Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4
Part 15
C’est donc avec raison que le tribunal de commerce, dans son jugement du 15 avril 1851, a reconnu sa compétence et sanctionné les titres de mademoiselle Céleste.
Ce jugement, est-il besoin de le faire remarquer, n’a pas été rendu avec précipitation.
L’assignation a été donnée le 7 avril 1851; puis, suivant la pratique sage et habituelle du tribunal de commerce, la cause a été continuée du 9 au 15 avril, jour auquel a été rendu le jugement.
Tombe-t-il sous le sens que si mademoiselle Céleste avait voulu organiser une fraude, elle eût emprunté le nom de sa mère?
Si M. de *** avait voulu faire tort à ses créanciers, n’aurait-il pas choisi toute autre personne que mademoiselle Céleste pour prête-nom, et n’aurait-il pas été plus simple à lui de garder son conseil judiciaire qui, grâce aux complaisances de M. B... et de ses autres fournisseurs, parfaitement confiants dans sa loyauté, ne gênait en rien M. de *** pour ses dépenses?
§ 3.
_Le fond du procès._
On n’a cessé, au cours de ces procès, d’accuser mademoiselle Céleste d’avoir été une des principales causes de la ruine de M. de ***.
C’est une des choses qui lui ont été le plus pénibles, et elle demande la permission de se servir de la position que les adversaires lui ont faite, en s’emparant de sa correspondance, pour repousser cette accusation, dont les échos ont remonté jusqu’à la cour de Bourges.
Nous choisissons au hasard dans les extraits de cette correspondance.
Voici une lettre de 1850, époque à laquelle mademoiselle Céleste était aux Folies.
«Je viens des Folies, il est dix heures, je trouve une lettre pour toi, je m’empresse de l’envoyer, car il y a dessus _pressé_. Je vais la faire mettre à la poste de suite. Du courage, il faut sortir de là, il y avait trop de choses entre nous pour que nous pussions être heureux. Il faut que tu penses à ta fortune, à ton avenir. Je souffre déjà, je t’ai déjà bien regretté depuis ce matin. Je t’écrirai tant que tu voudras, mais je le sais, tu touches chaque jour à ta ruine du bout du doigt, il ne faut pas faire ce plaisir à tous ces gens qui sont jaloux de toi, il faut démentir ceux qui disent que tu tires à ta fin. Mais tu me verras toujours. Quand même tu serais marié, je serai ton amie, qui fais des vœux pour ton bonheur.
»Je t’embrasse,
»CÉLESTE.
»Jeudi, dix heures du soir: j’ai fait des démarches aujourd’hui, je vais entrer au Palais-Royal.»
Dans une autre lettre, elle écrivait à M. de ***:
«Mieux vaut une petite réalité que de grandes illusions...
»Je serais heureuse, si tu voulais prendre un bon parti, plutôt que de te laisser aller à la douleur, si, après m’avoir revue, tu voulais faire un petit voyage, te marier...»
Mademoiselle Céleste n’a jamais cherché à abuser de l’influence qu’elle avait sur M. de ***. Qu’on en juge.
«Je te l’ai dit, mon bon Robert, je ne suis pas de force à supporter tes plaintes et tes reproches; l’on ne fait pas son caractère, je ne puis souffrir l’isolement, ce n’est pas ma faute; j’en ai peur et tu ne fais rien pour m’y faire prendre goût. Je débutais hier jeudi, j’avais besoin d’être calme, j’ai reçu ta lettre le matin et me voilà en pleurs, tu m’accables de reproches.
»Pourquoi veux-tu que je n’aie pas pour la solitude la peur que tu as eue du mariage toute ta vie? bien souvent, pourtant, tu as fait des projets. La destinée est écrite, on ne la conduit pas, on la suit. Je crois que tu aurais pu faire autre chose de moi; nous avons pris à rebours. Je t’ai toujours dit: Marie-toi, je n’aime pas cette vie calme; mais je finis par trouver tes accusations tellement exagérées, que je fouille ma vie passée avec toi et que je m’excuse un peu, en pensant que je ne t’ai jamais menti sur le genre de vie que je préférais. On ne peut pas toujours ce qu’on veut. Tu as voulu me régénérer, cela était impossible: c’est aujourd’hui que je serais infâme, si j’acceptais ce que tu m’as offert, puisque je sens que je ne pourrais pas remplir des devoirs sacrés.
»J’ai, etc.
»CÉLESTE.»
Mademoiselle Céleste conseillait à M. de *** de diminuer son luxe et elle savait elle-même réduire ses dépenses et s’imposer des privations.
«Il faut que tes intérêts soient les miens, c’est-à-dire que tu me permettes de te gronder quelquefois et de te donner des conseils. Si tu m’avais écoutée, les deux années de privations seraient finies et nous serions à notre aise. Enfin c’est à faire au lieu d’être fait; donne des ordres en partant, que l’on fasse vendre tes chevaux à tout prix, cela coûte à nourrir. Je ne suis pas moins raisonnable que toi, je vendrai le mien à la première occasion.»
Dans cet ordre d’idées, nous ne pouvons résister au désir d’imprimer une dernière lettre, qui dénote combien mademoiselle Céleste avait à cœur de faire prendre une bonne résolution à M. de ***, et comment elle repoussait les reproches que celui-ci, souvent, dans son humeur injuste, lui adressait.
Pour faire éclater la vérité aux yeux du tribunal, mademoiselle Céleste n’a pas reculé devant ce que ces souvenirs ont de cruel et ces révélations intimes d’affligeant pour une femme.
Abordons maintenant une autre série de preuves. Les passages des lettres que nous allons citer désormais convaincront le tribunal de la réalité des prêts que mademoiselle Céleste a faits à M. de ***, pour l’empêcher d’emprunter à des taux usuraires, et de la délicatesse qu’elle mettait pour les lui faire accepter, sachant bien que M. de ***, quoique souvent très-pressé d’argent, n’aurait rien voulu recevoir, s’il avait pu deviner les sources d’une partie des fonds dont mademoiselle Céleste disposait.
Les extraits que nous allons donner étant nombreux, et se rapportant à la même démonstration, nous les classerons par numéros qui représentent chacun un fragment de lettre.
1.
Tout s’arrangera avec du temps, ne t’inquiète pas des 2,000 fr. de la fin du mois. Tu les auras, mon grand-père me les prêterait, s’il y avait besoin. J’emporterai les 15,000 fr. de samedi avec moi, pour que tu puisses donner de petits à-comptes.
2.
Enfin, l’on m’avait prêté de l’argent, madame de Seine: mon grand-père a payé et les a donnés à maman, c’est à elle que je dois, c’est-à-dire que je suis quitte.
3.
Quand j’aurai mes 40,000 fr., il faudra bien les replacer. Si tu trouves quelque entreprise, tu sais que tu peux disposer de mon argent.
4.
Je pourrai encore faire 3,000 fr. au Mont-de-Piété; écris-moi de suite si cela pourra te tirer d’embarras pour quelques jours, je te les enverrai de suite en mettant mes boucles d’émeraude en gage.
5.
J’ai reçu en réponse à ma lettre de sottises la lettre que je vous envoie, et le même soir j’ai reçu 4,000 fr.
6.
Ecris-moi pour quel chiffre Thomas te poursuit, je tâcherai d’arranger cela, puisque c’est le plus pressé.
M. B... est venu voir où tout cela en était. Je ne l’ai pas reçu, je lui ai fait dire que je ne savais rien.
7.
Ne t’inquiète pas de moi: je n’ai besoin de rien; j’ai un billet des gens qui m’ont acheté mon hôtel. Je l’escompterai, cela me fera aller quelque temps.
8.
Si tu vends, _nous aurons mes 40,000 fr._ Si nous ne les avons pas, eh bien, je chercherai quelques ressources dans mes effets. J’aurai toujours assez avec ce que me doit Charles C...; ainsi, cet argent, s’il rentre, est à toi, du moins la moitié: je n’en veux pas, disposes-en comme tu le voudras. Informe-toi si quelqu’un veut prendre 20,000 fr. d’hypothèque à ma place. Cela t’aidera un peu, ne me refuse pas.
9.
Morel n’offre que 1,000 fr. du dockart; si tu veux le garder, je lui vendrai ma petite voiture 1,400 fr.; garde ta voiture si tu y tiens le moins du monde, ne te gêne pas.
10.
Quant à cet entremetteur de mariages, de qui même tu m’envoies les injures, je ne le connais pas. Que veut-il? Que lui ai-je fait? N’es-tu pas allé à Lyon? N’est-ce pas pour cela que je suis entrée au théâtre?
--Sitôt que tu voulais te marier, je rentrais au théâtre.
Je vais tout vendre sans regret: je suis contente même de me défaire de toutes ces choses qui m’ont coûté tant de larmes. Je prendrai un petit appartement rue Vivienne et une bonne; nous dépenserons peu. _Tu tâcheras de faire valoir ton argent et le mien_; cela t’occupera et dans quelque temps nous partirons pour toujours.
_J’aurais été si heureuse que tu prisses une femme qui te donnât la fortune et le bonheur._
_Tu sais bien que je ne t’ai jamais rien demandé. T’ai-je jamais mis à contribution?_
_Je vais envoyer mes émeraudes en gage; je les retirerai quand j’aurai mon argent._
11.
Je crois que c’est un grand malheur que tu n’aies pas vendu hier, car nous voilà dans une crise qui menace d’être assez longue. Ne crois pas, mon bon Lionel, que si je m’inquiète de cette vente, ce soit à cause de moi. Non, je te l’ai dit, cet argent est à toi. Je veux que tu t’en serves, s’il rentre, pour tenter quelque chose. Je te l’ai dit aussi, tu ne peux pas partir, tu mourrais là-bas. Je ne veux pas que tu partes dans cet affreux pays.
12.
_Ma mère va me faire prêter quelque cents francs._
Je suis allée voir M. Thiébaut, c’est un brave homme que j’ai toujours trouvé quand j’ai eu besoin de lui.
13.
Comment vas-tu faire pour Thomas B...? Tu sais ce que je t’ai dit, si cela peut suffire. _Je puis encore faire 3,000 fr._, ne te gêne pas. Cela me fera plaisir de te rendre un peu du bien que tu m’as fait.
14.
Quel parti vas-tu prendre? C’est bien effrayant une vente judiciaire. _Je puis t’envoyer deux ou trois mille francs[2]._
[2] Voir dans le dossier d’autres preuves, notamment un cadeau de 20,000 fr. et la vente de la rente d’Espagne.
Interrogeons aux mêmes époques la correspondance de M. de ***, et nous y trouverons la preuve des mêmes faits.
1.
Espères-tu réussir pour ton bureau? Réfléchis bien, tu es peut-être encore bien jeune, et, _en plaçant bien ton argent_ et attendant un peu plus tard, peut-être retrouveras-tu une aussi belle occasion. Je ne t’envoie pas encore aujourd’hui tes 1,200 francs.
Je t’envoie 200 fr., dont 100 fr. que je te dois et 100 fr. que je t’ai promis. Je t’enverrai les 1,000 fr. d’ici à deux ou trois jours.
2
Je vous envoie 1,000 fr. à valoir sur les 3,000 fr. que je vous dois. C’est le seul argent que j’ai pu ramasser; d’ici la fin du mois, j’espère m’acquitter des 2,000 fr. restant.
3
Rien ne m’est rentré encore. J’attends de l’argent ces jours-ci, et mes bois doivent se vendre vers le 2 décembre. Je suis pour le moment sans le sou. Je serai à Paris vers le 5 ou le 6 du mois prochain, et alors je régulariserai toutes tes affaires _et nous aviserons ensemble à faire un bon placement de ton argent_ (commencement de 1850).
Nous terminerons cette note en donnant une dernière lettre de mademoiselle Céleste, qui contient l’histoire et comme le résumé de sa liaison avec M. de ***. Au milieu de l’exaltation des sentiments, le tribunal y verra la preuve la plus positive, la plus évidente de la créance de mademoiselle Céleste contre M. de ***. Autant elle met d’insistance pour rentrer aujourd’hui dans ce qui lui appartient, autant elle a opposé de résistance aux cadeaux que M. de *** voulait lui faire et qui pouvaient lui porter préjudice. Ainsi, elle lui a renvoyé plusieurs fois une reconnaissance de 20,000 fr., et quand pour la lui faire accepter il lui a fait cadeau d’une hypothèque de 20,000 fr., elle a formellement refusé de signer, et avant même de savoir si cette dernière hypothèque viendrait en ordre utile, elle ne s’est pas présentée aux ordres, se bornant à maintenir énergiquement son droit pour l’hypothèque de 40,000 fr.
«Tu m’avais promis 20,000 fr., c’est vrai; mais je voyais ta ruine: le premier jour j’étais effrayée, j’aurais voulu que tu te mariasses pour nous deux, mais l’idée ne m’était pas venue que tu pourrais prendre une autre maîtresse: tu pourrais tout sauver en te mariant.
»J’ai pris ailleurs ce que je ne pouvais te demander, ce que je ne voulais te demander ni prendre, car je te l’ai renvoyé bien des fois ce billet que tu m’avais donné. Je n’ai pas supporté la douleur de te savoir avec une autre, j’ai payé bien cher ton retour à moi. Le peu que j’avais je l’ai mis à ta disposition, j’aurais voulu te donner ma vie, tes affaires allaient mal, tu avais pris cet appartement qui était une charge énorme, la peur me reprit et je te demandai de me reconnaître mon argent, c’était mal, mais j’avais peur. Cette peur m’a donné un ennui continuel. J’avais tout en espérance, rien en réalité, la nuit je me tourmentais, le jour je cachais mon inquiétude sous le luxe. Cette femme m’a fait bien du mal: j’ai lutté d’amour-propre: alors, voiture, chevaux, bijoux, toilette, j’ai tout désiré; pardon, ce n’est pas un combat contre toi, non, je t’aimais, mais quelquefois avec rage; je voudrais aujourd’hui donner ma vie pour réparer le passé. L’ennui, cette ombre de soi-même que l’on traîne partout, s’est accroché à moi pour toujours; je n’ai plus de santé, plus de jeunesse; j’ai perdu ma gaieté, je suis rentrée dans un théâtre, parce que je veux quitter Paris dans un an; j’irai en Russie, au bout du monde, je veux faire des envieuses, je ne veux pas que l’on se réjouisse de notre séparation. Si j’avais ma petite fortune, je vendrais tous ces oripeaux qui cachent tant de larmes, et je m’habituerais à la vie modeste avec laquelle je dois finir; mais voilà toujours où a été mon désespoir, je te disais: J’aimerais mieux avoir 100 fr. par mois sûrs, que d’être comme nous sommes. Cela n’a jamais pu se réaliser, Dieu ne l’a pas voulu, puisqu’il n’a pas mis en moi l’énergie nécessaire. Oui, je t’ai aimé, je t’aime encore, tu as été, tu es, tu seras toujours mon dernier amour. L’isolement et l’oisiveté me font mourir, c’est au-dessus de ma volonté, mais tu ne m’as jamais connue autrement. Ce n’est pas à cause du malheur qui te frappe aujourd’hui. Tu me parles de mon peu de dévouement. Dis-moi, quand j’aurais vécu près de toi malgré mon goût et lorsque tu me voyais l’air ennuyé, si tu ne me renvoyais pas. Je t’aime, je suis une misérable créature que ton mépris désespère, pourtant je ne t’ai jamais menti; le premier jour je t’ai dit que j’étais incapable d’une heure de dévouement quand il s’agissait de vivre à la campagne. Pardonne-moi, je t’en prie à mains jointes, j’ai été peut-être plus coupable que je ne le sais, mais je ne l’ai pas médité. Ecris-moi, mais pas de ces mots que contient ta lettre, ou ne m’écris plus jamais. Je pense à toi comme on pense à Dieu. Je te respecte comme l’ange qui m’a tendu la main. Crois-moi, si mon corps a été avili, il y a une place bien pure dans mon cœur et mon âme que tu as habitée et qui est toujours à toi.»
Le tribunal nous pardonnera ces détails et ces productions de lettres. Mais, en présence de la guerre qui est faite à mademoiselle Céleste par M. B..., elle avait besoin de montrer que les prétentions de ses adversaires étaient aussi mal fondées en équité, qu’inacceptables en droit.
MÉMOIRE
A MESSIEURS DE LA COUR IMPÉRIALE DE BOURGES,
PAR M. DE ***.
La position que les sieurs D... et B... veulent me donner dans un procès où mon nom se trouve malheureusement mêlé, me force, au retour d’un long voyage, à sortir du silence et de l’inaction que je m’étais imposés. Victime, je me taisais et j’acceptais sans murmure les conséquences de mes faiblesses, dont D... et B... étaient les escompteurs depuis de longues années; ils veulent changer les rôles! Je ne le souffrirai pas. Mes faiblesses n’ont fait tort qu’à moi: MM. D... et B... ne sont pas mes juges, et je leur défends de donner à ma conduite une interprétation mauvaise. Vous oubliez, messieurs, qui vous êtes, et en essayant de rejeter sur moi des soupçons qui ne peuvent m’atteindre, souvenez-vous que vous vous servez de lettres qui m’ont été soustraites illégalement.
Ma plainte à ce sujet est déposée au parquet de Châteauroux, de Bourges, et elle le sera également au parquet de Paris. Il s’est trouvé des officiers publics assez complaisants pour servir mes adversaires au mépris de la loi. Je ne redoute pas la publicité donnée à ces lettres intimes, mais il faudra que je retrouve les papiers qui ont rapport à la créance D... et B..., papiers qui en prouveront l’origine.
Je viens de lire le mémoire publié dans l’intérêt de MM. D... et B... Tous les documents qui servent de base à ce mémoire sont sans fondement. Je laisse de côté les injures que je méprise, et c’est par des faits vrais que je veux répondre à ce que mes adversaires avancent. Page 4 du mémoire, ils disent: «Si l’obligation hypothécaire est postérieure à l’acte simulé, il est certain que les causes de cette obligation, au moins pour partie, remontent à une époque antérieure à cet acte, et cela suffit.»
Je répondrai que lorsque B... est venu à l’hôtel Chatam me faire souscrire une seconde obligation de 46.000 fr., 1º l’inscription de mademoiselle Céleste existait depuis longtemps, à la connaissance de B...; 2º je ne devais alors à B..., d’après ses comptes, que 10 à 12,000 fr., dettes dont on retrouvera l’origine dans les bijoux qui sont encore dans son magasin; 3º je cédai aux sollicitations de B..., et je consentis à souscrire l’obligation de 46,000 fr., ignorant combien était illusoire la créance de M. de la C... que m’offrait B..., qui, pour me décider, me donna 3,000 fr.--Ainsi, B... connaissait ma position hypothécaire et la trouvait bonne, puisqu’il employait tous les moyens pour y prendre la place qu’il y a.
J’ai pris le château de... et ses dépendances moyennant une somme de 804,000 fr. sans fonds de cheptels dans les domaines. Les cheptels qui garnissaient les domaines appartenaient aux fermiers belges qui les occupaient. Pendant les deux premières années de mon administration, ne recevant aucun fermage, je fus obligé de résilier leurs baux et de prendre en payement des sommes qu’ils me devaient les bestiaux qui garnissaient ces domaines et qui n’étaient plus suffisants pour les exploiter. Je fus obligé, pour trouver de nouveaux fermiers, de porter à 4.000 fr. par domaine les fonds de cheptels. Quant à la question des bois, mon père, deux ans avant sa mort, avait vendu à M. le marquis de B..., propriétaire des forges du Centre, pour 101,000 fr. de bois. Les bois restants furent la seule ressource que je tirai de la propriété, ressource qui fut largement absorbée par les achats de bestiaux, les constructions et les améliorations qui décidèrent de nouveaux fermiers à affermer les domaines avec une diminution de 25 pour cent sur les anciens baux.--Ainsi, je n’ai pas distrait pour 45,000 fr. de fonds de cheptels, comme le dit ce mémoire, puisque je n’en ai pas reçu et que j’en ai laissé de considérables.
Avant le partage, pendant que les biens étaient indivis, le bois de la Touche a été vendu pour 10,000 fr. par l’administrateur judiciaire de la fortune. Qu’ai-je donc vendu? 43,500 fr. de bois, répartis ainsi: 17,000 fr. aux forges de Vierzon, 12,000 fr. à Gibaut, marchand de bois à Châteauroux, et 12,000 fr. à Baronnet et Barbier, à Ardentes. Plus, 2,500 fr. de traverses pour le chemin de fer de Bordeaux.--M. B..., sur ses ventes, a su avoir sa part, touchant des billets de marchands de bois.
Voilà comment j’ai déshonoré ma terre de..., j’en ai recueilli 43,500 fr., et j’y ai dépensé plus de 100,000 fr. Vous dites que le château m’avait été compté pour 100,000 fr. dans les partages; le château et ses dépendances n’est compté que pour 30,000 fr. et le mobilier pour 7,000 fr.
Si, d’après le cahier des charges, je n’ai pas trouvé d’acquéreur pour la vente tentée le 20 mai 1850, on ne peut pas l’attribuer à la mauvaise administration de la terre, mais aux circonstances malheureuses de cette époque. Quant aux biens que j’avais à cette date vendus en Berry, ils étaient éloignés du château d’une ou plusieurs lieues, et leur vente ne détruisait en rien l’ensemble de la terre.
Au moment où une seconde vente, faite par un abus de pouvoir à M. S..., est venue me ruiner, B... et D... prétendent que j’avais une dette chirographaire considérable. Ceci est encore faux. Ils doivent connaître ma position, puisqu’ils ont su trouver dans tous mes papiers les noms des divers fournisseurs auxquels je devais.--A quoi cela se monte-t-il? Un tailleur, 4,000 fr.; un bottier, 5 ou 600 fr.; un chapelier, 1,000 fr.; un chemisier, 3,000 fr.; enfin bref, 7 à 8,000 fr. Ajoutez à cela 7 à 8,000 fr. à un ami, M. de Saint-G..., restant d’une dette plus considérable, datant de longtemps.
Voilà donc 15 à 16,000 fr. de dettes chirographaires, qui devraient monter à 20,000 fr. en 1850.
Je le répète, M. B... doit savoir que ces chiffres sont exacts, puisqu’il est allé chez tous ces créanciers pour les engager à se joindre à lui dans les poursuites qu’il voulait faire.
Y a-t-il réussi? Non, parce que tous ont confiance en ma loyauté.
Tous les chiffres de M. B... sont donc erronés comme ses prétendues créances de 91,000 fr.
L’appartement de la rue de Joubert a été payé par moi 14,000 fr. à Monbro, tapissier, qui l’avait acheté 12,000 fr. à M. de Mackau; en le quittant, j’ai enlevé ce mobilier, dans lequel il y avait beaucoup d’objets auxquels je tenais par caprice ou par souvenir. Je ne l’ai quitté que parce que j’avais des idées de mariage en vue.
Je devais bien réellement 40,000 fr. à mademoiselle Céleste ou à sa famille. Quant à la dernière inscription de 20,000 fr. à mademoiselle Céleste, c’est un cadeau que j’ai voulu lui faire sans son aveu au moment de quitter le Berry et la France quelques jours plus tard. Quand mademoiselle Céleste bâtissait le Poinsonnet, quand, d’après ses instructions, je suivais ces travaux,--j’étais fermier de la chasse de la forêt de Châteauroux depuis mon arrivée en Berry,--et non du jour où elle acquérait ce terrain, non pas de plusieurs hectares, mais à peine d’un arpent. Ces messieurs ont déjà beaucoup rabattu de leurs appréciations.
Le château imaginaire que mes adversaires ont construit au Poinsonnet ne se trouve être, de leur propre aveu, qu’un simple pavillon de chasse, et le parc splendide de ce château un arpent de parterre.
Je le répète, si j’ai rompu le silence dans cette affaire, c’est que B... et D... m’y ont forcé. Dépouillé par eux depuis de longues années de sommes considérables, il est temps que je me révolte et que je repousse, par des faits et des chiffres, des allégations fausses.
Je compte sur l’appui du ministère public, désormais complétement éclairé, pour me protéger contre des faits aussi incroyables.
Quant à la lettre de mon frère, produite au procès, elle ne se trouve entre les mains de MM. D... et B... que par une surprise, et à ce premier tort ils en ont ajouté un deuxième, celui de dénaturer complétement le sens de cette lettre, comme la cour peut en juger par la lettre que mon frère m’a remise comme protestation contre un acte que je pourrais, à bon droit, tenir autrement pour un procédé indigne de son caractère.
COMTE DE ***.
«Je soussigné, certifie que la lettre qui été produite au tribunal de Bourges, par M. B..., m’a été écrite par mademoiselle Céleste, pour m’engager à racheter divers objets de famille qui étaient restés _chez elle_ au Poinsonnet, et que cette lettre que M. B... m’avait prise pour prendre des renseignements sur la vente du Poinsonnet qu’il me disait, à tort, devoir avoir lieu prochainement, devait m’être rendue le lendemain.
»J’apprends, avec étonnement et indignation, qu’elle a servi comme pièce au procès, et je désavoue toute participation à un acte semblable, et _surtout_ la signification toute fausse qu’on a voulu lui donner.