Mémoires de Céleste Mogador, Volume 3

Part 1

Chapter 13,950 wordsPublic domain

MÉMOIRES

DE

CÉLESTE MOGADOR

Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--Bourdilliat, 15, rue Breda.

MÉMOIRES

DE

CÉLESTE

MOGADOR

TOME TROISIÈME

PARIS

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15

La traduction et la reproduction sont réservées

1858

MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR

XXV

VIVE LA RÉFORME!

Le lendemain en m'éveillant, j'allai voir Frisette; elle était heureuse de vivre, et ne voyait pas tout en noir comme Victorine.

Il y avait beaucoup de monde dans la rue; on chuchotait. Je m'approchai de plusieurs groupes et j'écoutai, sans comprendre un mot à tout ce qu'on disait. Je demandai à Frisette ce que cela voulait dire. Elle n'en savait rien.

--Veux-tu venir nous promener? lui dis-je, nous apprendrons peut-être quelque chose...

--Je le veux bien, allons!

Arrivées au boulevard, la foule était plus grande. Beaucoup de gens riaient; nous riions aussi. Nous ne pouvions entendre, au milieu du bruit, que ces mots: _La réforme_!

J'arrêtai un jeune homme et lui demandai ce que cela voulait dire. Il me répondit d'un air d'importance:

--Nous voulons la réforme.

--Ah! et qu'est-ce que c'est que la réforme?

Il me regarda, haussa les épaules, et partit sans me répondre.

--Est-ce que je lui ai dit quelque chose de désagréable? dis-je à Frisette qui riait.

--Dame, tu ne sais pas ce que c'est que la réforme!...

--Et toi, le sais-tu?

--Non!

Nous nous trouvions boulevard Bonne-Nouvelle, devant le café de France. Beaucoup de jeunes gens étaient aux croisées. Quelques-uns nous reconnurent et se mirent à crier: «Vive Mogador! vive Frisette! vive la réforme et les jolies femmes!»

Les curieux et les flâneurs se serrèrent autour de nous. Nous eûmes toutes les peines du monde à échapper à la masse qui nous serrait. Je devins fort pâle. L'insulte glissait en sifflant; l'air était chargé de menaces. J'eus le sentiment que quelque chose d'extraordinaire allait se passer. J'entrai dans la maison no 5. Je connaissais Mme Emburgé à qui je demandai la permission d'attendre chez elle qu'il y eût moins de monde dehors. Elle nous ouvrit une fenêtre et nous vîmes défiler ce flot noir émaillé de bleu qu'on appelle le peuple. Il allait et grossissait comme un orage! Cela me rappela Lyon. J'eus peur! Cependant, comme tout le monde dîne, même ceux qui veulent faire la guerre, vers les six heures, les chemins devinrent plus libres.

--Sortez, me dit Mme Emburgé; il y aura du bruit ce soir. Rentrez chez vous.

--Viens dîner avec moi, me dit Frisette; que feras-tu, seule chez toi?

J'acceptai. Il était dix heures quand je pris congé d'elle. Je suivis le faubourg Montmartre, les boulevards. Arrivée à la rue Lepelletier, j'entendis une détonation. La foule répondit par un long cri! On courait du côté de la Bastille: je voulais avancer.

--Où allez-vous donc? me dit un homme d'une quarantaine d'années.

--Mais, monsieur, je voudrais rentrer chez moi, place de la Madeleine.

--Alors, prenez un autre chemin. Vous ne pouvez passer par là; on vient de tirer devant le ministère des affaires étrangères.

Il disparut. J'avançais toujours, mais avec peine. Toutes les figures étaient empreintes d'une grande terreur; chacun se regardait avec défiance. Je pris la rue Basse-du-Rempart. Le vide s'y était fait; je la suivis, silencieuse. Je pensais à Robert! «Une révolution, me disais-je! une révolution qui ruine, qui force la noblesse à se cacher. Dans de pareilles circonstances, on a vu des gens du peuple rendre de grands services! Ah! si Robert pouvait avoir besoin de moi, de ma vie!»

Cette pensée ne fut qu'un éclair dans mon cœur. Je me rappelai, par le souvenir de Lyon, les malheurs qu'entraînent les révolutions, et j'eus regret de mon égoïsme.

J'étais au coin de la rue Caumartin. La pharmacie était changée en ambulance; de pauvres blessés y recevaient des secours!

A la vue du sang, mon cœur revint tout entier à la charité!

Je sentis des larmes dans mes yeux. Pleurer! c'est tout ce que peuvent les femmes! car elles ne comprennent rien, ne peuvent rien à ces grandes machines infernales qu'on appelle guerres, révolutions!

Rentrée chez moi, je me mis à écrire à Robert tout ce que j'avais vu, lui disant pour la première fois: «Ne venez pas.»

Je ne pouvais dormir! toute la maison était sur pied.

A quatre heures du matin, on frappa à la porte cochère. Le concierge avait peur; avant d'ouvrir, il demanda:

--Qui est là?

J'écoutai à ma fenêtre.

--Ouvrez, ouvrez! dis-je au concierge... Lui, lui, dans un pareil moment!... Oh! Robert, pourquoi êtes-vous venu à Paris? j'étais si contente de vous savoir en Berri!

--Je puis repartir, si je vous gêne!

--Me gêner!... ah! c'est juste! une bonne pensée ne m'est pas permise!... je pensais à votre sûreté avant le bonheur que j'avais de vous avoir près de moi... c'est invraisemblable, n'est-ce pas?

--Non, ma chère enfant; je ne savais pas ce qui se passait! Je suis parti hier de Châteauroux. En arrivant à la gare, je n'ai pu trouver de voiture; j'ai apporté ma valise sur mon épaule, et me voilà.

Le lendemain de son arrivée, il alla rejoindre la première légion de la garde nationale. Cela faillit me rendre folle d'inquiétude. Le poste de la Madeleine fut brûlé! On avait laissé dans ce poste de la poudre et des fusils chargés qui faisaient explosion à chaque instant.

Robert rentra à cinq heures, noir de poussière, épuisé de fatigue. Il avait aidé à défaire des barricades.

Un grand bruit se fit entendre sous mes fenêtres! j'allai voir.

Environ cent hommes, proprement mis, l'air assez raisonnable, étaient réunis et discutaient quelque grave question, sans doute soulevée par les événements.

Enfin le oui, oui, l'emporta; tous se dirigèrent à la station des voitures et mirent le feu à la petite loge de bois qui sert au gardien.

C'étaient les cochers du quartier qui s'amusaient, exactement comme à Lyon. Là-bas, c'était l'octroi.

Je demandai à Robert de partir, de m'emmener! Il me le promit, aussitôt qu'on pourrait circuler, car sa présence était nécessaire chez lui. Nous partîmes le lendemain. Je commençai à respirer à Étampes.

Je n'osais lui parler de ses projets de mariage. Ce fut lui qui me dit qu'on l'avait refusé, qu'il était libre! Je fus tout-à-fait heureuse.

Robert, jeune, bien de sa personne, avec son nom et sa fortune, aurait dû réussir à tout. Il aurait dû réussir à trouver un beau mariage, ce que rencontrent tant d'imbéciles qui n'ont aucun de ses avantages. Mais Robert avait un défaut qui était dans sa vie un perpétuel obstacle. Il n'avait aucune stabilité dans l'esprit; tantôt il voulait, tantôt il ne voulait pas. J'avais cru à une grande force de caractère chez lui; je m'étais trompée: c'était de la violence. Il ne savait maîtriser ni une passion, ni un désir; il regrettait quelquefois le lendemain ce qu'il avait fait la veille. J'en souffrais souvent. Je voyais bien qu'il se livrait à lui-même un combat. Il m'aimait, et je devais être pour beaucoup dans ses irrésolutions. Je n'avais pu monter jusqu'à lui; il me reprochait d'être obligé de descendre jusqu'à moi. Et pourtant, par affection pour lui, je m'étais métamorphosée; je vivais près de lui avec la plus grande modestie de goûst!... Je lui donnais des conseils qu'il n'écoutait jamais... parce qu'ils étaient bons.

Sa gêne était grande. Le château qu'il avait gardé en partage était délabré; une seule chambre annonçait une splendeur passée. Le tout était vieux de trois cents ans. Il fallut tout réparer, château et domaines. Les fermiers, déjà endettés, ne payaient pas; les gens auxquels il était dû de l'argent devinrent exigeants. Je me souviens que Robert emprunta soixante mille francs à vingt pour cent sur première hypothèque. On était en révolution; l'argent, tout en se vendant ce prix-là, était difficile à trouver. Robert avait bon cœur; les fermiers belges vinrent lui demander de retourner dans leur pays. Le Berri est malsain; il y a des fièvres dont on ne peut se défaire, le travail y est pénible, les cultivateurs sont lents parce qu'ils se nourrissent mal; ce n'est qu'à force de privations qu'ils peuvent arriver. Beaucoup vendent leur blé et mangent des pommes de terre ou des châtaignes. Les Belges n'avaient pu s'habituer à cette pauvreté. Ils avaient été amenés par le père de Robert, qui espérait tirer parti de ces immenses terrains appelés brandes.

Robert consentit à leur départ; il leur donna même de l'argent, car les pauvres gens étaient bien malheureux: l'un avait été grêlé, sa récolte était perdue; un autre avait vu mourir trois des siens; d'autres étaient malades. Les plus beaux domaines restèrent vacants.

Robert voulut faire valoir lui-même; il n'y entendait pas grand'chose ou il ne fut pas heureux: mais cela lui coûta fort cher.

Châteauroux n'existe pas; c'est une espèce de faubourg que vous traversez en cherchant la ville. Les habitants sont rudes; beaucoup poussent cette rudesse jusqu'à la sauvagerie. Quand la nature inculte du paysan se révolte, il devient féroce. Il y avait eu dans les alentours des crimes épouvantables: plusieurs châteaux avaient été envahis; l'intendant d'un de ces châteaux avait été coupé à coups de faulx; le château de Ville-Dieu avait été incendié en partie, tout l'intérieur; brisé il ne restait que les pierres. Le côté où nous habitions était calme, et d'ailleurs on aimait Robert. Je combattais mes inquiétudes pour lui; j'étais allée à Châteauroux dans une de ses voitures; j'entendis crier des masses d'enfants. Il y avait une voiture qui me précédait. Le cocher fit tourner ses chevaux et me dit:

--Nous ne pouvons pas passer; voyez, on assiége de pierres la voiture de madame de...

Mon sang se glaça; je rentrai, suppliant Robert de ne pas sortir, ou, s'il le faisait, d'effacer les armes de sa voiture.

Il me reçut fort mal, en me disant qu'on pouvait le tuer, si on le voulait, mais que bien certainement il n'effacerait pas ses armes, que ce serait une lâcheté.

Je passais les nuits sans dormir; j'avais peur que mon séjour au château ne lui fit perdre la bien veillance qu'on avait pour lui dans le pays. Un jour, je vis dans le parc environ quarante hommes armés de fusils, de pistolets; ils se dirigeaient du côté du château. J'entendais leurs cris; je les voyais de ma fenêtre, s'agiter, brandir leurs armes.

Robert était au billard avec Martin. J'entrai en leur criant:

--Sauvez-vous! cachez-vous! ou vous êtes perdus.

--Qu'as-tu donc? me demanda Robert en me soutenant, car j'étais si pâle, je tremblais si fort, que j'allais tomber.

--Ce que j'ai? lui dis-je. J'ai qu'il n'y a pas un moment à perdre, ou vous êtes assassinés: il y a là des hommes armés qui crient; entendez-vous, maintenant? Sauve-toi, viens dans la cave; mais, pour l'amour de Dieu, ne les attends pas.

Et, persuadée qu'il me suivait, je me sauvai du côté de l'escalier qui conduisait aux caves. Il me semblait voir les canons des fusils, il me semblait entendre la détonation des armes à feu. Les fondations étaient énormes. Je marchais dans ces caveaux sombres, humides, mes jambes fléchissaient à chaque pas. Je me retournai, et je m'aperçus, avec un sentiment d'indicible terreur pour Robert, qu'il ne m'avait pas suivie. J'écoutai, je n'entendis rien; j'étais sous le rayon de lumière d'un soupirail.

--Oui! oui! criaient des voix, celui-là! emportons celui-là! c'est le plus beau! prenez des pioches... alerte! alerte!

--Non! non! répondaient d'autres voix, il va mourir, il est trop grand.

--Trop grand! mourir! me bourdonnaient dans les oreilles.

--Que veulent-ils dire? Oh! trop grand! Seigneur, c'est Robert! Mourir! ils délibèrent sa mort! Mon Dieu! pourquoi ne m'a-t-il pas écoutée! oh! je veux le voir.

Et je marchai dans l'ombre, me traînant au long des murs.

Tout-à-coup des coups de feu se firent entendre; mon cœur cessa de battre; je me laissai glisser à terre.

Misérable chose que le courage d'une femme! je voulais avancer; à chaque détonation nouvelle, je me sentais faiblir; j'aurais voulu entrer dans la muraille. Enfin, tout ce que j'aimais au monde était en haut, je regagnai les escaliers. La fusillade continuait toujours mais semblait s'éloigner; j'arrivai au faîte en rampant.

--D'où viens-tu donc? me dit Robert, qui allumait tranquillement un cigare.

--D'où je viens? mais je viens de la cave, où je m'étais cachée, et où je te pleurais bien inutilement à ce qu'il me semble, puisque tu ris. Que signifiait donc cette petite guerre qui m'a fait si peur?

--Écoute, tu vas le savoir.

En effet, je distinguai ces mots:

--Vive monsieur le comte! vive la république! vivent les arbres de la liberté!

Nous étions sur la terrasse; un homme revint et dit à Robert, en lui ôtant son chapeau jusqu'à terre:

--Ça ne vous fait rien au moins, monsieur le comte, que nous plantions un arbre de la liberté? Si ça vous fâchait, je n'y tiens pas, c'est histoire de s'amuser et de boire un coup à votre santé.

--Non, ça ne me fâche pas, dit Robert, puisque je vous l'ai donné avec un quart de vin, et pourvu que vous ne le plantiez pas dans mon parc, ça m'est égal.

Je compris: ce qui était trop grand et qui allait mourir, c'était le peuplier. On se moqua beaucoup de moi, et ce fut un sujet d'hilarité pendant quelques jours.

Je recevais lettre sur lettre de ma domestique; j'avais des dettes, des billets à payer; si j'avais été homme et dans les affaires, j'aurais été le plus exact des commerçants. La pensée d'une échéance en retard me mettait au supplice.

Robert, malgré sa grande fortune en terres, était plus pauvre que moi. Je ne pouvais et ne voulais rien lui demander.

Je lui annonçai qu'il fallait que j'allasse à Paris, mettre un peu d'ordre à mes affaires, payer mon loyer.

Il ouvrit son secrétaire, fouilla dans ses poches et me dit:

--Ma pauvre Céleste, je voudrais te donner ce dont tu as besoin, mais je ne le puis; je n'ai rien. Je vais emprunter deux cents francs pour ton voyage.

XXVI

LA ROULETTE.

Arrivée à Paris, je fus fort embarrassée. Cependant j'avais bien quelques bijoux que Robert m'avait donnés; mais m'en séparer me paraissait impossible. La république n'enrichissait personne; mes amis et amies me ressemblaient.

Je me trouvai à dîner avec Lagie et Frisette.

--Venez jouer, me dirent-elles; il y a maintenant beaucoup de maisons de jeu. Nous allons à la roulette tous les soirs; il y en a plusieurs; la mieux tenue est rue de l'Arcade.

--Mais, dis-je à Lagie, il doit y avoir du danger; la police n'autorise pas les maisons de jeu.

--Non, mais il n'y a rien à craindre; on ne reçoit pas tout le monde; on prend des précautions. Venez, nous vous présenterons.

J'avais cent francs pour toute fortune et beaucoup d'ennui; je me décidai, malgré ma peur de la police.

Arrivée rue de l'Arcade, notre voiture s'arrêta devant une grande et belle maison. Tout était si calme que je crus que Lagie se trompait; je lui dis:

--Il n'est pas possible qu'il y ait un tripot ici.

--Venez, venez, me dit-elle en me tirant par ma robe; mais ne parlez pas si haut.

Nous montâmes un escalier peint en rouge, éclairé à distance par des quinquets. Je m'arrêtai, essoufflée, en demandant si cet enfer était allé se loger au ciel.

--Le plus près possible, me dit Lagie.

Nous étions arrivées au cinquième. Elle sonna. Un timbre résonna trois fois. Un domestique vint ouvrir. Sa livrée était voyante. Cela pouvait éblouir quelques provinciaux, mais cela me fit rire; c'était la charge de ces domestiques bien tenus que j'avais vus chez Robert.

De l'antichambre on entrait dans un salon. Nous fûmes reçues par une femme d'une trentaine d'années, qui avait dû être fort jolie, et qui l'aurait été encore, si sa figure pâle, maigre, n'avait été entourée d'une forêt de cheveux noirs frisés en longues boucles, qui lui donnaient l'air sauvage; tantôt elle ressemblait au diable, tantôt à un revenant. Elle nous offrit des siéges près de la cheminée, et s'adressant à moi, elle me dit:

--Vous n'êtes pas encore venue ici, mademoiselle; il me semble que je n'ai jamais eu le plaisir de vous voir.

--Non, madame, c'est la première fois.

--Ah! êtes-vous heureuse à la rouge et noire?

--Je ne sais pas, madame; je gagne rarement aux cartes.

--J'espère que vous serez plus heureuse ici.

Elle se leva et fut causer avec d'autres personnes.

--Qui donc est cette femme qui me souhaite de gagner?

--C'est la maîtresse de la maison; elle en dit autant à tout le monde; vous comprenez qu'elle n'en pense pas un mot.--Quand je dis que c'est la maîtresse de la maison, je veux dire que le loyer est à son nom; l'homme qui tient la banque est une espèce de bête amphibie; on ne sait pas d'où il vient, de quel pays il est. Il parle plusieurs langues, il a beaucoup d'argent. Comme il ne veut pas être arrêté, il met la maison sous le nom de cette femme; si la police venait, c'est elle qu'on emmènerait.

«Il faut que l'appât de l'or soit bien puissant, me dis-je à moi-même, pour que cette femme se résigne à être prise, condamnée peut-être à un an de prison.» Je la regardai et je cherchai sur elle le goût du luxe, qui la poussait à sa perte; sa mise était simple, sa robe de soie noire avait été refaite plusieurs fois, tout en elle avait l'air malheureux; je ne comprenais pas. Chaque fois que le timbre sonnait, elle faisait un bond sur sa chaise: ses yeux se fixaient avec inquiétude sur la porte. Quand la personne était entrée, elle achevait la parole ou le sourire arrêté par la peur.

--Pourquoi ne commençons-nous pas? dit un grand jeune homme.

--Le banquier n'est pas arrivé, répondit la maîtresse de la maison, qui regardait l'heure; il ne peut tarder, onze heures vont sonner.

--_T'es pressé_ de perdre ton argent, Brésival? dit une grosse fille à l'air commun, qu'on appelait la Pouron... Et elle se rapprocha familièrement du jeune homme.

Il avait l'air distingué; sa figure était jolie, mais fort pâle. Il la repoussa doucement; il paraissait attendre avec impatience.

Je fus près de Lagie, et lui demandai quel était ce monsieur, qu'on venait d'appeler Brésival.

--Ah! vous le trouvez bien, n'est-ce pas? me dit Lagie en me regardant. Il ne s'occupe guère de femmes, il aime trop le jeu pour cela; il est marié, il a des enfants qui sont gentils à croquer, il finira par jouer leur layette. Il passe toutes les nuits et perd toujours. Il se met dans des fureurs atroces après tout le monde; il a des attaques de nerfs. Vous le verrez, s'il perd demain matin.

Quelques instants après, un monsieur parut. Son arrivée fut accueillie par un: Oh!... général.

--Enfin! ce n'est pas malheureux! nous allions partir; vous êtes en retard.

--Oui, dit celui qui venait d'entrer avec une clef, je viens d'une soirée. Je vous annonce pour cette nuit de nouveaux pontes, et des bons.

--Tant mieux! tant mieux!

Le nouveau venu pouvait avoir quarante ans; il était en habit noir et en cravate blanche; son teint était basané, ses cheveux bruns. Il avait un peu le type italien. Il parla à la maîtresse de la maison pour lui donner des ordres, lui faire des reproches. Il m'aperçut et me regarda assez longtemps, ce qui me gênait beaucoup.

Le domestique ouvrit une porte à deux battants, et je vis une grande salle bien éclairée, une table longue, garnie d'un tapis vert, une roulette au milieu, des siéges autour. Tout le monde entra. Je restai près du feu dans la première pièce.

--Vous n'allez pas jouer? me dit la maîtresse de la maison, qui était restée sans doute pour recevoir.

--Non, lui dis-je; je n'ai aucune habitude du jeu, et je crains de ne pas être de force à défendre mon argent. Et puis, je ne suis pas très-rassurée. Est-ce que vous n'avez pas peur, vous?

--Oh! si, me dit-elle; mais je ne puis pas le laisser voir; pourtant, je cours un grand danger.

--Vous gagnez donc beaucoup d'argent?

--Moi! me dit-elle en riant tristement, on me donne à manger à regret.

--Vous aimez donc bien cet homme qui vient d'entrer, car c'est pour lui que vous tenez cette maison?

--Moi! l'aimer! dit-elle en se penchant vers moi; je le déteste, je le méprise, mais j'en ai peur.

On sonna, cela arrêta la conversation. J'aurais pourtant bien voulu en savoir plus long sur ces deux étranges personnages. On vint fumer dans le salon où j'étais; impossible de causer, je me levai pour aller au jeu. La maîtresse de la maison, qu'on venait d'appeler la Pépine, passa près de moi et me dit doucement:

--Vous ne savez pas jouer? Mettez sur la main de ce vieux monsieur décoré, qui est là-bas; il a du bonheur au jeu.

Elle passa, et fut offrir des gâteaux et des rafraîchissements aux joueurs; elle s'arrêta à la personne dont elle m'avait parlé, et me regarda comme pour me dire: «C'est _lui_.»

Je tirai un louis de ma bourse et le mis sur la rouge près de son argent; le banquier criait:

--Faites vos jeux, messieurs, faites vos jeux! rien ne va plus!

Il tournait une machine que tout le monde regardait avec beaucoup d'émotion. Moi, je regardais avec curiosité, je n'avais jamais vu cela.

--Perd la noire, gagne la rouge! criait le banquier qui, à l'aide de son petit râteau, ramassait l'argent très-vite et redisait: «Faites vos jeux, messieurs! Rouge ou noire!»

--Vous jouez donc? me dit Lagie, si haut que tout le monde me regarda.

--Oui, mais je ne jouerai pas longtemps, je n'ai que cinq louis.

--Et dix que vous venez de gagner, ça fait quinze, dit le monsieur décoré. Vous avez passé deux fois, et tenez, c'est encore rouge qui sort. Vous avez vingt louis: les laissez-vous?

J'avoue que j'avais joliment envie de les ôter; mais on m'appela poltronne, je les laissai. J'étais secouée par une forte émotion; le jeu se faisait lentement; j'avais bien envie de m'en aller. Enfin on cria:

--Rien ne va plus!

Je tournai la tête pour ne pas voir. Mes pauvres vingt louis s'engloutirent sous la noire. Je rencontrai les yeux de Pépine; elle me fit un petit sourire et laissa retomber la portière de laine rouge.

Elle venait de m'apparaître comme une vision, comme le diable. En effet, que pouvait-on voir dans une pareille maison? Était-il permis d'avoir une autre idée que celle de l'enfer? Eh bien! c'est affreux à dire, mais j'invoquai Satan pour qu'il me fît regagner mes quarante louis, et quand on cria: «Perd la noire, gagne la rouge!» je fis un bond qui faillit renverser deux personnes. On commençait à me regarder comme une grande joueuse; le banquier me fit un sourire qu'il voulait rendre charmant, quoique ce fût une grimace, car je faisais sonner son argent.

Je passai dans l'autre salon pour compter mon gain.

--Rentrez, me dit la Pépine à demi-voix, jouez toujours, mais risquez peu...

Je rentrai au jeu.

--Est-ce que vous faites charlemagne? me dit Lagie.

--Moi! mais non. Les émotions m'altèrent; je viens de boire un verre d'eau.

Je pris un siége et je m'assis à table, ce que je n'avais pas encore fait. Mlle Pouron me félicita sur ma veine, car je continuai à gagner. J'avais à peu près deux mille francs devant moi, en or, ce qui était fort rare à ce moment-là. On payait alors un louis dix sous de change. J'étais si contente que je n'avais pas sommeil; les bougies commençaient à s'éteindre; tout le monde était fatigué, défait; le rouge de certaines femmes était tombé; les hommes qui perdaient, et qui jusqu'alors n'avaient rien dit, espérant regagner, ne se contraignaient plus et laissaient voir leur mauvaise humeur. Je n'osais pas m'en aller, quoique j'en eusse grande envie. Les femmes, jalouses de ma veine, me poussaient à jouer gros jeu; je devais les faire mourir de rage ce soir-là, car je gagnai quatre mille francs. Un homme me faisait de la peine: je le voyais chercher dans sa poche, se poser la main sur le front, regarder tout le monde. Plus les joueurs sont malheureux, plus ils aiment le jeu; c'est une fièvre, un délire qui ressemble à de la folie.