Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4

Part 12

Chapter 123,951 wordsPublic domain

--Mais, dis-je à Robert, il y a quelques jours on faisait courir le bruit ici qu’un de vos proches parents vous avait envoyé quelque mille francs.

--C’est faux, me dit-il avec un sourire plein d’amertume.

J’ai, en effet, trouvé une lettre à mon adresse en arrivant à Londres, mais on ne m’y donnait qu’un conseil.

Je refusai d’abord de partir, mais on n’eut pas grand’peine à me convaincre que ce voyage était indispensable à mes intérêts, pour ma vie peut-être.

En partant, je donnai à Faubare tout ce que je possédais; ma tente, mes outils, mon pistolet et la propriété des claims, que j’avais achetés.

Tout cela était une petite fortune pour lui.

Rien ne peut égaler son étonnement lorsque je lui signai l’acte de donation qui devait le mettre en règle en cas de réclamation.

--Comte de...! disait-il en tournant tout autour de moi. Comment, tu es... mais je croyais que tu t’appelais Lecomte.

Ah! si j’avais su, par exemple! Mais moi, j’ai été élevé dans l’un des domaines de votre grand-père, et je vous ai laissé travailler comme le chien de notre berger.

Tenez, je ne suis qu’une brute, et si vous êtes tombé malade, c’est de ma faute.

Quand j’ai vu vos mains saigner sur l’ouvrage, j’aurais dû m’apercevoir qu’elles n’étaient pas faites pour manier la pioche.

J’ai embrassé Faubare en pleurant, puis je suis retourné à Sidney avec cet autre ami qui était venu me chercher, inspiré par son bon cœur.

Quand le bâtiment eut levé l’ancre, je regrettai d’être parti.

La nuit, quand je regardais et que je voyais des étoiles filer, je croyais voir pleurer le ciel sur ma folie!

J’aurais dû rester, mourir là-bas, mais je pensais à vous; vous vous disiez poursuivie et j’espérais arriver à temps pour vous être utile.

Personne n’a le droit de reprendre ce que je vous ai donné quand j’étais riche.

Je mis Robert à peu près au courant de tout ce qui s’était passé pendant son absence.

La rougeur lui monta au front quand il sut ce dont on l’avait accusé.

J’eus beaucoup de peine à calmer son agitation, il refusa de venir demeurer chez moi, dans cet appartement qui lui avait en partie appartenu.

Je compris le sentiment qui le faisait agir; il était trop pauvre pour payer son loyer, et moi, j’avais trop de cœur pour l’éclabousser dans les rues avec les voitures qu’il m’avait données.

Sans le prévenir, j’envoyai tout à l’hôtel des ventes.

Une personne qui avait envie de mon appartement fut agréée par le propriétaire, et me dégagea de mon bail.

Je louai, pour mille francs par an, un appartement au rez-de-chaussée, rue de Navarin.

J’avais un petit jardin pour ma filleule, et ce quartier était assez éloigné du centre élégant pour dépayser Robert de certains voisinages qui auraient pu lui donner des regrets ou le faire souffrir de la vie plus que modeste à laquelle il était condamné désormais.

Je vendis la plus grande partie de ce qui me restait en cachemires et bijoux, afin de vivre auprès de lui sans être à sa charge le temps qu’il resterait en France.

Je payai tout ce que je devais ainsi que quelques dettes qu’il avait faites pour moi, mais pour lesquelles cependant lui seul était engagé.

Robert n’avait pas vu assez clair dans ses affaires d’intérêt pour s’apercevoir de tous ces détails pécuniaires.

D’ailleurs, quoi que je fisse, il ne voulut pas demeurer chez moi.

Il loua une petite chambre dans un hôtel, rue Laffitte, mais il passait toutes ses journées auprès de moi.

Le théâtre lui portait ombrage; je l’aimais beaucoup à cette époque, je venais d’obtenir un grand succès; je touchais à un second, mais je l’abandonnai avec bonheur, puisque cela me mettait à même de sacrifier quelque chose à celui qui m’avait tout sacrifié. Amis, amies, jouissances du luxe, d’amour-propre, j’abandonnai tout, j’aurais voulu lui donner ma vie.

Ma nature, mon caractère se révélaient enfin à mes propres yeux.

J’avais été toute ma vie humiliée de recevoir, je me sentais fière de donner.

J’employais mille finesses pour faire accepter ces riens qui sont tout un poëme.

J’avais racheté tout ce que les créanciers de Robert avaient fait vendre: des tableaux, des effets, des armes.

Chaque chose pour lui était un souvenir, une relique.

Il me témoigna plus de gratitude pour ces riens que si je lui eusse rendu un million.

Tout entière au bonheur de faire ce que je faisais, j’oubliais qu’un grand malheur pesait encore sur ma tête.

Le procès en appel à la cour impériale de Bourges allait être jugé.

Je ne pouvais encore disposer de ma maison du Poinçonnet, joli petit cottage que les habitants du pays ont baptisé du nom pompeux de château, nom sur lequel mes adversaires s’appuyèrent pour faire beaucoup de bruit.

Avec peu, en effet, il eût pu paraître naturel que j’eusse une maison de campagne, mais un château! cela était révoltant, il fallait me déposséder.

Les hommes d’affaires, les magistrats de Châteauroux surent à quoi s’en tenir relativement à cette gasconnade, et ne se laissèrent pas influencer par des phrases.

Mais à Bourges, comment les choses allaient-elles se passer au dernier moment?

La crainte me rendait profondément triste.

Le grand jour arriva enfin; il fallut rassembler tout son courage et partir.

Je fis un résumé de ces Mémoires pour donner à la cour.

Robert en fit une note de son côté, précisant les faits, donnant des chiffres à l’appui et me défendant avec tout ce qu’il avait de cœur, mais il resta à Paris.

Ce que j’ai souffert pendant les trois jours que ces débats ont duré, Dieu seul le sait.

En entrant sous le vestibule de ce grand palais de Jacques Cœur, où siége aujourd’hui le tribunal, le froid des voûtes m’enveloppa comme un linceul, mes dents claquèrent, j’étais pâle à faire peur aux statues de pierre.

Toutes les voix résonnaient à mes oreilles comme des instruments de cuivre.

Mon nom mille fois répété par l’écho me fit peur.

L’impatience, l’inquiétude, une volonté plus forte que la mienne m’avaient amenée au tribunal.

Cachée derrière une colonne, je m’entendais traiter avec tant de mépris que je perdis la tête et me laissai glisser à genoux en pleurant.

Alors, j’oubliai le tribunal, les juges, je me crus dans une église et je priai Dieu avec ferveur.

Je lui demandai pardon du passé, lui promettant de faire mieux dans l’avenir, s’il voulait m’absoudre.

Dieu est bon, sa clémence est infinie.

Je sentis le calme et la résignation rentrer en moi.

Je sortis du palais comme j’y étais entrée, sans être vue, et j’attendis que mon sort se décidât.

J’avais bien fait de m’armer de patience; les débats, comme je l’ai dit, après avoir duré trois jours et avoir fait plus de bruit que s’il s’était agi d’un grand criminel, furent clos et le jugement remis à quinzaine.

Je revins à Paris.

Les émotions, les secousses avaient été si vives, que mes traits en gardèrent l’empreinte pendant plusieurs mois.

Robert me demanda pardon de m’avoir exposée à toutes ces tribulations, généralement au-dessus des forces de la femme.

Ce jour-là je fus heureuse de toutes mes misères.

J’aurais voulu avoir eu à souffrir davantage.

Cela ne se serait pas fait attendre si, comme je l’ai dit, Dieu, en qui j’avais mis toute ma confiance, ne m’avait donné la résignation.

Huit jours après les débats de Bourges eut lieu mon procès au tribunal de commerce à Paris.

Il s’agissait des quarante mille francs que Robert me devait et pour lesquels il m’avait fait des lettres de change.

Cet argent était en réalité ma fortune, car la maison était hypothéquée et il était dû beaucoup à Châteauroux.

Le tribunal de la place de la Bourse déclara que ces lettres de change étaient des effets de complaisance et ne pouvaient être regardés comme sérieux.

J’éprouvai une contrariété passagère, mais j’avais placé ma confiance au-dessus des hommes, j’espérais encore quand tout semblait désespéré.

L’avocat général de Bourges fit un résumé écrasant pour moi.

Il voulut flétrir, frapper un parti en ma personne, arrêter la contagion du mal fait à la société par mes pareilles, en donnant sur moi l’exemple du châtiment.

La cour était nombreuse; elle remit à huitaine sa délibération et me donna gain de cause.

Ce fut un beau jour pour moi et une grande confusion pour mes adversaires.

En réalité, je n’en avais qu’un, mais il avait cherché quelques petits débiteurs de Robert, en leur promettant de payer les frais qui pourraient être faits, qu’il gagnât ou qu’il perdît.

Plusieurs noms groupés ensemble devaient donner plus de force à ses prétentions.

Quelques-uns se désistèrent pendant le cours de ces procès qui semblaient devoir être interminables; d’autres avouèrent qu’ils regrettaient d’être entrés dans cette voie où ils s’étaient laissé entraîner par de faux rapports.

Enfin, le plus intéressé à ma perte se croyait déjà possesseur de mon petit château de cartes, et parlait de réformes, de changements, d’améliorations à faire lorsqu’il l’habiterait.

Il avait gagné au tribunal de commerce, il est vrai, mais cela était en première instance.

J’allais interjeter appel de ce jugement, et cela menaçait de durer encore longtemps, quand les choses prirent une direction sur laquelle je ne comptais plus.

Mon domicile fut envahi en mon absence par cinq personnes solidaires les unes pour les autres de cette inqualifiable violation des droits, prenant, je l’ai déjà dit, dans mes papiers et ceux de Robert ce qui leur convenait.

Je déposai des plaintes au parquet; on parut d’abord ne pas donner une grande importance à ces faits; mais un beau matin, lorsque le tour de cette affaire fut venu, elle se classa et parut causer un grand effroi à ceux qui en avaient ri jusqu’alors.

C’est qu’ils savaient mieux que moi que la justice, quand elle est instruite, punit sévèrement l’homme de loi qui fait un mauvais usage des pouvoirs qui lui ont été confiés.

Le tribunal de Châteauroux condamna à un mois de suspension et aux frais l’huissier qui les accompagnait dans cette injuste perquisition.

Il disait pour toute défense:

--J’ai exécuté les ordres de l’avoué de Paris; j’ai fait ce qu’il faisait lui-même, croyant qu’il agissait en vertu d’un droit ou d’un pouvoir quelconque.

Il y avait bien là de quoi effrayer ces messieurs qui, en fait de pouvoirs, n’avaient que ceux qu’ils s’étaient arrogés.

Poussés par la crainte, ils me firent proposer un arrangement plus avantageux pour moi que celui que j’avais sollicité pendant deux ans.

Je refusais alors de sacrifier la moitié de ce que je possédais, comme j’y aurais consenti à cette époque afin d’en finir.

Ils revinrent humiliés, confus, me prier de retirer mes plaintes, m’envoyèrent de leurs amis qui me supplièrent de me désister, m’offrant de me rembourser immédiatement l’argent de mon hypothèque; mais je n’avais pas été la seule victime de ces brutalités sans nombre, et Robert m’obligea à refuser pendant plusieurs jours qui durent leur paraître bien longs.

Si cet argent lui avait appartenu, il l’aurait volontiers sacrifié à l’ombre d’une réparation, mais il comprit qu’il ne pouvait me forcer à un si grand sacrifice, et il me donna carte blanche.

Non-seulement je fus dégagée de la responsabilité qu’on voulait faire peser sur moi, mais encore j’exigeai que le bijoutier reprît pour son compte la créance du jeune homme pour lequel Robert avait si légèrement donné sa garantie.

Puis, leur demandant combien il leur devait personnellement, je leur payai le tout en son nom; la somme s’élevait à 20,000 francs.

Il valait mieux que Robert me les dût qu’à ces vilaines gens qui l’avaient si fort maltraité.

D’ailleurs, Robert m’avait fait part de ses projets.

Il voulait entreprendre quelque chose, faire du commerce.

Ses créanciers l’en auraient peut-être empêché.

Comme cela, il était libre et sans entraves.

Certes, dissiper sa fortune est un grand tort, mais il est excusable quand on a le courage de la refaire.

Robert eut beau me gronder, se fâcher, ce qui était fait était fait.

J’étais bien sûre que pas un de ceux que j’avais payés ne rendrait l’argent en échange d’une promesse.

Robert fit tout ce qu’il put pour se procurer cette somme afin de me la rembourser.

Personne ne l’aida à se dégager de ce qu’il croyait devoir appeler sa reconnaissance envers moi.

Il ne m’en devait pourtant pas; ce que j’avais fait était tout naturel.

Une partie de ses dettes devaient avoir été faites pour moi, à mon insu, il est vrai, mais n’avais-je pas profité de ses dons et fait-on de la générosité lorsqu’on rend ce qui vous a été donné d’une façon irréfléchie?

Malgré le proverbe: «Il faut que jeunesse se passe,» l’homme qui s’est ruiné aussi ostensiblement s’est déclassé aux yeux du monde; il n’inspire aucune confiance aux gens sérieux, et il semble que le présent doive toujours être ce qu’a été le passé.

Avec ce raisonnement souvent injuste, on met d’immenses entraves à des difficultés déjà si difficiles à vaincre pour celui qui commence un apprentissage à trente ans.

Partout Robert se trouvait face à face avec la méfiance et l’incrédulité.

Il sollicita une place, on la lui refusa.

Il chercha des marchandises, on le prit pour un chevalier d’industrie.

Souvent il se rebutait, et il se serait fait sauter la cervelle si je n’avais fait descendre en lui un peu de cette confiance qui m’était rendue, un peu de cette énergique ardeur qui augmentait toujours chez moi en présence des difficultés à combattre.

Enfin, à force de recherches, de persévérance, il trouva un grand négociant qui voulut bien l’aider sans le connaître.

Il l’écouta, le conseilla et lui promit des marchandises pour une somme assez importante.

M. Bertrand (c’est le nom de ce nouvel ami de Robert) était un homme plein de cœur.

Avec son expérience, il devina une grande intelligence, une grande envie de bien faire chez cet homme que l’on croyait incapable.

Lorsque Robert se fut assuré du travail, sa seule ressource pour l’avenir, il me proposa sérieusement de m’emmener.

Avant cette époque, comme il n’avait rien, il ne m’en avait parlé que d’une façon indirecte, et ses demandes avaient toujours été subordonnées à un: _Si je réussis_.

J’avoue que je n’avais jamais envisagé l’idée d’un pareil voyage sans effroi, et puis, j’avais vingt raisons pour refuser.

S’il m’emmenait, cela allait encore jeter de la déconsidération sur lui, ses rapports avec le monde en souffriraient et cela ferait diminuer ses chances de fortune.

Sa famille serait indignée et persisterait à le laisser vivre dans cet abandon qui lui avait été si douloureux.

Mais son idée était bien arrêtée; il combattit mes objections avec toute la chaleur dont son âme était capable.

--Je n’ai que toi au monde, me dit-il; si tu refuses de me suivre, je ne partirai pas.

Mon courage, c’est toi! mon pays sera partout où tu seras.

Que m’importe l’opinion des miens? Se sont-ils souvenus de moi quand mon cœur avait besoin du leur?

Ils ont détourné la tête, dans la crainte que j’aie besoin d’eux.

Aujourd’hui, je suis heureux de cet abandon, parce qu’il me fait libre.

Jamais je n’aurai un regret, jamais je ne te ferai un reproche; mais j’ai besoin de toi pour vivre comme on a besoin d’air pour respirer.

J’avais cru devoir lui dire ce que je lui avais dit, mais je pensai qu’il était inutile de refuser plus longtemps, car par-dessus tout, mon désir le plus ardent, mon vœu le plus cher était de ne plus le quitter.

Je ne lui posai qu’une seule condition: c’est que ma fille adoptive me suivrait partout, je ne voulais la confier à personne.

Sa réponse fut deux gros baisers sur les joues de l’enfant. J’avais dit à Robert tout ce que j’avais fait pendant son absence. Cependant je n’avais pas osé lui avouer l’existence de ces Mémoires, mais ils ne m’appartenaient plus.

Ne sachant pas si Robert reviendrait, j’en avais disposé avant qu’ils fussent terminés, et voici comment:

Au plus fort de mes procès, un de mes amis, M. A... me demanda de les lui prêter. Il les lut, fut étonné, et les fit circuler sans que je le susse.

Lorsqu’il me rendit mes six volumes, ils avaient été lus par dix personnes.

J’en citerai quelques-unes dont l’opinion, sans qu’elles s’en doutassent, dicta ma conduite dans cette circonstance et peut la faire excuser.

La première fut M. Camille Doucet.

Son esprit doux et délicat s’effraya de ces révélations brutales, mais il ne les condamna pas, sachant que j’y avais été contrainte.

Mme Emile de Girardin, cette grande âme placée par Dieu au-dessus des autres âmes, compatissante pour ceux qui souffrent, indulgente et pleine de pitié pour tout ce qui est déchu, devina avec les délicatesses de son cœur de femme que la mort devait être préférable au suicide moral que j’avais accompli; quoique souffrante, elle passa la nuit à lire ces pages tombées de ma main comme des larmes tombent des yeux.

--Peu importe qui pleure, disait l’auteur de _Marguerite ou les Deux Amours_.

Nous devons écouter la plainte de tous ceux qui souffrent.

J’ai trouvé la lecture de ces Mémoires très-attachante, et si jamais ils sont publiés, ils auront du succès parmi ceux qui les comprendront tels qu’ils sont.

M. Dumas les lut aussi; son imagination ardente, son extrême bienveillance l’emportèrent bien au delà de la réalité, parce qu’il avait mesuré d’un coup d’œil les difficultés que j’avais eues à vaincre pour rallier ces souvenirs épars, les mettre en ordre, et rapporter des choses si difficiles à dire.

L’auteur d’_Antony_, que je connaissais à peine, parla de ces Mémoires à tout le monde.

Il inséra même dans son journal (_le Mousquetaire_) quelques lignes capables d’éveiller la curiosité et l’intérêt de ses nombreux amis.

A cette époque, j’eus l’occasion de me rencontrer avec une femme dont la réputation a fait grand bruit, sans doute parce qu’il y avait en elle deux personnalités et un surnom.

Un jour, c’était une chatte séduisante, souple, gracieuse; le lendemain, un vrai lion rugissant, griffes aiguës, œil étincelant, dents blanches qui déchirent, rien n’y manquait; la ressemblance était telle enfin que le nom lui en resta.

Ce nouveau roi du désert régna sur un coin de Paris pendant longtemps, sans qu’on sût quel était son mode de gouvernement.

Le Lion est petite, blonde; ses traits sont insaisissables pour moi comme son caractère, il y a en elle des élans de cœur ou de haine surnaturels.

Elle est puissante par ses amis, entourage haut placé qui lui reste fidèle envers et contre tous.

Elle m’a rendu un service à moi qu’elle connaissait à peine; on dit qu’elle en rend à beaucoup de monde, c’est peut-être pour cela qu’elle a des ennemis, et qui sait si dans les plus acharnés elle ne reconnaîtrait pas ses obligés?

Je l’ai trop peu vue pour me former une opinion sur son véritable caractère.

J’aime mieux voir un peu par moi-même que d’entendre dire beaucoup; ce dont je me suis convaincue, c’est que son esprit est un des plus subtils et des plus amusants que j’aie jamais rencontrés.

C’est un feu roulant, quelquefois chargé à mitraille; personne ne lui échappe, personne ne peut lui tenir tête.

Elle connaît tout, voit tout, entend tout et en fait son profit; douée d’une mémoire incroyable, elle sait l’histoire de chacun sur le bout du doigt; les heures passent auprès d’elle comme des minutes.

On ne veut plus la revoir quand elle vous a fait une blessure morale, ce qui arrive souvent; mais alors elle redevient chatte.

Elle vous fait oublier avec une parole, un bout de lettre bien tourné, une grosse égratignure qu’elle vous a faite en riant.

Un homme d’esprit qui est son ami depuis vingt-cinq ans disait, en parlant d’elle:

--C’est une sorcière ou une fée. Il doit y avoir quelque chose comme cela.

Ce même ami, qui nous était commun, me mit en rapport avec un éditeur.

Je fis un traité; je n’avais pu me résigner à brûler ce que j’avais eu tant de mal à construire.

J’avais passé bien des jours et des nuits à faire et refaire sans cesse.

Je devais à ce travail constant un goût très-vif pour la retraite; loin de m’effrayer, la solitude, l’isolement m’apparaissaient avec des charmes inconnus jusqu’alors.

Lorsque Robert revint, il était trop tard pour m’empêcher d’entrer dans cette voie de publicité, où, du reste, j’étais entrée à cause de lui.

Je commençai mes préparatifs de départ; cela n’est pas une petite affaire quand on entreprend un si long voyage.

Mes meubles, tout ce que je possédais était expédié au Havre, lorsque Robert reçut sa nomination à une place qu’il avait sollicitée et sur laquelle il ne comptait plus depuis quelques mois.

Il voulut refuser à cause de moi; je refusai de partir s’il n’acceptait pas.

Il y avait pour lui une question d’avenir; mon avenir, à moi, je m’en inquiétais peu.

Je trouverai toujours le moyen de vivre d’un travail quelconque, mais lui... J’aurais mieux aimé mourir que le revoir exposé de nouveau à toutes les misères qu’il avait subies.

J’éprouve quelques terreurs à m’en aller si loin de mon pays, de ma beauté, de ma jeunesse. Il ne m’en restera bientôt plus que le souvenir. On ne peut aimer longtemps que la vertu, les mérites; pour aimer la femme qui vieillit, il faut qu’on l’estime, qu’elle soit la mère de vos enfants.

Si Robert allait redevenir ce qu’il était, violent, emporté! S’il allait se venger de m’avoir aimée! Si cette mer, dont le murmure me fait peur, allait m’engloutir! Si, enfin, je ne pouvais jamais revenir dans ce Paris où je suis née et que j’aime comme j’aimais ma mère, lorsque j’étais enfant!...

Peut être mourrai-je abandonnée là-bas, sous ce soleil brûlant qui dévore les plantes et les hommes.

Le portrait qu’il m’en a fait dans ses lettres n’est-il pas effrayant?

En cela, comme en toutes choses, que la volonté de Dieu soit faite! que ma destinée s’accomplisse!

Peut-être de grands événements m’attendent-ils à l’autre bout de cet horizon que je ne puis traverser de la pensée? Je vous écrirai chaque jour.

Puisse ce second journal, s’il vous parvient jamais, être plus intéressant et mieux écrit que celui-ci.

Si mes mémoires paraissent après mon départ, Robert n’en saura rien, car nous allons rester quatre mois en mer.

Et puis, qui les lira? quelques amis.

Ils passeront inaperçus, comme tout ce qui manque d’intérêt.

Si la critique allait s’en occuper!

Eh bien! qu’elle fasse selon sa conscience.

Je vais tenter, pendant le cours de cette longue traversée, la miséricorde de celui qui nous jugera tous. Dieu seul condamne sur l’Océan!

FIN.

NOTES

Craignant de n’avoir pas fait assez bien comprendre les raisons qui m’ont poussée à faire ces tristes révélations, je donne la copie des mémoires faits par mes défenseurs pour mes juges pendant le cours de ces procès. Les réponses adressées à mes adversaires diront assez à quel point ils m’accablaient, et si je ne reproduis pas ici les injures dont ils m’ont abreuvée sans relâche et sans pitié pendant trois années qui m’ont paru trois siècles, c’est que je crois qu’ils ont vivement regretté de s’être laissé entraîner dans une voie qui a failli les perdre et qui les a certainement compromis.

TRIBUNAL CIVIL DE CHATEAUROUX.

Note pour mademoiselle Céleste, contre M. D...

Un jour la société D...-B... a rêvé qu’elle allait devenir propriétaire du petit domaine du Poinsonnet. Elle ne peut renoncer à cette illusion sans se venger. Elle se venge par des injures ou des révélations étrangères à la discussion. On la dénonce. Rien n’est respecté, ni les regrets, ni les droits. Vous lui ferez justice, mais elle aura été obligée de se confesser publiquement, de dire aux hommes ce qu’elle n’aurait avoué à un confesseur qu’en rougissant et parlant bas.

Aux outrages, mademoiselle Céleste opposera des raisons. Sûre de son bon droit, elle se défendra surtout par le souvenir des faits.

_La vivacité des attaques dont elle est l’objet, dans la note publiée sous le nom de M. D..._, lui donne apparemment le droit de regarder en face son adversaire, de lui demander qui il est.

Qu’est-ce que c’est que M. D... dans le monde? Nous le dirons tout à l’heure.

Qu’est-ce que c’est que M. D... dans le procès? Rien du tout.