Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4

Part 4

Chapter 43,941 wordsPublic domain

»--Tenez, méfiez-vous et surveillez ce garçon-là, il a volé de l’argent à son maître; M. C... l’a chassé, je ne me trompe pas, j’apprenais la peinture avec lui.

»Jocelyn l’entendit, et prompt comme la pensée, révolté de cette injuste accusation, il s’élança sur son ancien camarade, et le saisissant à la gorge il s’écria:

»--Tu en as menti; je vais t’étrangler.

»Avant qu’on eût eu le temps de les séparer, Jocelyn avait reçu deux coups de couteau en pleine poitrine; son adversaire, se sentant le moins fort, l’avait frappé en traître.

»--Tu n’as plus le droit de m’appeler voleur, s’écria Jocelyn en tombant, tu es un assassin!

»Un matelot anglais qui se trouvait là fut indigné comme nous de cette odieuse lâcheté, et, comme à bord il n’y a guère de rendue que la justice qu’on peut se faire soi-même, il se chargea de venger celui qu’on emportait pour mort. Il arracha le couteau des mains de celui qui avait frappé Jocelyn et le jeta par-dessus le bord, en lui disant:

»--Vous êtes un mauvais Anglais, vous, et je vais vous casser la mâchoire pour vous apprendre comment on se bat quand on a du cœur.

»La boxe est un grand divertissement en Angleterre; ce fut comme le signal d’une fête à bord. Tout le monde se rangea, et les deux champions se placèrent en face l’un de l’autre, l’œil fixe, les dents serrées et les poings fermés. L’ancien camarade de Jocelyn n’avait pu ni reculer ni s’échapper, le cercle fermé autour de lui ressemblait à une chaîne humaine prête à se resserrer pour l’étouffer au premier mouvement. Il voulait payer d’audace, mais il avait affaire à forte partie; son antagoniste avait les épaules larges d’un mètre, il frappait si rudement sur la poitrine du peintre, que nous entendions un bruit comme celui que fait un forgeron en tapant sur l’enclume; chaque coup rendait un son mat et faisait sortir de sa gorge un rugissement, un cri, une plainte; il tomba sur le pont, se tordit un instant à nos pieds, puis resta immobile comme un mort. Le sang lui sortait de la bouche, du nez et des yeux, c’était un affreux spectacle à voir. Je suis homme, et j’ai failli m’évanouir pendant que des femmes battaient des mains en félicitant le vainqueur. On vient de porter le vaincu dans sa cabine, on croit qu’il a toutes les dents cassées et plusieurs côtes d’enfoncées; cela ne m’étonne pas, mais une chose bien extraordinaire, on vient de trouver chez lui une grande partie des objets volés à bord, c’est-à-dire tout ce qui ne se mange pas. Sans doute, il voulait détourner les soupçons.

»Je viens de faire présent d’une bouteille d’eau-de-vie au matelot qui a si bien défendu Jocelyn, car le pauvre garçon ne pourra pas le remercier lui-même; il sait pourtant que c’est l’autre qui a volé. Cette nouvelle l’a fait sourire: pauvre sourire qui ressemblait à un rayon de soleil en hiver. Tout est bien fini! c’était le seul être humain avec lequel je causais pendant ces longues nuits. Eh bien! il est mort!

»J’ai voulu lui dire un dernier adieu, et je ne me suis pas couché pour être là, à l’heure de la cérémonie funèbre qui se fait ordinairement au point du jour, afin que ce triste spectacle n’effraye pas les passagers. J’avais trop compté sur mes forces, et mon âme déjà si triste s’est meurtrie tout à fait.

»Je voudrais vous donner une idée d’un enterrement en mer, mais je suis un pauvre conteur; j’éprouve beaucoup et je ne sais pas toujours faire comprendre les émotions éprouvées par mon cœur.

»Quatre matelots, têtes nues, portaient un sac sur une civière. Un cinquième ouvrit un des panneaux du navire, on y déposa le sac, et après quelques paroles prononcées à demi-voix, on voulut le lancer dans l’espace, mais le panneau ne fut pas refermé assez vite pour jeter au loin le corps de Jocelyn, il roula sur le flanc du navire, et le boulet placé aux côtés du mort pour le faire couler à fond frappa sur les planches, comme s’il cherchait à rentrer dans le bâtiment. Le bruit que cela fit ressemblait à l’écho du canon et me fit ressentir une impression douloureuse. Le même sort m’est peut-être réservé! Je souffre, et du corps et de l’esprit; qu’est-ce qu’un homme de plus ou de moins dans le monde? Sur la terre, il laisse au moins un souvenir aux passants, son nom gravé sur une pierre qui atteste qu’il a vécu; ici, tout disparaît sans laisser l’ombre d’un regret! Il me reste le chien du capitaine, mais il vient si rarement me voir. La table est meilleure aux premières qu’aux secondes, il a donc raison. Je tâche d’apprendre l’anglais; les journées sont courtes, car il y a déjà une différence de cinq heures entre Paris et ici. Quand il est à bord huit heures du soir, il est à Paris minuit et demi ou une heure du matin. Nous approchons des pays où l’on est en plein hiver, par conséquent je ne souffre plus de la chaleur qui m’a fait tant de mal il y a quelques jours. Je passe toutes mes nuits sur le pont à regarder ces belles étoiles qui paraissent bien plus belles et bien plus grosses qu’en France; je regarde le long sillon que laisse derrière lui le bateau, sillon qui m’éloigne toujours de tout ce que j’ai aimé et que je ne reverrai jamais. Quelquefois les airs que vous aimiez et que vous chantiez me reviennent sur les lèvres. Je tombe alors dans une espèce d’extase; mon cœur se reporte en Berry, à chaque coin, à chaque place où j’ai laissé un souvenir. Je rêve mes beaux marronniers, je rêve fleurs, je rêve bonheur, amour, caresses, et je me réveille en chantonnant toujours cet air qui me rappelle vous, je me réveille en chantant, mais des larmes plein les yeux. Des larmes, toujours des larmes! et pour qui? et pour quoi? Des illusions perdues! pourquoi en avais-tu? Pouvais-tu en avoir? pourquoi aimer ce qui ne peut être aimé? Pouvais-tu espérer autre chose? Cesse donc de te plaindre, et si tu ne peux souffrir, aie donc le courage de te tuer.»

«Jeudi, 17 juin 1852.

»Chaque jour je me promets de finir cette confession qui ne sera pour vous qu’un sujet de plaisanterie; je me promets de ne pas recommencer le lendemain, et chaque jour mon cœur, plus fort que ma volonté, me fait reprendre la plume malgré moi. Et pourquoi? toujours la même chanson, toujours sur le même air; de quoi puis-je parler, si ce n’est du passé. Ne vous l’ai-je pas dit mille fois? ce cœur sera toujours le même.--Oui, Céleste, je serais si heureux de pouvoir encore vous prouver que mon unique bonheur, c’est vous; si je puis arriver à ravoir une fortune, si je puis trouver l’énergie d’y travailler avec acharnement, je la puiserai, cette énergie, dans le seul espoir qui me reste, c’est que bientôt vous serez désillusionnée, que bientôt tout vous échappera à la fois, et que ce jour-là, je pourrai me venger cruellement, car je viendrai vous offrir tout ce que j’aurai gagné, et cette vengeance sera plus cruelle pour vous que toute autre ne pourrait l’être, s’il vous reste un peu de cœur; cette vengeance sera une parole de pardon. J’essayerai pour la seconde fois de vous faire partager un bonheur que vous saurez peut-être enfin apprécier, quand vous aurez perdu sans retour toutes ces illusions, tous ces prestiges dont vous êtes entourée aujourd’hui.

»Enfin, mon seul but est encore vous; avec cette idée j’arriverai et je supporterai patiemment cette vie de mineur que je vais commencer, et si le temps imprime sur mon front les marques de son passage, je veux que vous puissiez lire aussi sur ma figure les traces d’un travail opiniâtre entrepris pour assurer votre avenir.»

«Vendredi, 18 juin 1852.

»J’ai cherché le bonheur! n’est-ce pas une loi de la nature? j’étais jeune, riche et brillant, et j’ai cru rencontrer une femme aussi aimante que passionnée. Plus tard, j’ai pensé qu’elle ne pourrait jamais abandonner un homme qui aurait tout sacrifié pour elle. Je me suis trompé; j’ai été abandonné, par ma faute probablement. J’aurai déplu, j’aurai été trop aimant, trop dévoué et trop exigeant. Le malheur m’éclaire, et après avoir été longtemps l’accusateur, je me résigne aujourd’hui et je vous absous de tout ce dont je crois avoir à me plaindre. Je n’ai pas été assez adroit pour vous conserver, et je suis cruellement puni de ma maladresse. Je ne savais qu’aimer. Comment penser à soi, quand on aime? J’ai donc été l’esclave, quand j’aurais dû être le tyran.

»Je ne comprends pas comment j’existe encore, après avoir tant souffert et subi tant de douleurs! On ne devrait jamais former des liens quand on sait qu’ils doivent se rompre un jour. Mon cœur est assailli par les idées les plus diverses et les plus folles. Il cède à la dernière qui le frappe, soit d’espérance, soit de désespoir. Aujourd’hui, l’espoir de vous causer un jour à venir un regret amer adoucit mes douleurs. C’est la seule vengeance que mon cœur désire.»

«Dimanche, 20 juin 1852.

»Il m’arrive le dernier coup qui puisse m’atteindre. Mon cœur et mon âme ne souffrent pas assez. Je suis malade des suites de cette blessure que j’ai reçue en Espagne. Il y a à bord un petit médecin que je consulte depuis deux jours. Il faut me faire une opération, je vais attendre jusqu’au cap de Bonne-Espérance. J’irai à l’hôpital militaire consulter le médecin en chef, et je prendrai un parti après. Quand je dis un parti, je veux dire que je me tuerai pour en finir avec une existence à laquelle rien ne me rattache plus. Aujourd’hui, je suis perdu pour jamais; mais enfin vous savez que je vis, que je souffre dans un coin sur la terre. Le jour où vous apprendrez que je suis mort, que c’est fini sans retour, aurez-vous seulement une pensée pour moi? Enfin, ce jour-là, sacrifierez-vous à mon souvenir un souper, une fête, une chanson?--Je ne crois pas, mais ma dernière parole pour vous sera toujours une bonne parole et un pardon.

»Ne m’en voulez pas de mes lettres quelquefois dures. Cherchez bien, et au fond vous trouverez toujours un amour que vous ne rencontrerez nulle part. Pardonnez-moi mes plaintes. Pardonnez-moi tout ce que j’ai fait et dit qui ait pu vous causer de la peine, ne vous souvenez que de mes larmes, si elles ont pu vous toucher quelquefois. Ah! que je voudrais avoir une fleur à vous envoyer dans cette lettre! mais je n’en ai pas vu ni touché depuis ce bouquet que je vous ai envoyé, ma dernière pensée en quittant Paris. Vous n’avez seulement pas trouvé une seule bonne parole à m’écrire à Londres!»

«Vendredi, 25 juin 1852.

»Je viens d’arriver à neuf heures du matin et je repars demain. Je ne puis donc songer à me soigner avant d’arriver à Sidney. Au reste, j’éprouve depuis mon arrivée ici un bonheur inexplicable. Les plus beaux camélias et les plus beaux géraniums poussent dans les bouchures des champs. Que cette belle nature des tropiques me fait de bien!

»Je vous envoie une fleur d’héliotrope que je viens de cueillir pour vous. Ferez-vous un peu de cas d’un souvenir qui aura au moins le mérite de vous arriver de l’autre bout du monde?

»Allons, je porte ma lettre bien vite. Soyez heureuse et pensez quelquefois à moi, dont la vie n’est plus qu’un triste souvenir.»

«A bord du _Chusan_, le 20 juillet 1852.

»J’ai eu à peine le temps de fermer ma lettre au cap de Bonne-Espérance, voulant la faire partir par un bateau qui mettait à la voile le 28 juin. Vous avez dû la recevoir avec une fleur que j’ai cueillie au pied de la montagne en pensant à vous. Le temps passe; me voici arrivé bientôt à l’autre bout du monde.

»Nous venons d’avoir pendant quinze jours un temps épouvantable: tout a été brisé, mâts et voiles; nous nous sommes crus perdus; enfin, ce matin, le temps s’est calmé, et j’espère arriver. Pendant ces nuits d’orage, je n’ai que votre portrait pour consolation; les passagers des secondes, composés de tout ce qu’il y a de plus déclassé en Angleterre, passaient leurs nuits à boire du gin ou de l’eau-de-vie. C’étaient des batailles et des hurlements atroces au milieu de ces gens ivres, couchés pêle-mêle dans tous les coins; enfin, je ne souffre pas de la misère, quoiqu’elle soit grande; mais il est bien dur pour moi, dont tous les sens et les instincts sont délicats, de se trouver ainsi dans la fange. Je n’ai plus même de chaussures, l’eau arrive de tous côtés dans ce que l’on appelle mon lit, et je reste couché, entortillé dans ma couverture toute la journée, souffrant ainsi moins du froid, qui est très-dur dans ce moment; nous sommes en plein hiver; j’ai pour nourriture du cochon salé qui sent mauvais, du biscuit moisi par l’eau de mer et un litre d’eau par jour, tant pour boire que pour faire ma toilette. Voilà ma vie matérielle, et encore je ne suis pas arrivé, mais l’avenir ne m’effraye pas. Le travail me distraira.

»D’ici à quinze jours, je serai à Sidney, je compte y vendre les quelques bijoux que j’ai; j’achèterai tous les outils dont j’ai besoin pour les mines et je partirai de suite. Cette lettre sera donc la dernière que vous recevrez de moi; une fois enfoncé dans les terres, occupé à gagner ma vie, je n’aurai guère de relations que de loin en loin avec Sidney, car les provinces où se trouve l’or sont à près de cent lieues à Sidney. Le courage ne m’abandonnera pas, et, si le bon Dieu me donne la force, j’espère arriver à avoir encore assez d’argent pour réparer toutes les folies que vous devez faire en ce moment, et j’espère que ma misère et mon travail serviront encore à mettre votre avenir à l’abri du besoin. Voilà mon espérance, voilà ma position présente.»

«Dimanche, 25 juillet 1852.

»Il est vraiment temps que ce voyage finisse, car ma nature s’use et se fatigue horriblement, mes nuits se passent presque sans sommeil ou dans une espèce de somnambulisme, avec des rêves pénibles et tristes; votre image et votre souvenir s’associent pour ainsi dire à mon chevet et semblent prendre plaisir à me torturer, en me rappelant un à un chaque moment de ma vie avec vous, chacune de vos méchantes paroles, chacune de vos méchantes actions. Je vois continuellement votre figure rire de mes misères, et je suis convaincu que vous ne regrettez qu’une chose, c’est que Paris entier ne puisse voir le degré de dégradation où vous m’avez amené; votre triomphe serait complet. Moi qui étais si aimé, si entouré d’amis, de famille, que me reste-t-il aujourd’hui? rien, personne! que l’isolement, l’oubli et l’exil! Petit à petit, la maladie va me tuer, je ne reverrai rien de ce que j’ai aimé; le monde entier me sépare de tous les souvenirs de ma vie et de mon enfance. Oh! ma mère! ma mère!»

«Mardi, 27 juillet 1852.

»Dans deux jours nous arriverons dans le premier port d’Australie, nommé Port-Philippe. C’est près de là que se trouvent les mines les plus considérables, et presque tous les passagers doivent y descendre. D’un autre côté, comme le capitaine craint que tous les matelots se sauvent pour aller aux mines, comme cela est arrivé sur plusieurs bâtiments, et qu’il se trouverait ainsi sans matelots pour gagner Sidney, terme de son voyage, le bâtiment restera à trois lieues en mer; au moyen de signaux on fera venir des embarcations du port pour prendre les voyageurs, les marchandises, et nous repartirons de suite pour Sidney sans entrer à Port-Philippe. J’espère que nous serons à Sidney d’ici à dix jours. Dieu en soit loué! car je n’en puis plus.

»Nous sommes en hiver, c’est la bonne saison pour arriver aux mines, la terre est moins dure pour travailler, et les serpents, qui y sont très-nombreux et très-dangereux, ne sont pas à craindre à cette époque; l’été il est presque impossible de travailler à cause d’eux; du reste, comme le tigre et le chacal, ils fuient devant l’homme, ils ne font que se défendre quand on les attaque.

»J’espère trouver à Sidney un compagnon et m’associer pour aller aux mines! Cela est presque indispensable pour se défendre en cas d’agression. Le difficile pour moi sera de trouver quelqu’un qui ne soit pas un voleur ou un assassin. C’est très-triste et très-ennuyeux d’être obligé de dormir à moitié et d’avoir toujours sous la main des pistolets. Cette population d’Australie doit être quelque chose de hideux, à en juger par ceux qui sont à bord et qui pourtant doivent être ce qu’il y a de mieux. Si j’ai assez d’argent pour m’acheter une tente, je serai fort heureux, et je ne doute pas qu’avec du courage, j’arrive à faire de bonnes journées. Tous les soirs, en entrant dans ma tente, mon grand bonheur sera d’écrire mon journal, pensées et actions, cela sera pour vous, et quand je trouverai une occasion je vous l’enverrai.

»Les mines où je compte aller sont près d’un village nommé Bathurst, à cent lieues de Sidney, dans l’intérieur. Pourtant si, en arrivant à Sidney, j’entendais dire que l’on en a découvert de nouvelles, ce qui est très-possible, j’irais de préférence aux nouvelles, parce qu’il y a plus de chance de réussir; la concurrence y étant moins grande, elles seront moins encombrées.

»J’ai trouvé hier une petite boîte que j’avais enfermée dans mon nécessaire et que vous m’avez donnée il y a deux ans; cela m’a rendu très-heureux; toute ma fortune, pour moi, se compose de votre portrait, l’épingle fer à cheval, cette boîte et quatre lettres de vous; ce sont les seules choses auxquelles je tienne. Quoique vos lettres ne soient que mensonges, je les relis presque tous les jours. Votre portrait ne me quitte pas; l’air de la mer l’a fait passer un peu, mais j’espère qu’il vivra autant que moi: cela sera facile.»

«Mercredi 28 juillet 1852.

»Depuis hier nous marchons très-vite et nous approchons beaucoup de Port-Philippe. Je crois que, demain, on sera assez près pour débarquer toutes les personnes qui vont à ces mines. C’est un singulier spectacle, du reste, que cette bande qui va chercher fortune; leur joie est extrême d’arriver, et depuis deux ou trois jours leurs orgies redoublent; ils sont pour ainsi dire continuellement ivres morts.

»Ce qui est triste, c’est que le peu d’effets que j’avais emportés est complétement usé et que je suis pour ainsi dire dénué de tout. Tout est fort cher en Australie. Il me faut pourtant de quoi me couvrir.

»Le jour où le remords vous arrivera, le jour enfin où vous serez bien dégoûtée de tout ce qui vous entoure, venez à moi. Vous trouverez dans mon cœur un pardon et sur mes lèvres un baiser qui effacera tout le passé.»

«Jeudi, 29 juillet 1852, dix heures du soir.

»Quelle affreuse journée je viens de passer. Je venais de finir ma lettre pour toi, hier mercredi, et j’étais couché depuis deux heures, quand nous sommes montés sur le pont; une tempête épouvantable faisait craquer le bateau de tous côtés. Nous ne voyions même plus le ciel, le bateau était continuellement sous les vagues. Un cri de désespoir part parmi nous; un malheureux matelot tombe du haut du grand mât, me passe devant les yeux et roule dans la mer; le bâtiment, poussé par un vent atroce, marchait d’une vitesse dont on ne peut se faire une idée. Un mât venait de se casser. Pourtant, au milieu de cette confusion, deux officiers du bord, suivis de quatre matelots, coupent à coups de hache les cordes qui tenaient attaché un petit bateau de sauvetage, et se précipitent, malgré le capitaine, à la recherche de ce malheureux. Nous ne pouvons plus nous tenir sur nos pieds. Le bâtiment file quatorze nœuds. La barque est distancée; nous la perdons de vue pendant deux heures. Les passagers crient, se désespèrent, ils veulent qu’on arrête le navire pour attendre ces malheureux. Je me suis fâché avec le capitaine parce qu’il hésitait; si grand que fût le danger pour nous, pouvions-nous les abandonner? Il a commandé la manœuvre, on a tourné le navire, il s’en est fallu d’une lame que nous soyons perdus corps et biens. Je vous écris sous cette impression. Pendant cette terrible tempête, votre souvenir ne m’a pas quitté. Enfin nous avons aperçu la barque qui se balançait au gré des flots, car les hommes qui la montaient étaient exténués, brisés de fatigue; leurs recherches avaient été vaines, le matelot était perdu.

»Tous les passagers se mirent à tirer sur les cordages; le lieutenant Bencraf et les matelots qui l’avaient accompagné tombèrent sur le pont du navire, sans connaissance. Ils avaient fait, pour sauver leur infortuné camarade, tout ce qu’il était humainement possible de faire. J’ai donné à ce jeune et courageux officier mon épingle de cravate, vous savez, cette couronne de comte ornée de perles, de diamants et de rubis. J’aurais voulu pouvoir lui donner la croix. Depuis trois jours nous sommes sous une triste impression, causée par la perte de cet homme.

»Nous apercevons les côtes d’Australie; la première chose qui s’offre à nos yeux, c’est un navire brisé sur un rocher; nous avons le pilote à bord. Dieu veut que j’arrive pour me soumettre à de plus rudes épreuves, la mort eût été trop douce pour moi; que sa volonté soit faite!»

XLVIII

MON COURS DE DROIT

Je ne crois pas me faire illusion; ces lettres de Robert étaient bien touchantes et bien belles. Quand je les relis aujourd’hui, je me sens heureuse, je me sens fière d’avoir inspiré à cet homme si bon, si courageux dans son malheur, une passion si tendre et si dévouée. Mais alors mon cœur était trop troublé pour se connaître lui-même et pour savoir ce qu’il pouvait aimer ou haïr. Cette correspondance, d’ailleurs, ne me parvint que par fragments; tantôt par lettres détachées, tantôt par groupes de lettres, suivant les arrivages des navires, et les élans qu’elles m’inspiraient ne duraient qu’un jour.

Les lettres où Robert m’annonçait qu’il avait quitté l’Angleterre furent les seules qui me parvinrent de suite. Ma situation était affreuse. Je sentais venir la misère; pour moi, c’était la mort.

Quand on a, comme Robert, occupé une grande position sociale, qu’on est noble et qu’on a été riche, on peut envisager sa ruine sans désespoir. La chute, quand on tombe de haut, donne le vertige, mais ce vertige peut, pour certaines natures taillées en grand, n’être pas sans charme. C’est une émotion nouvelle. On a l’espoir de se relever. On entrevoit confusément que, dans ce monde dont on a occupé les hauteurs, on retrouvera l’expiation du passé, des influences, des protections, des amis qui vous tendront la main pour vous aider à remonter, surtout quand on a un des beaux noms de France et qu’on possède des parents puissants et riches.

Mais pour une pauvre créature comme moi, sans protection de famille et avec un passé comme le mien, la ruine, quand elle arrive, est définitive. Je le savais; je ne m’étais jamais fait illusion sur l’avenir des courtisanes. Sachant avec quel mépris on parlait de mes pareilles, je m’étais promis de me soustraire aux humiliations de la vieillesse. Je m’étais toujours dit que si à trente ans je n’avais pas un moyen d’existence indépendant, je trouverais un refuge dans le suicide. Je ne me sentais pas le courage de subir cette misère poignante qui suit le mensonge du luxe artificiel au sein duquel j’avais vécu. Je ne me sentais pas le courage d’épuiser en dédains et en humiliations de toute nature le revers de cette médaille que des hommes intéressés montrent aux femmes dont ils désirent la chute tant qu’elles sont jeunes et belles. Je n’aurais jamais accepté les petits métiers de l’infamie. J’avais mon orgueil, orgueil mal placé, mais qui m’avait servi à ne faire de mal qu’à moi.