Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4

Part 5

Chapter 53,991 wordsPublic domain

Il me fallait donc lutter ou mourir. C’était là peut-être le seul avantage que j’avais en ce moment sur Robert. Comme j’étais tombée de moins haut, ma ruine n’était pas si complète que la sienne. Il avait été obligé de fuir au bout du monde. Moi, je pouvais rester et disputer ma fortune à mes ennemis.

Mais pour lutter, il faut un courage et une expérience qui me manquaient alors. Aussi, ce qui me faisait le plus souffrir, c’était ma situation morale: je ne savais plus ce que j’étais, ma tête se perdait. J’étais devenue une énigme pour moi-même. La fièvre artificielle qui m’avait fait envier le succès des filles à la mode, des usurières de l’âme, s’était abattue. Seulement, ce qui l’avait remplacée, c’était la pire de toutes les souffrances humaines, l’irrésolution. Je ne croyais plus ni au bien ni au mal. Jamais je n’avais eu plus besoin d’activité, et je ne trouvais plus en moi de ressort pour agir.

Je restai quelques jours atterrée. Si cet état s’était prolongé (je n’ai jamais pu supporter trois jours de désespoir), je me serais tuée. Ce qui me sauva, ce fut l’excès de mon mal et la complication même de ma position.

Il y a en moi une telle rage de vie, une telle puissance d’existence, que ma nature devait l’emporter encore bien des fois sur des difficultés que j’avais crues insurmontables.

Les quelques mois que j’ai passés alors sont à mes yeux un véritable problème; je ne comprends pas comment j’ai pu suffire à tant de douleurs, à tant de fatigues, à tant d’affaires.

Comme je l’avais prévu, on m’avait saisi mon appartement rue Joubert, mes voitures rue de la Chaussée-d’Antin, ma maison en Berry, et fait des oppositions sur l’hypothèque que Robert m’avait laissée en payement pour l’argent que je lui avais prêté; toutes ces affaires étaient divisées, j’avais un procès dans chaque chambre.

L’éclat de ma liaison avec Robert et son départ avaient fait beaucoup de bruit autour de ma vie. Les mauvaises réputations sont comme les bonnes, elles sont lentes à acquérir; mais quand elles ont passé un certain terme, elles vont toutes seules.

Le monde venait me chercher, et par besoin je montai quelques échelons de plus sur cette échelle du vice élégant.

Je continuais de vivre dans ce tourbillon, mais depuis longtemps je n’avais plus le cœur de mon personnage.

Ma vie reposait sur un double mensonge: mensonge financier, mensonge moral. On me croyait riche, et le terrain était miné sous mes pas. On me croyait plus pervertie que jamais, et mon âme valait mieux que ma vie. Je ressemblais à ces comiques si gais sur les planches et si tristes dans l’intimité qu’on a peine à les reconnaître.

J’avais donc quatre procès sur les bras. Mon avenir, celui de ma petite fille dépendaient de la justice. Je voyais avec terreur ma fortune et ma vie engagées dans une de ces longues et ruineuses parties où le gain n’empêche pas la perte. Je me disais: Que pèsera une femme comme moi dans la balance de la justice? Je souffrais doublement d’une question d’intérêt et d’une question d’amour-propre.

Mon avoué à Paris, M. Picard, homme d’une haute intelligence et d’un grand mérite, me donna d’excellents conseils. Il m’adressa à M. Desmarest, qui voulut bien se charger de plaider ma cause ou plutôt mes causes. J’avais pour avoué à Châteauroux M. Berton-Pourriat, homme soigneux, dévoué aux causes qu’il représente, et il m’a rendu, grâce à sa vigilance, d’importants services. Toutes les personnes auxquelles je m’adressai, du reste, me montrèrent beaucoup de bienveillance et de dévouement; seulement personne ne fait de procédure pour la gloire, et pour subvenir aux frais de la guerre, je fus obligée à de grands sacrifices.

J’ai toujours été curieuse et toujours aimé à me rendre compte des choses qui m’intéressent. Si au début de mon existence j’avais eu une occupation intellectuelle, ma vie aurait peut-être été bien différente. Je me fis expliquer mes droits; je cherchais dans le code, j’écoutais, je questionnais, je voulais comprendre, savoir; je compris et je sus toutes les mesures prises dans mon intérêt.

Un peu défiante de ma nature, je demandais des explications à plusieurs personnes pour les contrôler les unes par les autres et pour être bien sûre que les hommes d’affaires ne se ménageaient pas, car l’un d’eux, s’étant compromis par son zèle exagéré pour mes adversaires, allait être mis en jugement. Je ne tardai pas à comprendre le mécanisme de la justice. Je me familiarisai avec les mots qui m’avaient d’abord causé tant d’effroi.

Je passai ma vie dans les études d’huissiers, dans les études d’avoués, dans les cabinets des juges d’instruction. Pendant six mois on n’a vu que moi au Palais de justice.

Si je ne suis pas devenue très-savante en droit, ce n’est assurément pas la faute de mes adversaires, car je vous l’ai déjà dit, ils me firent des procès devant tous les tribunaux: tribunal civil, tribunal de commerce, tribunal de police correctionnelle, où on m’avait appelée en diffamation à propos d’une bonne qui m’avait volé de l’argent et dont j’avais eu l’audace de me plaindre.

Quand tous mes procès furent en train et que je pus me reposer un peu de mon activité chicanière, je m’occupai sérieusement de mon théâtre.

Les hommages ne me tournaient plus la tête. Je savais que cette vie ne durerait pas longtemps. Je voulais quitter le monde avant que le monde ne me quittât. Ma seule ressource d’avenir était le théâtre. Je m’y attachai comme à une espérance; mais ma vie était dévorée. Courtisane, actrice et plaideuse, c’est plus qu’il n’en faut pour remplir une existence. Je courais du bois à la salle des Pas perdus, de la salle des Pas perdus aux Variétés.

Il faut qu’il y ait un vertige dans certaines situations morales et que les passions s’attirent comme la foudre. J’étais triste et désenchantée; je ne voyais autour de moi qu’affection et dévouement.

On s’acharnait à me refaire une âme, un cœur, une existence d’amours rendue impossible par mon insouciance et mes préoccupations.

J’appris vers cette époque une nouvelle qui me fit pourtant une grosse peine. Une femme, dont j’avais fait la connaissance quand je demeurais rue Geoffroy-Marie, vint me voir et me dit que Deligny avait été tué en duel. Je me rappelai combien il avait été bon pour moi et je lui donnai des regrets bien sincères.

Je gagnai en première instance mon procès sur le mobilier de la rue Joubert. Ce succès me donna quelque confiance. En voyant qu’on me rendait justice, même à moi, un sentiment doux pénétra jusqu’à mon cœur. Cette vie active qui m’avait effrayée d’abord avait pour moi maintenant une sorte de charme. J’étais étonnée de faire des réflexions qui ne s’étaient jamais présentées à mon esprit, ou qui n’y étaient arrivées que distraites par le tourbillon du monde ou par les entraînements de la jeunesse.

Je pris en dégoût la dépendance dans laquelle j’avais vécu jusqu’alors. A mesure que je pénétrais en moi, je regrettais de n’avoir pas dû à mon intelligence ce que j’avais dû à ma beauté.

Le procès sur la propriété du Poinçonnet devait se plaider dans le mois d’août au tribunal de Châteauroux. Mes adversaires, furieux de leur première défaite, employaient, comme toujours, les moyens extrêmes. Je fus obligée de faire un voyage au Poinçonnet. Ce voyage me fut bien pénible à cause des souvenirs qu’il me rappelait à chaque tour de roue. Les arbres, les stations, les buissons, tout avait un langage; je retrouvais l’image de Robert.

Le sentiment de la douleur présente rendait plus vif le regret du bonheur passé, de tant de songes évanouis, de tant d’illusions détruites! J’eus beaucoup de peine à entrer dans ma maison; on avait établi un gardien à la saisie. Je fus obligée d’attendre pendant une heure dans la cour que le gardien voulût bien se déranger pour m’autoriser à pénétrer chez moi, ce qu’il fit d’assez mauvaise grâce. Cette contrariété me fut très-sensible.

Quelques jours après mes adversaires vinrent fouiller la maison. Ils visitèrent les papiers les plus secrets de Robert; ils espéraient trouver la preuve que je n’étais que son prête-nom; et puis, je ne sais pourquoi, on était bien aise de faire du scandale, de traîner un grand nom dans la fange en le calomniant d’une manière odieuse.

Ces manœuvres inouïes, qu’on ne se serait pas permises vis-à-vis de personnes capables de se défendre, tournèrent à la confusion de mes adversaires. Elles indignèrent le tribunal et le disposèrent en ma faveur. Je fus défendue avec autant de cœur que de talent par M. Desmarest qui était venu plaider pour moi à Châteauroux.

Robert avait laissé de bons souvenirs dans le Berry, et lorsqu’on lui jeta l’insulte en pleine audience, juges et auditeurs se récrièrent.

J’étais restée à l’hôtel de la Promenade, attendant l’arrêt du tribunal avec l’anxiété d’une personne qui a encouru une condamnation à la peine de mort. Cette maison serait-elle vendue au plus offrant? Allait-on chasser jusqu’à mon souvenir de cette demeure qui devait toujours me rappeler les doux projets d’avenir formés par Robert et où j’avais eu l’espérance de mourir?

Mme Edouard Suard, la propriétaire de l’hôtel, fit tous ses efforts pour calmer mon anxiété pendant deux longues et mortelles journées. C’est une bonne et honnête créature, trop forte de sa vertu et trop juste d’esprit pour craindre le contact d’une femme déclassée quand il s’agit de donner une consolation, de calmer une douleur. Ce n’était pas la première fois, du reste, que j’avais pu apprécier la générosité de son cœur.

Lorsque je vins en ce pays pour la première fois, nous descendîmes à l’hôtel, puis Robert m’y ramena souvent quand il chassait dans la forêt. Sans cette aimable et indulgente personne, je serais restée seule, enfermée dans une chambre, des jours entiers.

Elle venait près de moi passer quelques minutes ou me faisait descendre près d’elle dans son salon particulier, petit sanctuaire tout orné de fleurs, d’ouvrages faits à la main, précieuses reliques qui annonçaient une vie d’ordre, de labeur et de foi.

J’étais tout heureuse d’écouter ses bons conseils, toute fière qu’elle voulût bien me les donner; malgré mon caractère et un genre d’existence qui contrastait singulièrement avec le fond de mes idées, j’appréciais à un très-haut point tout ce qu’il y avait de grand et d’élevé chez les autres femmes.

Ce sentiment du devoir qui leur semble si facile à accomplir me paraissait, à moi, une lourde tâche à remplir sur la terre, parce que la tentation du mal se présente sans cesse et sous toutes les formes. Au contact d’une honnête femme, mon cœur se dilatait, mon âme s’élevait; avec de bonnes paroles et un peu de persévérance, on m’aurait facilement arrachée à moi-même.

Ceux qui auraient pu opérer ce miracle n’y étaient pas intéressés, et puis, il y a toujours une moitié du monde qui empêche l’autre moitié de faire le bien. Que dirait-on, en effet, si l’on voyait une mère de famille recevoir une femme déchue pour l’initier aux joies pures et simples de son intérieur, pour lui montrer qu’elle a perdu sa part de paradis en ce monde, et l’amener par des regrets à une conversion qui, pour être tardive, si elle était sincère, ne serait pas moins acceptée de Dieu et de tous ceux qui croient en lui!

J’ai voué à Mme Edouard une profonde reconnaissance; je me suis tenue à distance par réserve; ce qu’on a souvent pris chez moi pour de la froideur était de la timidité. Je me rendais justice, parce que je ne crois pas que le mépris de personne ait jamais égalé celui que Robert m’avait inspiré pour moi-même.

M. Edouard était au tribunal et fut le premier qui vint me donner des nouvelles de mon procès. Les deux avocats de Paris, deux célébrités du barreau, étaient en présence; la séance avait été agitée, on espérait que je gagnerais, mais rien n’était certain parce que le jugement n’était pas prononcé.

M. Edouard Suard a un caractère d’une vivacité extrême, mais au fond c’est un excellent cœur; il avait eu des rapports d’intérêt avec Robert et lui gardait le plus affectueux des souvenirs; aussi, lors de tous ces vilains procès, il se mit en quatre pour m’aider à sortir d’embarras, me rassurer, et il parvint à me faire emporter un peu d’espoir.

Je ne connus le résultat de ce procès que trois mois après. L’affaire avait été plaidée le 31 août, mais le jugement ne fut rendu qu’après les vacances.

Pour avoir longtemps attendu, le bonheur ne fut pas moins grand pour moi; mais, hélas! tous les ennuis m’arrivaient en partie double. Je n’avais gagné qu’une manche, mes adversaires en appelèrent à la Cour impériale de Bourges.

Ces deux premières et importantes victoires me permettaient toujours d’espérer; à mesure que le calme rentrait dans mon cœur, les impressions de ma vie passée me revenaient avec moins d’amertume; je devenais moins exigeante envers le bonheur. Je me sentais plus d’indulgence pour les autres, plus de sévérité pour moi-même.

L’éloignement et les événements qui semblaient nous unir avaient rendu à Robert sa véritable place dans mon cœur. Je commençais à souffrir bien cruellement de son exil, je n’avais pas reçu de lettres depuis celle qu’il m’avait écrite le jour de son arrivée; j’attendais de ses nouvelles avec impatience.

Ma pensée errait dans ces horizons lointains où il avait été cacher sa douleur et sa misère.

Je me faisais des reproches sanglants. Je doutais, quoi que je fisse, que Dieu me pardonnât jamais sa déchéance.

Je formais mille projets d’abnégation, de dévouement, de repentir, que je pourrai avouer plus tard, puisque la Providence devait m’aider à les accomplir.

Pour arriver à la petite maison que j’habitais, avenue de Saint-Cloud, il fallait traverser un jardin fermé d’une grille. Le salon était au rez-de-chaussée. La cheminée se trouvait en face de la porte, de sorte qu’en regardant dans la glace, je voyais passer tout le monde dans l’avenue, et je pouvais reconnaître les personnes qui sonnaient à la grille.

Il commençait à faire froid. J’avais fait allumer du feu. J’étais assise devant la cheminée et je regardais machinalement dans la glace, quand je vis ouvrir la grille sans qu’on eût sonné. Je poussai un grand cri.

C’était Richard...

Je l’avais reconnu de suite, quoiqu’il fût horriblement changé! Il prononça mon nom. J’aurais voulu rentrer sous terre. Que pouvait-il venir faire chez moi? M’accabler de reproches, me jeter à la face sa vie gaspillée, son bonheur perdu?

Quand ma femme de chambre me demanda si je voulais le recevoir, je restai clouée sur ma chaise, sans trouver un mot à répondre. La porte était restée ouverte, et il me dit de sa voix douce:

--Est-ce que vous ne voulez pas me voir, Céleste?

Je lui fis signe que si. Il entra et, attachant sur moi ses yeux encore adoucis par la souffrance, il me tendit la main en me disant:

--Est-ce que vous ne voulez pas m’embrasser, Céleste?

--Oh! si. Mais je n’ose pas; vous devez tant me haïr!

--Moi! je n’ai jamais cessé de vous aimer; et il me serrait les mains avec passion. Sans votre souvenir, je me serais tué! J’espérais toujours vous revoir. J’ai presque constamment été malade. Les fièvres ne m’ont pas quitté.

Cependant, j’avais presque refait une petite fortune. Nous avions, un de mes amis et moi, une maison en commun. Le feu l’a dévorée. J’ai pleuré ce malheur, uniquement parce que cela retardait mon retour en France, et que cela éloignait le moment où je pourrais vous revoir. J’avais quelquefois de vos nouvelles par des Français qui venaient en Californie. J’ai appris le malheur de M. Robert. Je le plains et lui pardonne tout le mal qu’il m’a fait. Je ne sais si vous éprouvez la même chose que moi. Le temps calme la douleur, adoucit la haine. Il n’y a que mon amour pour vous auquel le temps ne fasse rien.

J’ai reconstruit une maison à San-Francisco. Je l’ai louée à un banquier et me voilà. Je suis arrivé hier, j’ai été chercher votre adresse. Que cela me fait du bien de vous revoir!

--Et moi, que cela me fait du bien de savoir que vous ne me détestez pas!...

--Je vous déteste si peu, me dit-il, que si votre cœur était changé, et si vous vouliez accepter ce que je vous ai offert il y a deux ans, je vous l’offrirais encore, mais je sais bien que c’est impossible; et il souriait tristement.

Je lui serrai les mains à mon tour, en lui disant:

--Mon bon Richard, vous avez un cœur d’or. J’étais indigne d’un regard de vos yeux. Le mal que je vous ai fait ne m’a pas profité, et je ne suis pas plus heureuse que vous.

--Oui, me dit-il, je sais que M. Robert est parti, et qu’il ne vous reste rien de ce que je vous ai donné.

Si vous avez des ennemis, vous savez que vous pouvez toujours compter sur moi.

Je regardai ma pendule avec effroi. L’émotion et le plaisir que cette visite m’avait causés m’avaient fait oublier l’heure de mon théâtre.

On répétait une pièce intitulée _Taconnet_, pour les débuts de Frédérick-Lemaître. Il fallait être exacte, le grand artiste n’était pas patient. Richard vint me conduire, ne me quitta qu’à la porte des Variétés et emporta tout naturellement la permission de revenir me voir.

J’avais un poids de moins sur le cœur. Son retour m’avait fait du bien. Pourtant il me semblait que sa présence chez moi devait être un outrage au souvenir de Robert, je regrettais la permission que j’avais donnée, et je me promis de la retirer à la première occasion.

XLIX

LE THÉATRE DES VARIÉTÉS.

Je fis mes préparatifs pour rentrer dans Paris, car la saison commençait à devenir trop rigoureuse, et puis la raison qui m’avait éloignée de chez moi n’existait plus.

Je travaillais avec ardeur à mon théâtre, mais j’avais de ce côté bien des ennuis, à cause des petites perfidies des femmes et de la mauvaise volonté des directeurs et auteurs, qui s’obstinaient à me faire jouer des soubrettes, des grisettes et des danseuses.

Je n’avais ni l’organe, ni la taille, ni le physique de ces emplois. J’étais mauvaise parce que j’étais toujours à faux.

J’étais très-mécontente du rôle qui m’avait été donné dans la pièce récemment distribuée. Ce rôle était celui de la reine des Bacchantes, espèce de figuration que tout le monde aurait pu jouer; il s’agissait seulement d’être bien faite, car le costume ressemblait à celui des tableaux vivants.

Ce n’était pas ce qu’on m’avait promis, et je signifiai au directeur que s’il ne voulait pas me donner un rôle que je pusse travailler, je quitterais le théâtre. On en parla aux auteurs, qui finirent par me donner, au refus d’une autre, le rôle du Palais de Cristal, dans la revue de 1852.

Je me donnais un mal dont on aurait dû me savoir gré. Une nouvelle danse, l’_Impériale_, venait de paraître; on me pria de la danser avec Page. J’acceptai, quoique depuis longtemps je désirasse en finir définitivement avec cette chorégraphie qu’on m’imposait dans toutes les pièces, toujours et à tout propos.

J’aimais tout ce qui avait du talent; je défendais mes préférées avec une chaleur qui me laissait toujours maîtresse du terrain quand il y avait discussion.

Il va sans dire que j’étais fanatique du talent de la grande tragédienne, talent magique, sublime, incontestable, qui trouvait pourtant ses détracteurs au milieu de méchantes cabotines sans autre esprit qu’une méchanceté constante et sans autre mérite qu’un joli visage. On la lapidait au physique ou au moral, la jalousie féminine trouve toujours prise.

Un jour, pendant une des répétitions de la revue, une jolie petite juive parlait très-irrespectueusement de Rachel, cette véritable reine de ses coreligionnaires. Je ne pus m’empêcher de prendre la défense de celle qui n’était pas là pour répondre, bien que je ne la connusse que pour l’avoir vue jouer et l’avoir applaudie comme tout le monde. Je me souvenais seulement d’avoir pleuré, tremblé, pâli plus que les autres en l’écoutant.

Après avoir assisté à une représentation de _Phèdre_, je rentrai chez moi en proie à la fièvre; j’avais le délire de l’enthousiasme; j’entendis toute la nuit tinter à mes oreilles la voix vibrante, plaintive ou sonore de la tragédienne. Jamais statue antique ne m’avait paru aussi belle que Rachel!

Cette puissance concentrée, ce sourire plein de haine et de mépris, ce regard plein de colère ou d’amour, tout cela était nouveau pour moi et m’avait paru surnaturel. Pendant le temps que dura cette représentation, mon âme resta suspendue aux plis de la tunique dont la grande actrice sait si bien se draper; tout disparut autour de moi, je ne vis plus et n’entendis plus qu’elle. Je restai longtemps sous le charme qui me faisait adorer le Théâtre-Français.

Je disais donc que, comme toutes les puissances, Rachel était attaquée, et que moi, qui étais sérieusement éprise de son génie, je me révoltais quand on ne la trouvait pas parfaite.

--Elle est fière, impertinente, hautaine, disait donc ce jour-là la juive en question en parlant d’_Andromaque_. Je l’ai connue dans la misère, je lui ai prêté jusqu’à mes robes quand elle chantait dans les rues, et aujourd’hui elle ne me salue pas.

Cette ingratitude me paraissait incompatible avec le caractère de Rachel. Je savais, car les secrets de son existence appartenaient au public comme tous ceux des grands hommes, je savais qu’elle était généreuse jusqu’à la prodigalité, insouciante des grandeurs où l’avait élevée son génie, et que, loin de rougir de sa misère passée, elle en parlait elle-même et s’entourait volontiers de ceux qui l’avaient connue quand elle était enfant. Je donnai donc un démenti à ma chère camarade en l’assurant qu’elle se vantait en disant avoir connu Rachel, et surtout l’avoir obligée de ses robes. Elle jura ses grands dieux qu’elle disait la vérité; je la crus moins que jamais et je me promis d’en avoir le cœur net.

On n’était pas reçu à toute heure chez Mlle Rachel, quand on y était reçu, parce que les curieux et les importuns auraient envahi son petit hôtel de la rue Trudon. On m’avait prévenue, mais je me dirigeai chez elle en sortant du théâtre, décidée à voir par moi-même.

En effet, le concierge, qui se trouvait dans une jolie petite niche en entrant à droite, me fit signe de m’asseoir dans un beau fauteuil à la Voltaire, et me pria d’examiner ses tableaux et ses curiosités le temps qu’il irait voir si Mlle Rachel était visible. Je regrettais d’être venue. Qu’allais-je dire? comment allais-je m’y prendre? quel prétexte allais-je inventer pour motiver ma visite? La vérité était le dernier des moyens que je voulusse évoquer.

J’en étais là de mes réflexions quand un domestique en livrée entra, ce n’était pas celui qui était allé m’annoncer; le nouveau venu me regarda tout à son aise, puis, après m’avoir examiné quelques secondes, comme si sa réponse devait être subordonnée à l’air qu’il me trouvait, il me dit:

--Madame est dans son cabinet de travail, elle ne reçoit pas aujourd’hui; revenez jeudi à deux heures, madame vous recevra. Si ce que vous avez à lui dire est pressé, écrivez-lui.

J’avais eu peur d’un refus formel, mon cœur se dégonfla, et j’éprouvai autant de joie, à l’idée de voir et de causer quelques secondes avec cette femme sublime à mes yeux, qu’un astronome en aurait eu à se promener à pied dans les astres. Je dînais ce soir-là chez une personne qui avait un beau jardin, on me permit de faire un bouquet, je le trouvai si beau à cause des fleurs rares qu’il renfermait, que je l’envoyai à Mlle Rachel avec une lettre où je la remerciais de vouloir bien me recevoir.

Je n’avais pas encore trouvé mon prétexte, il vint me trouver lui-même. Le jeudi matin, à onze heures, un artiste, un père de famille qui avait un bénéfice aux Variétés la semaine suivante, vint m’offrir des places et surtout se recommander à moi pour lui en placer. Je pris deux loges de face une bonne avant-scène, et je me rendis chez Mlle Rachel.

J’avais passé deux heures à ma toilette; j’étais toute gaie et triste à la fois.

Je n’aurai jamais d’audience royale, mais si cela m’arrivait, je ne serais certes pas plus émue que je ne l’ai été lorsque le domestique me dit:

--Par ici, mademoiselle. Madame est malade, mais elle vous recevra quand même.