Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4
Part 2
»Dimanche, tu as dû aller à Chantilly. Chaque jour ma pensée se reporte en France, mon pauvre pays où j’ai cru être aimé!--Voilà mon avenir: travailler à Sidney avec le rebut de l’Europe, au milieu de la fange de la population anglaise, les galériens!
»Je n’ai pour ressource à bord qu’un petit Polonais de vingt ans, qui dit quelques mots de français, et qui, exilé par suite des guerres de la Hongrie, va tâcher de vivre là-bas, comme moi, sans espoir et sans but. Encore est-il très-malade depuis son arrivée à bord.
»Le reste me paraît être un ramassis d’affreuses canailles qui se sauvent d’Angleterre pour éviter la justice. Le bateau est très-mauvais, c’est son premier voyage. On dit qu’aux premières on est mieux; mais aux secondes, on est nourri indignement, on mange avec les matelots les restes de la table des premières. Il y a un Français aux premières qui est négociant de Rouen, qui se sauve en faisant banqueroute. Je l’ai vu à peine, et il paraît peu se soucier qu’on sache même son nom; je l’ai su à Londres, avant de partir. Du reste, je suis si mal équipé pour voyager, que je suis trempé comme une soupe toute la journée.--Mais bah! que m’importe! pourvu que le temps me permette de temps en temps de t’écrire. Je regarde ton portrait. Je pense à toi, à toi que je devrais haïr pour toute la haine que tu as eue pour moi. Je cherche dans ma tête de quoi tu pouvais te venger sur moi, qui t’adorais. Etait-ce ma faute si tu étais ce que tu étais?--N’ai-je pas tout tenté pour t’en faire sortir? Pourquoi alors m’avoir fait tant de mal?--Il n’y avait donc dans ton cœur aucune place, même pour la pitié. Rien pour moi, rien que de la haine! De quoi te vengeais-tu? Est-ce donc ta nature? Tu dois être heureuse, maintenant. J’ai pris le genre humain dans une horreur atroce. Je hais tout le monde, car tout ce qui a de l’argent peut me voler, me voler ce que j’aime, ce que j’adore.
»Le bateau marche très-vite, et l’on nous fait espérer que nous arriverons au cap de Bonne-Espérance vers le 20 juin. Je serai presque à moitié chemin; jusque-là, le ciel et la mer.
»Si les vents sont bons et s’il ne nous arrive pas d’accident en traversant la mer des Indes, j’arriverai à Sidney du 1er au 15 août. Je retrouverai-là, quinze jours après, le jeune homme dont je t’ai parlé dans ma dernière lettre.
»J’ai bu énormément pendant les derniers jours que j’ai passés à Londres, non pas pour soutenir mon énergie, mais pour m’étourdir et oublier. Loin de me faire oublier, l’ivresse m’a rendu encore plus malheureux. Plus je souffre, plus je suis heureux, car tout le mal me vient de toi. Comme il y a loin de ces jours où tu te disais si fière de moi! Toi que j’avais ramassée de si bas, et qui, dès le premier jour, prévoyais ton ouvrage!--Te souviens-tu, quand tu m’as dit que je te détesterais un jour?--Tu avais déjà ton but à cette époque. Tu l’as caché jusqu’au jour où tu l’as avoué hautement et à tout le monde. Quel avenir! Quelle position à cette époque-là! Comme j’étais brillant! comme je suis bas aujourd’hui, et comme tout le monde, comme toi-même, tu méprises cet amour qui a été de la lâcheté!
»Je te quitte, car la tête me tourne d’écrire. A demain, si je le puis, sinon au premier jour tranquille. Comme je suis fou, je ne puis m’ôter de la tête qu’en quittant Southampton je t’ai vue sur la jetée! C’est de la folie, mais je ne puis fermer un instant les yeux sans te revoir. J’ai vu une femme pleurer, qui a regardé le bâtiment longtemps s’éloigner.--Allons, je suis fou, cela ne pouvait être toi. Et puis, est-ce que quelqu’un m’aime?
»Adieu, à demain.»
«Vendredi, 21 mai 1852.
»Je viens de passer une journée et une nuit atroces. Le temps est un peu plus calme ce matin et je tâche d’écrire quelques lignes. Cette nuit que je viens de passer entièrement sur le pont, sans pouvoir descendre un instant me reposer, ne m’a pas paru trop longue. Le ciel était bien clair, les étoiles étaient superbes, il n’y avait qu’un vent épouvantable, vent d’Afrique bien chaud, qui vous brûlait la figure.
»Comme tu dois être heureuse, toi, tu vois des fleurs, tu dois en avoir beaucoup chez toi, et moi qui aime tant la campagne, O mon pauvre château! Pauvre Poinçonnet! Vous avez des roses, et moi qui vous soignais avec tant de bonheur, moi qui aurais voulu faire de vous un petit paradis, qui aurais voulu que tout dît autour de moi: Je t’aime! Pauvre fou! tu n’étais que le jouet d’une femme pour laquelle ton existence et ta fortune n’étaient rien, il lui fallait encore te briser le cœur, t’insulter, et à chaque insulte tu as été assez faible pour lui pardonner! Que voulez-vous, mon Dieu! je lui pardonne encore aujourd’hui. Et vous seul savez, ô mon Dieu! quelle existence elle m’a faite, ce que je souffre; moi dans qui vous aviez mis tant de cœur, tant d’amour, tant de beau! Vous seul pouvez voir où je suis descendu! avec qui et où je vis et comment je vis! Voilà la récompense de cinq ans d’amour, de dévouement sans bornes.--Voilà la récompense et le merci que me gardait cette femme! le mépris et l’oubli!--Eh! mon Dieu, pourquoi aurait-elle été autre pour moi que pour les autres? Pourquoi? mais parce que je l’aimais comme elle ne pouvait jamais espérer d’être aimée; parce que si elle ne m’aimait pas, elle devait au moins respecter une passion comme la mienne, passion honteuse pour moi, puisqu’elle ne pouvait me donner qu’une existence flétrie; mais elle aurait dû être à mes genoux toute sa vie et me remercier d’un amour dont elle était indigne, d’un amour qui pouvait lui tout faire pardonner. Qu’a-t-elle fait au lieu de cela? Quand elle a eu tout détruit en moi et autour de moi, elle a poussé un éclat de rire comme celui de l’enfer et elle m’a dit:--Mais regarde donc, pauvre misérable! Je ne suis et ne veux être qu’une fille. Tu n’as plus rien à me donner, je n’ai plus rien à te vendre. Je viendrai te voir quand j’aurai le temps; mais on me paye très-cher ailleurs, je ne viendrai que pour jouir de ma destruction et me reposer près de toi en te regardant souffrir.
»Après tout ce que j’ai fait pour cette femme, voilà ce que je suis aujourd’hui, voilà ce qu’elle a été, et je lui pardonne, je désire qu’elle ne paye pas trop cher, par ses regrets, son ingratitude envers moi. Le bon Dieu a mis au fond du cœur de chaque créature humaine un ver rongeur qui s’appelle le remords, et qui, le jour où il s’éveille, vous déchire cruellement sans répit et pour toujours. Souvenez-vous de ce que je vous dis aujourd’hui, Céleste; ce jour-là n’est pas loin; ne vous faites pas d’illusion, vous aurez une existence de damnée; vous vous traînerez aux genoux de quelqu’un, vous lui demanderez grâce, vous croirez le toucher à force de dévouement, comme j’ai essayé de le faire; eh bien! à vous on dira:--Tu n’es qu’une fille perdue, ton amour, c’est du venin. On vous répondra comme vous m’avez répondu, par l’insulte, et vous n’aurez pas la consolation que j’ai aujourd’hui, c’est d’avoir offert et donné un amour beau, vrai, amour digne de toute femme belle et digne d’être aimée. J’ai dépensé toute ma vie, toute ma force, toute mon intelligence à faire de vous un être respectable et reconnaissant. J’ai tout usé et suis arrivé à ne faire qu’une ingrate, avec tous les vices qu’elle avait avant. Personne ne saura toutes mes souffrances physiques. Personne ne saura se faire une idée de mes souffrances morales. La misère ne m’effraye pas, et je travaillerai avec rage pour nourrir cette existence que vous avez détruite moralement. Je ne dois pas me relever jamais de ma ruine. Les fortunes ne se refont pas, et puis je suis bien vieux déjà, et il faut de longues années pour faire une fortune. Je n’ai donc besoin que de la vie matérielle nécessaire, et mon intelligence y subviendra.
»Si le temps ne change pas, nous n’arriverons pas avant quatre mois, et voilà huit jours seulement de passés. Quatre mois en mer!
»Que je serais heureux de voir une fleur! Quand j’arriverai à Sidney, ce sera en plein hiver, car je serai juste au-dessous de Paris. Quand il sera minuit à Sidney, il sera midi à Paris, de même le mois d’août est le milieu de l’hiver. Ainsi donc me voilà privé pour longtemps de verdure et de fleurs. J’ai la tête qui me tourne et te dis à revoir. A demain. Je ne suis pas encore fort comme marin, et la mer est loin d’être belle. Il faut tout le bonheur que j’ai à te parler pour pouvoir écrire. Cette lettre ne te parviendra peut-être jamais. A revoir! A demain! Demain, j’aurai une ride de plus, car je vieillis bien maintenant en un jour.--Vieillir sans avoir vécu. Vieillir par la souffrance!
»A demain!»
«Samedi, 22 mai 1852.
»Voilà huit jours d’écoulés. J’ai passé une grande partie de la nuit sur le pont, le vent était bien calme et le ciel magnifique. J’ai chanté ces beaux vers de Musset que j’avais mis en musique et que je t’avais envoyés du Poinçonnet.
»Si tu ne m’aimais pas, dis-moi, fille insensée.
»Je les ai chantés toute la nuit. Tout le monde dormait à bord, et d’ailleurs personne ne m’aurait compris; et puis, à deux heures, je me suis couché et endormi avec de beaux rêves. Je ne sais pourquoi ton souvenir se mêle jusqu’à mon sommeil, c’est une souffrance de plus pour le réveil. Et pourquoi t’écrire? C’est une jouissance de plus pour toi que mes plaintes, et puis, qu’ai-je à te dire? Des vérités que je connais aujourd’hui et qui t’affectent peu; car que t’importe? Moi, pour rendre le fond de ma pensée, tout ce que mon cœur a d’amertume et d’amour, j’ai toujours la même phrase, et j’ai pourtant dans le cœur comme une musique dont la phrase aussi est toujours la même, mais dont le son délicieux varie pour mon âme.
»Je me suis fait un ami à bord. C’est un petit terrier, un chien qui appartient au capitaine. Il m’a pris en affection et je l’appelle Finoche, en souvenir de votre petite chienne. Finoche, l’ingrate! Elle caresse l’heureux du jour. Elle a été pourtant bien heureuse au château.
»Voici le premier jour où l’on aperçoit la terre; nous sommes en face de l’île de Madère.
»Avec la lunette du bâtiment j’ai bien regardé, mais c’est si loin. Si je pouvais avoir une petite fleur! Pauvre fou, une fleur! mais une fleur serait fanée demain. Cela serait donc un regret de plus.
»J’ai cru comprendre tout à l’heure que le capitaine parlait de relâcher aux îles du Cap-Vert, d’aujourd’hui en huit, pour prendre de l’eau. Je laisserai cette lettre à tout hasard; elle t’arriverait vers la fin de juin.
»J’ai souvent tort de laisser aller ma plume et de la tremper dans l’aigreur. Je devrais souffrir avec résignation, et puisque je ne pouvais pas espérer autre chose, avoir au moins l’énergie de ma lâcheté et ne pas me plaindre; mais par moments, c’est plus fort que moi et cela déborde, et puis les gens qui m’entourent me dégoûtent tellement, l’infamie est écrite sur leur figure. Ils ont l’air si étonné de me voir au milieu d’eux!
»Le capitaine quelquefois vient aux secondes et je vois qu’il voudrait parler le français afin de savoir pourquoi je suis là. Il doit me regarder comme un homme bien malheureux ou comme un grand misérable. J’apprends l’anglais, c’est mon occupation de toute la journée. La nourriture me répugne beaucoup, et la plupart du temps je ne mange que du biscuit de mer. Du reste je suis insensible à toutes les privations du corps. Tu pourras difficilement me lire. J’ai beaucoup de peine à écrire avec le roulis.
»Allons, voilà ma lettre d’aujourd’hui finie. Est-elle bonne? Dans l’un et l’autre cas, c’est toujours une jouissance pour toi. De l’amour, de la haine, des regrets, des reproches, des souvenirs; tout cela se tient par la main, c’est ton triomphe, et dans les choses les plus vraies et les plus dures, tu retrouves toujours le même amour dont tu souris et dont tu te moques. Pauvre femme! ton rire est infernal! Prends garde au jour où il se changera en cris de rage et de désespoir. Adieu, à demain! Voilà vingt-deux jours que j’ai quitté Paris, ta dernière parole n’a été qu’un mot glacial, un arrêt, et je suis parti.
»Dieu te pardonne!»
«Lundi, 24 mai 1852.
»Je souffre, depuis samedi, de migraines comme celles que j’ai déjà eues à Paris, et je n’y voyais pas même assez clair pour écrire.
»Aujourd’hui je vais mieux et je prends bien vite la plume. La plainte et la souffrance sont mes seules consolations. Pourtant il ne faut pas être ingrat envers la Providence, car je viens de passer une bonne matinée.
»Il était parti, le même jour que notre bâtiment, un autre bâtiment qui ne va qu’au cap de Bonne-Espérance seulement, et sur lequel L... a pris passage. On l’a dépassé ce matin et d’assez près pour pouvoir nous faire des signes et nous comprendre. Je lui avais dit à Londres tout ce que j’avais souffert et tout ce que je souffrais pour vous. Il m’a témoigné quelque affection, et je crois que nous nous soutiendrons réciproquement.
»Il m’a crié ce matin avec le porte-voix: _Courage!_ et il a mis la main sur son cœur, j’ai compris. J’ai regardé le bâtiment s’éloigner pendant longtemps. J’ai pleuré quand je ne l’ai plus vu. Pourquoi? c’est ce mot _courage_, car le courage est bien difficile, quand il n’y a pas d’espoir; et ce que l’on prend pour de l’énergie n’est souvent que du désespoir. Je t’écris sur ces feuilles parce que je ne puis plus rester en bas et que je suis obligé d’écrire sur le pont, où mes grandes feuilles de papier s’envoleraient au vent. Je ne puis plus rester assis ni couché en bas parce que nous sommes quatre dans ma petite cabine et que la chaleur est insupportable.
»J’espère qu’on arrêtera après-demain deux ou trois heures aux _îles du cap Vert_.
»Allons, voilà ma journée finie. Les jours et les nuits sont bien courts pour toi, et tu verras bientôt combien ils ont passé vite; mais moi, pour qui tout est souffrance, passé, présent et avenir, les jours sont bien longs, les nuits sans sommeil sont bien tristes, et si le sommeil vient à force de fatigue, le réveil est encore plus amer, car les rêves finissent, et aujourd’hui est comme hier, et demain sera comme aujourd’hui: _Souffrance; souvenirs_.»
«Mardi, 25 mai 1852.
»Nous sommes bien sous la ligne la plus chaude d’Afrique. La mer est calme comme un miroir. Pas un souffle de vent. Le bateau va doucement et nous n’arriverons aux îles du cap Vert que jeudi au plus tôt. Ce soleil brûlant m’accable. Impossible de descendre dans l’intérieur du bateau, même la nuit. Je dors donc sur le pont, sous ces belles étoiles qui brillent partout et que l’on peut regarder ensemble à Paris comme ici. Je ne puis rien écrire aujourd’hui. Je n’ai la force ni de la plainte, ni des reproches. Mon cœur souffre et reste anéanti. Que vous ai-je fait pour me tuer ainsi?»
«Dimanche soir, 29 mai 1852.
»Voici quatre jours entiers que nous sommes relâchés à Saint-Vincent, île du Cap-Vert, pays désolé, terre maudite! Je me croyais le plus malheureux entre les plus malheureux, et Dieu, pour me punir, me montre des misères et des douleurs bien plus grandes que la mienne. Il veut éprouver les innocents comme les coupables pour soumettre les hommes à la résignation. Ici, le sol est aride, la campagne déserte. La mort est à la fois assise à toutes les portes. Pour aller d’une maison à une autre, on se dit adieu comme si l’on partait pour un long voyage. C’est qu’en effet, ces adieux peuvent être éternels; l’aspect de cette ville est navrant; si les pauvres habitants n’avaient pas la foi, les rues retentiraient de plaintes et de blasphèmes. Sur douze cents habitants qui peuplaient la ville, sept cents ont été enlevés par la fièvre jaune; elle dévaste tout. Il y a, dans les maisons, des morts qu’on n’a pas encore osé enlever; ce qui reste de la population semble abattu, désolé; ces pauvres noirs ont l’air de porter leur deuil.
Mon cœur souffre parce que je ne puis rien pour eux, si ce n’est aller voir les malades et les exhorter au courage par quelques paroles qui semblent les consoler un peu.
»Les missionnaires ont fait grand bien dans ce pays; les convertis au catholicisme vont mourir sur les marches de l’église en souriant à Dieu.
»Je suis allé voir lady C..., une grande dame, une sainte femme dont on ne parle ici qu’avec admiration et respect. On ne se souvient sans doute pas d’elle en Angleterre, quoiqu’elle ait occupé un rang élevé dans la société par sa fortune, sa naissance, son esprit et sa bonté. Elle vit au milieu de ce désastre, cherchant et secourant les infortunés qui l’entourent.
»Après avoir dissipé une fortune considérable en Angleterre, son mari fut obligé de prendre la fuite. Il chercha, pour s’expatrier, la partie la plus isolée de la terre. Le cap Vert lui parut une tombe convenable pour ensevelir ses regrets et ses douleurs. Sa femme le suivit après avoir donné tout ce qu’elle possédait pour acquitter les dettes de son mari. Pauvre femme! sa vie fut une vie de vertu, de dévouement et d’épreuves cruelles à subir; elle n’a pas faibli une minute. Ses deux fils vivent près d’elle; leur pauvreté n’a rien d’effrayant; chacun travaille de son côté; le soir, ils prient ensemble et se trouvent heureux.
»Si dans ces mille choses créées par Dieu, puisque l’homme ne peut les faire naître, il y a un témoignage qui nous oblige à croire; il y a aussi dans le passage d’un fléau comme la peste la preuve de notre impuissance. Ce mal qu’on ne peut arrêter, qui nous l’envoie? Pourquoi lutter contre la destinée?
»A peine a-t-on trouvé quelques nègres pour apporter l’eau et le charbon dont nous avons besoin.
»Cette île n’est qu’un rocher, on n’y trouve pas un brin d’herbe. Le vent, la poussière vous aveuglent, et le climat est si chaud, si brûlant, que si nous restions un jour de plus nous tomberions tous malades.
»Nous voilà de nouveau en pleine mer; les habitants sont venus sur le port, ils nous enviaient en nous voyant partir, et ils nous tendirent longtemps les bras en signe de regrets et d’adieu!
»Chaque instant pour moi est une douleur nouvelle, et quand les forces m’abandonnent, j’ai peur de mourir trop tôt: j’ai peur que vos remords ne soient pas assez cuisants. Je voudrais que vous puissiez voir écrit sur ma figure tout ce que je souffre, toutes les humiliations, toutes les avanies, toutes les tortures qui m’accablent à chaque instant. J’accepte tout, et à chaque souffrance nouvelle, je regarde votre portrait, je prononce votre nom, sans haine, sans colère, et je vous dis que c’est pour vous, par vous; voilà votre ouvrage, jouissez-en bien, soyez fière, soyez heureuse, c’est un beau triomphe et qui ne vous a pas coûté grand’peine.
»Je me suis fait tatouer hier, sur le bras, votre nom, cela ne peut plus s’effacer; si jamais mon cœur vous oublie, Dieu le veuille, ce nom sera toujours là pour me rappeler combien vous avez été méchante et cruelle pour moi. Je n’avais certes pas besoin de cela pour me souvenir de tout ce que j’ai sacrifié pour vous, et comment vous, vous en avez été reconnaissante. C’était pourtant la seule chose que j’étais en droit d’espérer, votre amour, je n’y ai jamais cru; mais on a de la pitié, même pour le pauvre chien qui n’a que des caresses pour de mauvais traitements. Vous n’avez eu ni pitié ni reconnaissance.
»La vie est finie pour moi, et je sens très-bien que je ne me relèverai jamais de l’abîme où vous m’avez jeté. Malgré tout mon courage, les forces m’abandonneront, et le jour où il me sera bien démontré que rien ne peut me relever, comme je ne veux retourner en France qu’autant que tout sera réparé, si je ne le puis pas, je me brûlerai la cervelle. Du reste, cette idée de suicide ne me quitte pas depuis longtemps et elle me revient plus forte que jamais quand mes idées se reportent sur vous, vous que j’ai voulu faire si belle et qui êtes devenue si infâme! Il y a en moi une lutte entre la haine, l’amour et le mépris pour votre personne, qui fait ma souffrance de chaque instant. Qu’est-ce qui sera le plus fort de ces trois sentiments? Quand je me vois au milieu de tous ces passagers, tous ignobles, tous le rebut de la société, traité comme eux, me regardant comme un des leurs, oh! alors, j’ai de grosses larmes dans les yeux, car je me souviens du temps où je me croyais si grand, si noble, si fier, et où je sacrifiais cette fierté et cette noblesse, jour par jour, en voulant vous élever jusqu’à moi; vous vous êtes acharnée à me faire descendre jusqu’à vous. Je me souviens du jour, rue Geoffroy-Marie, où vous me faisiez une confession que je ne vous demandais pas; vous auriez donné tout votre sang, ce jour-là, pour pouvoir m’offrir un amour digne de moi.
»Mais tout cela était une comédie. Vous cherchiez déjà à faire jouer chez moi un sentiment de pitié, et vous avez réussi, car j’ai eu pitié de vos larmes, j’ai cru à vos regrets; j’ai cru que votre passé était votre malheur; j’ai cru que vous aviez un peu de cœur, que l’homme qui oserait vous aimer, qui oserait l’avouer, j’ai cru que vous lui diriez merci et que vous le payeriez par un dévouement de toute votre vie.
»J’espère que, pendant que je vous écris ces lignes, vos affaires sont terminées pour le mieux, et que vous êtes tranquille de ce côté-là. Vous m’avez fait un reproche, un jour, qui a été une injure de plus et qui m’a navré le cœur; vous m’avez dit que je devais être honteux de vous voir ainsi tourmentée par ma faute. Ce reproche était infâme de votre part; mais je vous le pardonne, comme tout ce que vous m’avez fait. Je vous le répète, Céleste, vous fermez les yeux, vous ne voulez pas voir clair, vous ne voulez pas comprendre que mon amour seul a fait votre succès, qu’aujourd’hui votre vie est finie.»
«Dimanche, 6 juin 1852.
»Le lendemain du jour où je suis parti du cap Vert et où je vous ai écrit, je suis tombé malade et suis resté couché toute la semaine; ce n’est qu’hier que je me suis levé. J’avais la tête trop lourde pour pouvoir écrire. Je crois que je dois cette indisposition un peu à l’influence de l’air de l’île du cap Vert, et beaucoup à la chaleur accablante que nous avons depuis quelques jours.
»Nous sommes à peine au quart de notre route, et je suis déjà bien fatigué; on est si mal aux secondes places, et l’on a à peine l’eau nécessaire pour boire. Le capitaine, du reste, a été très-gracieux pour moi; il aura vu probablement et compris combien je devais souffrir, et il m’a fait dire hier que si je voulais payer quelques louis de plus, on me ferait une grande diminution pour les premières, et qu’il serait heureux pour sa part de m’être agréable. Je l’ai remercié du mieux que j’ai pu, et je lui ai dit que puisque j’avais commencé ainsi je finirais de même, ne voulant choquer personne. La véritable raison est qu’il me reste deux cents francs qui doivent me servir jusqu’au jour où j’arriverai aux mines. Mon souvenir est probablement tout à fait effacé de votre pensée! Vous devez respirer bien à l’aise, et si mon nom est venu par hasard se mêler à vos joies et à vos rires, cela a été probablement d’une manière ironique et méchante. Vous me méprisez bien, moi, pauvre fou qui voulais être aimé!
»Oh! vous porterez malheur à tout ce qui s’approchera de vous, je vous le prédis, et la Providence vous fera payer bien cher les jouissances auxquelles vous sacrifiez tout bon sentiment, tout votre cœur. La Providence vous frappera dans tout ce que vous pourrez aimer; et si jamais, à votre tour, vous implorez l’affection de quelqu’un, on y répondra par l’indifférence.