Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3
Part 7
Il me prit les mains, les embrassa, me disant:
--Partez, votre présence me fait mal; mais ne m'oubliez pas.
Je montai en voiture; il s'éloigna vite. Je m'aperçus avec douleur qu'il avait dû se faire violence pour prendre ce parti.
Je venais de sacrifier beaucoup à Robert; il m'attendait et me reçut froidement. Il ne devait passer que quelques jours à Paris; son projet était de repartir dans la semaine; il n'avait sans doute pas songé à m'emmener, les événements seuls venaient de le décider.
Il regardait chez moi chaque chose nouvelle avec un sourire de mépris, et me disait que tout cela était de mauvais goût.
Je défendais ce qu'on m'avait donné.
Robert en prit du dépit et il lui vint en tête une folie: il m'apporta une parure d'émeraudes et de diamants, digne de l'écrin d'une reine. Je regardai éblouie, ne voulant pas croire qu'un pareil trésor fût à moi. Quand je fus remise de mon étonnement, je lui fis des reproches.
--Je n'aurai jamais l'occasion de mettre de si belles choses, et puis cela doit être si cher! Vous avez eu tort, vous me faites de la peine.
Il me répondit poliment que cela ne me regardait pas.
Dois-je avouer que la première impression passée, je pris assez aisément mon parti de ce magnifique cadeau? Depuis, je me suis bien blasée sur les bonheurs de la coquetterie; mais je n'en étais pas encore arrivée à ce degré de stoïcisme; aussi, pour être complétement franche, je dois convenir que, me laissant aller à toute ma joie, je n'en dormis pas pendant deux nuits; je me réveillais en sursaut, croyant qu'on enfonçait ma porte.
Cette parure, qui se composait d'un bracelet, d'une broche, de boucles d'oreilles, de bagues, aurait pu valoir, chez un marchand consciencieux, vingt mille francs; elle avait peut-être coûté à Robert le double chez son bijoutier du Palais-Royal. Cet homme avait pris l'habitude de vendre si cher à Robert, quand il n'avait pas de fortune, que, pour ne pas ouvrir les yeux de ce dernier, il continuait son métier avantageux. Sa figure me déplaisait et je ne voulais jamais avoir recours à lui pour la plus petite chose. Mes pressentiments ne m'ont jamais trompée: je le voyais apparaître dans ma vie comme un traître de mélodrame.
Robert paraissait charmé de mon enchantement, et il profita de cela pour me dire:
--Faites vos malles, je vous emmène.
Pardonnez-moi de vous conduire aussi souvent sur la route du Berri; mais je suis obligée de suivre le fil de mon existence, et ce n'est pas la faute de mon récit, si cette existence s'est vingt fois embarrassée dans les mêmes broussailles. La légende de mes amours avec Robert a été une légende de voyages. Nous étions partis de points si différents, que nous devions faire beaucoup de chemin pour nous rejoindre.
J'étais en Berri depuis quinze jours à peine, que les mêmes scènes recommencèrent.
--Voyons, Robert, vous me rendez malheureuse, et vous n'êtes pas heureux; vous me dites souvent des choses pénibles sans motifs. Vous avez des regrets dont je suis la cause; voulez-vous que je m'en aille?
A cela il répondait souvent non, mais le lendemain la querelle recommençait. Il chassait plus que jamais; ses affaires s'embrouillaient de plus en plus. Je voyais cela mieux que lui, qui paraissait être en pleine sécurité. Un jour, à son retour de la chasse, je me plaignis de ma solitude; il avait manqué son sanglier, ce fut moi qui payai la défaite.
--Ah ça! ma chère amie, vous êtes revenue de votre bonne volonté; vous connaissez mon genre de vie; si je vous ai fait quitter des gens plus amusants que moi, j'ai tâché de m'acquitter envers vous du sacrifice que vous me faisiez; si vous trouvez que cela ne soit pas assez, faites un chiffre.
Le ton dont tout cela était dit me fit un mal affreux; je pensai à Richard si doux. J'étais près de Robert: on sacrifie vite, moralement, ce que l'on a près de soi. Il pâlissait dans ma pensée à mesure que l'autre s'y gravait.
Je répondis:
--Vous m'avez donné une belle parure; j'ai le droit et l'agrément ici de pouvoir la montrer au soleil pour qu'il se mire dedans: cela ne peut me distraire des jours entiers. Ce qui m'entoure est bien triste; ce château porte malheur: votre jardinier vient de perdre ses deux filles en moins d'un mois; Solange vient de perdre sa mère. Depuis quelques jours, je fais des petites robes de deuil pour elle et ses sœurs; c'est à peine si je vous vois. Je n'entends que des hurlements du matin au soir; la rage est dans votre chenil. Chaque jour, il faut pendre un ou deux de ces beaux chiens que j'ai presque élevés; le vent souffle dans vos vieilles tours à les enlever; mon aversion pour la campagne augmente, et puis vous êtes incertain du lendemain; je m'attends toujours à être renvoyée. Vous ne pourrez me garder longtemps; vous faites des dépenses folles, ce train de maison vous ruine. Vous m'avez faite la complice de vos folies en me donnant une parure magnifique. J'étais plus heureuse les premiers jours que je suis venue ici, et vous ne m'aviez pas payée, comme vous venez de me le dire. Puisque nous sommes sur ce sujet, je vous dirai ce que j'aurais voulu pour être heureuse près de vous: D'abord, vous voir diminuer vos charges; mon amour pour vous et l'idée de vous encourager à redresser votre fortune, m'auraient fait rester ici enfermée tant que vous l'auriez voulu. Le premier jour où je vous ai connu, je vous ai dit ma position; vous connaissez mon passé, mes craintes pour l'avenir et celles de chaque jour. Vous m'auriez fait un grand plaisir en me plaçant le quart de la valeur de cette parure.
Robert ne répondit rien. Me donnait-il raison, ou l'avais-je fâché! Est-ce cela qui le décida à me quitter de nouveau? Quelques jours s'étaient écoulés depuis cette explication; il était soucieux. Je lui dis un matin:
--Qu'avez-vous, Robert? Est-ce un nouveau projet qui vous tourmente et que vous n'osez m'avouer? Ma présence vous gêne ou vous déplaît.
--Non, Céleste, votre présence ne me déplaît pas, mais je viens de perdre une somme assez importante à la Bourse; je suis préoccupé.
Je m'efforçais toujours de lui arracher sa pensée. Quand on est jaloux, on cherche la vérité jusqu'à ce qu'on la trouve; alors on est dix fois plus malheureux. J'avais un soupçon; à force d'insister, je lui donnai une idée qu'il n'avait pas. C'est encore ce qui arriva cette fois.
--Oui, lui dis-je, vous avez perdu beaucoup, peut-être; il n'y a qu'un mariage qui puisse vous sortir de l'embarras où vous êtes. Ne vous gênez pas pour moi, et puisque vous tenez à ce château et à ces domaines, prenez un parti, acceptez un mariage qui vous fasse deux fois millionnaire. Pour vivre avec moi, il vous faudrait vendre tout cela; je ne vous demanderai jamais une chose aussi extravagante; je regrette seulement que vous soyez revenu me chercher. J'aurais dû vous refuser; mais que voulez-vous? je vous aimais encore; un amour comme le mien ne vaut pas un si grand sacrifice. Réfléchissez bien.
Il me tendit les mains en me disant:
--Vous avez raison, je suis un fou. On m'a proposé un parti superbe; je refusais pour vous qui vous ennuyez ici et qui seriez plus heureuse à Paris, au milieu de ces gens qui vous aiment et vous entourent. Que puis-je pour vous? Ma vie est une vie de gêne; voilà déjà trop longtemps que vous la partagez. Je vous rends votre liberté; vous partirez quand vous voudrez.
--Demain vous me ferez conduire à la ville.
Je rentrai dans ma chambre, assez résignée, mais en faisant mes préparatifs, un grand orage s'amassa sur mon cœur. J'avais beau me dire que c'était moi qui avais cherché cette séparation, que c'était moi qui l'avais amenée, le tonnerre grondait dans mon âme, et à tout, je répondais:
«Il aurait dû ne pas accepter, tout quitter pour vivre avec moi, s'il m'aimait.»
Je refusai de descendre dîner, et le lendemain, à dix heures, je le fis demander.
--Comment allez-vous ce matin? me dit-il d'un air calme qu'il se donnait peut-être, mais qu'il joua si bien qu'il me mit en rage.
--Vous êtes trop bon, je vais bien. Vous voyez que je suis prête; tâchez que cette séparation soit la dernière. A toutes ces ruptures, mon amour se brise et il finira par tomber en poussière. Tâchez que le vôtre, si vous en avez, passe avec le mien, car je vous ferais atrocement souffrir; le manque d'éducation a laissé en moi quelque chose de sauvage qui souhaite le mal. Le jour où je ne vous aimerais plus, vous vous tueriez à ma porte que je passerais par-dessus votre corps pour sortir. Ménagez-moi ou n'ayez jamais besoin de moi. Il y a dans les gens de ma sphère la haine et le besoin de se venger de ce qui est au-dessus d'eux; c'est à peine si les grands peuvent se faire pardonner leur naissance, leurs avantages à force de bonté. On se met près d'eux, on se mesure, et en se voyant si au-dessous par la position, on se demande pourquoi cette distance, surtout quand le cœur et l'imagination devraient vous rapprocher. Celui qui est en bas se dit: Pourquoi ne suis-je pas à leur niveau? Je suis en bas, Robert, je suis lasse de recevoir et de ne pouvoir donner. Si j'étais à votre place, je vous rendrais bien heureux; à la mienne, tout me fait souffrir; le mot le plus insignifiant est une blessure. Vous riez; cette fierté vous fait pitié? Est-ce ma faute si on n'a pas arraché à la fois de mon âme toutes ses qualités? Une seule est restée; elle se débat dans la poussière des autres: je la laverai avec mes larmes; elle me restera...
--Adieu, Robert, rappelez-vous cet entretien; si un jour vous étiez plus malheureux que moi, vous verriez si je vous aime. Ce qui nous sépare, c'est votre position, je la déteste. Je veux vous donner les baisers que je vous donne, je ne veux pas les vendre. L'amour que j'ai pour vous ne s'achète pas; ni vous, ni personne ne serait assez riche pour le payer. Adieu! voyez, je vous quitte sans verser une larme. Vous appelez cela mon orgueil, c'est ma fierté qui se réveille.
Il ne me retint pas. Il me dit, je crois, adieu, avec une volonté bien arrêtée de ne plus me revoir.
XXXIV
LE THÉATRE DES FOLIES-DRAMATIQUES.
Je revins à Paris, désespérée, comme toujours; il fallait pourtant prendre un parti. J'avais à m'occuper de moi, de l'avenir et de celui de ma petite filleule Solange que j'appellerai désormais Caroline, en souvenir de sa mère. J'avais de ses nouvelles; elle se portait bien. C'était une consolation, mais mieux elle se portait, plus il fallait songer à elle. Je résolus donc d'entrer dans un théâtre; je fis plusieurs tentatives inutiles.
On m'avait bien dit de m'adresser à M. Mouriez, directeur du théâtre des Folies-Dramatiques; mais il avait la réputation d'être brutal et je n'osais l'aller trouver. Je pris le parti de lui écrire, lui disant qui j'étais et ce que je désirais. Il me fit répondre par son régisseur qu'il me recevrait le lendemain. Il n'est rien de tel que de faire une mauvaise réputation aux gens pour qu'on les trouve charmants; c'est ce qui m'arriva avec M. Mouriez. Je ne ferai son portrait ni au physique ni au moral. Tout le monde sait que c'est un des meilleurs administrateurs de théâtres qu'il y ait à Paris; il a fait sa fortune en payant bien ses artistes: c'est le contraire de beaucoup d'autres. Ses conseils, quoique un peu brusques, sont toujours bons; la preuve, c'est qu'une grande partie des acteurs et des actrices qui ont du talent sortent de chez lui. Tous ses anciens pensionnaires disent du bien de lui, lui sont reconnaissants et le regrettent. Je suis du nombre.
Je me rendis donc à son cabinet; il me regarda de côté, car il écrivait, et me dit:
--Vous voulez entrer dans mon théâtre?
--Oui, monsieur, et je serais bien contente si vouliez m'y admettre.
--Vous n'avez jamais joué?
--Si, monsieur, mais bien peu et très mal: une pièce à Beaumarchais, une aux Délassements.
--Ce n'est pas beaucoup.
Il se retourna pour me regarder. Cet examen parut m'être favorable.
--Cela vous ferait donc bien plaisir d'être ici? Je dois vous prévenir que j'ai des actrices qui vont bien, qu'il faut travailler, être exacte.
--Si vous voulez me prendre, je vous promets d'être exacte, je tâcherai d'être bonne; si vous voulez m'essayer, vous ne me payerez pas pour commencer.
Je crus l'avoir fâché, car il fit un saut sur son fauteuil et me répondit sèchement:
--Mademoiselle, si, vous me convenez; je vais vous engager et vous payer; je ne fais pas d'engagement pour rien. Je paye les gens qui me servent. On m'a lu hier la parodie du _Juif-Errant_, vous débuterez dedans; il y a un rôle de reine Bacchanale, cela vous convient-il?
Ma réponse fut ma signature au bas de l'engagement qu'il me présentait.
--Bien, me dit-il, allez! On vous lira la pièce dans quatre ou cinq jours.
Je sortis radieuse. Si, quand on est malheureux on a besoin de conter ses peines, c'est bien pis quand on a une grande joie. J'avais envie de crier aux passants: «Je suis engagée aux Folies; on me paye, et on m'a dit qu'on fournissait les costumes. Mais, pensant que cela manquerait d'intérêt pour le public, je cherchais à qui je pourrais raconter cette bonne nouvelle. J'étais en ce moment sur le boulevard Saint-Denis; Richard y demeurait. Je ne pouvais, si ce qu'il m'avait dit était vrai, trouver personne qui s'intéressât plus à moi, et je montai, après avoir demandé s'il y était. En chemin, j'eus le temps de faire bien des réflexions. Quoique son appartement fût très-joli, il était au cinquième étage; ajoutez qu'arrivée au quatrième la peur d'être mal reçue me prit. Je redescendis jusqu'au premier en me disant: Je l'ai quitté assez brusquement; il m'a dit la phrase de rigueur: «Comptez toujours sur moi.»
Admettons qu'il ait eu un peu de chagrin, il aura trouvé beaucoup de femmes pour le consoler; peut-être en ce moment y a-t-il chez lui une jolie garde-malade qui achève sa guérison. Je descendais toujours; encore un étage et j'étais dehors, mais je sentis dans ma poche mon cher engagement; l'envie de le montrer me reprit si fort que je regrimpai jusqu'au haut sans respirer. Je tirai la sonnette en pensant à ceci: que s'ils étaient deux j'aurais à la fois un confident et une confidente. Ce fut Richard qui vint m'ouvrir.
Je me mis à parler comme une pie; j'avais tant de choses à lui apprendre, que cela dura vingt minutes sans qu'il en comprît un mot. Il faut dire qu'il ne me prêtait pas une grande attention; il me regardait d'un air étonné.
--Ah! lui dis-je, c'est comme ça que vous me recevez; vous ne me dites même pas bonjour. Je m'en vais.
Il me barra le passage et se mit à rire.
--Je ne vous ai rien répondu, parce que je suis surpris de vous voir, ensuite parce que vous ne m'en avez pas laissé le temps; vous n'avez pas arrêté. Je vous remercie de m'avoir cru assez votre ami pour venir me conter ce qui pouvait vous arriver d'heureux.
J'étais fâchée d'être montée; il avait l'air bien froid; je me sentais mal à mon aise. Je me levai et lui dis:
--Et moi je vous remercie de m'avoir écoutée, je m'en vais... Il me fit rasseoir.
--Reposez-vous encore un peu, c'est bien le moins, après avoir monté mes cinq étages. Dites-moi donc comment il se fait que vous soyez libre?
--Ce n'est pas difficile à deviner. Robert m'a donné congé avec ordre de quitter le Berri sous vingt-quatre heures; les dix heures de chemin de fer étaient comprises dedans. J'étais assez faible de caractère pour lui; maintenant que je suis engagée, mon dédit aura de la fermeté pour moi; je ne partirai plus.
--Vous! me dit Richard d'un air triste, il n'aura qu'un signe à faire et malheureusement vous y retournerez.
--Malheureusement? on dirait que cela vous vous fait de la peine; pourtant vous ne m'aimez plus, n'est-ce pas?
--Je l'ai cru, j'ai tout fait pour cela, c'est mon mauvais génie qui vous a amenée ici; si je ne vous avais pas revue...
--Eh bien! je m'en vais.
--Non, je vous en conjure, laissez-moi vous regarder; j'ai été si malheureux de vous perdre, j'ai tant souffert!
--Ça ne vous a pas maigri.
--Vous riez toujours, Céleste. Voyons, vous êtes libre, j'oublie ce que vous m'avez fait, restons amis; je crois que vous avez eu tort d'entrer au théâtre, on y dépense plus qu'on ne gagne.
--Vous saviez bien, Richard, qu'il y a eu dans ma vie un jour fatal; je suis forcée de traîner ma chaîne sans pouvoir la rompre.
--Oh! si je pouvais disposer de ma fortune, je vous ôterais bien vite ce chagrin; mais restez avec moi, patientez et bientôt... Je ne veux pas vous donner un faux espoir, ça fait trop de mal.
Je ne devinais pas sa pensée. Dans la crainte de me tromper, je ne cherchai pas.
Il voulut me reconduire, et je me sentis soulagée d'avoir retrouve, si empressé, cet ami que j'avais abandonné, sans m'inquiéter du mal que je pouvais lui faire.
Je répétai aux Folies avec Lassagne, acteur très-aimé du public; évidemment, il avait du talent, mais il en était trop sûr; il ne parlait de rien moins que d'ouvrir un cours, afin de donner des leçons, des conseils à Bouffé, à Arnal, à Odry.
Il ne m'aidait jamais en jouant; il profitait de mon embarras en scène pour me jouer des tours; il ajoutait à son rôle. Je n'avais pas la réplique, et je ne savais que devenir. Pour produire un effet, il aurait fait siffler son meilleur ami.
Tout le monde le connaissait; on le tenait à distance. Il était aimé de peu de personnes. Souvent, M. Mouriez lui parlait durement; Mme Odry, le pria bien des fois de cesser ce qu'elle appelait ses _cascades_, sous peine de le faire mettre à l'amende.
Il y avait, parmi les femmes, Angélina Legros; elle était là depuis quinze ou seize ans et commençait à être trop marquée pour jouer son emploi.
Dans chaque débutante elle voyait une rivale et ne la ménageait pas. Je débutai précisément par un de ses rôles; j'avais besoin de me faire des amies dans le théâtre, et j'avais eu la naïveté de compter sur elle; mais je renonçai bien vite à cette illusion.
Je frappai à d'autres portes: j'entrai chez Dinah, jolie petite brune, un peu bamban; je ne fus pas longtemps à m'apercevoir de ses défauts. Elle avait toutes les petites faiblesses de l'enfance. Je passai à Duplessis: celle-là était nulle. Il restait une voisine, Frenex, extraordinaire créature, petite, maigre à lui compter les côtes, blond et rouge mêlés, un nez comme il y en a peu, des dents comme il est aise de s'en procurer pour son argent, la bouche grande, les cils et les sourcils blond albinos; le tout peint en noir, blanc et rouge, était passable. Elle avait de l'esprit, elle était mignonne, distinguée, bonne actrice, capricieuse et coquette.
Une nouvelle amie était une conquête; aussi me reçut-elle très-bien; cela dura quelques jours.
Elle était malheureuse en affections, je ressentis le contre-coup de sa mauvaise humeur. Je suivis, triste de cette rupture, le couloir jusqu'à la loge de Léontine.
Elle voit à peine clair, c'est un bien grand malheur; pourtant, cela lui fera pardonner un petit ridicule: elle ne se voit plus bien, et se fâche de ce qu'on ne veut pas lui faire jouer de jeunes grisettes. Elle a bon cœur. M. Dennery la connaissait bien, quand il fait Chonchon dans la _Grâce de Dieu_.
Les Folies ne sont pas comme les autres théâtres: il n'y a pas de foyer pour les artistes; les coulisses sont si petites qu'on attend son entrée dans sa loge; ces loges sont grandes et claires comme le dedans d'une malle fermée; on s'y ennuie à périr, c'est pourquoi j'étais allée faire une petite visite à toutes ces dames; mais les abords n'avait pas été chose facile; toutes s'étaient écriées en apprenant que j'étais engagée et que j'allais débuter aux Folies:
--C'est indigne de nous donner une Mogador pour camarade! Quelle estime le monde aura-t-il maintenant pour les actrices des Folies?
Si la morsure d'un chien vous rend enragée, les méchancetés dirigées contre vous à tout propos, souvent sans motif et toujours sans en avoir le droit, peuvent bien vous rendre un peu méchante.
Une seule de mes compagnes me donna des conseils et fut très-bonne pour moi, Mme Odry.
Quant aux hommes, c'était autre chose; Hensey, Coutard, Boisselot, Hoster, tous étaient charmants pour moi, et se disputaient le plaisir de me donner des avis dont j'avais grand besoin et que je m'efforçais à suivre de mon mieux.
XXXV
OÙ L'ORGUEIL VA-T-IL SE NICHER?
Richard avait fait une cour assidue à Mlle Alice Ozy; il avait cessé tout à coup; elle s'était informée du motif de cette subite froideur. Le motif c'était moi. Elle me prit en grippe sans me connaître.
Un jour j'avais à dîner Richard et un de ses amis, le comte de B...
--A propos, dit celui-ci, après le dîner, viens-tu demain au bal chez Ozy? Cela me ferait plaisir; j'ai peur de n'y connaître personne.
--J'irais bien, dit Richard, si on avait engagé Céleste.
--N'est-ce que cela, dit son ami tout joyeux, je vais lui demander une invitation, c'est à côté. Je suis ici dans cinq minutes.
En effet, il fut à peine un quart d'heure. Je ne sais quel pressentiment m'avertissait, mais je passai dans ma chambre, me promettant d'écouter.
--Eh bien? dit Richard.
--Eh bien! mon cher, tu ne me disais pas que tu étais en délicatesse avec elle; elle m'a refusé net, et puis elle s'est ravisée, et m'a dit: Je veux bien qu'il vienne, mais je ne veux pas recevoir Mlle Mogador; jamais cette fille ne mettra les pieds chez moi. Fi! l'horreur! pour qui me prenez-vous?
--Tais-toi, dit Richard, il ne faut pas dire cela à Céleste.
Je rentrai sans faire semblant de rien savoir; mon amour-propre était engagé. Je me fis à moi-même la promesse que l'altière Ozy me recevrait avant huit jours. Cela ne me paraissait pourtant pas très-facile. Je me rappelai que Victorine la connaissait. Je fus la trouver. Elle me fit un reproche d'être restée si longtemps sans venir la voir.
--Ma chère, je mérite encore plus vos reproches que vous ne le croyez, car je ne viens aujourd'hui que parce que j'ai un service à vous demander; mais il ne faut pas m'en vouloir, le théâtre me prend tout mon temps.
--Je sais cela, me dit-elle en riant; je vous ai vue jouer il y a quelques jours, vous n'êtes pas bonne.
--Je tâcherai que cela vienne.
--Quelle idée vous a prise d'entrer là?
--Je suis tout à fait fâchée avec Robert.
--Alors, c'est un coup de tête?
--Oui, mais ce n'est pas pour parler de ça que je suis venue vous voir. Figurez-vous, ma pauvre amie, que j'ai reçu hier un grand affront. On a demandé pour moi une invitation à Mlle Alice Ozy, qui a refusé dans des termes qui m'ont blessée. Je veux la connaître, je veux qu'on me voie avec elle; pouvez-vous m'aider?
--Non, je ne la vois plus; mais je suis étonnée de son dédain; son talent ressemble au vôtre. Quant à votre nom de Mogador, vous pourriez faire comme elle, en changer. C'est gentil, Alice Ozy, mais ce n'est pas son nom.
--Ah! vous croyez?
--Je ne crois pas, j'en suis sûre. Il me semble qu'elle pourrait vous recevoir de plain-pied. Eh! parbleu! elle est liée en ce moment avec Rose Pompon. Vous devez connaître Rose Pompon!
--Oui, j'irai chez elle s'il le faut, mais Mlle Ozy me recevra. Adieu, chère amie, ou plutôt à revoir. J'ai affaire et je n'ai que huit jours pour achever cette conquête.
--Vous avez plus de temps qu'il ne vous en faut.
J'arrivai chez Rose Pompon, qui se mit à m'en conter de toutes les couleurs. Il y avait chez elle une maîtresse de piano qu'elle chargea de baisers, de compliments, pour Mlle Ozy. Je compris que cette femme pourrait me servir. Je la priai de venir me voir le lendemain matin; elle me dit qu'elle ne pouvait venir plus tard que dix heures, onze heures étant l'heure des leçons de Mlle Alice.
Elle arriva le lendemain. C'était une jeune personne de quarante ans, qui commença par me dire beaucoup de mal d'Ozy, bien qu'elle fût habillée des pieds à la tête d'effets qu'elle tenait de sa générosité. Je ne l'avais pas fait venir pour m'affliger sur l'ingratitude humaine.
J'abordai le sujet qui intéressait mon amour-propre.