Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3
Part 11
C'est pour le coup que j'eus envie de courir. Je me préparais à dire à la dame que je la trouvais superbe; heureusement pour moi que Louis Monrose, qui est aussi bon garçon que bon acteur, vint à mon secours. Je commençais à avoir très-peur.
Il prouva au commissaire que si cette dame n'avait pas mis son pied sous le mien, je n'aurais pas pu marcher dessus. Il obtint ma grâce et m'emmena en haut.
Lireux rit beaucoup de mon histoire et resta mon ami quelque temps.
Nous allions souvent le voir, parce qu'il avait de grandes caisses d'oranges dans son cabinet; elles étaient bonnes; j'étais privilégiée, j'en emportais toujours six.
Voilà comment j'avais connu Maria; puis je l'avais perdue de vue jusqu'au jour où on l'appela Maria la Polkeuse et moi Céleste Mogador. C'est la fille d'un honnête ouvrier. On dit que chacun a un défaut; j'envie ces gens-là, parce que moi j'en ai plusieurs; mais si Maria n'en avait qu'un, il était de taille.
Si je me permets de parler ainsi de mes bonnes amies, c'est qu'elles ne se sont pas gênées sur mon compte, pas même mes ex-amis, qui, lorsque plus tard j'ai débuté aux Variétés, dans la _Course au plaisir_, m'ont très-maltraitée. Les oranges s'étaient changées en pierres.
Donc, Maria aurait pu lutter d'orgueil avec le paon; elle était devenue très-élégante, se promenait à pied aux Champs-Élysées avec des robes de velours à queue; et quand, par hasard, en sortant de l'Hippodrome, je la rencontrais, elle me regardait du haut de sa grandeur sans me saluer. Cela ne me faisait aucune peine, parce que je m'étais fait une petite philosophie à moi à l'égard des femmes.
Elle trouva que son nom ne faisait pas bien sous un chapeau à plumes et se fit appeler Mme de Saint-Pase.
Longtemps après s'être mise sous la protection de ce nouveau saint de sa création, elle me raconta de l'air le plus important du monde que son père était un grand seigneur; qu'il menaçait de la faire enfermer si elle continuait à porter son nom de Saint-Pase; qu'elle était fort embarrassée sur le choix d'un nouveau nom.
--Eh bien! lui dis-je, est-ce que vous ne vous appelez pas Maria?
--Ah! me dit-elle, ne m'appelez jamais ainsi.
Je lui dis franchement qu'elle devrait se résigner, parce que, quoiqu'elle fît, on dirait toujours en la voyant: Voilà Maria la Polkeuse.
Elle faillit avoir une attaque de nerfs. Quand elle fut remise, elle me dit:
--C'est cela, j'ai mon idée.
Un mois après, je la demandai au concierge qui me répondit: _Connais pas!_
Je m'en allais de mauvaise humeur; heureusement elle se mit à la fenêtre et me rappela.
--Pourquoi partez-vous donc?
--Dame! on m'a dit qu'on ne vous connaissait pas.
--Ah! je comprends. C'est qu'on m'appelle aujourd'hui Mme la comtesse Marie de Bussy.
Elle avait pris son nom au sérieux; tout chez elle était marqué d'une couronne.
--Dites donc, Maria, voulez-vous que je vous donne mon avis sur votre changement de titre et sur vos armoiries.
--Oui.
--Eh bien! c'est que vous avez l'air de vous être meublée et habillée chez un fripier. Autant ces choses sont belles quand elles vous appartiennent, autant elles vous rendent ridicule quand on s'en pare sans en avoir le droit.--Vous êtes une bonne fille, je vous aime bien, c'est pour cela que je vous donne un conseil. Quand on prend une femme comme nous, on sait ce qu'elle est; on ne ment guère plus facilement aux autres qu'à soi-même.
Il paraît que mon avis était stupide, car elle vint dîner chez moi dans une voiture marquée de _trois couronnes_ grandes comme la lune.
Il était cinq heures, son couvert était mis, lorsque Richard vint me faire une visite.
On sonna derrière lui, je crus que c'était mon invitée; je prie Richard d'ouvrir; c'était Robert!
Mes sens ne firent qu'un tour; je ne trouvai pas une parole.
--Bien! dit Robert en regardant les deux couverts sur la table, je sais ce que je voulais savoir; puis s'adressant à Richard, il lui dit:
--Vous avez voulu épouser cette fille; ne faites jamais une pareille folie. On les paye, elles ne méritent pas d'autre sacrifice. Je vous la laisse, elle est bien à vous désormais.
La leçon ne plaisait pas à Richard, car sa figure se crispa. De son côté, Robert semblait le provoquer de son œil ardent. Je me sentais mourir: un malheur allait arriver si je ne trouvais pas un moyen de l'éviter.
Je joignis les mains en regardant Richard. Il comprit sans doute, car il lui répondit de l'air le plus affable du monde:
--Je vous remercie de l'avis, monsieur; vous la connaissez, je crois, depuis quatre ans? Eh bien! dans quatre ans, je vous donnerai une réponse.
Robert sortit, me lançant un regard plein de mépris qui me retourna jusqu'au fond du cœur.
Je priai Richard de me laisser seule.
Maria arriva. Elle fit son possible pour me consoler. Un malheur était devant moi, je courais au-devant de la pensée.
Si Maria avait un ridicule, elle avait des qualités.
Elle vint plusieurs jours me voir et tâcha de chasser mes tristes idées par de bonnes paroles.
Robert, pour sauver son amour-propre, qu'il croyait engagé dans cette rencontre chez moi, chercha une femme avec laquelle il pût se montrer dans les endroits publics. Il trouva, dans une table d'hôte, une provinciale qu'un monsieur avait amenée à Paris, moyennant une somme de... Il lui offrit le double de ce que l'autre avait promis. Elle savait qu'il avait une maîtresse qu'il aimait, qu'elle allait servir à rendre une autre femme jalouse; elle accepta ce rôle et le remplit avec impudence. La vérité me force à dire qu'elle était jolie.
Richard venait à chaque instant me dire: J'ai rencontré votre Robert avec sa maîtresse. Il aurait dû mieux vous remplacer.
Il ne comprenait pas le mal qu'il me faisait.
Maria, de son côté, venait me dire:--Ah çà, votre Robert est fou. Il sort avec une femme, en voiture découverte, et quelle femme encore! elle a la tournure d'une botte de paille.
Tous frappaient à la même place et en même temps. La douleur ne pouvait pas être plus forte, il fallait que le fiel qu'on me versait au cœur débordât sur quelqu'un.
Naturellement, ce fut sur Richard, que je pris en haine; je lui reprochai tout ce que je souffrais. Il me demandait pardon du mal qu'il ne m'avait pas fait.
Je reçus dans la journée un mot de Robert; il avait acheté un magnifique appartement de quelqu'un qui partait. Tout était prêt; il en prit possession du matin au soir. Il m'écrivait: «Venez me voir, j'ai à vous parler de vos intérêts.»
Richard arriva comme je lisais ce mot, et sans savoir ce qu'il contenait, il me dit:
--Votre Robert en débite de toutes les couleurs sur votre compte. Il a dit hier à un de mes amis que vous iriez chez lui quand il le voudrait.
Je froissai la lettre avec colère.
Lorsque Richard fut sorti, je répondis:
«Qu'irais-je faire chez vous? chercher quelque insulte! Vous ne m'avez jamais aimée; on ne méprise pas ceux qu'on aime, et je sais tout ce que vous pensez et dites de moi. Adieu!
CÉLESTE.»
Une heure après, il m'écrivait encore:
«Vous mentez quand vous dites que je ne vous ai jamais aimée; vous savez bien le contraire. Vous avez tenu des propos infâmes sur moi. J'ai essayé de me sauver du ridicule que vous me jetiez par du cynisme. J'ai voulu vous voir un instant chez moi, non dans l'espérance de vous demander une consolation, mais pour puiser du désespoir dans la haine que vous m'avez déclarée. Je touche du bout du doigt la fin de toute souffrance, et je veux finir entre la bouteille qui ne trompe pas et qui donne l'ivresse qu'elle promet, et un pistolet qui me donnera l'oubli. Un jour, en m'acquittant envers vous, les lettres que je vous ai reprises vous seront rendues; elles ont été l'essence de mon cœur et de ma vie. Je lis les vôtres avec bonheur; j'oublie ce que vous êtes; pour moi, je rêve et j'adore. Jouissez de la vie de plaisir; mais, prenez garde, on vieillit vite, et quand le cœur, qui ne vieillit pas, a besoin de tendresse et d'affection, il est épouvantable de ne rencontrer dans les souvenirs que les reproches, et souvent la haine et le mépris.
»ROBERT.»
C'était comme un fait exprès ce jour-là; je ne fus pas seule une minute. En cherchant à me distraire, tout le monde m'assommait.
Je me dis, en cachant ma lettre: J'irai chez Robert demain.
XXXIX
--Venez au Cirque, me dit Richard, cela vous distraira; il y a une belle représentation à bénéfice.
Je m'habillai après dîner, et nous partîmes à huit heures.
La salle était splendide de lumières et de toilettes. J'étais triste... tout cela me parut sombre. Tout à coup, la salle s'illumina pour moi... mes yeux furent éblouis. Le bruit que faisait mon sang, en me bouillonnant au cœur, couvrait celui de l'orchestre! mes paupières, comme dilatées par la belladone, fixaient et regardaient sans voir!
La tête me tourna, et je me sentis vaciller sur mon siége, comme au départ d'un navire en mer.
Richard me regarda, puis, me prenant le bras d'un air dur et colère, il me le serra en médisant:--Comme vous êtes pâle; remettez-vous donc, ou vous allez vous trouver mal. Je fis un effort... je relevai ma tête abattue par cette vision, et je me trouvai face à face avec Robert. Lui aussi était bien pâle! Placé à ma droite, sur un banc plus élevé que le mien, il se mit à causer avec cette femme dont on m'avait parlé et me fit sans doute remarquer, car elle se mit à parler haut, à faire mille extravagances pour attirer mon attention... Elle lui parlait, s'approchant si près de sa figure, que dix fois je crus qu'elle l'embrassait! Je n'y pouvais plus tenir: je demandai à Richard de me reconduire.--Non, me dit-il, il verrait trop votre émotion, je le veux, et si j'ai le droit de vous demander quelque chose en échange de ce que j'ai fait pour vous, je vous prie de faire bonne contenance jusqu'à la fin du spectacle.--Je ne répondis rien, et je regardais avec une fixité effrayante les chevaux qui tournaient devant moi. Richard me dit, en me prenant la main:--Voyons, Céleste, je vous en prie, ménagez un peu mon amour-propre; vous savez que j'en ai toujours fait bon marché; mais aujourd'hui, devant tout ce monde qui nous observe, ne me couvrez pas de ridicule, faites-vous violence, une heure seulement! Je vois que vous souffrez, je vous plains; pourtant je souffre autant que vous! Vous avez l'air hagard, vos yeux sont pleins de larmes prêtes à couler... Céleste, Céleste, je vous en supplie!...
J'entendais bien tout ce qu'il me disait, il avait raison; pourtant, je ne pouvais me secouer sous cette douleur, plus forte que tout ce que j'avais pu imaginer. Il me serra la main plus fort... Je revins un peu à moi, et je me mis à rire comme doivent rire les fous quand ils souffrent ou qu'ils sont bien malheureux!--Allons, me dit Richard, vous avez fait beaucoup pour moi aujourd'hui; nous sommes quittes... Venez, je vais vous reconduire chez vous.
Je me levai, mes genoux fléchirent; je m'appuyai sur son bras. Je regardai Robert; ses yeux se rencontrèrent avec ceux de Richard. Je me sentis frissonner comme si les lames de deux épées froides et aiguës m'eussent traversé le cœur.
Je me laissai reconduire comme un enfant; j'étais engourdie, sans savoir d'où venait ce mal qui me rendait folle.
Arrivée à ma porte, Richard me dit:--Adieu, Céleste, je vous remercie encore; je vous laisse, votre douleur a besoin de solitude... Je suis attendu par des amis à la Maison-d'Or; je vous aurais offert de vous y emmener, mais le repos vous est nécessaire. Et il me quitta.
Seule, ma fièvre reprit toute sa force!... Je pris la dernière lettre de Robert: il m'aimait toujours, puisqu'il m'écrivait: «Je finirai entre une bouteille de vin, qui tient ce qu'elle promet: l'ivresse; et un pistolet, qui donne l'oubli.» Mais cette femme, pourquoi l'a-t-il?... pour se sauver de ce qu'il appelle le ridicule; il ne l'aime pas.... Il refusait de se marier parce qu'il n'avait pas le courage de dire à une autre: Je t'aime! Oh! demain, je le verrai!
Je me couchai, espérant trouver dans le sommeil un peu de calme; mais ce fut en vain... mon cœur saignait de tous les côtés; le sang me montait au cerveau; le délire me prit plus fort!... Je me levai, m'habillai, comme si une voix m'appelait au dehors.
--Louise, dis-je à ma femme de chambre, venez avec moi, ne me quittez pas, quoi qu'il arrive! ma raison s'en va... courons après, ou je suis perdue. Et, prenant la lettre de Robert qui m'indiquait sa nouvelle adresse, je pris ma course par les boulevards. Arrivée rue Joubert, je m'arrêtai, effrayée de ce que j'allais faire! J'eus envie de retourner sur mes pas, ma raison n'obéissait plus, et je sonnai à la porte cochère. Il était près d'une heure du matin. On m'ouvrit, et je montai sans rien demander et laissant Louise sous la porte.
Arrivée au premier, je sonnai à faire trembler la maison; on ne me répondit pas. Ce fut une joie et une peine. Il n'y avait personne, ou bien on ne voulait pas me répondre. Tant mieux... qu'aurais-je dit? J'allais redescendre, ce qui était raisonnable; mais la folie ne raisonne pas, et, saisissant le cordon, je fis dix fois plus de tapage.
J'entendis une porte s'ouvrir, puis marcher, et une voix, celle de Robert, demander: Qui est là?
Ma langue se glaça... Je m'appuyai au mur, car j'allais tomber!...
--Qui donc est là? reprit-il en ouvrant la porte du carré.
Puis, m'éclairant la figure de sa bougie, il reprit:
--Vous, ici! vous, à pareille heure! que me voulez-vous donc?
Je ne sus que répondre... je vis tant d'ironie sur sa figure, que je compris qu'il allait se venger de moi.
--Voyons, me dit-il, je n'ai pas de temps à perdre; qu'avez-vous à me dire?
--Moi, lui dis-je toute tremblante et lui montrant sa lettre, je viens parce que vous m'avez écrit hier!
--Oh! fit-il en riant, c'est vrai, après déjeuner! Si ce n'est que cela, vous pouvez vous en retourner, il n'y a pas de danger, je suis très-heureux! Comment se fait-il que M. Richard vous laisse sortir à pareille heure?... ce n'est pas prudent. Je l'en ferai prévenir demain.
L'air railleur avec lequel il me disait tout cela faisait, petit à petit, reprendre le dessus à mon caractère violent. La douleur, se retirant de mon cœur, faisait place à un gros orage. Il vit les éclairs dans mes yeux et fit son possible pour m'exaspérer!
--Entrez, me dit-il en démasquant la porte. Je ne vous aime plus, vous me dérangez beaucoup; mais je suis trop poli pour ne pas vous offrir de vous reposer quelques moments. Il posa son bougeoir sur la table et me montra un siége.
La pièce dans laquelle il m'avait fait entrer était une salle à manger, aux panneaux et plafonds sculptés. Cette première pièce annonçait le luxe et le goût des autres. Je regardais pour me donner une contenance, car je n'osais dire un mot.
--Il paraît, me dit-il, que c'est une visite sans but que vous avez voulu me faire, ma chère Céleste; vous avez mal choisi l'heure, mon enfant, car je ne suis pas seul? mais, puisque vous êtes venue, c'est moi qui vous dirai ma position et l'état de mon cœur, afin de nous éviter à l'avenir de pareilles rencontres. J'ai été amoureux de vous, je le crois, du moins; vous vous êtes moquée de moi; je me suis fatigué de ce rôle ridicule, et, aujourd'hui, je ne vous aime plus; votre vue me dégoûte, parce qu'elle me rappelle une faiblesse honteuse. Allez retrouver M. Richard.
A mesure qu'il parlait, ses yeux prenaient une expression qui me faisait peur; je lui dis en joignant les mains:--Voyons, Robert, ne m'accablez pas!... quittez cet air railleur qui me glace, écoutez-moi cinq minutes et je me retire. J'ai eu tort de venir, il faut me le pardonner... c'est une puissance plus forte que ma volonté qui m'a conduite!... Pouvais-je deviner que cette lettre ne contenait que mensonge et plaisanterie... vous parliez de vous tuer... je suis venue... vous me renvoyez, je m'en vais.
--Non, me dit-il, non, tu n'es pas venue par intérêt pour moi!... tu es venue parce que tu m'as vu avec une autre femme, parce que tu as voulu tenter ton empire sur moi! Eh bien! emporte ma réponse: Elle est là, cette femme, derrière cette porte; elle entend tout ce que je te dis... je l'aime! elle est belle, aussi belle que tu es laide! On dit qu'elle te ressemble, et que c'est pour cela que je l'ai choisie... c'est possible! tu es sa caricature.
--Robert, lui dis-je, me levant hors de moi... Robert, ce que tous faites là est une lâcheté!... Vous m'insultez chez vous, vous devriez vous respecter vous-même en n'insultant pas vos faiblesses passées. Si c'est pour vous faire aimer de cette femme que vous me traitez ainsi, elle aura mauvaise opinion de vous, car le même sort l'attend plus tard. Si je dérange une de vos nuits de plaisir, j'en ai le droit, car vous avez dérangé ma vie. Pourquoi m'avez-vous écrit à Londres?... Sans votre lettre, je serais mariée aujourd'hui, je serais en Écosse, et je ne viendrais pas vous troubler. Je savais bien que ce que vous aimiez en moi, c'était vous!... je ne pouvais pas le croire, car j'ai plus de grandeur d'âme que vous ne le pensez... Pour que vous sauviez votre fortune par un mariage, je vous ai quitté pour ne pas être complice de votre ruine presque certaine. J'ai accepté d'un autre ce que je ne voulais ni vous demander ni accepter de vous... l'idée ne m'était pas venue que vous pouviez prendre une autre maîtresse. Vous m'aviez juré tant de fois de vous marier, le jour où tout serait fini avec moi, que je voulais vous y aider. Vous n'avez pas un reproche à me faire, je vous ai toujours prévenu; vous, vous m'avez menti en m'écrivant cette lettre... Ah! ma tête se perd... je deviens folle!... Prenez garde, ne dites plus un mot, car je commettrais un crime! La flamme de cette lumière est rouge... tout prend cette couleur... adieu... ne revenez jamais à moi, méfiez-vous... je ferai tout pour vous ramener... ce serait votre fortune, votre vie, votre honneur qu'il me faudrait alors, pour oublier cette nuit! Je donnerais ma vie pour que vous m'aimiez encore six mois.
Je fis un mouvement pour sortir. Il me barra le passage.
--Non, me dit-il, vous êtes trop agitée, vous ne partirez pas encore... la colère vous va bien, je veux voir jusqu'où elle peut aller!... Vous me dites de ne jamais retourner à vous... soyez tranquille, j'ai bien pris mon parti, je suis bien fort! Je vous méprise, misérable créature que j'avais ramassée dans la boue, qui m'avez sali pour me récompenser!... Je vous ai servi d'échelle; c'était drôle de voir un homme de bonne compagnie aimer une fille comme vous, l'emmener chez lui, cela a piqué la curiosité, vous vous êtes mise à l'enchère, et vous vous êtes livrée au plus offrant.
Je regardais autour de moi par quel moyen je pourrais me soustraire à cette scène... Je vis un couteau sur l'étagère, je m'en emparai, et le serrant avec force, je criai:--Pas un mot de plus, Robert... laissez-moi, ou je vous tue!
Il se croisa les bras et s'appuya le dos à la porte de sortie.
--Enfin, fit-il en riant, je vous vois donc souffrir un peu! je vous croyais de pierre... Laissez donc ce couteau, vous allez vous couper les doigts.
--Ah! lui dis-je, tu crois que je ne conduirai pas cette lame jusqu'à ton cœur, comme tu as conduit jusqu'au mien tes cruelles paroles! tu me crois donc bien lâche? Tu crois donc que j'ai peur de la mort?... Eh bien! fais ce que je vais te dire ou je vais te tuer!... Renvoie cette femme qui a entendu tout ce que tu m'as dit!...
Il haussa les épaules sans bouger.
--Tu ne veux pas me croire!... Tiens, regarde, je commence par moi pour que tu ne doutes pas... Et je m'enfonçai à deux reprises le couteau dans la poitrine. La lame froide glissa sur mes côtes en les éraillant. Ce déchirement fut moins douloureux que celui de mon cœur... Robert ne vit pas de sang, et crut sans doute que j'avais fait semblant. Il vint à moi pour prendre mon couteau...
--Va-t'en, lui dis-je, laisse-moi passer, et comme il ne se retirait pas assez vite, je le frappai au bras droit. Son sang coula... A cette vue, je retrouvai ma raison égarée; je lui demandai pardon.
--Je vous pardonne, me dit-il, mais sortez. Je fis quelques pas, je mis la main à ma poitrine... Je sentis un bouillonnement tiède, puis un plastron froid, je m'appuyai d'une main à la table, de l'autre je voulais arrêter le sang. Je perdais ma vie et mes forces... La tête me tourna, je sentis mon cœur cesser de battre, et je tombai à terre.
Quand je revins à moi, j'étais dans une grande chambre toute tendue en velours grenat et garnie de passementerie d'or. J'étais étendue sur un lit à la François Ier, doublé de satin blanc, et soutenu par quatre colonnes dorées. Il y avait deux bougies allumées dans un grand candélabre doré qui en portait au moins vingt. J'avais froid à la poitrine; je portai la main pour étancher le sang... On m'avait mis une grosse éponge à toilette, imbibée d'eau et de vinaigre, ce qui me causait une douleur très-vive. On avait fait monter ma femme de chambre; elle était assise dans un fauteuil. J'écoutais, retenant ma respiration, car on causait dans la chambre voisine.
--Je te demande pardon, ma chère amie, disait Robert, de te faire passer une si mauvaise nuit... Tu dois avoir froid... Sitôt que le jour sera venu, j'enverrai chercher une voiture et je la mettrai dedans. Sa blessure n'est pas dangereuse... le repos lui aura fait du bien.
Je me rappelais tout, et je fondis en larmes. Robert vint près de mon lit et me dit:
--Êtes-vous mieux?... Ah çà, vous êtes folle, ma chère enfant, de me faire pareille scène... Il me semble que je ne vous ai jamais dérangée... Si je vous ai écrit, il fallait brûler mes lettres sans les lire. Vous n'êtes pas une enfant; vous saviez ce que vous faisiez en me quittant, je veux être libre.
Je regardais la porte restée ouverte; cette femme écoutait,--Oui, lui dis-je, vous avez raison... Fermez cette porte, je m'en vais. Louise, venez m'aider à m'habiller.
Il sortit; je l'entendis rire, de moi sans doute! mon cœur se brisa de nouveau... Je n'avais plus de force que pour pleurer. Je voulus me lever, je ne pus me tenir.... Il me fallut rester sur le lit et respirer du vinaigre.
Louise cria:--Madame se trouve mal!...
--Encore, répondit Robert, et il vint l'aider à me soutenir.
La femme que j'avais vue au Cirque entra et parla à Robert; elle avait un accent prononcé. Je crois qu'elle venait plus par curiosité que par intérêt. Elle avait les cheveux courts, frisés à la Titus. Elle ressemblait beaucoup à une des premières compagnes de ma vie.
Il y a certaines gens devant qui on souffre plus d'être humiliée!... Je n'avais rien à lui dire... Je ne la connaissais pas... Je la priai seulement de se retirer pour que je me préparasse à partir... Elle le fit en riant, et je l'entendis embrasser Robert.
Je ne sais où je trouvai de la force..... dans ma haine, sans doute; mais je sortis de cette chambre qui ressemblait à une tombe. Il ne me serra pas la main.
Il faisait jour; Louise me portait plutôt que je ne marchais. Je m'arrêtai de l'autre côté de la rue... la croisée était ouverte, sans doute pour bien s'assurer que je m'éloignais. Après m'avoir vue partir, Robert la referma.
Nous ne rencontrâmes pas une voiture. Je me traînai jusque chez moi, le corps brisé, mais le souvenir vivant; ce souvenir, qui passait dans mon cœur comme un fer rouge, me brûlait, et ne se calmait un peu qu'avec une pensée de vengeance.--Pauvre Richard!... lui si bon, si dévoué, je l'avais méconnu!... C'était ma punition. Mais que de peine on lui ferait quand on lui raconterait cette scène, scène que je ne pourrais nier, car j'avais sur la poitrine une énorme cicatrice.
--Voyons, me dit Louise, il faut vous coucher, madame, je vais aller chercher un médecin.
--Non, lui dis-je, j'ai un devoir à remplir, il faut que je prévienne Richard; il vaut mieux qu'il apprenne cette nouvelle par moi... Oh! les forces me manquent!... Allez chez-lui... dites-lui de venir de suite!...