Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4
Part 10
--Eh bien, vieux, joue-nous quelque chose, que nous riions un peu. Ohé! place au bal, nous allons faire sauter un peu notre or.
Ces trois hommes cherchaient à trouver sur leurs jambes vacillantes un équilibre; impossible.
L’inconnu tira son violon du sac sans se faire prier, un violon noir comme de l’ébène, fendu et décollé dans plusieurs endroits; les cordes étaient rapiécées et remplies de nœuds.
--Oh! ce sabot! Dis donc, vieux parchemin, s’écria Cartahu, il a eu des malheurs, ton crin-crin?
--Eh! non, vois-tu pas qui s’embête dans sa compagnie, il bâille de tous côtés, répondit le Faucheux.
--_Patienza!_ dit l’inconnu en passant de la colophane sur les rares soies de son archet. _Patienza, figli miei_, l’instrument est vieux, mais il est délicioso, vi verrez, _patienza!_ et il préluda pour l’accorder.
--Ah! cette crécelle, dit le Faucheux. Dis donc, Paganini, ta bête est enrhumée.
Sans répondre à toutes ces interpellations, l’inconnu commença une espèce de ronde, il était de première force.
Le motif fut d’abord joué dans toute sa simplicité, ensuite le virtuose se mit à broder sur son thème les variations les plus compliquées.
L’œil pouvait à peine suivre le mouvement rapide de son archet; sous ses doigts de fer, l’instrument riait, pleurait, grinçait, sifflait; tantôt ce son était plaintif comme le murmure du vent à travers les feuilles, tantôt criard comme le vagissement d’un enfant, quelquefois sec et aigre comme le grincement d’une vieille girouette, souvent rauque et agaçant comme le diamant coupant le verre.
Cartahu, Mobile et le Faucheux, surexcités par l’eau-de-vie et par la danse, se livraient aux contorsions les plus excentriques; le bacchanal continuait, l’infatigable violon faisait merveille, le son devenait de plus en plus rapide, des gerbes de notes jaillissaient de son archet.
La persistante ronde s’élançait claire et précise au milieu de toutes ces modulations.
Meurice se leva sur son séant et retomba lourdement en poussant un long soupir et prononçant le nom de Constance.
Paul était raide comme un épileptique, les veines du cou et du front gonflées, les dents serrées et le regard fixe.
Les autres diggers poussaient des cris, hurlaient des chansons obscènes, et le violon forcené redoublait toujours de vitesse.
Tout à coup les cris cessèrent, les jambes plièrent et nos trois compagnons tombèrent comme des masses sans mouvement.
L’inconnu remit tranquillement son violon dans son sac de serge verte, regarda autour de lui, avala une gorgée d’eau-de-vie et resta immobile à contempler les dormeurs.
Nous partîmes, croyant qu’il n’y avait plus rien à voir, mais à peine fûmes-nous éloignés de quelques pas qu’il poussa des branches de sapin pour ranimer le feu.
Cartahu, Mobile et le Faucheux, complétement ivres, étaient tombés entrelacés, se tenant comme en dansant, les bras autour du cou les uns des autres.
Nous entendîmes le musicien dire:
_Patienza, figli miei_, et il se releva après les avoir examinés.
Le lendemain, au moment où nous allions nous mettre en route, on nous apprit que des mineurs avaient été brûlés par imprudence.
Ils s’étaient endormis auprès d’un feu qui avait gagné une barrique contenant de l’eau-de-vie.
En se répandant, la liqueur enflammée les avait enveloppés avant qu’ils fussent éveillés.
Je ne sais pourquoi le souvenir des mineurs que j’avais vus la veille revint frapper ma pensée.
La barrique était trop éloignée du feu pour qu’il l’eût atteinte sans qu’on y touchât.
Je voulus voir par moi-même, et j’acquis la conviction qu’on avait commis un crime.
L’Italien avait disparu, l’or des mineurs avait été volé, et les cercles en fer restés à côté des cadavres calcinés démontraient clairement que ce tonneau avait été placé au milieu d’eux.
J’ai vu la figure de cet homme. Qui sait? peut-être le retrouverai-je un jour.
LV
JOURNAL D’UN MINEUR
(Suite.)
Nous continuons notre route à travers les bois, mais les difficultés croissent à chaque pas.
Nous voici dans des chemins dont rien ne peut donner une idée.
Nous avons bien aperçu sur notre route trois ou quatre maisons ou huttes en écorce; mais, dans l’espérance de trouver au moins une auberge passable, nous avons continué en pressant le pas de nos chevaux.
Enfin, à la nuit close, nous sommes arrivés devant une rivière assez rapide. Nous avons cru nous être trompés de chemin, et nous avons été sur le point de camper en plein air sur le bord de cette rivière.
M. Malfil... est entré dans l’eau jusqu’aux genoux pour sonder le fond; moi, j’ai cru voir de l’autre côté la route se continuer le long du ravin.
J’ai donc pris mon courage à deux mains, mis les éperons dans le ventre de mon cheval, et suis entré à tout hasard dans la rivière qui n’avait guère effectivement que trois ou quatre pieds de profondeur, et nous avons trouvé la route de l’autre côté.
Tout cela ne nous rassurait que fort peu et ne nous prouvait pas que nous fussions sur la route de Bathurst.
Enfin à neuf heures nous avons aperçu une lumière et sommes arrivés à une auberge.
On ne voulait pas nous y recevoir, tout était occupé; après bien des pourparlers on a daigné nous accorder des places pour nos chevaux et des lits pour nous avec un mauvais souper.
Les lits, je n’en parlerai pas, ils étaient plus que sales.
J’ai étendu mon paletot dessus, mis mon porte-manteau sous ma tête et ai dormi tout habillé.
Nous avions fait quarante milles dans notre journée, nos chevaux étaient éreintés, et, qui plus est, mon cheval se dépouillait sur les reins de plus en plus.
Quels magnifiques types pour Jacques Callot que ces types traversant les _bouches_ (forêts) deux ou trois ensemble, ou bien des familles entières campant et passant la nuit en pleine forêt sous une tente ou dans leurs charrettes, les uns dormant, les autres veillant devant un grand feu.
Du reste, il y a de grands espaces de forêt brûlée et dévastée.
Quand on veut faire du feu, on allume un arbre, puis on s’en va sans s’inquiéter du reste; l’arbre qui contient de la résine brûle et finit par tomber.
Le feu se communique, l’incendie se propage et s’étend quelquefois à plusieurs milles.
Dans ces immenses clairières, il ne reste que les plus gros arbres que le feu n’a pu dévorer et qui de loin ressemblent à des cadavres calcinés.
Je voudrais voir la figure d’un intrépide gendarme français au milieu des _bouches_; il voudrait, trompé par leur mine, arrêter tous les passants.
Je crois que nos moustaches nous font prendre pour des officiers de la police, car on nous regarde plutôt avec des yeux inquiets que provocants.
C’est dommage, je comptais sur une petite attaque, j’avais toujours mes pistolets sous la main.
Après avoir passé une nuit aussi mauvaise que possible, nous ne sommes partis qu’à dix heures du matin.
La diligence de Sidney à Bathurst était passée à neuf heures.
Il y a tant de boue sur les routes, qu’avec une voiture légère et quatre chevaux, on a de la peine à faire deux milles à l’heure; les voitures enfoncent jusqu’à la caisse; aussi sur les bords des chemins, depuis notre entrée dans les _bouches_, voyons-nous à chaque instant des carcasses de bœufs ou de chevaux qu’on a été obligé d’abattre ou de laisser morts sur la route.
Mon pauvre cheval est dans un état affreux; depuis deux jours je fais la moitié du chemin à pied pour le soulager.
Pauvre bête! c’est mon seul ami, et je me prive de manger pour lui.
La pluie et le mauvais temps continuent.
Il y a impossibilité de partir de Bathurst.
Nous sommes arrêtés par un torrent qu’on nomme le Macquarie et qui est devenu infranchissable, même à la nage; on nous prédit que nous ne pourrons pas le traverser avant huit jours au moins.
Quelle nuit atroce je viens de passer! nuit remplie de souvenirs tristes et de rêves affreux.
Décidément la perspective de passer huit jours ici n’est pas acceptable, et puis je ne pourrais subvenir aux frais.
A midi et demi je prends mon parti; je traverse le Macquarie dans un petit bateau.
J’attache mon cheval à une longue corde et le tire de l’autre côté.
Il nage difficilement, tant le torrent est fort; après bien des peines il a traversé.
Nous rencontrons encore l’escorte qui a manqué de tout perdre: chevaux, voitures et hommes, et que l’on n’a retirée d’un crick qu’avec des efforts inimaginables.
On appelle _cricks_ des ravins qui deviennent des torrents à chaque orage.
Une fois le Macquarie passé, nous avons regagné le chemin de Sofala à travers les _bouches_.
Sofala est le centre d’exploitation de la rivière le Turon.
C’est un amas de toiles et de baraques en planches.
Il peut y avoir sur ce point seul quinze cents à deux mille mineurs et marchands de toute espèce.
C’est absolument comme un champ de foire.
Le Turon est un torrent fort large et qui fait des détours énormes et continuels.
Chaque pointe est occupée par des diggers qui y ont leurs _claims_.
Ces pointes sont plus ou moins rapprochées des autres, mais généralement à un mille au plus.
On voit donc à chacune de ces pointes des amas de tentes comme à Sofala.
Les trous se trouvent depuis le haut de la côte jusque sur le bord de la rivière.
L’opinion générale est que le lit du Turon est très-riche; il y a des gens qui depuis six mois sont sur ses bords à attendre qu’il soit à sec ou à peu près pour y travailler.
Il est donc très-difficile de trouver des places, ou bien il faut les acheter et même très-cher.
C’est, du reste, fort curieux que de voir tous ces gens lavant leur terre sur le bord du Turon, terre qu’ils vont chercher à de grandes distances, soit dans des brouettes, soit dans des seaux.
Les puits ont jusqu’à cinquante pieds de profondeur.
C’est un métier très-fatigant. Le cœur me manque quand je vois maintenant de près ce que c’est que cette vie et ce travail.
Pourtant il faut me décider; depuis ce matin je ne fais que marcher soit en remontant soit en descendant le Turon, pour regarder, étudier et tâcher de trouver une place.
Je ne puis rester plus longtemps sans rien faire; toutes mes ressources s’épuisent et mon cheval me coûte 12 francs par jour pour le nourrir et le loger.
Bien heureux si on ne me le vole pas, ce qui arrive à chaque instant; du reste, il me tarde d’être sous ma tente à travailler.
On ne peut se faire une idée du bouge dans lequel nous couchons sur des planches, avec une mauvaise couverture de laine dégoûtante, sans draps.
Ah! Céleste! Céleste! où m’as-tu conduit?
Allons, allons, pas de découragement.
Je me dis, pour me consoler, que tout le luxe dont tu es entourée est le prix de la misère et de la fange dans lesquelles je me trouve.
Cette population des mines est ce qu’on peut se figurer de plus étrange.
On y voit le rebut des villes, des gens immondes, échappés des galères, à côté d’hommes bien élevés, qui ont vécu dans l’élégance et dans le luxe, et qui, comme moi, ont tout dissipé.
On reconnaît le gentleman, même sous sa chemise de laine rouge et son mauvais chapeau de paille.
Généralement, tous tâchent d’oublier le passé dans l’ivresse. C’est un spectacle ignoble.
Du reste, tout est chance dans ce métier, et je n’en ai plus depuis longtemps.
Mon compagnon commence à se plaindre et à trouver cela par trop dur; je crois qu’il m’abandonnera bientôt.
Je n’avais rien trouvé.
Je revenais triste et découragé, quand j’ai rencontré un jeune homme d’une jolie figure.
Il m’a semblé que cette figure ne m’était pas inconnue.
Son costume, comme tous ceux de ce pays-ci, est une chemise de laine rouge et un chapeau de paille, seulement le tout a un air de misère et de souffrance.
Il m’aborde en très-bon français et finit par me dire qu’il a, sur les bords du Turon, trois claims qui lui appartiennent et qu’il désire vendre.
Il veut 25 livres sterling de chacun.
Malgré ma fatigue et une chaleur étouffante, je suis retourné avec lui pour les visiter.
Tous ces droits de propriété sur les claims sont fort arbitraires.
Légalement je pourrais m’établir dans toutes les places abandonnées depuis vingt-quatre heures, en payant une licence, 30 schellings par mois.
Il s’est établi une sorte de commerce toléré; le premier venu marque un terrain en y plantant des pieux.
Pour détruire cet abus, il faudrait reprendre ces places de force et faire le coup de poing et le coup de fusil.
Il y a des gens qui ont sur les bords du Turon dix, quinze et vingt claims, qu’ils font travailler, qu’ils conservent sans payer de licence, et qu’ils vendent à ceux qui en ont envie; c’est un commerce avantageux.
Les trois claims qu’on me propose me plairaient assez, mais je ne puis en donner le prix qu’on m’en demande.
Je sais maintenant quel est ce jeune homme qui veut les vendre.
Il se nomme M. Black.
C’est un ancien capitaine dans l’armée de la reine, qui a perdu toute sa fortune au jeu et est venu s’encanailler ici.
Il est toujours ivre et perd tout l’or qu’il gagne ou qu’il trouve.
Je me décide à traiter avec lui pour les trois claims moyennant vingt-cinq livres payables par cinq livres de mois en mois.
Nous avons acheté de suite le mobilier et l’attirail nécessaire pour notre métier de mineurs.
C’est effroyable ce que cela nous a coûté! à l’exception de la viande, tout ici est hors de prix.
Le pain vaut un schelling la livre; le beurre et le thé coûtent horriblement cher; le tabac, huit schellings la livre; sur tout, il faut compter cinquante pour cent de plus qu’à Sydney, et à Sydney cent pour cent de plus qu’à Londres; une grosse paire de souliers à clous vaut une livre à Sofala.
En nous promenant à Sofala pour faire nos acquisitions, nous avons rencontré deux femmes, deux natives de l’intérieur.
Elles sont difformes et hideuses de figure, faites comme des singes, sous le rapport des jambes surtout.
Une d’elles, à qui j’ai adressé la parole, m’a paru fort intelligente.
Elles n’ont pour tout vêtement qu’une couverture de laine dans laquelle elles se drapent.
La manière dont elles portent leurs enfants à la mamelle est très-curieuse.
L’enfant est roulé comme un serpent autour de leurs reins, la tête sous le bras de sa mère.
Du reste, absolument comme les singes portent leurs petits.
Les naturels, dans les provinces connues de l’Australie, sont généralement doux, mais très-paresseux et ne faisant absolument rien.
Ils se nourrissent de tout ce qu’ils trouvent, mangent du chien, des racines et jusqu’à de gros vers blancs qui se trouvent dans l’écorce des arbres.
Ils sont fort insouciants de l’or.
Le fameux morceau de cent six livres a été trouvé près de Bathurst par un naturel qui alla le montrer à son maître, dont il reçut en présent un magnifique troupeau.
Le maître a gagné plus de cent mille francs, et le naturel a mangé et vendu depuis longtemps ses moutons; aujourd’hui il n’est pas plus riche qu’avant, et va de diggers en diggers, en se promenant, pour tâcher d’attraper un morceau de tabac ou de viande.
Ils sont intelligents, et l’on peut leur donner des commissions à faire à des cinq ou six cents milles à travers les forêts; on est sûr qu’ils arriveront toujours.
J’espère que demain nous pourrons coucher sous notre tente en pleine forêt.
Elle n’est guère bonne, notre tente; elle est en calicot, et c’est un triste abri, par le temps atroce qu’il continue à faire.
Notre coucher se compose d’un lit de sangle sans matelas et d’une couverture.
Je n’ai pu fermer l’œil de la nuit, je n’ai fait que grelotter.
Au jour, j’ai abattu un gros arbre, car dans les bois chacun abat ses arbres; c’est le premier de ma vie que j’abats et c’est éreintant.
Le capitaine Black nous a volés d’une manière indigne.
Il nous a vendu ce que nous avions le droit de prendre pour rien.
Mon cheval, que j’avais attaché près de ma tente, vient de casser sa corde à neuf heures du soir et s’est sauvé dans la forêt.
Pourvu qu’on ne me le vole pas.
Un mineur veut-il changer de place et aller à vingt ou trente milles plus loin, il prend le premier cheval qu’il rencontre et le lâche dans la forêt quand il est arrivé.
Il faut être bien désespéré pour entreprendre la vie que je mène.
Ah! Céleste, où m’as-tu conduit? et pourtant je n’ai toujours qu’une pensée, c’est toi!
Je ne supporte cette vie qu’avec l’espoir de te revoir un jour et de conquérir par mon travail de quoi me mettre à même de te faire encore sourire pour un caprice satisfait, pour une joie d’une minute.
Profite de ce temps qui passe si vite.
Si pour quelques joies bien courtes, tu as sacrifié toute ma vie, cette vie aura été employée à acheter pour plus tard les jouissances et le bien-être que je serai si heureux de te donner.
Bonsoir.
J’embrasse ton portrait.
Je viens de terminer ma première journée de travail et je n’en puis plus.
Je vais me coucher et tâcher de dormir; c’est difficile avec le froid qu’il fait pendant les nuits.
Depuis que nous sommes ainsi en plein air, je n’ai que du pain et du thé à manger.
J’ai lavé aujourd’hui une vingtaine de seaux de terre et n’ai pas ramassé pour vingt sous d’or.
L’or n’est pas où nous le cherchons, il est dans le lit du Turon; mais il sera impossible d’y travailler avant un mois à cause des eaux.
Je vais faire un puits dans la montagne et le continuer jusqu’au roc.
Pourvu que les forces ne me manquent pas, les reins me font déjà bien mal.
Je le répète, c’est payer bien cher une chance fort incertaine que d’entreprendre ce métier dont on n’a aucune espèce d’idée avant de le voir.
Il n’y a que les mineurs habitués depuis l’enfance qui peuvent le supporter.
J’ai retrouvé mon cheval ce matin à deux milles dans la forêt; j’ai pris le parti de le lâcher à la grâce de Dieu.
Quand j’aurai le temps, j’irai voir de quel côté il est et le ramènerai à la tente.
Nous commençons à être dévorés par les mouches.
Dans ce pays-ci, c’est un vrai fléau.
On est obligé d’avoir des voiles ou des lunettes pour travailler, sans cela elles s’attachent aux paupières et pourraient à la longue déterminer la perte de la vue même.
Je ne sais si je pourrai continuer longtemps ce travail; j’ai les bras rompus. Nous n’avons pour ainsi dire rien fait aujourd’hui.
J’ai porté toute la journée des seaux de terre à la rivière et les ai lavés; il n’y avait presque pas d’or.
M. Malfil... ne fait rien et me laisse tout le dur du travail; j’espère qu’il va se dégoûter de cette vie, car si avec de la patience j’arrive à faire quelque chose, je serai la dupe de mon association.
Nous sommes à nos derniers vingt schellings et pas de lettre de France.
En cela, comme en toutes choses, il faut avoir un peu d’argent afin de pouvoir attendre une veine.
M. Malfil... veut partir; je ne crois pas pouvoir y tenir longtemps.
Il faut percer des trous de vingt-cinq à trente pieds au moins. Je ne le puis tout seul.
Oh! Céleste! Céleste!
Je suis tellement courbaturé que je ne puis fermer les yeux.
Les nuits sont pourtant moins froides.
J’ai essayé un trou dans un crick; je suis arrivé au rocher sans rien trouver.
Depuis deux jours je n’ai plus de souliers et suis obligé de travailler pieds nus.
Céleste, toujours Céleste!
Ce nom et ce souvenir ne me quittent pas.
A-t-elle eu une seule pensée pour moi depuis mon départ?
Que puis-je attendre d’elle?
A-t-elle eu un seul mouvement pour moi depuis cinq ans?
Je n’étais que sa dupe et sa victime, et aujourd’hui plus que jamais je continue à être sa victime.
Je te pardonne quand même.
Personne ne travaille aujourd’hui; je vais donc passer ma journée à écrire et à laver mes deux chemises.
La fatigue commence à me rendre malade.
Je sens que les forces vont me manquer.
La solitude et l’isolement m’effrayent.
Je suis bien loin et bien abandonné.
Le découragement arrive chaque jour et pourtant je n’ai pas une parole ou une pensée de haine pour toi, Céleste, qui m’a amené de gaieté de cœur où j’en suis aujourd’hui.
Pas une lettre de France! tout le monde m’abandonne.
Nous sommes sans argent, je ne puis travailler à cause de l’eau.
M. Malfil... veut partir à toute force.
Je vends mon cheval à Sofala dix livres sterling et lui en donne sept pour qu’il parte demain.
M. Malfil... part à neuf heures du matin par le mail.
Dès qu’il est parti, je vends ma selle et ma bride quatre livres quinze schellings, et je rentre à ma tente tout seul cette fois, sans même avoir un Français à qui causer.
J’arrange tous mes outils et affaires et vais laver dans le milieu de la rivière quelques seaux de terre pris dans le lit même.
Cela rend quelques grains d’or, mais très-peu.
Je me couche très-fatigué, espérant dormir; mais l’orage arrive avec un torrent de pluie qui perce la tente de tous côtés.
Vilaine nuit pour la première que je passe tout seul.
Après une nuit épouvantable, trempé et mouillé jusqu’aux os, je me lève dans la plus sombre disposition d’esprit.
La matinée toujours mauvaise, impossible de travailler.
A midi, le temps s’élève un peu; je m’établis sur un seau et j’écris une longue lettre à Céleste, avec le résumé de ce journal.
Je lui envoie le peu d’or que j’ai ramassé ainsi qu’une bruyère cueillie pour elle dans la forêt pendant le voyage de Sidney à Bathurst.
Son souvenir et sa figure ne me quittent même pas pendant mon sommeil.
Mon Dieu, ayez pitié de moi! donnez-moi l’oubli ou le courage du suicide. Mais non! je suis lâche parce que j’espère la revoir.
Ah! Céleste, que Dieu vous pardonne, mais je vous plains.
ROBERT.
Après la lecture du récit de ses souffrances, je m’enfermai chez moi, ne voulant voir personne.
Ma douleur était si grande, mes larmes si amères, qu’on ne les aurait pas comprises.
Pauvre Robert, lui, habitué à la fortune; lui, d’un caractère à qui tout devait céder; impétueux, fier, il était réduit à cette position voisine de la mendicité.
Je le trouvais grand dans sa misère et je l’admirais en rougissant de moi-même.
Une idée traversa ma pensée comme un éclair traverse le ciel; c’est qu’à mon tour, je pourrais lui rendre un peu du bien qu’il avait voulu me faire lorsqu’il était riche.
Cette grande infortune me faisait tout oublier.
Je me maudissais, j’aurais voulu lui ouvrir mon cœur, je me sentais redevenir bonne en pensant à lui; j’étais fière de son amour.
J’oubliais tout le mal pour ne me souvenir que du bien qu’il m’avait fait, et après l’avoir exilé de mon cœur et ne lui avoir écrit que pour le consoler, je lui rendis la place qu’il avait perdue.
LVI
LES PRESSENTIMENTS.
«Mon pauvre Robert, je reçois de toi une lettre si triste, je me sens en ce moment si désespérée, si coupable, qu’il me paraît impossible de trouver des paroles pour t’exprimer mes regrets, ma souffrance, mon repentir.
»Mes larmes sont bien amères, mais que peuvent des larmes, que peuvent des sanglots pour celui qui est la cause de ses propres douleurs?
»Tu me dis ne pas avoir reçu de lettres de moi, on les aura prises, interceptées comme étant indignes de toi.
»C’est la sixième lettre bien longue que je t’écris; l’idée que tu me crois oublieuse me désespère, un souvenir t’aurait fait tant de bien!
»L’épreuve est au-dessus de mes forces, vois-tu, et je deviendrai folle si tout m’accable ainsi sans relâche.
»Tu m’accuses sans cesse d’ingratitude, moi qui ne vis que pour toi et par ton souvenir! moi qui n’ai pas une pensée qui ne me ramène à toi!
»Ah! si tu me crois aussi indigne, tu dois être bien malheureux.
»Mais non, ton cœur doit démentir ces paroles dictées par une imagination ardente et souvent injuste.
»Puisque tu m’as aimée et dis m’aimer encore, je veux espérer, j’ai besoin de cela pour ranimer mon courage abattu par la maladie, le dégoût, les fatigues et l’ennui.