Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4

Part 11

Chapter 114,041 wordsPublic domain

»Quand je reçois de tes nouvelles, je pleure toujours, mais ces larmes sont douces, car ton souvenir les console.

»Si loin que tu sois, mon âme est à toi; ma pensée, mon amour t’enveloppent.

»Tu dis que j’ai fait ton malheur.

»Eh bien! je l’aurai fait sans faire mon bonheur.

»J’ai bien souffert, va, mais je ne suis pas à ta hauteur et je ne veux plus chercher de repos ni de consolations; je vivrai dans mes larmes pour me punir de t’avoir méconnu, et je finirai par la retraite ou le suicide.

»Garde-toi, Robert, soigne-toi, car s’il t’arrivait malheur, je mourrais; du reste, ma vie est finie, elle me quittera comme tout ce qui m’a entourée.

»Je sens que mon âme sera errante jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé la tienne.

»Ta famille t’abandonne, dis-tu, je ne puis le croire; mais si cela est, tant mieux, je te défendrai sans elle, et tu seras bien à moi.

»Je te l’ai dit, je crois en toi et j’espère en Dieu; lui seul a pu te donner la force de supporter cette misère.

»Je vais le prier avec ferveur pour qu’il te conserve.

»Je t’envoie une bruyère de France.

»Je _t’aime_ avec le plus pur de mon cœur, garde-toi pour moi encore une larme, un baiser.

»Du courage... espère.

»CÉLESTE.»

Je me laissai aller au chagrin; ma conscience ne trouvait plus d’excuses.

Deux choses arrivaient à mon cœur: le souvenir de Robert et celui de ma petite fille, sa tendresse, ses jeux, son bavardage, me faisaient oublier; et je me surprenais jouant avec elle comme si j’avais son âge.

Ma position ne me permettait pas de rester seule avec mes peines; dans cette vie dont j’espérais la fin, les larmes et les bonnes pensées n’ont pas cours; on n’achète que baisers ou éclats de rire.

On me donna une pièce à jouer, intitulée: _la Fille de madame Grégoire_.

Cela m’occupa; les nuits étaient si longues pour moi que je les passais à travailler.

Mon ignorance me pesait plus que jamais, mais mes efforts étaient inutiles.

Les études ne pouvaient s’accorder avec ma vie agitée.

Trois mois s’étaient écoulés depuis que j’avais reçu la lettre de Robert. Mon inquiétude devenait une fièvre ardente.

Je faisais mille conjectures;--peut-être m’avait-il oubliée!

Si ce genre de vie l’avait tué!

Cette pensée s’enfonçait dans mon cœur comme une pointe d’acier.

--Mon Dieu! me disais-je, c’est impossible! ce serait trop affreux!... Oh! je suis insensée!... Une lettre peut se perdre,--ce n’est qu’un retard.

Les pensées, les souvenirs, si pénibles qu’ils soient, aident toujours un peu à la vie réelle.

Chaque jour je faisais de nouvelles connaissances.

Un soir, au foyer des artistes, aux Variétés, je vis un petit monsieur dans un si drôle de paletot-sac, que je ne pus m’empêcher de rire, ce qui était fort inconvenant, car je voyais ce monsieur pour la première fois.

Il était très-petit, assez gros d’embonpoint, et ses jambes me parurent trop petites pour supporter son buste.

Sa tête était forte, son front large, sa physionomie intelligente, son œil vif et spirituel.

Il causait et riait avec toutes les personnes qui l’entouraient et semblait connaître et être connu de tout le monde.

C’était à moi à entrer en scène; je sortis du foyer.

Quand je revins il contait une histoire.

On l’entourait, je fis comme les autres, et je n’en fus pas fâchée, car c’était un conteur très-amusant.

Je demandai à une de mes camarades comment on l’appelait; elle me regarda d’un air étonné, et me dit:

--Comment, vous ne le connaissez pas? c’est Couture, le peintre, celui qui a fait l’_Orgie romaine_.

--Je connais le tableau, je connais le nom de l’auteur, mais il me semble ne l’avoir jamais vu en personne.

--C’est un homme de beaucoup de talent, mais d’un caractère très-original. Tenez, il raconte une autre histoire, écoutez.

Je m’approchai plus près pour entendre.

--Figurez-vous, disait-il, qu’il y a quelque temps, j’étais sur la porte cochère de mon atelier, en train de fumer ma cigarette, dans une tenue assez débraillée, quand une voiture s’arrête à vingt pas. Une très-jolie dame en descend avec des paquets, des cartons, et regardant de mon côté.

--Hé! l’ami!

Comme je ne bougeais pas, elle recommença son hé, et me fit signe de la main d’avancer.

Si elle eût été laide, je ne me serais pas dérangé; mais elle était très-bien, et je lui demandai ce que je pouvais faire pour lui être agréable.

--Tenez, me dit-elle, en me montrant ses paquets, montez tout cela chez moi au cinquième, à gauche.

Je la regardai, un peu étonné; mais je pris les colis, et je la suivis.

Arrivé en haut, je n’en pouvais plus; elle me fit mettre les paquets chez elle, fouilla dans sa bourse et me donna dix sous.

Je les pris et sortis tenant mon sérieux, bien que j’eusse une envie de rire qui m’étouffait.

Elle m’avait pris pour un commissionnaire.

Ça ne me fâcha point du tout, parce que j’en avais bien l’air.

Le lendemain, je lui envoyai ma carte et ses cinquante centimes, en lui disant que j’avais été trop heureux de lui être utile, et que si elle aimait la peinture, elle pouvait s’acquitter envers moi en venant visiter mon atelier.

Elle adorait les arts, et l’artiste en profita.

Puis, se retournant de mon côté, et m’adressant la parole pour la première fois, il me dit:

--Si vous avez des courses à faire, je suis à votre disposition.

Je me mis à rire et lui répondis:

--Au même prix, n’est-ce pas?

--Oh! comme vous voudrez, je n’ai pas de tarif, moi. Je suis bon garçon, je prends ce qu’on me donne.

--Eh bien! je vous offre une tasse de thé, demain, chez moi, avec quelques amis.

Il me promit de venir, et me tint parole.

Il est d’une gaieté qui ne tarit jamais.

On le dit très-avare de sa peinture; je trouve qu’il a raison, elle est assez belle pour ça.

Il est très-amusant; quand quelqu’un de laid veut lui faire faire son portrait, il répond:

--Revenez dans un an, je suis trop pressé.

La figure est un livre où il prétend lire, sans jamais se tromper, le caractère des gens.

Il sacrifie les traits à la pensée; ce qu’il refuse aux uns pour de l’argent, il le donne aux autres, pourvu que la physionomie lui convienne.

La mienne lui plut sans doute, car il me proposa de faire un dessin d’après moi, semblable à celui qu’il avait fait de Mme George Sand et de Béranger.

Vous pensez bien que j’acceptai avec reconnaissance.

Ce dessin est probablement la seule chose qui restera de moi, parce qu’il est signé du nom d’un grand artiste!

Il mit à peine trois heures à le faire.

Peu de jours après, je gagnai un procès qui, sans être d’une grande importance, devait avoir de l’influence sur le gain des autres.

Pour que personne n’ignorât ce triomphe sur mes adversaires, je donnai une soirée, et puis je n’étais pas fâchée de montrer le dessin fait par l’auteur des _Enrôlés volontaires_.

Mon portrait eut un grand succès, et son auteur reçut force compliments.

Parmi les souvenirs que j’ai gardés des quelques personnes réunies chez moi ce soir-là, vient naturellement se placer en première ligne Alexandre Dumas fils.

Ce n’était point encore le Molière de notre époque, mais il était le fils de son père, et son nom faisait retourner toutes les têtes.

Il était d’un caractère froid, son esprit était sceptique, profond, quelquefois méchant; mais s’il vous disait une chose gracieuse, s’il vous adressait un compliment, on pouvait y croire, car il n’était pas banal et ne jetait pas ses éloges aux vents.

Il avait assisté à la première représentation de la Revue de 1852, et avait dit à plusieurs personnes en parlant de moi:

--Elle a chanté, joué, dit à merveille; si elle veut travailler, elle aura un véritable talent. Peut-être lui ferai-je un rôle.

A cette époque critique de ma vie, cet encouragement était pour moi d’une grande importance.

Je savais qu’il s’adressait de l’auteur à l’artiste, ma qualité de femme n’y entrait pour rien.

Si M. Dumas rendait justice à ma manière d’être, il avait, en mainte occasion, montré de l’éloignement pour ma personne; mon nom de guerre lui avait déplu lorsque j’étais à l’Hippodrome.

C’était donc un admirateur dont je pouvais m’enorgueillir à juste titre; et puis, je l’ai déjà dit, j’étais fatiguée de toutes ces conquêtes faciles et ennuyeuses qui se groupaient chaque jour autour de moi.

Le talent, l’esprit me paraissaient, pour un homme, la plus enviable de toutes les richesses.

J’aurais voulu vivre au milieu de tous ces esprits supérieurs, mais je n’avais aucun droit à cette insigne faveur; c’est à vol d’oiseau que j’avais eu l’occasion d’apprécier Dumas père, Méry, Augier, Murger, Théophile Gautier, Camille Doucet, M. de Girardin et Nestor Roqueplan.

Il en est des grands hommes comme des femmes vraiment honnêtes; ils sont accessibles aux petits parce qu’ils sont simples de manière, bons et indulgents.

Un nom devrait figurer en tête de tous ces noms; je ne veux pas le nommer, mais il est inscrit dans mon cœur et ne s’effacera jamais.

Homme au-dessus des autres par la naissance et surtout par le mérite, il a été mon bon génie, mon appui en mainte circonstance, et n’a pas dédaigné de m’aider de ses conseils.

Cœur droit, loyal, indépendant et dégagé de vains préjugés, il m’avait découverte avant que je me connusse moi-même.

On dit que chacun a son étoile au ciel; moi, je puis affirmer que j’avais la mienne sur la terre.

Robert ne m’avait pas écrit depuis quatre mois! il devait lui être arrivé quelque malheur.

Bien que je fusse rentrée dans cette vie agitée, que je fusse occupée à mon théâtre, que l’aisance et le luxe fussent revenus autour de moi peut-être avec plus d’abondance que jamais, le souvenir de Robert ne me quittait pas.

C’était une vraie torture pour mon cœur.

Ma petite Caroline était ma seule consolation réelle.

C’était un ange de douceur et de bonté; sa mère ne l’aurait jamais aimée plus que moi.

J’étais sortie avec elle pour faire des emplettes rue de la Chaussée-d’Antin.

Je fus séduite par de ravissants petits bonnets que je vis en étalage, et j’entrai pour en acheter un à Caroline.

Je venais de la prendre dans mes bras pour qu’on pût les lui essayer.

En voyant en face la marchande, je poussai un ah!... si étonné, que je faillis laisser tomber l’enfant, ce qui serait arrivé si elle n’avait eu ses petits bras passés autour de mon cou.

Je venais de reconnaître, dans la belle personne qui me faisait voir de la lingerie, ma petite mendiante du dépôt, ma compagne de la correction.

Elle n’était pas changée.

C’était bien sa jolie figure, ses cheveux noirs et brillants.

Je l’examinais avec un plaisir inouï.

J’attendais qu’elle me reconnût; mais elle me regarda à peine; mon examen semblait la gêner.

J’aurais voulu l’embrasser.

Je lui pris la main; je la serrai; elle me regarda d’un air stupéfait.

J’allais lui dire:

--Mais tu ne me reconnais donc pas?

Je m’arrêtai court; une voix intérieure me disait:

--Pourquoi rappeler à cette pauvre fille une rencontre aussi triste pour elle que pour toi?

Elle a peut-être le bonheur de l’avoir oubliée. Tant mieux!

Elle ne peut me reconnaître, j’ai eu la petite vérole depuis que nous ne nous sommes vues.

Elle, elle est toujours aussi jolie.

Comme elle paraît heureuse avec sa robe de mérinos!

Pendant que je faisais ces réflexions, Caroline, montée sans façon sur le comptoir, se promenait au milieu des chiffons empilés; elle jouait avec Louise et voulait à toute force lui essayer un bonnet. Louise lui rendait ses caresses.

J’achetai tout ce qu’elle me fit voir; elle eut bien tort de ne pas me proposer tout le contenu de sa boutique, je l’aurais payé sans marchander.

Une fois sortie, j’eus envie de pleurer.

Pauvre petite Louise! je me la rappelais m’offrant la moitié de son pain.

Pour la première fois depuis cette affreuse époque de ma vie, je m’en souvenais avec plaisir.

Son souvenir me faisait l’effet d’un parfum qui se sauve de la fange où l’on va l’engloutir.

Je rentrai chez moi, me promettant bien d’y retourner. Une voiture était à ma porte, Victorine m’attendait depuis une heure.

--Enfin! me dit-elle, ce n’est pas malheureux; je croyais que vous ne reviendriez jamais. On ne vous voit plus.

Vous êtes fière avec vos amies depuis votre succès de la Revue.

Je vous fais mon compliment.

Vous savez, je suis franche, je vous avais trouvée mauvaise, je vous l’avais dit.

Vous avez travaillé, je viens vous dire: C’est mieux.

Qu’est-ce que c’est que ça? fit-elle en montrant ma fille adoptive.

Oh! ma chère, je retire mon compliment.

Comment, vous, une femme d’imagination, vous imitez vos camarades?

Vous avez tort; si petit qu’on soit, il faut être soi.

--Qu’est-ce que vous voulez dire?

--Comment! vous êtes avec elle au théâtre et vous ne connaissez pas l’histoire du petit? mais on en parle ici, à Madrid, partout où les femmes ont une langue.

Votre camarade ne fait rien pour la gloire, tout pour la réclame: elle lit dans un journal qu’une femme vient de mourir et laisse un petit garçon orphelin.

Elle ne va pas chez le magistrat en personne lui offrir de servir de mère à l’enfant, elle écrit à un journal qui publie sa lettre; on lui accorde le petit garçon; il faut qu’elle le fasse voir à tout le monde.

Sa mère est morte depuis quinze jours; au lieu de lui acheter un habit de deuil, elle le déguise en Ecossais.

Elle lui apprend une scène de tragédie.

Quand il y a du monde, elle lui dit: Comment a-t-on tué ta mère?

L’enfant fait le simulacre de donner des coups de poignard et dit d’un air sauvage:

--Comme ça, en se frappant la poitrine.

Mais aujourd’hui, la farce est jouée, le petit a fait son effet, on ne le voit plus, il est relégué on sait où.

Pauvre enfant! on aurait mieux fait de le laisser où il était.

--Je ne comprends pas ce que vous me dites ou ce que vous voulez me dire, ma chère Victorine.

Ce que je sais, c’est que votre nature a beaucoup de celle du reptile, toutes vos paroles sentent le venin.

Vos conseils m’ont poussée dans une voie où je ne me serais peut-être pas fourvoyée, si, au lieu de vous connaître, j’avais connu une femme au cœur moins corrompu, à l’âme moins sèche.

Le scepticisme, la philosophie _seyent_ mal aux femmes.

Pendant un temps, elles peuvent se servir de ces armes-là avec succès, mais un jour vient où elles se blessent elles-mêmes.

Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de croire à quelque chose.

L’isolement de l’âme est le pire de tous les isolements.

La créature a besoin de croire ou d’aimer.

Quand à moi, je ne me consolerai jamais du départ de mon pauvre Robert.

J’ai besoin d’amies qui adoucissent les violences de mon caractère, qui polissent mon esprit, et vous n’êtes point faite pour cela, au contraire.

--C’est-à-dire que vous ne voulez plus me voir, dit-elle en se levant.

--Le moins possible; vous me rappelez des souvenirs pénibles.

--Vous me regretterez, me dit-elle en s’éloignant; mon caractère, c’est le vôtre. J’ai sur la tête dix années de désillusions que vous n’avez pas encore, patience! cela viendra et vous vous rappellerez d’aujourd’hui.

Elle partit sans que j’y prisse garde.

J’étais préoccupée, inquiète; ce silence de Robert me paraissait surnaturel.

La présence de cette femme venait de raviver mes souvenirs, je rêvais tout éveillée.

J’avais de si étranges préoccupations que je me croyais un peu folle.

Tantôt je voyais Robert sur un vaisseau démâté en pleine mer; son regard était tourné vers moi, il était plein d’amour et de pardon.

Tantôt je le voyais à mes côtés, son regard ardent semblait vouloir m’anéantir.

J’avais peur; toutes ces hallucinations produites par l’agitation et l’inquiétude de mes pensées ne me quittaient pas depuis quelques jours.

On sonna très-fort à ma porte, et je courus ouvrir, croyant que c’était lui.

Un de mes amis venait m’inviter à dîner avec Maria.

--Vous êtes bien aimable d’avoir pensé à moi; mais je ne sais pas ce que j’ai; je suis dans une disposition d’esprit extraordinaire.

Si j’étais petite maîtresse, je dirais que j’ai des vapeurs, car il me passe devant les yeux comme un nuage derrière lequel je voudrais regarder.

Non, je ne sortirai pas aujourd’hui.

--Venez dîner ici, demain, si vous voulez, j’ai quelques personnes.

Il accepta et je restai seule.

Je me couchai de bonne heure; impossible de dormir.

Je voyais le grand portrait de Robert se balancer, quitter le mur et venir à moi.

Je rallumais ma bougie; il était à sa place.

Je me rendormais, j’entendais sa voix, je me levais, en lui disant: Que me veux-tu?

J’écoutais et je n’entendais rien.

Evidemment, j’avais le cauchemar, mais il était obstiné.

A six heures, mes invités arrivèrent; comme je regardais toujours la porte, on me demanda si j’attendais encore quelqu’un?

--Non, mais je suis stupide depuis hier. Je suis distraite au point de ne pas savoir ce que je fais.

Mes invités étaient gais, je faisais de mon mieux pour être aimable, mais mon rire était nerveux.

Je ne savais pourquoi j’aurais voulu qu’ils fussent à cent lieues de chez moi.

Il était à peu près neuf heures, quand ma domestique entra.

Elle avait l’air bouleversé.

Mon concierge la suivait et avait l’air encore plus effaré qu’elle.

--Madame!... ah! si vous saviez...

--Quoi donc? lui dis-je brusquement.

--Ah! madame, c’est... M. le comte ne vous a pas écrit?

--Eh bien? dis-je en me levant malgré moi.

--Eh! bien, madame, il est à Paris.

--Robert! criai-je en quittant brusquement ma place, qui vous a dit cela?

--Madame, il a parlé au concierge. Comme on lui a dit que vous aviez du monde, il n’a pas voulu monter; il est dans le passage du Havre.

Ma langue semblait paralysée.

Il me prit un tremblement nerveux qui faisait claquer mes dents.

Je regardais tout le monde sans rien voir, mon cœur battait à se rompre.

Je voulais courir et je ne pouvais faire un pas; je fus obligée de m’asseoir quelques secondes pendant lesquelles on me crut folle.

J’aurais voulu cacher, anéantir tous ceux qui m’entouraient.

J’aurais voulu que cette maudite table fût engloutie.

Quoi! il y avait festin chez moi, le champagne pétillait dans les verres, les lumières se reflétaient dans les plats d’argent que Robert m’avait donnés, et lui, il était à ma porte comme un pauvre abandonné. Je trouvais ma situation odieuse.

--Faites-le monter, me dit une de mes amies.

Ces paroles me rappelèrent à la raison.

--Non, non, m’écriai-je en me sauvant, je vous en supplie, partez de suite.

Ma femme de chambre me courait après avec un manteau et un chapeau.

Je vis Robert.

C’était bien lui; mais dans quel état, grand Dieu!

Il avait laissé pousser toute sa barbe; sa figure était maigre et brunie, ses yeux étaient ternes, son front pâle; la souffrance était écrite sur tous ses traits.

Ses vêtements se ressentaient du désordre d’un long voyage; il n’avait pourtant rien perdu de sa distinction.

Lorsqu’il m’aperçut, il vacilla comme un homme qui reçoit une blessure, mais il se remit vite et releva la tête pour me regarder en face.

Je voulais l’embrasser, il m’arrêta d’un regard.

Je n’osais ni avancer ni parler.

Ce fut lui qui rompit ce terrible silence:

--Il n’y a que les morts qui ne reviennent jamais! Vous étiez en fête, n’est-ce pas? je vous ai dérangée.

--Vous ne le croyez pas, Robert, j’avais invité de mes amies à dîner.

--Je n’ai pas le droit de vous demander qui était chez vous.

J’aurais dû attendre à demain, vous écrire.

Mais vous savez combien mon cœur est lâche; j’arrive à l’instant et il m’a amené malgré moi.

Il serait mal à vous de me reprocher ma faiblesse, elles sont toutes dans la nature.

Celui qui ne sait pas dompter la _sienne_ lorsqu’elle le torture est plus à plaindre qu’à blâmer.

Je ne crains ni le danger ni la mort.

J’ai de l’énergie, du courage, rien ne m’effraye, excepté l’idée de ne plus vous revoir.

Oh! vous devez me mépriser, vous qui avez une volonté de fer.

Ma faiblesse fait votre force.

Céleste! épargnez-moi.

Voulez-vous venir à mon hôtel? nous avons à causer de vos affaires.

Je le suivis sans oser lui répondre un mot, mais il voyait bien que mon âme était à ses pieds.

Arrivés à son hôtel, il me dit:

--Tenez! voilà ce que je vous ai rapporté.

--Et il découvrit des cages pleines de ravissants petits oiseaux de toutes couleurs.

--Voilà, dit-il, quatre mois que je les soigne afin de vous les offrir. J’avais froid la nuit pour les garantir du vent avec ma couverture.

Je me mis à pleurer, car il ne m’avait pas embrassée.

Il me prit la main et me dit en la serrant doucement:--Mon amour serait indigne s’il était matériel.

Je suis l’amant de ton esprit.

Je vous l’ai déjà dit, Céleste, ce que j’aime en vous, ce n’est pas Mogador; c’est une autre femme qui se débat dans votre enveloppe.

J’ai voulu lutter, me défendre, je suis brisé.

Il faut avoir pitié des vaincus.

Je lui embrassai les mains, elles portaient les traces de larges cicatrices à peine fermées.

Il reprit en m’enveloppant de son regard profond:

--Si tu savais comme je t’aime, Céleste! Depuis que je me sais abandonné des miens, je ne lutte plus avec le penchant qui m’entraîne.

--Et moi qui étais si inquiète de ne plus recevoir des lettres de toi, je croyais que tu m’avais oubliée.

--T’oublier! je ne le puis plus.

Il releva sa manche et me montra mon nom et la date de son départ tatoués en encre bleue sur son bras droit.

--Après t’avoir écrit ma dernière lettre, espèce de journal que tu n’auras pas lu, je restai encore trois mois aux mines.

Le courage ne m’a pas fait défaut un seul instant, mais avec le courage, il faut la santé qui donne la force, et je suis tombé dangereusement malade.

On ne peut travailler seul aux mines; comme les autres, je m’étais associé avec un mineur nommé Faubare.

C’était un Français, un ancien matelot qui, je crois, avait déserté son bord.

Malgré sa rudesse et sa force, il pouvait à peine lutter avec moi, tant je travaillais avec ardeur.

Le pauvre garçon m’avait entendu appeler _monsieur le comte_ par ce chevalier d’industrie qui m’avait vendu mon claim, et il me disait:

--Dis donc, Lecomte, passe-moi ma pioche, mon seau. Va couper du bois dans la forêt, fais le thé.

Comme ma plus grande souffrance était de manquer de linge propre, j’allais en laver au bord de la rivière.

Il me demandait si j’avais été blanchisseur à Paris.

Les eaux n’étaient pas encore retirées, les trous étaient submergés, et l’on était souvent obligé de se mettre dans l’eau jusqu’à la ceinture.

Cette eau est une espèce de vase acide qui vous brûle la peau; vois mes mains, j’ai eu des plaies jusqu’aux coudes, mes jambes ont été littéralement dépouillées; tout cela n’eût rien été si nous avions trouvé de quoi vivre, mais tous nos efforts étaient vains.

Lorsque Faubare me vit ainsi, il refusa de me laisser continuer.

Je n’avais jamais été à même d’apprécier d’aussi près un cœur d’ouvrier, et je dois dire que celui-là était plein de noblesse et de générosité, car il travaillait pour moi, m’apportant chaque jour, sous ma tente, tout ce que j’avais besoin et me rendant le compte fidèle de ce qu’il gagnait pour l’association.

J’avais beau lui dire qu’elle n’existait plus, puisque je ne pouvais rien faire, que je me regardais comme son débiteur, il ne voulait rien entendre.

Il faisait sa cuisine en chantant et me donnait toujours le meilleur morceau.

J’attendais avec une anxiété cruelle des lettres, des nouvelles de France; je n’avais rien demandé, mais il me semblait impossible qu’on m’eût ainsi abandonné.

J’écrivis à Sidney, espérant que le consul avait quelque chose pour moi, il m’envoya une lettre de toi.

Je serais mort là sans autre ressource que la charité de ce brave garçon, si le jeune homme que j’avais rencontré à Londres et qui était commis voyageur pour une grande maison de Paris, n’était venu à mon secours.

En voyant l’état où j’étais, il me dit:

--Vous ne pouvez rester ici, il est impossible que vous n’ayez pas quelques ressources en Europe, je vais vous prêter de quoi faire votre voyage, retournez en France, et revenez avec des marchandises.