Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4
Part 3
»Mon Dieu! je n’ai pourtant pas fait de mal à personne, pourquoi donc me briser ainsi? je ne sais qu’aimer, mon Dieu! je ne pourrais jamais haïr.
»Oh! c’est affreux de n’avoir que mépris pour ce que l’on a adoré, oui, adoré!
»Voyez la vie qui me reste aujourd’hui. Je vais vivre et mourir à l’autre bout du monde. Je ne reverrai jamais rien de ce que j’ai aimé, et personne ne conserve de moi-même un souvenir affectueux. Vous a-t-on remis ma bague? C’est la dernière chose que vous ayez reçue de moi. Si un jour vous souffrez, si un jour vous avez un regret, un remords, venez, rapportez-la-moi, et vous me trouverez toujours, non pas un amant, car je ne veux plus me souvenir, le passé est tué, mais un ami qui vous tendra la main, qui partagera avec vous tout ce qu’il aura gagné, qui trouvera de bonnes paroles pour vous consoler si vous souffrez, qui ne vous parlera jamais de ce que vous lui avez fait souffrir, et qui, quand tout le monde n’aura que mépris pour vous, aura, lui, pitié de vos douleurs, et oubliera les siennes pour guérir les vôtres.
»L’énergie que j’ai aujourd’hui, le désir que je puis avoir de gagner quelque argent, c’est encore pour vous. Je serais si heureux de vous donner ce qui m’aura coûté bien de la peine. Ecoutez, Céleste, souvenez-vous bien de ce que je vais vous dire: Si vous souffrez, si vous êtes malheureuse, si enfin vous voulez fuir et quitter cette vie qui ne peut toujours durer, écrivez deux mots à Sidney. Il faut trois mois pour que la lettre m’arrive; je partirai immédiatement pour l’Angleterre, et comptez les jours, jour par jour, je vous attendrai et nous retournerons aux Indes; je ne reviendrai jamais en France; une seule chose peut me ramener en Europe, c’est pour vous y chercher; mais tout cela sont des folies. Que pouvez-vous avoir besoin de moi? que puis-je faire pour vous? et que vous importe le monde? vous le voyez, mes seules espérances pour l’avenir ne roulent que sur des chimères. Il faut qu’il m’en reste bien peu pour m’arrêter à de tels rêves. La seule vérité me restera, c’est l’oubli des gens, la misère, le travail. A quoi bon rêver? à quoi bon espérer? On souffre tant quand on se réveille. Allons, voilà une bien longue lettre, bien stupide, bien ennuyeuse, et j’ai encore vingt jours avant de la fermer. N’abusons pas d’un temps qui est employé probablement d’une manière plus gaie qu’à lire les phrases et les condoléances d’un fou.
»Si par hasard les effets que j’ai laissés chez vous au Poinçonnet n’étaient point vendus, mon linge et toute ma garde-robe me feraient bien plaisir, car je n’ai absolument rien. Vous auriez l’obligeance de me faire une caisse de tous mes effets personnels, ainsi que du portrait de mon père.
»Comme la destinée est cruelle en vous retirant tout à coup le bonheur dont elle vous avait comblé au début de la vie! Tel qui devrait être aimé, estimé, est abandonné, méconnu; tel qui devrait être méprisé, haï, est adoré.
»J’ai pour voisins de cabine un ménage irlandais. J’entends bien malgré moi tout ce qu’ils se disent en colère; j’ai beau les prévenir en remuant ma chaise, en toussant, ils continuent. Cette confiance ou plutôt cette imprudence pourrait bien leur coûter cher si d’autres les entendaient.
»L’homme peut avoir vingt-huit ans; il est grand, ses épaules sont larges, sa taille est mince comme celle d’une femme, son front est démesurément haut; ses cheveux, frisés naturellement et rejetés en arrière, ressemblent à la crinière d’un lion; ses yeux sont renfoncés, mais ils brillent et ont une expression hardie qui vous intimide; son nez est fin, ses lèvres fortes; il y a quelque chose de diabolique dans tout son air qui vous répugne à première vue.
»La jeune fille qui l’accompagne et qui passe pour sa femme est blonde, délicate comme une enfant; ses yeux sont d’un bleu si doux qu’ils intéressent à sa personne; on dirait qu’ils ont été détachés du firmament un beau jour de printemps. Quand elle parle, sa bouche s’entr’ouvre comme une rose, son haleine doit être parfumée. Elle n’a de la femme que la forme, c’est un pauvre ange jeté sur la terre pour racheter par son amour un grand pécheur ou convertir un misérable.
»Elle se replie sur elle-même, comme l’ange déchu se replie sous son aile; ainsi abîmée sous les peines que la destinée lui a envoyées, elle attend la fin avec une résignation angélique.
»Pauvre créature! il y a entre son existence et la mienne un rapprochement qui m’a frappé; mais elle, c’est une femme, et sa faiblesse est pardonnable.
»Hier, après avoir joué une partie de la nuit, il est rentré ivre; elle l’attendait et lui a sans doute fait une réflexion, car il s’est emporté; elle réfutait chaque reproche avec une douceur infinie.
»--Te quitter si je ne suis pas contente, lui disait-elle, mais est-ce possible à présent que je me suis donnée à toi? Peut-on avoir deux amours dans sa vie, et quand on endure ce que j’ai enduré, se sépare-t-on pour des mauvais traitements?
»--Vos plaintes me fatiguent, disait cet homme d’une voix concentrée, je finirai par vous haïr. Vous avez l’air malheureux, cela me déplaît, je ne vous ai pas emmenée de force, et puisque vous m’avez suivi, que votre vie est désormais liée à la mienne, vous êtes ma compagne, ma complice.
»--Votre complice, jamais, Macdonnel! Votre confidente, malgré moi, c’est possible; si je ne vous ai pas dénoncé, c’est que le rôle de délatrice est odieux; si je vous ai aimé, c’est que j’ignorais qui vous étiez; une fois donné, mon pauvre cœur n’a pas su se dégager, se reprendre; mais je veux garder la pureté de mon âme; ma faute vient de mon amour, mon amour sera le châtiment de ma faute. Je subis ma peine, ne m’insultez pas, ne me faites pas plus coupable et comptez au moins pour quelque chose un amour qui me tue. Mon Dieu! si j’avais aimé un homme de cœur! Mais lui, en échange de mon sacrifice, que m’a-t-il donné?
»--Finissons-en une bonne fois avec vos jérémiades, répondit-il brusquement. Si vous teniez tant à votre famille, il ne fallait pas la quitter.
»--Il me reproche ma faiblesse! Mais j’y tenais comme on tient à la lumière, j’aimais mon père comme on aime Dieu! Sa confiance en vous n’excusait pas mon crime; maintenant, je sais bien que l’argent que vous lui enleviez en partant vous aurait suffi; mais moi, je croyais que sa fortune, la mienne lui restaient au moins pour consolation.
»--Eh bien, je vous renverrai toutes deux, s’écria Macdonnel hors de lui; aussi bien, je veux ma liberté. Si je n’avais pas volé cet argent à votre vieil avare de père, il ne me l’aurait pas donné et je ne me serais pas embarrassé de vous. S’il fallait que toutes les femmes que j’ai aimées et qui m’ont aimé se fussent attachées à mes pas, cramponnées à ma vie, mais j’en aurais un sérail. On leur dit: «Je vous aime!» C’est à elles d’en prendre et d’en laisser; j’aime les amours faciles et j’en trouve partout; avant vous, j’en avais une autre; j’en aurai une autre après vous, et tout sera dit.
»--Vous me brisez le cœur, murmura la pauvre femme; mais je suis comme le lierre, je meurs où je m’attache. Si vous ne m’aimez plus, il faudra me tuer pour vous délivrer de moi.
»Je l’entendis pleurer une partie de la nuit; je me promis alors de lui offrir le lendemain mes services, ma protection, pour l’aider à se délivrer d’un homme que je regardais comme son bourreau; mais lorsque je la revis sur le pont, elle était appuyée sur le bras de son amant, lui souriait et le regardait avec une tendresse infinie. Tout était oublié! elle lui demandait compte d’une pensée, d’un soupir.
»Comme elle aime cet être indigne d’affection! Qu’a-t-il fait pour cela? J’ai pris quelques renseignements, on sait que lui est un chevalier d’industrie vivant on ne sait trop comment; mais elle, est la fille d’un riche négociant qui l’avait élevée, assure-t-on, comme une duchesse. Je le croirais assez volontiers; ses manières sont charmantes, son esprit est fin, distingué; et je ne puis comprendre son amour pour un homme qui doit heurter à chaque instant la délicatesse de ses goûts. Eh! mon Dieu! je vous aime bien, vous, Céleste! nature sauvage, cœur sec, esprit révolté! Pourquoi ne l’aimerait-elle pas? L’âme n’a-t-elle pas ses mystères? Mais cette femme, je l’ai dit, sa faiblesse est son excuse.
»--Et moi? Ah! moi, Dieu m’a condamné et je suis le plus malheureux des hommes, voilà la mienne.»
«Dimanche, 13 juin 1852.
»Je suis honteux moi-même du peu d’énergie que j’ai pour lutter contre la souffrance. Le désespoir est tout chez moi; je ne sais que me plaindre et mon cœur se révolte contre moi-même.
»A Saint-Vincent du Cap-Vert, le dimanche, je suis entré dans une église bâtie en bois; un bon prêtre disait la messe pour tous ces pauvres nègres. Quand on souffre, la prière fait du bien; j’ai demandé à Dieu de ne plus souffrir, j’ai pensé à ma pauvre sœur qui m’aimait tant, enfin j’ai tâché de reporter mes souvenirs sur tout ce que j’avais de bon, de beau et d’honorable dans ma vie; j’ai pleuré et je suis sorti honteux de moi-même, car, malgré moi, mes souvenirs étaient revenus vers vous. Je n’avais donc pu apporter à Dieu qu’un souvenir souillé par votre pensée et par mon amour pour vous; vous qui mettez toute votre gloire à être ce que vous êtes. Pauvre fille! que Dieu vous prenne en pitié! Comme il faut être fou pour vous parler ainsi! Vous n’estimez les hommes qu’autant qu’ils vous prennent pour ce que vous êtes, et vous méprisez ceux qui ont pour vous un autre sentiment. Ah! Céleste! Céleste! je me souviendrai toute ma vie de la première lettre que je vous ai écrite. C’est après la mort de mon père; je répondais à une lettre que j’avais reçue de vous, quoique je ne vous eusse point laissé mon adresse; car je voulais rompre, j’avais presque un pressentiment de l’avenir que vous me vouliez faire... Je vous ai répondu; je vous disais toutes mes espérances pour l’avenir; je vous décrivais ma chambre rouge, la chambre de ma mère (souvenir qui aurait dû me garantir). Je vous disais que je pensais à vous; je vous parlais du beau pays que j’avais devant ma fenêtre, de la nature, du soleil, et toutes choses enfin que vous ne pouviez comprendre, et avec lesquelles on aime à parler quand le cœur aime, car l’amour est le sentiment qui vous rapproche de la Divinité, et lui seul vous relève et vous régénère à vos propres yeux; on pardonne et on oublie tout, quand on a pour excuse l’amour. Eh bien! cette lettre fut ma première faute. Quand j’ai perdu mon père, c’est auprès de vous que j’ai été chercher une consolation... c’était ma première infamie. Depuis ce temps, Dieu m’a puni et s’est servi de vous pour cela. J’ai donc mérité tout ce qui m’est arrivé, et aujourd’hui encore, cette lettre dont chaque parole est une plainte, c’est encore une lâcheté de plus. Je voudrais être assez fort pour oublier et pour rire; je voudrais ne pas donner aux méchants le spectacle de ma douleur.
»J’avais trouvé parmi les matelots de l’équipage un Français: je m’en étais fait un ami.
»Mon pauvre petit matelot souffre des tortures. C’est, du reste, une histoire assez touchante que la sienne. Pauvre enfant! en me la racontant, hier, il semblait se confesser. On lui a fait payer bien cher une étourderie, un moment de faiblesse. Voilà une existence brisée, un homme de mort pour une pièce de cinq francs.
»En l’écoutant, je pensais à tous les heureux que j’aurais pu faire avec cette belle fortune que j’ai gaspillée sans qu’elle profite à personne. Je regrette de n’être plus riche, et si cela revient jamais, j’espère savoir en faire un meilleur usage. Sans s’en douter, il m’a donné une bonne leçon, dont je profiterai. Mon nouvel ami se nomme Jocelyn Moulin. Il a vingt ans à peine, mais on lui en donnerait trente; il a l’air mélancolique, soucieux; je devrais écrire: _il avait_, car il est peut-être mort au moment où je trace ces lignes: il râlait lorsque j’ai quitté sa cabine. Il a reçu une certaine éducation, et il souffre bien plus que d’autres du métier qu’il est obligé de faire. Il était enfant lorsqu’il a perdu son père, et sa mère, qui faisait un petit commerce, a eu la ridicule idée à la mode: elle l’a fait élever comme s’il devait avoir de la fortune; les portiers font apprendre le piano à leurs filles, elle voulut que son fils devînt un Raphaël. Elle s’imposa pendant quinze ans des privations inimaginables, et parvint à le faire admettre en qualité de rapin chez M. C..., un de nos peintres en renom par son originalité, et surtout par la réputation qu’on lui a faite d’être d’une avarice sordide. Jocelyn n’avait pas de vocation prononcée pour la peinture; mais il travaillait et serait arrivé avec plus de peine qu’un autre, mais il serait arrivé. Seulement, il vivait misérablement au milieu des autres élèves, qui avaient des parents plus aisés et qui pouvaient se donner quelques-unes de ces mille et une jouissances auxquelles Paris vous invite à chaque pas et qui ont tant d’attrait quand on a quinze ans. Il mangeait son pain sec, buvait de l’eau et ne fumait pas, quoique cela donnât un certain chic à ses camarades, auxquels le patron faisait l’honneur de demander du tabac, pour n’en pas acheter. Le pauvre Jocelyn ne pouvait aller au théâtre une fois par mois; il refusait toutes les invitations et résistait à la tentation avec un courage héroïque. Mais un jour, c’était la fête du roi, la Saint-Philippe, le premier jour de mai, les apprentis étaient en révolution, on avait été obligé de travailler jusqu’à midi. On allait déjeuner à Romainville, chercher des lilas, puis on reviendrait aux Champs-Élysées, voir les illuminations et tirer des pétards. Depuis trois jours, Jocelyn avait le cauchemar; il refusait d’être de la partie, et pour cause: cela coûtait cinq francs par tête. Il les avait bien demandés à sa mère; mais elle lui avait répondu en lui montrant la liste des dépenses qu’elle avait faites et qu’elle faisait chaque jour pour lui.
»--Avec cinq francs, je t’achèterai des souliers le mois prochain, et si tu les dépensais en bamboches, tu serais obligé de marcher pieds nus.
»Jocelyn y aurait consenti, tant il avait envie d’aller à la fête; mais sa mère eut ce qu’elle appelait de la raison pour deux. Il s’en revint en pleurant comme un enfant, sans l’avoir remerciée de la belle casquette neuve qu’elle venait de lui donner pour sa fête.
»Enfin il se crut résigné; mais en rentrant à l’atelier, les attaques recommencèrent. On énuméra à grand orchestre le programme de la fête, on plaisanta Jocelyn, qu’on traitait d’avare, de ladre, en lui disant qu’il avait peur d’être mis en pénitence par sa maman ou qu’il craignait d’abîmer sa casquette neuve.
»En ce moment, le patron rentra; il portait un sac sous son bras, il traversa l’atelier sans parler à ses élèves, entra dans sa chambre et vida sur une table son sac d’argent qu’il voulait compter sans doute. En entendant résonner ce métal, Jocelyn ressentit comme un tremblement nerveux. Dire qu’il y avait là, près de lui, peut-être mille francs en pièces de cent sous, qui ne causaient pas tant de joie au peintre que s’il en avait une seule. On eût dit qu’un malin esprit cherchait à le tourmenter, car l’artiste comptait et recomptait son argent avec une lenteur qui témoignait le plaisir qu’il éprouvait à le toucher. Sa porte était restée ouverte, et Jocelyn le regardait absolument comme celui qui meurt de faim doit regarder l’étalage d’un marchand de comestibles. En ce moment, la pendule, qu’on avait eu soin d’avancer d’une heure ce jour-là, sonna midi. Tous les rapins se levèrent comme un seul homme et passèrent dans le petit atelier prendre leurs habits et leurs chapeaux.
»--Il n’est pas encore midi, grogna le patron en se levant à son tour pour aller voir l’heure à la pendule du salon.
»Jocelyn ne put résister; prompt comme l’éclair, il prit une pièce de cinq francs sur le tas qui n’était pas encore compté et se sauva comme un fou. M. C... continua sans doute ses comptes; tous les élèves sortirent et trouvèrent Jocelyn dans la rue, immobile comme s’il était cloué au pavé. La réflexion lui était déjà venue et il allait rentrer, lorsque les plaisanteries recommencèrent:
»--Prends garde, lui disait-on, il va pleuvoir, tu vas abîmer ta casquette.
»--Je vais avec vous, dit-il presque malgré lui.
»--Ton argent! s’écrièrent en chœur les rapins.
»Il donna la pièce de cinq francs au caissier et ordonnateur de la fête.
»--Elle n’est pas fausse au moins? dit ce dernier en la jetant sur le pavé pour voir si elle rendait le son argentin du métal.
»A cette question, Jocelyn devint pâle comme un mort, il suivit la bande joyeuse; mais il était tremblant; sa gaieté était morte, le sourire expirait sur ses lèvres. On avait beau lui dire:--Amuses-toi donc pour ton argent au moins, tu le regretteras demain si tu veux; aujourd’hui, c’est fête.
»Il ne put ni boire ni manger; sa conscience s’était révoltée contre lui-même, il se reprochait de ne pas s’être soumis à sa mère avec résignation, il se disait qu’il aurait dû se trouver bien heureux de manger son pain sec en pensant aux malheureux qui n’en avaient pas. Cette journée de plaisir fut une journée de souffrance pour lui, pourtant il ne savait pas encore ce qui l’attendait; il se disait: Je vendrai quelque chose, j’avouerai tout à ma mère, elle viendra demain à l’atelier et je rendrai ces cent sous. Oh! je n’oserai jamais dire cela, je les jetterai sous un meuble et on les retrouvera.
»Jocelyn était logé chez son patron. Rentré dans la mansarde qu’il occupait sous les toits, il chercha ce qu’il pourrait vendre, mais il n’avait que le strict nécessaire. Sa mère emportait toutes les semaines ses effets à arranger et les rapportait à mesure; il fallait donc s’adresser à elle, avouer ne pas lui avoir tenu compte de ses sages remontrances. Le courage lui manquait à cette idée, car si sa mère était bonne et indulgente pour tout ce qui flattait sa manie de faire un artiste de son fils, elle avait toujours été très-sévère et avait résisté avec une grande fermeté à toutes les fantaisies qu’il avait pu avoir en dehors de son état. Il ne dormit pas une minute et descendit à l’atelier avant que personne fût levé. M. G... le vit, mais il ne lui adressa pas la parole, il se mit à son chevalet et siffla un air de chasse comme à son habitude. Jocelyn espéra qu’il ne s’était aperçu de rien, il respira plus librement. Les élèves arrivèrent les uns après les autres, et ce ne fut que lorsque le dernier fut à l’ouvrage que M. C... demanda en promenant un regard inquisiteur sur toutes les physionomies:
»--Qui de vous m’a _chipé_ une pièce de cent sous, hier?
»Tous se mirent à rire; Jocelyn devint pâle comme le blanc qu’il étendait en ce moment sur sa palette, son pinceau lui échappa des mains et il chancela lorsqu’il voulut le ramasser. Il eut envie de dire: «C’est moi;» mais on se décide rarement à une bonne inspiration de ce genre, et puis M. C... reprit en le regardant: Je me serai peut-être trompé; pourtant j’avais compté là-bas, celui qui m’a donné l’argent a compté devant moi, les piles étaient égales, et lorsque j’ai voulu les arranger en rouleaux, hier, j’ai trouvé cinq francs de moins, c’est drôle. J’ai pensé que vous m’aviez fait une niche.
»--Avec l’argent, jamais! répondit un élève; et je ne pense pas que l’un de nous veuille se faire voleur pour cent sous.
»--J’aurais pris le sac, répondit un autre.
»En ce moment, la mère de Jocelyn entra pour demander la clef à son fils; elle tenait un petit paquet sous son bras, elle avait l’air enchanté d’elle-même.
»--Eh! bien, dit-elle en s’adressant aux élèves, êtes-vous remis de vos fatigues d’hier? On vous a vus faire vos gambades aux Champs-Élysées, il n’y avait de place que pour vous. Notre voisine m’a soutenu qu’elle avait vu Jocelyn avec vous, je savais bien qu’il ne pouvait pas y être, puisque je n’avais pas voulu lui donner d’argent. Il me boudait bien un peu, hier, en s’en allant, mais je lui apporte quatre belles chemises en calicot et nous allons faire la paix; il n’aurait plus que le souvenir de mes cent sous et ceci lui restera.
»M. C... observait Jocelyn depuis quelques minutes; il était devenu livide. Pour se donner une contenance il faisait semblant de travailler, mais dans son trouble il se trompa de couleur et mit du jaune dans un ciel bleu.
»--Eh bien! la mère Moulin, il est plus fin que vous, dit en riant l’un des jeunes gens; il a été à la fête et il aura ses chemises; mais je ne sais pas ce qu’il avait, il devait être malade, car il n’a pas été gai du tout; si nous avions eu des consciences, nous ne lui aurions pris que trois francs, car il n’a pas mangé; mais nous sommes des chenapans, mère Moulin, et nous avons plus d’estomac que de délicatesse. C’est toujours avoir des entrailles, n’est-ce pas, patron?
»--Où donc as-tu pris de l’argent? demanda sa mère fâchée; est-ce que tu fais des dettes?
»--Qui de vous lui en a prêté? demanda M. C...
»--Personne, répondirent ensemble les rapins, nous avions bien juste pour nous.
»--C’est peut-être moi, reprit le peintre en s’adressant à Jocelyn, il n’y avait que la main à allonger.
»--Oui, patron! répondit Jocelyn confiant au faux air de bonhomie de M. C.... J’allais vous les rendre aujourd’hui, j’attendais ma mère.
»--Et qui vous a dit, mauvais sujet, s’écria-t-elle avec colère, que je vous les donnerais ou que je pouvais vous les donner? Croyez-vous que je ne fais pas assez pour vous, ingrat, et prétendez-vous me mettre à contribution?
»Quelques apprentis riaient, d’autres prenaient la chose plus au sérieux.
»--Je n’aime pas cette manière d’emprunter, dit enfin M. C..., vous êtes trop vieux pour faire des espiègleries, et je ne saurais vous passer cette action que je ne veux pas qualifier à cause de votre mère qui est une honnête femme. Dès aujourd’hui vous ne faites plus partie de mes élèves.
»La mère pria, le peintre fut inflexible, il fallait un exemple. La mère rendit les cinq francs, mais son fils n’en fut pas moins traité de voleur. Elle lui défendit de rentrer chez elle, et il se trouva sans ressource, abandonné, repoussé par tout le monde. Il se mit peintre en bâtiment, il commençait à gagner sa vie, lorsqu’un ouvrier qui travaillait avec lui et qui en était jaloux découvrit, on ne sait comment, pourquoi Jocelyn était sorti de chez M. C... L’histoire courut de bouche en bouche, seulement il ne s’agissait plus de cent sous, mais de cent francs; peu lui importait le chiffre. Du reste, c’étaient ces mots: Il a volé, qui le rendaient fou, le désespéraient. Enfin, ne croyant pas Paris assez grand pour s’y cacher, il s’engagea mousse à bord d’un navire français, puis sur le bâtiment anglais qui nous conduit en Australie. Là, il devait aller travailler aux mines, son intention était de ne jamais retourner en France si sa mère ne le rappelait pas.
»La physionomie de Jocelyn est douce, agréable; sa nature est délicate, nerveuse, et il a dû bien souffrir pendant ces cinq années qu’il regardait comme une expiation.
»Hier, les passagers des secondes se plaignirent qu’on les volait toutes les nuits; l’un, c’était son tabac; l’autre, son eau-de-vie. Le capitaine les reçut assez mal en leur disant d’enfermer leurs affaires. Un jeune homme, un Anglais, qui se trouvait au nombre des passagers, leur dit en désignant Jocelyn qui passait sur l’avant du navire: