix qui m’avait fait tressaillir tant de fois.

La pièce dans laquelle on venait de m’introduire était plus longue que large, elle était simplement meublée; la tenture était en perse, le tapis de Smyrne. Ce qui me frappa par son étrangeté, ce fut le costume de Rachel.

Elle était couchée dans un lit qui faisait face à la porte. Son buste sortait à demi. Elle portait, par-dessus un peignoir de batiste admirable, une jaquette de velours vert, soutachée d’or, les manches étaient faites à la grecque. Autour de sa tête était enroulée, avec un art infini, une écharpe algérienne aux couleurs voyantes. De chaque côté de cette espèce de turban à la juive, retombaient sur ses épaules les bouts frangés de l’écharpe. Ses cheveux noirs et un peu frisés naturellement s’échappaient par places en petites boucles soyeuses.

En une seconde, elle me fit croire à toutes ces beautés israélites décrites dans l’histoire sainte, si bien illustrée par Horace Vernet. Je fus interdite, honteuse; on m’avait toujours dit que je ressemblais à Rachel. En ce moment, cette ressemblance me paraissait impossible, injurieuse pour elle. Elle aussi cherchait à découvrir cette prétendue ressemblance, car elle m’examina quelques secondes en silence.

--Asseyez-vous, me dit-elle en m’indiquant, avec sa main blanche comme de l’albâtre, le fauteuil qui se trouvait auprès de son lit.--Vous m’avez fait dire que vous aviez à me parler, que puis-je pour vous être agréable?

--Mon Dieu, madame, lui dis-je, un peu rassurée par la façon toute gracieuse avec laquelle ces paroles étaient dites; ce matin encore, je cherchais un prétexte qui vous parût au moins passable, il est venu à moi aujourd’hui. Je crois aux _dit-on_; on prétend que j’ai du bonheur, mais je ne veux point me servir d’un détour.

Ce qui m’a amenée à votre porte la première fois, c’est un immense désir de vous voir de près, afin de vous exprimer ma gratitude pour toutes les grandes et profondes émotions que votre talent m’a fait éprouver. Cela ressemble beaucoup à de la curiosité, c’est possible; mais il me semble qu’elle vient du cœur et que vous me la pardonnerez.

Mlle Rachel me tendit la main en me disant: Asseyez-vous là près de moi, je dois parler peu et très-bas, je suis enrhumée, la gorge me fait mal. Vous êtes toute pardonnée; le plaisir que vous dites éprouver est partagé. Je suis toujours heureuse d’apprendre qu’une personne a de la sympathie pour moi.

En ce moment, une de ses sœurs entra, tenant un rouleau de papier à la main; elle venait, je crois, répéter quelque chose. (Je ne sais si c’était Dinah ou Rébecca.) Elle était petite et mignonne comme un enfant.

--Laisse-nous, lui dit Mlle Rachel en l’embrassant au front. Tu reviendras dans une demi-heure.

Elle sortit en me regardant à la dérobée; évidemment, elle savait qui j’étais et cherchait aussi la fameuse ressemblance.

Lorsque la porte fut refermée, Mlle Rachel me dit en souriant:--Et peut-on vous demander sans indiscrétion quel était le prétexte de ce matin?

--Une représentation au bénéfice d’un brave garçon qui m’a priée de lui placer des billets.

--Vous avez bien fait de donner un autre motif à votre visite; je suis assiégée de demandes du matin au soir, et quelquefois du soir au matin, reprit-elle en souriant. Si j’avais joué aux représentations à bénéfice chaque fois qu’on m’en a priée, j’aurais passé ma vie dans tous les théâtres excepté dans le mien. J’ai pris un parti et je refuse impitoyablement de payer de ma personne, mais il n’en est pas de même pour les loges et je me mets à votre discrétion. Combien voulez-vous m’en donner?

--Une, puisque vous voulez bien ne pas me refuser.

--Une n’est pas assez, vous m’en enverrez une seconde pour ma mère.

--J’aime mieux vous l’apporter moi-même si vous le permettez.

--De grand cœur, me dit-elle en me tendant une seconde fois la main.

J’y retournai le samedi; elle était dans son salon au premier étage; à gauche, en entrant, se trouvait une jardinière à espalier toute recouverte de lierre; un divan capitonné en perse, dessin cachemire, faisait le tour du salon; à droite, se trouvait une armoire à portes vitrées contenant mille curiosités. Je ne vis pas de suite Mlle Rachel; elle était assise dans un grand fauteuil, le dos tourné au jour. Au-dessus de sa tête, dans un cadre ovale, était suspendu un portrait d’enfant; c’était celui de son fils aîné, ravissant petit garçon dont le regard, intelligent comme celui de sa mère, semblait vous suivre partout.

--Il est beau, mon fils! n’est-ce pas? me dit-elle en se levant; c’est un vrai trésor. Comment allez-vous?

--Mais à merveille, et vous? Mieux, j’espère, puisque je vous trouve levée.

--Je vais tout à fait bien. M’apportez-vous ma loge?

Je la lui donnai, elle m’indiqua un siége de la main, regarda le coupon quelques minutes pendant lesquelles elle sembla m’oublier tout à fait. Sa toilette était sombre ce jour-là et ajoutait encore à son air de tristesse. Elle portait une robe de moire antique noire montée à gros plis autour de la taille; par-dessus une jaquette en drap noir soutachée de petits lacets de même couleur; un col uni, des manchettes plates lui emprisonnaient le cou et les poignets; ses cheveux étaient arrangés en bandeaux lisses, une seule petite boucle frisée en anneau sur le milieu de son front trahissait des ondulations effacées. Par moment, elle semblait en proie à une grande agitation et paraissait parcourir un monde de sa pensée.

--Excusez-moi, me dit-elle en me voyant levée, je suis dévorée d’inquiétude. Je viens de refuser un rôle; ils me forceront à le jouer, mais je quitterai le théâtre. Je puis toujours être malade. Ah! tenez, me dit-elle en changeant de ton, voici pour les loges du bénéficiaire.

Je pris congé d’elle, et, comme elle ne me demanda pas de venir la revoir, je partis assez triste, car le charme qu’elle possède à un si haut point avait opéré sur moi comme il opère sur tous ceux qui l’ont approchée.

On l’aime quand on la voit, on en raffole quand elle vous parle.

Cinq jours après eut lieu la représentation de mon camarade M... Elle vint aux Variétés. Entre deux pièces, il voulut la remercier, et je fus avec lui.

Ce soir-là, elle était belle comme une étoile; elle était radieuse, ses yeux brillaient d’un éclat vif et doux à la fois, cela donnait une tout autre expression à sa physionomie. Sa bouche était souriante, sa voix douce. Il n’y avait qu’une opinion qui circulait de bouche en bouche; tout le monde disait:

--Comme Rachel est belle ce soir!

--Venez me voir, me dit-elle au moment où j’allais sortir. Je la remerciai d’un regard qui lui exprima toute ma gratitude, mais je ne voulus pas abuser, et je restai au moins quinze jours sans retourner rue Trudon.

Lorsque je la revis, je lui parlai de cette femme qui disait l’avoir connue intimement; Mlle Rachel m’assura ne l’avoir jamais vue, et je la crus sans peine.

Je plaisantai donc ma bonne camarade, si longtemps et si bien, à ce qu’il paraît, qu’elle quitta les Variétés.

J’ai vu, en tout, Mlle Rachel sept ou huit fois; je l’ai trouvée charmante, mais un peu fantasque, ce qui lui est bien permis.

On dirait que ses variations de caractère tiennent à une cause maladive, nerveuse, indépendante de sa volonté, et qu’elle souffre elle-même de cette espèce d’incertitude qui ne lui laisse jamais le temps de former un projet d’avenir. Ce qu’elle aime un jour lui déplaît le lendemain; elle se construit des idoles pour s’amuser à les briser à sa fantaisie.

C’est une sirène, une enchanteresse qu’on aime malgré soi, et qu’on ne peut oublier quand on l’a connue dans ses beaux et bons moments.

Elle est affectueuse, simple, généreuse, indulgente; quand rien ne l’irrite, ses manières sont distinguées, on dirait une duchesse; mais lorsqu’elle se fâche, l’orage de son caractère est aussi terrible que le beau temps était calme.

Je la crois instruite; elle raconte à merveille et sait écouter avec une patience infinie.

Un nouveau chagrin vint s’ajouter à mes tribulations théâtrales; je restai quelques semaines sans aller la voir, puis je n’osai plus y retourner, mais je pensais et je pense souvent à elle.

L

UNE ÉTOILE

Je voyais rarement Richard. Je répétais presque toute la journée. Un soir, il me fit prier de l’attendre. Le lendemain, il arriva à l’heure qu’il m’avait indiquée. Je fus frappée de sa tristesse.

--Je viens vous faire mes adieux, me dit-il, je vous avais trompée pour ne pas vous inquiéter sur mon sort. L’incendie de San-Francisco ne m’a rien laissé.

--Et qu’allez-vous faire? grand Dieu!

--Ce n’est pas à faire, c’est fait. Je me suis engagé hier comme simple soldat dans la légion étrangère, et je vais rejoindre mon régiment en Afrique.

Je n’avais pas le droit de combattre cette résolution. Il ne la prenait pas d’ailleurs comme un homme désespéré, mais comme un homme qui veut réparer par son énergie les entraînements de sa jeunesse. Sa dernière parole fut un vœu pour mon bonheur.

Mes procès étaient suspendus. Les choses marchaient avec une lenteur désespérante; cela me rendait toutes mes terreurs.

On m’invitait de tous côtés à des dîners, à des bals. J’y allais. Je recevais chez moi, mais c’était moins pour m’amuser que pour me fuir, pour donner le change à mes bonnes amies et à mes idées pleines de tristesse.

Je vivais cinq heures par jour au théâtre. J’avais déjà joué dans une pièce faite par les auteurs de la revue, mais je les connaissais peu. Ils étaient tous deux jolis garçons, ce qui ne nuit en rien au mérite; l’un était un véritable étourneau. Il contrefaisait à merveille les acteurs de Paris. Un jour, il vous faisait la cour en prenant l’organe enchanteur de Pelletier, l’acteur des Funambules, et il continuait avec le timbre de voix de Laurent, de l’Ambigu. L’autre, M. D..., était un homme de cœur et de mérite. Il était très-réservé avec les femmes de théâtre; il leur montrait une grande froideur, et comme il ne faisait d’exception que pour moi, je lui étais reconnaissante de l’amitié qu’il me témoignait. Cet appui m’était d’autant plus nécessaire que les femmes me faisaient une guerre acharnée, au milieu de beaucoup de câlineries et d’embrassades.

B....., par exemple, est bien la femme la plus singulière que j’aie rencontrée de ma vie. Elle est criarde à fendre la tête. Tous les douze mois, elle veut avoir deux ans de moins. Elle ne parle que de son air distingué, et, en fait de théâtre, elle était jalouse du souffleur; bonne personne, du reste, quand elle avait quitté ses planches.

Ozy, avec sa voix douce et sa jolie bouche, ne ménageait pas même ses intimes. Un jour, elle sortait du théâtre en grande toilette, M. C..., le directeur, lui demanda où elle allait. Elle lui répondit:

--Dame! je vais où vous m’avez condamnée d’aller, chez Mlle Mogador, puisque vous me l’avez donnée pour camarade.

Il lui répondit:

--Mais il me semble que je n’ai pas imposé dans votre engagement l’obligation d’aller chez elle?

Elle me fit sans doute mille amitiés ce jour-là, elle savait son monde comme une grande dame.

M. C..., avait pour caissier l’original le plus étrange qu’il fût possible d’imaginer. Il était gros, court et tout gris. On prétendait que c’était un juif arménien; mais il était difficile de savoir où il était né, car il parlait mal cinq ou six langues. Ses procédés administratifs consistaient à ne payer personne. Quand on lui demandait de l’argent ou des costumes, il vous répondait en allemand. Insistait-on, il parlait hébreu. Il avait eu, avec le concierge du théâtre, une histoire qui nous amusa pendant huit jours. Le concierge présentait sa note:

--Trente sous de mou, dit le caissier, pour quoi faire, du mou?

--Monsieur, reprit timidement le concierge, c’est pour les chats.

--Pour quoi faire, des chats?

--Mais, monsieur, pour manger les souris, qui, sans cela, mangeraient les décors.

--Eh bien! répondit l’Arménien, rouge de colère, si les chats mangent les souris, ils n’ont pas besoin de mou; s’ils ne les mangent pas, il n’y a pas besoin de chats.

Et il refusa de payer.

Ces bizarreries étaient fort drôles, mais elles rendaient les artistes très-malheureux. J’avais trois costumes dans la revue. Je fus obligée de les acheter tous les trois; car, sans cela, je crois qu’il m’aurait obligée à me déguiser en Turc.

Je dois encore à mon admission aux Variétés d’avoir fait connaissance avec une de ces étoiles qui brillent sur Paris et qui en sont l’ornement indispensable, comme il est le sanctificateur indispensable à leur gloire. Si petite que soit la place qu’on occupe dans la capitale, on est toujours fier d’y briller, ne fût-ce que par une robe ou un chapeau; mais la personne dont il s’agit n’avait besoin ni des robes de Camille ni des chapeaux de Laure. Elle avait pour toute parure de luxe une voix de rossignol, et si elle n’éblouissait pas les yeux, elle charmait les oreilles. Je ne sais à propos de quelle injustice commise à son préjudice elle quitta l’Opéra-Comique et vint aux Variétés jouer une pièce arrangée pour elle, c’est-à-dire, c’est _dérangée_ qu’il faut écrire; je ne sais encore pourquoi il lui prit fantaisie de jouer le rôle de Roxelane dans les _Trois Sultanes_; mais on fit de la musique sur des paroles difficiles à chanter, et, avec beaucoup de peine, on parvint à faire une nullité d’une médiocrité.

Tout Paris devait accourir voir la transfuge de l’Opéra-Comique. Grand bruit à l’intérieur, nettoyage des coulisses, balayage des loges, mise en frais de l’Arménien, rien ne fut épargné.

Par l’intervention d’un de mes amis, je fis obtenir à M. C... la pièce que le Théâtre-Français ne voulait pas laisser jouer au boulevard Montmartre.

Tout à sa nouvelle prima donna, il oublia même de me remercier. Mme Ugalde me dédommagea de cette rudesse. Son esprit est vif, son caractère charmant, et je crois son cœur excellent. La première fois que je la vis de près, je fus un peu désappointée, et le compliment que je me disposais à lui faire en entrant dans sa loge mourut sur mes lèvres.

Mme Ugalde, vous le savez, est plutôt petite que grande, et fortement boulotte; elle marche mal, ses yeux sont ordinaires, sa bouche grande, ses lèvres fortes. La robe noire qu’elle portait ce soir-là, ses cheveux en l’air, me la firent trouver laide à première vue. Elle me pria fort gracieusement de m’asseoir, comme pour me donner le temps de l’examiner à mon aise, de me remettre ou de changer d’opinion à son égard.

Les femmes sont coquettes entre elles, et cela est bien simple, ce sont les conquêtes les plus difficiles à faire.

En ma qualité de mauvaise actrice, je jouais toujours au lever du rideau. Je venais de finir les _Reines des bals_, lorsque Boullé vint me dire:

--Avant de partir, vous entrerez chez Mme Ugalde, je vous conduirai à sa loge.

Boullé était notre régisseur; c’est un homme aussi grand et aussi maigre que l’Arménien est gros et petit. Boullé est le régisseur de la scène; il est bègue, nerveux, quelquefois colère, et plus il se fâche, plus sa maudite langue refuse de lui obéir. On rit, il s’emporte; pourtant il est excellent homme et vous pardonne très-vite les sottises qu’il vous a dites.

Son intelligence et son habileté sont connues; les artistes l’aiment beaucoup, et s’il est un peu banal, s’il donne raison à chacun, c’est que, vivant au milieu d’une république difficile à gouverner, il veut être bien avec tout le monde. Son fils, qui joue la comédie sous le nom de Nanteuil, n’est pas épargné plus que les autres. Un hasard nous faisait jouer ensemble dans toutes les pièces; je n’ose pas dire qu’il était aussi mauvais acteur que j’étais mauvaise actrice, mais je le pense; seulement c’était bien l’homme le plus consciencieux, le meilleur camarade que j’aie jamais connu. On le faisait danser avec moi, ce n’était pas trop son affaire; mais il y mettait tant de bonne volonté qu’il serait arrivé à sauter en mesure.

J’entrai donc, en descendant, car je m’habillais au second, chez la sirène du premier. Boullé m’annonça et, je l’ai dit, Mme Ugalde vint au-devant de moi, le sourire aux lèvres, sans doute pour me montrer ses dents blanches.

Si elle s’est fait à première vue une opinion de ma personne, elle a dû me trouver stupide.

N’ayant pas l’habitude de préparer mes phrases et ayant voulu faire une exception pour aborder convenablement la grande cantatrice, je me trouvai dépourvue comme un enfant qui a oublié son compliment. Il ne me venait pas à l’idée de dire autre chose, je voulais rattraper mon discours envolé à sa vue, elle continua sa toilette comme si je n’étais pas là.

Petit à petit, je vis revenir sous les couches de blanc, de rouge et de noir artistement posées, la belle fée aux roses de l’Opéra-Comique. Cela me rendit la parole, et une roulade lancée pour exercer sa voix, sans doute, au beau milieu d’une phrase, me rendit mon admiration.

Il était peut-être bien un peu tard, je n’avais pas de notes enchantées à jeter à ses pieds comme une pluie de perles. Elle me demanda en riant si je la trouvais un peu mieux; l’embarras me rendit toute ma timidité, et je m’en pris encore une fois à la maudite expression de ma physionomie qui trahissait toujours mes pensées les plus secrètes.

Mme Ugalde, du reste, est très-modeste; elle prend avis de tout le monde, elle n’a ni morgue ni orgueil, on dirait que son mérite l’étonne. Elle ne se fait jamais prier pour chanter, elle ne s’assujettit pas à ces mille précautions prises d’ordinaire par les chanteurs pour épargner leur voix.

Ce jour-là, elle était prête, on allait commencer _les Trois Sultanes_, la salle était pleine à s’écrouler. Elle me pria d’aller l’entendre pour lui dire comment je l’avais trouvée. Je crus d’abord qu’elle se moquait de moi, mais elle insista, et j’y fus.

Son entrée en scène fut accueillie par un tonnerre d’applaudissements, cela dura plus de vingt minutes; chaque fois qu’elle voulait ouvrir la bouche, tous les spectateurs applaudissaient comme un seul homme. Elle fut émue aux larmes et chanta comme elle chante; mais ce qui surprit tout le monde, ce fut sa manière de dire les vers. Non-seulement c’est une grande cantatrice, mais aussi une grande comédienne, jouant et riant avec autant de grâce qu’Augustine Brohan.

Les tirades, les morceaux furent bissés, la représentation fut double.

On avait engagé pour cette solennité une grande et belle personne, Mlle Irène. Ce soir-là, elle était éblouissante de beauté avec son costume de sultane et ses cheveux épars entrelacés de sequins d’or. Eh bien, le croirait-on? le talent a une si grande puissance sur les masses, la volonté de Mme Ugalde est si ferme quand elle veut plaire ou briller, que ce soir-là elle fut trouvée plus belle que cette vraie beauté.

Kopp, qui remplissait un rôle d’eunuque, la seconda si bien qu’il eut une place dans son succès. Je le vis heureux une fois, une seule, car il se plaignait toujours, et en effet, on le sacrifiait un peu.

Le pauvre Baptiste de la _Vie de Bohême_ ne voyait augmenter ni ses appointements ni ses rôles. Cela était injuste, et il aurait eu raison de se plaindre si cela avait servi à quelque chose.

Quand je retournai dans la loge de Mme Ugalde, elle s’habillait pour le dernier acte, et j’assistai à une grande discussion entre elle et son coiffeur.

Elle devait entrer en costume d’esclave et les cheveux pendants; cela, soit dit en passant, ne lui faisait pas de peine, ses cheveux avaient au moins un mètre cinquante centimètres de longueur, cela lui faisait presque un manteau. Mais elle s’était mise dans l’idée qu’elle avait un creux derrière la tête et elle voulait absolument qu’on lui rembourrât la fossette que tout le monde a plus ou moins marquée derrière la nuque.

Charles (c’est le nom du coiffeur) se désespérait. Il ne trouvait rien pour combler la prétendue cavité, quand Mme Ugalde s’écria tout à coup en riant comme une folle, et se précipitant sur un des vieux fauteuils de l’administration:--Voici mon affaire.

Elle présenta au coiffeur, qui recula épouvanté, une poignée de vieux crin. Tout le monde se récria, elle frappa du pied, mais l’artiste en cheveux tint bon et il refusa formellement de fourrer une parcelle de cette tignasse dans les magnifiques cheveux de la cantatrice.

Il fallut céder au nombre, mais elle demanda à chacun en particulier si ce qu’elle appelait son creux n’était pas ridicule. Quand elle s’adressa à Nargeot, notre chef d’orchestre (l’auteur de _Drin, drin_), il lui répondit:

--Je n’ai jamais rien vu de comparable à cela. Nargeot est un peu sourd, il avait compris qu’elle lui parlait de son succès.

Il y avait dans cette pièce, qui n’a eu aucun succès malgré le talent de l’artiste, un morceau qu’elle chantait à merveille et qui commençait ainsi.

Mon doux pays, France bien chère.

Pour l’entendre chanter par elle, j’irais en Belgique à pied. Quand j’avais fini, je restais dans les coulisses pour l’entendre, et Mme Ugalde me disait en passant: Je vais le chanter pour vous.

Un soir que j’étais à mon poste, le jour de la vingtième représentation, je crois, on me remit un petit papier plié en forme de billet. Je m’approchai du quinquet et je lus avec beaucoup de difficulté:

«Madame, il faut absolument que je vous parle ce soir; je ne serai libre qu’à dix heures et demie, heure à laquelle vous me trouverez dans la galerie Vivienne, passage des Panoramas.»

Je crus d’abord à un amoureux sans gêne, puis, en regardant de nouveau, je reconnus une écriture de femme, écriture de femme qui ne sait pas écrire. Qui cela pouvait-il être? attendrai-je ou n’attendrai-je pas? Que pouvait-on me vouloir? m’intriguer, sans doute.

Le plus simple était de ne pas attendre; mais comme les femmes sont souvent plus curieuses que raisonnables, je sortis à dix heures et demie précises, et j’eus soin de regarder partout en traversant le passage. Je n’aperçus pas l’ombre d’une femme, mais je vis un petit jeune homme qui semblait venir à moi; j’allais monter en voiture, rue Vivienne, lorsqu’il me dit d’une voix douce comme celle d’un enfant, et en ôtant son chapeau avec beaucoup de grâce:

--C’est moi qui vous ai écrit. Je désire vous parler, il fallait que ce que j’ai à vous dire fût bien pressé, car, vous le voyez, je n’ai pas pris le temps d’ôter mon costume.

Ses cheveux étaient d’un beau noir, bien plantés, mais frisés, pommadés avec une recherche qui me déplaît toujours chez un homme; son front était élevé, l’expression de ses yeux douce, sa figure mince, son sourire agréable, l’ensemble était bien.

Quand il me parla de costume, je le regardai plus attentivement.

--Vous ne me connaissez pas, me dit-il en souriant, ou plutôt vous ne reconnaissez pas la petite fleuriste qui travaillait rue du Temple, la figurante du théâtre de Belleville.

LI

UNE VIEILLE CONNAISSANCE

Ce jeune homme était une femme, et je ne compris pas comment j’avais pu m’y méprendre une seconde.

Je quittai un peu cet air désagréable dont je ne puis me défaire tout à fait, et que bien des gens ont pris pour du dédain, de l’orgueil, ou une fierté qui serait bien mal placée chez une femme aussi déchue que moi.

Mon excuse, du reste, était justifiée par mon erreur, et j’eus peu de peine à me faire pardonner ma brusquerie. Je lui demandai si elle voulait monter dans ma voiture, afin que nous fussions plus à notre aise pour causer; elle accepta après m’avoir dit qu’elle venait me chercher pour me conduire chez une femme qui désirait me voir avant de mourir. Je lui demandai le nom de la malade, elle répondit:

Rue d’Angoulême, au coin du boulevard.

Et mon cocher partit.