Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3

Part 13

Chapter 134,144 wordsPublic domain

Il avait dans son cabinet de toilette une boîte à bijoux à plusieurs compartiments; dans celui du fond, les casiers étaient faits de manière à mettre vingt mille francs en rouleaux d'or. Robert avait reçu de chez lui dix mille francs, qu'il avait déposés dans ce meuble. Il avait placé à côté une bourse en perles d'acier, où il avait mis toutes sortes de monnaies d'or et des pièces étrangères de diverses grandeurs. Il pouvait y en avoir pour huit cents francs. Je regardais tout cela avec peine, car j'avais le pressentiment qu'il le perdrait encore. Il avait invité plus de monde que de coutume, quelques femmes, pour me distraire: Hermance, Brochet, P. M..., et une petite femme qu'un de ses amis lui avait amenée. Elle avait une belle voix, se destinait au théâtre et se disait élève de Duprez. Sa figure était dure, pourtant elle était aimable et me comblait de caresses. Etant arrivée la première, elle vint dans le cabinet de toilette m'aider à m'habiller. Elle ne jouait jamais. Vers les deux heures du matin, après le souper, elle demanda la permission de se retirer. Personne ne s'y opposa. A cinq heures tout le monde partit; Robert ouvrit sa boîte pour payer; la clé de cette boîte était attachée à la chaîne de sa montre qui se trouvait sur la cheminée; le verre en était cassé. Il prit quelques mille francs, paya, puis, quand il fut seul, il fit son compte.

Je m'étais endormie sur un canapé; il me réveilla et me dit:

--Vous avez pris la bourse qui était là...

--Moi! mais non, vous savez bien que je n'ai pas joué.

On chercha partout; on se perdit en conjectures. Une seule personne était restée: Robert ne pouvait pas douter des gens qu'il avait reçus. Il pensa aux domestiques. Comme le soupçon est affreux, et qu'il eût fallu renvoyer tout le monde, ou se méfier de tous, il me vint une idée.

--Écoutez, lui dis-je. A mon retour de Londres, Maria est venue me voir; elle voulait aussi savoir quelque chose, elle me proposa d'aller chez une somnambule. Je la menai chez Alexis Didier; je ne croyais en aucune façon au somnambulisme, et comme je lui en voulais un peu, je résolus de lui faire une méchanceté, me disant: S'il répond à la question que je vais lui faire, par exemple, je croirai. Nous partîmes. C'était jour de séance publique. Il avait beaucoup de monde; je lui donnai des cheveux, je lui pris la main, et je lui demandai où était la personne à qui ces cheveux appartenaient. Est-il en France? se porte-t-il bien? Alexis se mit à rire et me répondit:

--D'abord, vous dites _il_, c'est _elle_ qu'il faut dire; ces cheveux sont ceux d'une femme, elle se porte très-bien, elle est ici, ce sont les vôtres.

Je regardai autour de moi effrayée; pourtant je voulus encore une preuve, et je lui dis: Je crois que vous vous trompez.

--Non, me dit-il en riant plus fort, ce n'est pas mal inventé ce que vous faites; vous venez d'entrer dans une chambre sombre, vous allumez une bougie, on vous attend à côté, vous fermez la porte pour que l'on ne vous voie pas; vous vous coupez des cheveux; tiens, vous les recoupez en petits morceaux; les voici. Et il me rendit le papier que je lui avais donné.

J'étais étourdie de ce qu'il venait de me dire. C'était l'exacte vérité; j'eus peur de cette puissance inconnue qui lisait la pensée. Maria me vit si pâle, si émue, qu'elle n'osa l'interroger, dans la crainte qu'on ne lui dît des choses que personne ne devait entendre.

--Je reviendrai, dit elle, quand il sera seul. Nous partîmes.

Je fus longtemps à me remettre, et comme je sentais que cela m'aurait influencé l'esprit, je me promis de n'y jamais retourner; mais aujourd'hui, le cas est assez grave, et si vous voulez, nous irons le consulter de bonne heure et avant que personne ne connaisse encore ce vol.

Mon idée parut bonne et nous nous rendîmes chez Didier, rue Grange-Batelière, avec un ami de Robert qui assista à la séance.

Lorsqu'Alexis fut endormi, on lui présenta la boîte, fermée à clef, il désigna la couleur et la forme de l'intérieur; le métal lui donna du mal à distinguer; pourtant, il en vint à bout; et dit:

--Il y a de l'or au fond. Vous venez d'en prendre dedans.

--Oui, lui dit Robert, mais une autre personne y a touché. Voyez bien.

--Menez-moi chez vous, dit Alexis, en faisant le geste d'un homme qui vous suit; il dépeignit l'appartement et dit: Je vois une femme qui s'habille, elles sont deux, la plus grande sort. Celle qui reste est petite, brune, elle a une robe claire et un ruban rouge autour du cou. Elle se lisse les cheveux; elle écoute à la porte; elle prend quelque chose sur la cheminée, c'est une clé. Oh! elle la laisse tomber, il y a quelque chose qui vient de se casser, c'est une montre. Elle se lève, elle ouvre votre boîte, elle prend sans regarder. Ce n'est pas de l'or qu'elle prend, c'est gris, c'est de l'acier, ah! je vois, c'est une bourse; il y a dedans des pièces étrangères, de grandes pièces; elle ne la met pas dans sa poche, elle l'attache sous sa robe au cordon de son jupon. Elle sort de la chambre, elle va près de la grande dame, elle n'est pas effrayée du tout.

--Pouvez-vous me conduire près d'elle? demanda Robert, émerveillé comme moi de ce qu'il nous disait.

--Oui, dit-il, attendez.

Il fit tous les détours comme s'il marchait, puis nous dit:

--Nous voilà rue B. C'est la seconde porte en entrant à gauche, elle loge au quatrième. Oh! mais elle n'y est pas, il y a des femmes, sa mère et sa sœur, la robe d'hier est sur le lit.

--Mais elle, dit Robert, la voyez-vous? Qu'a-t-elle fait de la bourse?

--Attendez que je la suive! Tiens, c'est une actrice, non, ce n'est pas un théâtre; il y a beaucoup de monde et l'on chante, elle va sortir.

Nous nous rappelâmes qu'elle nous avait dit être au Conservatoire.

--Venez, me dit Robert, je vais chez elle, l'argent m'est égal; mais il faut qu'elle me rende la bourse, elle me vient de ma mère.

Nous courûmes rue B. Il nous avait parfaitement indiqué. Il y avait deux femmes au quatrième qui nous prièrent d'attendre. Elle rentra presque aussitôt. Elle devint livide en nous voyant. Pourtant elle était hardie comme un page et elle nia effrontément. Robert lui dit que si, le lendemain, il n'avait pas la bourse, il la ferait arrêter. Ce fut elle qui nous fit une scène, elle voulait nous faire demander cent mille francs de dommages-intérêts...

Elle quitta Paris la nuit même, et resta quelques années sans reparaître.

XLII

Robert avait perdu une partie de l'argent qu'il voulait me rendre: il recherchait le monde. C'étaient tous les jours des dîners et des fêtes. Je ne lui disais plus rien; je ne combattais plus ses prodigalités, je les partageais et quelquefois même je les encourageais. Quand il avait fait quelque extravagance nouvelle, quand il m'apportait quelque présent de grande valeur, je ne lui disais même pas merci. Parée de ses dons, radieuse dans mon orgueil, je me faisais un trophée de sa ruine. J'aurais pu m'appliquer un mot célèbre: «L'ingratitude est l'indépendance du cœur.» Je m'étais fait un petit raisonnement infâme, qui me dispensait des remords comme de la reconnaissance. Je me disais que ce que Robert ne me donnerait pas à moi, il le donnerait probablement à sa provinciale. Avec cette idée absurde, une femme jalouse et mal élevée boirait la mer pour ne pas laisser une goutte d'eau à un poisson.

Nous avions de nouveaux amis et amies... Mme Ré... femme très-élégante et très-adroite, était la voisine de Robert; elle nous invita à passer la soirée chez elle. Elle avait un appartement admirable; là était la plus grande partie de ses charmes.

Un jour, Az.... me fit un reproche de la voir.

Az.... est une charmante actrice, fille d'artiste; elle a été élevée dans les coulisses d'un théâtre, mais elle n'aimait pas les femmes de théâtre.

Quand la pauvre petite disait un mot, on l'appelait bête. Elle était si gentille! Il y a beaucoup de gens qu'on rend stupides avec cette phrase; on tue l'intelligence qui pourrait sortir de son enveloppe.

Quand Az.... fut femme, elle voulut se venger de ce qu'on lui avait fait. Elle devint très-acariâtre pour tout le monde, ne s'appliquant jamais qu'à dire des méchancetés de ses chères sœurs, comme elle appelait toutes ses camarades de théâtre. Moi qui l'ai étudiée, je sais qu'elle a un cœur excellent. Son père s'est remarié. Elle a des petites sœurs d'un second lit, qui ont perdu leur mère; elle l'a remplacée, a fait élever les petites filles, qu'elle appelle ses enfants. Je l'ai vue se priver pour eux; pourtant elle avait dix-huit ans: ce n'était pas la raison qui la faisait agir, mais bien son cœur.

Elle me disait donc à cause de Mme Rémi:

--Pourquoi vas-tu chez elle? Je ne l'aime pas, moi, elle est trop heureuse au jeu. Dans le temps elle donnait des soirées. On jouait entre femmes; elle gagnait toujours, et quand nous n'avions plus d'argent elle nous faisait jouer nos effets. Elle m'a gagné des boutons d'oreilles; Brochet a perdu un très-beau cachemire; c'est Sarah qui a le plus perdu chez elle. Aussi tout le monde la fuit.

Je fus étonnée de ce qu'elle me disait, et avant de le croire je m'en informai à d'autres. Tout le monde me répéta la même chose.

Robert donna un bal travesti; il fut magnifique et me fit grand plaisir, car il me donna l'occasion de me lier avec la petite Page.

Il y avait quelque chose de si doux, de si langoureux dans ses grands yeux noirs, qu'ils me semblèrent être le miroir d'une belle et bonne âme. Je fus aussi enchantée de voir de près ces grandes sommités dramatiques: Mmes Octave, Nathalie, etc. Nathalie n'était pas dans ses jours de gaieté! je ne pus la juger à sa valeur. Ce jour-là son esprit ordinaire lui faisait défaut. Elle était venue pour chercher l'oubli d'un amour perdu, et comme c'était une passion littéraire, elle arrosa le bal de ses larmes. Je n'avais encore vu Mme Octave qu'au théâtre: c'était au moment de son grand succès dans la _Propriété c'est le vol_. C'est une belle personne et son caractère répond à la franchise de sa figure.

Je regardais toutes ces femmes avec curiosité. Je n'avais fait que les entrevoir de loin; je les trouvai plus jolies de près; mais c'était surtout au caractère de chacune que je désirais m'attacher; elles étaient au moins cinquante.

Je m'arrêtai devant une Bretonne charmante; c'était la petite Durand. Elle avait tout pour elle, jolie, bien faite. Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir qu'elle le savait trop et que cela même me la rendrait antipathique. Je fis vis-à-vis dans un quadrille à une grande et belle personne. Je cherchais où je l'avais vue pour la première fois, et pour aider mes souvenirs je demandai son nom. On me dit: «C'est C..., une actrice des Variétés.»

--Elle est jolie, dis-je à Az... qui se trouvait près de moi.

--Tu la trouves jolie, toi? elle est bête comme un chou.

--Que tu es drôle, ma chère amie; quand même elle serait bête, cela l'empêche-t-il d'avoir une jolie figure?

--Et toi, tu es bien fatigante avec ta manie de trouver toutes les femmes jolies; moi, je les trouve toutes laides, et puis, si tu savais comme elles t'arrangent. Je m'étonne de les voir toutes ici.

--Voyons, Az..., tais-toi! Il faut être juste, c'est le moyen d'être vraie.

La danse s'arrêta au bout du salon. Robert fit ouvrir une fenêtre. C'était Mlle Page qui venait de se trouver mal; la chaleur l'avait suffoquée. Je pris soin d'elle; elle me remercia et me dit en se retirant:

--Vous seriez bien aimable de venir me voir.

Je le lui promis.

--Pauvre Page! disait une petite femme que je n'avais pas remarquée, elle se serre trop; c'est ce qui la rend malade.

Bonne âme! dis-je en moi-même, en entendant cette phrase d'un faux intérêt qui cachait une méchanceté.

--Viens-tu danser, Amanda? dit un grand jeune homme brun.

Je me plaçai derrière elle et la regardai longtemps. Elle était jolie de figure, quoique ayant le nez un peu trop long et les lèvres minces. Elle était petite, d'une maigreur grêle, elle était entortillée de tulle et habillée avec beaucoup d'art. On voyait ses bras, ses mains osseuses. Je fus malgré cela étonnée quand elle appela mademoiselle C...: Ma sœur. La nature avait tant fait pour l'une et avait été si avare pour l'autre, que je devinai sans les connaître, que A... devait envier B...

Ces fêtes donnée par Robert coûtaient fort cher. Il était triste quand nous étions seuls, et cherchait à s'étourdir.

Il s'était commandé un coupé à huit ressorts; il me le donna.

J'allai voir Page; j'en fis mon amie. Je ne m'étais pas trompée; elle était aussi bonne qu'elle était jolie.

Le temps passait et Robert ne me rendait pas cet argent que je lui avais prêté. Je commençais à m'inquiéter, car je me perdais avec lui.

XLIII

LES USURIÈRES DE L'AME.--UN DINER CHEZ DE NOUVELLES CONNAISSANCES.

Robert avait affaire chez lui et partit en Berry pour deux jours.

Je fus engagée chez une actrice assez célèbre qui donnait un dîner de femmes.

Nous étions huit, je ne dirai pas les noms: car comme moi peut-être regretteront-elles un jour ces quelques années de leur vie. Je n'ai pas le droit de les leur rappeler.

Je les indiquerai donc par les numéros de leurs places.

Nous attendions dans un joli salon que le dîner fût servi. La maîtresse de la maison ouvrit une porte à deux battants: nous vîmes une belle salle à manger ornée de vieux meubles de chêne, de chinoiseries, de peintures, de curiosités sur des buffets énormes; cela ressemblait beaucoup à une boutique; l'abondance y était, le goût manquait.

On se faisait des politesses les unes aux autres; on se donnait des airs de grandes dames, pour se venger d'avoir mangé des pommes de terre dans sa jeunesse. Je n'étais à leur hauteur que sur ce dernier point, j'en avais mangé autant qu'elles; mais je ne savais pas adoucir ma voix, prendre un lorgnon pour regarder dans mon assiette; j'avais gardé mon vrai nom; je ne posais pas à tout propos mon bras en guirlande, mes mains comme pour prendre un papillon.

Je savais bien que ces dames disaient: Elle manque de distinction--mais j'étais moi.

On vint annoncer que le dîner était servi.

--Mesdames, dit la maîtresse de la maison, j'ai marqué vos places.

Numéro 1: Elle fit passer une grande belle fille à l'air doux et bête; le numéro 2 était une petite, maigre, pincée; le numéro 3, une grande ingénue insignifiante; le numéro 4, une provinciale; le numéro 5, une femme qui avait dû être jolie dix ans plus tôt; le numéro 6, une bonne et simple fille qui n'aimait les violettes qu'en diamants; le numéro 7, moi; le numéro 8, la maîtresse de la maison, jolie blonde, quoiqu'elle n'ait plus d'âge.

Le dîner venait de chez Potel et Chabot. Il y avait deux maîtres d'hôtel qui m'embarrassaient un peu, car on paraissait ne pas vouloir se gêner pour causer.

--Oh! ma chère, dit le numéro 2, votre dîner sera détestable, avec les réchauds on mange froid. Chez moi, je fais servir à la russe, c'est très-bon genre. Ah! je n'aime pas ce potage; pourquoi n'avez-vous pas fait faire une bisque?

--Ma chère, répondit la maîtresse de la maison, c'est que vous avez oublié de m'envoyer votre menu.

--Ton argenterie est jolie, dit le numéro 1 en pesant une cuillère, mais j'aime mieux la mienne.

--Vous êtes bien heureuses, vous autres; moi je n'ai que douze couverts, dit en grognant le numéro 5; j'avais essayé de tirer une carotte à _mon époux_ pour qu'il m'en donnât, ça n'a pas pris.

--Tu t'y es mal prise, dit le numéro 2.

--Ah! je voudrais bien te voir aux prises avec lui, reprit le numéro 5; il me faut intriguer un mois pour avoir une robe.

--Je crois bien, me dit tout bas le numéro 6, il ne sait comment se débarrasser d'elle; elle le garde depuis quatre ans, en lui disant qu'elle est enceinte et qu'elle va se tuer, elle et son enfant, s'il l'abandonne.

--Ce que j'avais trouvé comme _truc_ n'était pourtant pas si bête; j'avais invité plusieurs de ses amis à dîner; je lui dis le matin:--Mon Dieu, mon ami, je n'aurai pas assez de couverts; si tu étais bien gentil, tu m'en donnerais. A quatre heures, il m'envoya une boîte, j'étais enchantée, ça ne dura pas longtemps, c'était son argenterie qu'il me prêtait. J'en ai été pour mes frais; je ne connais pas d'homme plus dur à la détente que celui-là.

--Dame, répondit le numéro 4, c'est que vous n'êtes pas raisonnable; il est très-bon pour vous; il vous donne mille francs par mois et vous fait beaucoup de cadeaux.

--On vous en donne bien deux mille, à vous, répondit le numéro 5 avec aigreur, est-ce que vous croyez que je ne vous vaux pas?

--Pour le caractère, non, dit le numéro 4 en riant.

--Ni au physique non plus, me dit le numéro 6, elle a au moins trente ans.

--Mais, continua le numéro 5 après une pause, je suis en train de lui préparer un chantage soigné; vous savez qu'il adore les enfants; je crois que si j'en avais un, il m'épouserait, tout marquis qu'il est. Eh bien! je vais me mettre au lit, dire que je suis malade. J'ai trouvé quelqu'un qui dira que je suis grosse; alors je pleurerai, je ferai tant qu'il faudra bien qu'il me fasse des rentes.

--Ce n'est pas mal inventé, s'il coupe dedans, dit le numéro 8; mais prends-y garde, il fait la bête plus qu'il ne l'est.

--Ah! dit le numéro 4, comment peut-on désirer un enfant! Je suis la plus malheureuse des femmes, parce que j'en ai un tous les ans.

--Oui, dit le numéro 2, en la regardant, mais tu as un moyen pour qu'ils ne te gênent pas.

--Tiens, dit le numéro 4, si je n'y mettais bon ordre, je serais gentille: j'en aurais sept. J'aurais l'air de la mère Gigogne.

Mon cœur se serra. Cette femme était une infâme. Elle commettait ces crimes pour garder son luxe; elle ôtait la vie à de pauvres petits êtres, pour ne pas manquer une fête, un bal. Tout le monde le savait. Elle était la maîtresse en commandite de plusieurs gens du grand monde; de ceux qui ne se souviennent qu'ils ont un beau nom que pour le ridiculiser par leurs modes, le salir par des vices, qui n'ont même pas la passion pour excuse.

Ils riaient à chaque nouvelle délivrance de cette femme.

--A propos, dit le numéro 8, j'ai reçu une lettre de Belgique; il est en sûreté, j'en suis bien aise, c'est un bon garçon.

--T'en a-t-il donné, celui-là! dit le numéro 6.

--Oh! oui, répondit le numéro 8, c'est qu'il m'aimait bien.

--Ah! fit le numéro 5, tu sais t'y prendre pour les pincer.

--C'est que j'ai joliment étudié l'homme, moi, répondit le numéro 8 avec importance en vidant son verre de madère.

Les vins étaient excellents. Les maîtres d'hôtel, que cette conversation amusait, versaient à plein verre; les têtes commençaient à s'échauffer. Pour parler, on en disait plus qu'on ne voulait.

Moi, qui étais nouvelle parmi ces élégantes, j'écoutais d'un air stupide.

--Je crois bien, dit le numéro 4, qu'il fallait qu'il fût amoureux pour trouver de l'argent après s'être ruiné. C'est égal, c'est heureux qu'il soit parti; il t'aurait compromise.

--Il n'y avait aucun danger pour moi, reprit le numéro 8 en riant, si je l'avais fait moi-même, à la bonne heure; mais pas si bête!

--Que faisait-il donc, demandai-je à ma voisine?

--Comment, me dit le numéro 5, vous ne savez pas cette histoire. Je vais vous la conter.

Elle s'approcha de moi et me dit à demi-voix.

--Elle avait pour amant un petit jeune homme charmant et de très-bonne famille. Il ne l'aimait guère au commencement; petit à petit il en est devenu fou; elle le conduisait dans des ventes publiques, où elle lui faisait acheter beaucoup de choses. Souvent c'était des meubles ou des tableaux à elle, qu'elle avait envoyés. Il paraît qu'à force de brocanter comme cela, ça devient une passion. Elle ne lui demandait jamais d'argent; pourtant il fut ruiné en deux ans; elle voulut le renvoyer, mais il disait qu'il allait se tuer. Ce n'est pas ça qui l'aurait fait le garder; mais il la menaçait de commencer par elle; elle trouva un moyen d'arranger les choses; elle donna des soirées pour faire jouer; on soupait bien: il y avait beaucoup de monde; on jouait au lansquenet; elle se mettait près de lui; il faisait sa main après elle; il passait des dix, onze fois chaque coup. On poussait des hourrah autour de lui. Elle ne jouait jamais sur sa veine, et des gens perdaient des sommes folles, quoiqu'elle défendît toujours de jouer gros jeu. Elle acheta voiture, chevaux et redevint d'une tendresse sans égale pour l'instrument de sa fortune. Sa veine continua avec un bonheur insolent; s'il n'eût pas été homme du monde, on l'aurait pris pour un grec. Il gagnait déjà plus de deux cent mille francs, quand un monsieur qui avait perdu beaucoup, s'aperçut que toutes les nuits notre amphitryon quittait sa toilette pour mettre une robe de chambre. Le monsieur eut un soupçon parce qu'elle ne voulait jamais changer de place. Elle disait: Je veux être près de _mon petit homme_, je lui porte bonheur.--Il vint se placer entre eux deux, et faisant semblant de plaisanter, il passa les mains sur ses deux poches. Il sentit un paquet de cartes.

--Qu'est-ce que vous avez donc là? dit-il en les serrant dans sa main au travers de sa robe et en la regardant en face. Malgré son aplomb, elle devint livide; tout le monde s'en aperçut.

--Moi, dit-elle, ce sont de mauvaises cartes que j'ai ôtées afin que l'on ne s'en servît pas.

--Ah! fit le monsieur avec un sourire qui n'était pas de bon augure, montrez-les-moi donc.

Elle les tira vite de sa poche et les laissa tomber à terre; comme cela elles furent mêlées. Chacun murmura sans oser rien dire, pourtant tout le monde était sûr d'avoir été volé.

Son amant, qui ne se doutait de rien, disait tout étonné:--Eh bien! est-ce qu'on ne joue plus? Chacun répondit à son appel en prenant son chapeau. Cela le surprit, car elle lui passait les cartes. On assure qu'il ne savait pas qu'elles fussent arrangées.

Comme cette aventure faisait beaucoup de bruit, elle l'expédia à Bruxelles franc de port.

--Ah! lui dis-je, je me souviens avoir entendu conter cette histoire.

D'autres conversations étaient engagées, mais le no 8, dont il était question, nous avait écoutées, et dit au no 6:

--Ma chère, vous avez un vilain défaut; c'est de toujours conter les affaires des autres et jamais les vôtres. Si j'ai de beaux meubles, vous avez de beaux bijoux; nous ne valons rien ni les unes ni les autres, tâchons donc de ne pas nous jeter de pierres entre nous, puisque nous sommes seules pour nous défendre.

J'aurais bien voulu savoir une petite histoire sur le no 6, et je dis au no 8:

--Est-ce vrai tout ce qu'elle m'a dit?

--Non, me dit-elle, _puisque l'on ne l'a pas prouvé_; mais ce qui est certain et prouvé, c'est qu'elle, elle fait de l'usure avec les pauvres gens, elle prête à la petite semaine à la halle. Quand ses amants ont besoin d'argent, elle leur dit: Je connais quelqu'un qui vous en prêtera. Quelqu'un, c'est son frère. Il arrive et dit: «Je n'ai point d'argent pour le moment, mais je viens d'acheter des diamants superbes, si vous voulez, je puis vous les vendre.» Faute de mieux on les prend. L'amoureux souscrit des lettres de change; elle garde tout, valeurs et diamants... et le tour est fait. En ce moment même, elle en tient un à Clichy, et vient d'avoir un procès avec les parents d'un autre.

--Que vous êtes drôle de parler de tout ça, dit en se levant le no 2, qu'est-ce que ça fait? quand ça réussit, tous les moyens sont bons.

--Certainement, dit le no 1. Moi, je me suis fait faire soixante mille francs d'acceptations par le mien. Que son père _tourne de l'œil_, et vous verrez comme je le ferai mettre en cage s'il ne me paye pas. Mais je n'ai pas de chance, ce vieux tient à la vie comme l'écorce à l'arbre. Tous les jours, je me fais donner le bulletin de sa santé. Si j'étais bien sûre qu'on ne me fît rien, je lui donnerais une _boulette_.

Nous commencions à rire à tout propos; le mot _boulette_ redoubla notre gaieté.

Le no 1 ne disait pas grand'chose; le no 2 lui dit:--Conte-nous donc ton histoire avec le Hongrois.