Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4

Part 1

Chapter 14,051 wordsPublic domain

Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée, mais les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

MÉMOIRES

DE

CÉLESTE MOGADOR

Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--Bourdilliat, 15, rue Breda

MÉMOIRES

DE

CÉLESTE

MOGADOR

TOME QUATRIÈME

PARIS

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15

La traduction et la reproduction sont réservées

1858

MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR

XLVI

DÉPART.

(Suite.)

La mesure de la douleur était au comble dans mon âme, et pour me soustraire à tant de peines, je me serais tuée sans la lettre que je reçus des gens chez qui était ma fille adoptive. La femme venait de tomber dangereusement malade; l’on me disait qu’on ne pouvait la garder. Je passai une nuit très-agitée et je me mis en route qu’il faisait à peine jour. Le pauvre petit ange commençait à parler; elle m’appelait sa mère; je la ramenai chez moi; je la serrai sur mon cœur, et je lui demandai en larmes s’il était vrai qu’un jour elle me maudirait.--Pauvre petite! elle ne pouvait comprendre, pourtant elle passait ses bras autour de mon cou, et m’embrassait en me disant: «Oh! je t’aime, ma marraine.» Je n’avais pas le droit de mourir; si Dieu m’avait envoyé cette innocente créature, c’était peut-être pour me donner l’occasion de réparer le mal que j’avais fait.

Deux jours plus tard, trois hommes vinrent saisir chez moi pour une somme de quarante-six mille francs, que Robert devait à son bijoutier, pour cette garantie qu’il avait donnée si imprudemment. J’avais toujours eu horreur du papier timbré et de ceux qui l’apportent; je les voyais toujours apparaître, dans mon imagination, avec de grosses moustaches, de grosses cannes et de vilains chapeaux. Je devins presque folle de peur et de chagrin.

Je voulais écrire à Robert; mais je jetai la plume avec rage.

--Non! dis-je, je serai plus généreuse que lui, je ne l’accablerai pas. Tant mieux qu’il ne me reste rien que mes larmes, nous nous en irons loin de cette ville maudite. Je travaillerai pour t’élever, ma petite Caroline; j’en ai perdu l’habitude, tant mieux! j’aurai plus de peine.

Je mis un voile et je me rendis à mon théâtre, car je jouais _les reines des bals_. Je dansai et je chantai la mort dans l’âme; mais j’étais habituée depuis longtemps à cette comédie. Ma vie s’était passée en mascarades de ce genre. Cette contrainte m’a rendue la plus malheureuse de toutes les créatures. Après avoir cru échapper à ce genre d’existence, l’idée d’une rechute me navrait le cœur.

J’avais fini ma pièce à neuf heures.

En sortant pour rentrer chez moi, je vis un homme dans le passage; il se glissait comme une ombre le long des murs et semblait me fuir. Je pressai le pas, car sa tournure m’avait frappée. Je me plaçai en face de lui.

C’était Robert, pâle, défait; son œil, si ardent d’ordinaire, était voilé de tristesse, mais l’ironie était toujours sur ses lèvres dédaigneuses.

--Ah! lui dis-je, vous ne m’éviterez pas; vous me devez une explication. Il se peut que j’aie été coupable, mais vous n’avez pas le droit de me torturer comme vous le faites depuis quelque temps. Dieu seul juge irrévocablement. Vous ne pouvez partir en me laissant l’idée qu’un homme me maudit sous le ciel. D’ailleurs, vous êtes déjà trop vengé; vos malédictions s’accomplissent. On m’intente des procès que je ne soutiendrai pas. Je vais quitter ce monde aussi malheureuse que vous.

Mes larmes me coupèrent la voix. Il me fit monter en voiture et m’accompagna chez moi.

--J’avais peur de ce qui arrive, me dit-il, et c’est ce qui m’a ramené à Paris. Mes biens ont été vendus la moitié de leur valeur. Non-seulement je suis ruiné, mais il me reste des dettes.

--Oui, et moi l’on m’attaque, disant que ce que j’ai est à vous. C’est une infamie, car ils savent bien le contraire; mais ils se disent: Une femme comme celle-là, nous aurons bon marché d’elle.

--Eh bien! me dit-il, faites-les mentir. Céleste, défendez-vous avec tout ce que vous avez d’énergie et d’intelligence! vous avez votre droit; il y a des juges. J’emporterais des regrets trop amers, si je vous savais malheureuse. Je voulais me faire soldat; mais je suis trop vieux, j’ai trente-trois ans. Je vais partir au bout du monde, en Australie. Peut-être pourrai-je vivre, comme tant d’autres, loin de la France; ne rien demander à personne, ne pas donner le spectacle de ma misère, c’est tout ce que je veux. Je n’ai pas d’idées, je vais aller où le navire me conduira.

Il resta chez moi. Nous payâmes nos joies passées par de longues nuits de larmes.

Une lettre du Berry nous tira de notre abattement.

On venait de saisir ma maison et nos meubles. On me disait qu’on allait attaquer l’hypothèque qu’il m’avait donnée en payement.

Tout me manquait à la fois... et je voyais venir la misère.

Les reproches injustes dont il m’accablait depuis quelque temps me revinrent en mémoire. En me trouvant si malheureuse, je les lui rendis avec usure.

--Eh bien! lui disais-je, vous qui n’aviez qu’insulte et mépris pour moi, qui me souhaitiez la misère, l’hôpital ou la prison, vous pouvez partir heureux. Allons, nous sommes quittes.--Une chose me console, c’est que je vous ai prédit ce qui nous arriverait à tous deux. Vous avez beau m’accabler, vous devez me rendre justice. Oh! le difficile, c’est de forcer votre orgueilleuse nature à s’avouer vaincue.--Partez! laissez-moi avec mon désespoir, car je vous le reprocherais. Il vous reste une famille, à vous; à moi, il ne me reste que la misère et les tourments.

Robert me regarda fixement, sans me répondre un mot. Il scrutait ma volonté; elle dut lui paraître implacable, car il sortit lentement, acceptant mes paroles comme un ordre d’exil.

Je fus chez un avoué qui me donna l’adresse d’un avocat, et je me mis en mesure de faire tête à l’orage qui se préparait. Pour traverser cette nouvelle crise, j’appelai à moi tout mon courage. Abattue cent fois, je me relevai par des efforts surnaturels. On me traîna devant les tribunaux. Mes adversaires, qui se sentaient vulnérables, crurent se grandir en me traînant dans la boue. Ils prirent mon passé et l’imprimèrent; si bien que, partout où j’allais, on s’éloignait de moi. Ils me marchèrent tellement sur le cœur que je devins cruelle. Je ne pensais plus qu’à me venger; puis je retombais, anéantie, dans mon impuissance.

Je quittai l’appartement rue Joubert pour le temps que durerait ce procès; car je ne voulais pas, si les juges étaient trompés par de fausses apparences être chassée de chez moi. Je ne pouvais me faire d’illusion; la lutte qui se préparait devait être longue, pénible; elle fut cruelle.

Je louai, avenue de Saint-Cloud, une petite maison et un jardin pour ma fille qui avait besoin d’air.

Toutes les femmes que j’avais connues dansaient en rond comme des sorcières autour de ma ruine. Je ne voulus pas leur laisser cette joie; je tâchai de les tromper, de me tromper moi-même, et, l’inquiétude au cœur, j’exagérai ma vie de luxe et de plaisirs.

Robert était parti. Il avait lutté jusqu’au dernier moment; vaincu, il regarda sa ruine en face, et, se sentant faible devant sa volonté, il sut du moins prendre une résolution courageuse; il mit cinq mille lieues entre lui et la poussière que faisait ce désastre de son bonheur perdu et de son opulence brisée.

Ce départ, qui devait influer si profondément sur ma vie, ne me fit pas tout d’abord l’impression que je devais en ressentir. Cette impression a été successive. Un mot de moi, et Robert serait revenu; ce mot, je ne voulus pas le dire. Je sentais trop bien que dans l’état de nos âmes et dans la situation de nos affaires, la continuation de notre liaison aurait fait notre malheur à tous deux. J’espérais que, le voyant loin de moi, sa famille lui rendrait son appui. Je restai inflexible. Plus tard, à mesure que j’appris les souffrances de son exil, mon cœur se détendit. J’appréciais mieux que je ne l’avais fait d’abord la grandeur du sacrifice qu’il m’avait fait en s’éloignant de moi. Pauvre Robert! nous avons assez souffert l’un par l’autre; il m’a assez dévoué, sacrifié sa vie, pour qu’on me pardonne l’orgueil que m’inspire le courage qu’il a montré au milieu de toutes les tortures morales et physiques qu’il a subies dans ses lointains voyages.

J’avais songé d’abord à en faire moi-même le récit; mais, en relisant sa correspondance, j’ai compris que ce que j’avais de mieux à faire, c’était de le laisser parler lui-même.

La première lettre que je reçus de lui était datée de Londres.

XLVII

CORRESPONDANCE.

«Londres, ce 22 mai 1852.

»Je ne veux pourtant pas quitter l’Europe sans vous écrire une dernière fois. Ce matin encore, je voyais Douvres, les côtes de France, et mes yeux ne les ont quittées que quand ils n’ont plus rien vu. Adieu mes rêves, mes joies, mon bonheur! J’ai tout laissé, et me voici bientôt entre la mer et les cieux, dans l’immensité, tout seul avec mon néant. Voilà le fruit d’un amour insensé, la misère et l’isolement! Heureusement que mon corps ne pourra supporter tout ce que l’avenir me prépare. En arrivant ici, j’ai trouvé la glace de mon nécessaire cassée, et le verre de votre portrait aussi. C’est mauvais signe, tant mieux! C’est peut-être la fin qui arrive. Je suis malade. Je n’ai pas eu la force de supporter même cette traversée de quelques heures. Merci, mon Dieu, merci! Tout s’use et vous trouverez peut-être que je n’ai pas mérité de tant souffrir.

»J’attends ici, à Londres, un bâtiment qui part le 9. Mon passage est retenu. Ah! je voudrais que vous vissiez dans mes yeux et sur ma figure la trace de votre destruction. Mais je serai bien vengé de votre cruauté pour moi; et quand cela ne serait que mon souvenir, il vous pèsera toute votre vie; je ne reviendrai jamais, je le sens, et mon pressentiment ne me trompe pas; mais souvenez-vous, Céleste, que tous ces gens auxquels vous m’avez sacrifié n’auront pour vous que mépris. Vous serez seule à votre tour, et pas un ami ne vous restera. Oh! vous êtes belle aujourd’hui, vous êtes sublime, vous valez beaucoup, vous êtes une si belle courtisane, quand vous voulez. Et puis, mon souvenir n’est-il pas là? Mogador! Qui a su dévorer, déchirer, marcher sur une destinée comme la mienne? Mogador! pour laquelle ce pauvre Robert a tout sacrifié!... Mais cela doit être une bien belle fille! Robert, qui a passé par-dessus les préjugés, qui lui donnait le bras devant tout Paris!

»Oh! qu’elle a été bonne pour moi, Céleste! que de reconnaissance pour tant d’amour! Comme elle a pris pitié de mes larmes! Comme elle s’est bien vengée de ce Robert qui avait inventé le seul moyen de la faire revenir près de lui, en la prenant par l’amour-propre! Elle a eu jusqu’à son dernier sou.

»Elle n’a pas eu une minute de regret, pas un instant d’élan de reconnaissance ni de pitié! Allez, allez, Céleste, c’est plus que de l’infamie, c’est de la monstruosité. Vous ne vous êtes servie de moi que pour arriver à vos fins. Eh bien, je ne fais qu’un vœu, c’est qu’au moins ce que j’ai fait vous profite. Pensez quelquefois qu’il y a de par le monde un homme que vous avez condamné à plus que la mort, et que cet homme n’a pour vous sur les lèvres que des paroles d’amour et de pardon. Le monde ne rira pas de lui; il mourra, mais de misère et de désespoir. Jusque-là il est seul, seul avec ses rêves évanouis, sans personne à qui il puisse dire: Je souffre, car je l’aime! Il a tout laissé derrière lui en quittant l’Europe. Il n’emporte même pas son nom, car il le quitte en partant. Rien! rien! Je pars sans un baiser, sans une bonne parole! Que de fois pendant ces longues nuits, à bord du bateau, mon cœur porté près de vous n’aura pour consolation que la pensée des caresses que vous donnerez à un autre dans le même moment.

»Depuis que je vous connais, je n’ai pas eu une pensée pour une autre femme que pour vous. Cette pensée va être encore la seule pendant cinq mois de traversée, et si Dieu veut que je n’arrive pas, on jettera mon corps à la mer, et je mourrai avec votre image dans le cœur jusqu’au dernier soupir. Regardez quelquefois mon portrait; il y a de ces sympathies mystiques et pour ainsi dire magnétiques; vous y verrez quelquefois une larme couler de mes yeux, ou peut-être un sourire que je vous enverrai en mourant. Si le cadre tombe, que mon portrait s’abîme, se déchire, c’est que je mourrai. Enfin, si la nuit on te dit: Je t’aime, Céleste, c’est encore moi, moi seul et pas d’autre, entends-tu? Si tu vas au Poinçonnet, regarde partout, et chaque fleur te dira que je ne pensais qu’à toi.

»Adieu, adieu pour toujours! Je n’ai même plus la force d’écrire. Il y a si longtemps que je n’ai eu une heure de bon sommeil!--Oh! mes forces, mes forces, ne m’abandonnez pas encore! laissez-moi arriver là-bas, bien loin! laissez-moi encore souffrir quelques mois. Il ne me reste que cela à moi, ma souffrance qui vient d’elle, laissez-la-moi, je l’aime!

»Adieu! je n’en puis plus, je ne vois plus clair, je vais me jeter sur mon lit; pauvre lit, bien misérable, dans une petite chambre bien noire; mais je ne veux en sortir que pour partir. Du reste, cette traversée, qui a été si mauvaise, a fini de me mettre à bas. J’ai donc besoin de repos pendant trois jours au moins.

»Je pars avec une bande d’émigrants, presque tous Irlandais; le capitaine même ne sait pas un mot de français. Il y avait un bateau qui partait demain, mais je n’avais pas le temps ni la force d’être à Liverpool; et puis, le bâtiment du 9 part de Londres même, et est moins mauvais.

»J’ai donné votre portrait à mettre dans un écrin. En arrivant à Sidney, je vous écrirai, si Dieu m’a prêté vie. Si je trouve moyen en route, par un bâtiment, de vous envoyer un souvenir, je le ferai. Adieu, encore une fois; je vous pardonne, car, je vous le répète, vous le verrez un jour, vous serez seule à votre tour, toute seule, sans amis, moi je ne serai plus là. Tâchez que ce moment-là arrive bien tard. Quelque riche que vous puissiez être, quelque ambition que vous puissiez avoir, tout est affreux, quand il ne reste que l’isolement, le dégoût et le mépris.

»Adieu, adieu; à vous toutes mes pensées, comme toutes mes douleurs.

»ROBERT.

»J’écrirai demain encore à votre avoué, M. Picard, pour lui bien recommander vos intérêts.

»Jetez-moi un mot à la poste, mardi ou mercredi, à Londres, bureau restant, pour me dire ce qui aura été fait au tribunal pour vos affaires. Ne me parlez pas d’autre chose, je vous prie, je ne veux savoir que cela. Vous devez comprendre que je ne dois plus croire à rien et que, par conséquent, vos excuses, vos raisons, vos larmes et vos regrets ne seraient que mensonges pour moi. Mais je désire savoir, puisque j’ai le temps de recevoir ce mot, quelle tournure a pris votre procès mardi dernier.»

«Southampton, le 15 mai 1852.

»Je vous écris à bord du bâtiment qui, dans une heure, va m’emmener pour toujours loin de vous. Je pars sans illusions et sans espérances. J’ai fait faire pour vous à Londres une bague que je remets en montant sur le bâtiment à M. Godot, le seul Français, le seul être qui m’ait témoigné quelque intérêt. Peut-être cet intérêt ne vient-il que de l’immensité de ma douleur. J’ai pour compagnon, non de route, mais pour compagnon d’avenir, et que je dois retrouver, dans quatre ou cinq mois, dans les pays où je vais isoler ma douleur et cacher ma misère, un garçon que j’ai rencontré à Londres et qui, comme moi, va chercher l’oubli et l’existence loin de la France. Le rapprochement de position a fait notre rapprochement de sentiments, et nous nous trouvons liés par les mêmes idées. Il me donne du courage, et nous espérerons ensemble.

»Vous aurez été belle et superbe aux courses du Champ de Mars. C’est du reste un beau piédestal qu’une ruine comme la mienne, et je ne doute pas un seul instant qu’on ne paye fort cher la curiosité d’une nature comme la vôtre. Vous verrez, sur la bague que je vous envoie de Londres, la date du 15 mai, de Southampton. C’est le jour où tout est fini pour moi et où pas une voix amie n’est venue me dire: _Je penserai à toi!_--merci de m’avoir aimée!--Je meurs de chagrin, je meurs sans laisser un souvenir derrière moi. Vous avez dit et répété, depuis mon départ, que pour vous venger vous vouliez toute mon existence, toute ma fortune, tout ce que j’avais de jeunesse et d’illusions. Eh bien! soyez heureuse; je suis parti; je vous ai donné tout mon avenir, tout mon cœur, toutes mes larmes, toute ma fortune pour vos caprices, et je pars, le cœur brisé et l’œil desséché, sans une livre sterling pour vivre. J’ai payé mon passage. Je vais beaucoup plus loin encore qu’à Sidney. Je ne resterai là que huit jours et je me rembarquerai pour d’autres îles plus éloignées. Je suis décidé à tuer ma douleur morale, à force de souffrances physiques. Je ne suis plus de ce monde, et l’immensité de mon amour, comme l’immensité de votre infamie, ne sera compensée que par ma misère et mes souffrances. Cette bague que je vous envoie vous servira, comme mon portrait, à faire valoir plus cher et payer de même vos attraits. Dépêchez-vous, car votre vie s’avance, et ma seule vengeance, que j’attends du temps, vous paraîtra hideuse et terrible. Aujourd’hui que je pars, ce n’est pas vous, Mogador, que j’ai aimée, mais un rêve, une femme dont le souvenir, dont l’idéal restent gravés dans mon cœur, femme sans nom, sans passé, femme de ma création, de mon amour, que j’ai rêvée, façonnée comme mon cœur la voyait, et qui est morte à tout jamais, et pour laquelle je prie Dieu chaque jour.--Ce n’est pas vous que j’ai aimée, on ne peut aimer que ce qui est beau et noble, et la femme que j’aimais, je l’adorais. Allez, allez, Céleste, la Providence ne pardonne pas. Plus aujourd’hui vous jouissez de ma ruine, plus vous serez malheureuse, méprisée, et cette même Providence sera sans pitié pour vous comme vous l’avez été pour moi. Votre vie sera bientôt un enfer. Moi, je vais me créer une vie nouvelle, et vous, le pain que vous mangerez sera payé par le mépris général, et sali par la fange d’où il sortira. Vous avez été INGRATE! Vous n’avez eu de baisers pour moi que pour mieux me mentir.

»Je vous pardonne tout, mensonges, ingratitudes. Pourquoi auriez-vous eu quelque respect pour moi, qui ai été assez lâche pour supporter toutes vos insultes?

»Je vous pardonne, mais Dieu vous maudira, vous, femme sans cœur et sans âme.

»Personne ne saura où je suis. Si la force physique m’abandonne, eh bien! Dieu et le monde me pardonneront, car j’aurai souffert du cœur et du corps; adieu! Soyez heureuse, si l’argent peut faire le bonheur, et n’augmentez pas votre infamie par de cyniques paroles sur mon compte. Que la devise de votre voiture: «_Forget me not_» (ne m’oubliez pas) ne soit pas le sujet de plaisanteries qui deviennent ignobles, quand elles tombent sur un homme qui avait fortune, nom, avenir, et qui travaille de ses mains pour vivre.

»ROBERT.»

«A bord du _Chusan_, le 15 mai 1852, cinq heures du soir.

»Je viens de quitter Southampton à deux heures et demie. Pas un passager, pas un matelot, pas un mousse qui n’eût quelqu’un venu pour l’embrasser, et moi, je suis seul, seul, comme un maudit. Toute la ville était sur le port, poussant des hurrah pour nous souhaiter bon voyage.

»Des bateaux à vapeur nous ont accompagnés pendant deux heures en mer. On avait permis à chacun des passagers d’emmener, pendant ce temps, les uns leur famille, les autres leurs maîtresses. Chacun partait triste, mais chacun avait quelqu’un qui lui disait: Au revoir! Moi seul, je suis seul. Personne, pas même la consolation d’avoir près de moi un Français qui me comprenne, Ils avaient tous quelqu’un qui les aimait, qui les regrettait.

»Moi je n’ai personne qui me regrette, qui m’aime.

»Pendant que j’écris cette lettre, vous, Céleste, vous jouissez de votre triomphe. Il n’y a pourtant pas de quoi, car je ne me suis guère défendu. J’étais si heureux de vous voir sourire. O mon Dieu! je souffre bien, car je suis bien seul dans le monde, et j’avais pourtant bien besoin d’affection et d’amour. Ces bateaux qui nous ont accompagnés viennent de nous quitter. Ils avaient à bord de la musique qui n’a cessé de jouer. Cette musique me portait sur les nerfs d’une manière atroce et je pleurais comme un enfant. Fou que je suis! je croyais en quittant Southampton te reconnaître dans chacune des femmes qui agitaient leurs mouchoirs en l’air; mais ce n’était pas à moi qu’on disait adieu. Qui donc peut m’aimer, qui donc peut me regretter? Me voici pour trois mois entre le ciel et l’eau. Cette lettre ne t’arrivera pas avant longtemps. Je tâcherai de la donner en passant au Cap. Je t’écrirai tous les jours, car ta pensée ne me quitte pas. Tu m’as fait bien du mal, tu as été sans pitié; mais je te pardonne. Je ne crois pas jamais revenir, jamais te revoir, mais ma dernière parole sera pour te dire: Je t’aime. Et quand même je te reverrais, à quoi bon le désirer, à quoi bon espérer? N’ai-je pas tout donné, tout sacrifié pour un espoir, espoir trompé chaque jour depuis cinq ans? Sais-tu ce que c’est que le désespoir? c’est le cœur déchiré, c’est le rêve évanoui, c’est le réveil à la réalité. Eh bien! Céleste, voilà ce que j’ai aujourd’hui. Tu m’as trompé cinq ans, jusqu’au jour où tu as été sans pitié. Que m’importe aujourd’hui l’avenir, la misère? Oh! je sais ton raisonnement; tu n’as même pas pitié de moi.--J’ai ma famille, dis-tu, qui viendra à mon secours; mais tu ne sais donc pas que quand je mourrai, ma famille ne le saura que trois mois après.--Et puis, je ne veux rien; où donc serait le prix de mes sacrifices pour toi, si j’avais compté sur les autres? Je ne compte que sur moi pour vivre. Ma douleur fait presque ma force, et si je répare ma position perdue, ce sera à moi seul que je le devrai. Je vais me mettre sur mon lit, car je suis très-fatigué. Voilà bien des nuits que je passe sans sommeil; mes pauvres yeux sont bien rouges. Et du reste, que puis-je te dire qui te touche? Tu es heureuse maintenant, tu es libre; mon souvenir est déjà bien loin. Mon seul bonheur sera de t’écrire tous les jours quelques lignes, de penser à toi. A demain, si la mer n’est pas trop mauvaise.--J’ai ton portrait près de moi et je l’embrasse souvent.»

«Mercredi, 19 mai 1853.

»Depuis samedi, voici la première fois que je puis me tenir un peu. Jusqu’à présent, le temps ne permettait pas de rester debout. Je suis en face des côtes d’Afrique. J’ai passé tout mon temps sur le pont, assis dans un coin, nuit et jour, pensant au passé que chaque coup de vent emporte un peu plus loin de moi. Mon souvenir doit s’effacer de ta pensée, comme ces horizons que mon regard ne voit plus derrière le sillage du navire.

»Je souffre beaucoup, non pas du corps, car ces souffrances me sont insignifiantes; mais le cœur, mon pauvre cœur est brisé, d’autant qu’il n’a aucune consolation dans les affections qu’il laisse derrière lui. Pourquoi faut-il que j’aie porté tout ce que j’avais de cœur sur une espèce de fléau, dont la vie ne respirait que la destruction et la ruine. Tout ce qui t’aimera, tu le détruiras; tout ce qui est beau, tu le détestes. Le mal est ton essence; plus il est grand, plus tu souris. Quand il ne reste plus rien à détruire, tu rejettes tes victimes loin de toi, tu les salis, tu les insultes.

»Depuis samedi, je n’ai aperçu qu’un vaisseau bien loin, il retournait en France: y reviendrai-je jamais? Je ne le crois pas; qu’y viendrais-je faire?