Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2
Part 9
»Mon désespoir excitait son amour; car elle ne vous aime pas, elle en aime un autre... mais, c'est si bon de torturer un cœur, que, pour me faire souffrir, elle se partage entre l'autre et vous!
»Vous me regretterez, ne fût-ce que par amour pour elle; quand je ne serai plus, elle vous abandonnera; vous penserez peut-être à moi, vous relirez cette lettre que je vous supplie de conserver, et vous ferez, pour récompenser mon âme du mal que vous avez fait au cœur et au corps, ce que je vous conseillais.
»Quittez le quartier Latin, retournez en Bretagne, où votre mère vous attend encore... Je vous ai vu recevoir des lettres d'elle où elle se désolait de votre abandon; elle vous suppliait de revenir au pays; vous négligiez de lui répondre!...
»Voilà quinze ans que vous êtes à Paris; cette vie de billard, d'estaminet, a gâté vos habitudes, flétri votre figure.
»Moi, je vous trouvais le plus beau du monde, parce que je vous aimais comme une insensée; mais ce grand amour, vous ne le retrouverez peut-être jamais; vous connaîtrez alors l'abandon.
»Partez! il est temps encore; plus tard, vous ne verriez peut-être plus que la tombe de votre mère, sainte femme! qui n'a que vous.
»Oh! si elle avait vu le fond de mon cœur, elle m'aurait aimée à cause de l'amour que j'avais pour vous. Si vous aviez voulu me garder près de vous, je me serais faite si petite que je ne vous aurais pas gêné; si vous m'aviez tendu la main, il me semble qu'à force de dévouement je serais sortie blanche de l'abîme où j'étais tombée.
»Oh! toute la force de la vie s'accroche à moi, au souvenir d'une espérance. Comme je t'ai aimé, comme je t'aime encore! Tu as été la première et la dernière passion de ma vie! Le Créateur m'avait faite indolente, j'aurais trouvé une énergie de fer, si tu m'avais dit: «Fais un miracle et je t'aimerai!»
»Ma tête brûle... Allons, c'était impossible, il faut en finir. J'ai tout tenté; je ne puis pourtant te quitter; l'idée que tu liras cette lettre m'arrête. Depuis deux mois, je souffre mille morts; si j'avais pu me traîner, je serais allée mourir près de toi, sur ton passage... je t'aurais vu une dernière fois. Je voudrais t'écrire jusqu'à mon dernier soupir...
»Si j'avais de l'argent pour me procurer du charbon, je te dirais si la mort fait autant souffrir que ton abandon; mais je n'ai rien, je n'ai que ma fenêtre ou la rivière; je ne puis aller jusqu'à elle. J'ai près de moi un couteau; je l'ai plusieurs fois approché de ma poitrine, mais j'ai peur de cette lame froide, éraillée...
»Comme je souffre! mon Dieu; si vous me pardonnez, faites-moi mourir de suite... Je me repens... je vous prie depuis deux jours... je vais vous oublier au moment suprême!...
»Mon ami, je vous pardonne!
»Tout-à-l'heure, sur le bord de cette fenêtre, je vais m'agenouiller, joindre les mains, et me penchant en avant, je dirai: «Mon Dieu, pardonnez-moi! mon Dieu, prenez-moi en pitié! faites-moi mourir!...»
»MARIE.»
Cette dernière prière avait été exaucée, car elle n'a poussé qu'un soupir et s'est éteinte!...
Rentrée chez moi, je cachai cette lettre et la manière dont j'avais été reçue.
Le lendemain, je ne sortis pas, attendant la personne chez laquelle j'étais allée la veille; n'en ayant aucune nouvelle à quatre heures, je pensai qu'elle s'était rendue rue Coquenard. J'y fus: on n'avait vu personne!
Le corps de Marie avait été enlevé à deux heures; la charité, qui a tout prévu, avait fait passer sa voiture d'indigence; personne ne l'accompagna.
Mortes, toutes les créatures inspirent le respect; les passants la saluèrent jusqu'à sa dernière demeure.
On m'a dit que la lecture de Werther avait causé des suicides; je l'ai lu...
J'étais, à cette époque, trop heureuse ou trop ignorante pour le comprendre; cette lecture ne me donna pas même le spleen, mais le souvenir de Marie produisit sur mon imagination un effet incroyable.
Ce souvenir me faisait songer au repos qui ne finit point, au repos de la mort.
Toutes les nuits, je la voyais en rêve; elle me parlait et toujours elle me disait la même chose.
XVIII
UN ACTE DE DÉSESPOIR.
Nous avions commencé, ma mère et moi, notre grande opération commerciale.
Le magasin était ouvert. Nous ne manquions pas de pratiques. Toutes les femmes que j'avais connues venaient chez moi faire leurs emplettes.
Cependant, nous n'étions pas sur le chemin de la fortune, par la raison toute simple que ces femmes m'achetaient à crédit. Je n'osais pas refuser.
Ma mère me fit comprendre que nous ne pouvions pas faire nos affaires comme cela; et elle se chargea de refuser de nouveaux comptes.
Je ne sais qui m'en voulait, mais je devais avoir quelque ennemie cachée, car on me fit un tour infâme...
Mon appartement donnait entre deux cours; en entrant, il y avait une antichambre; à gauche, un salon et une chambre à coucher; en face, un cabinet où couchait la domestique; dans le coin à droite, la porte d'un couloir faisant le coude et conduisant à la cuisine, dont la croisée faisait face à celle du cabinet.
Un matin, vers les huit ou neuf heures, on sonna... J'avais un grand mal de tête, je n'étais pas levée; je dis à Marie qui allait ouvrir:
--Je ne veux voir personne; que l'on descende au magasin.
Elle ouvrit et j'entendis de mon lit demander:
--Mademoiselle Céleste!
--Elle n'y est pas; si vous voulez voir sa mère, elle est au magasin...
--Non, dit la voix, c'est elle que je veux emmener. Voilà assez longtemps qu'elle me fait courir; je sais qu'elle est ici, qu'elle se cache. Il y a une plainte lancée contre elle; j'ai ordre de l'emmener n'importe où je la trouverai.
Mon mal de tête disparut. J'étais assise sur mon lit, sans respirer, pour entendre la réponse de Marie; je regardais à droite, à gauche, où je pourrais me sauver si elle disait que j'étais là; je ne vis que la fenêtre!
--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répondit cette fille dont la voix tremblait; si madame était là, je vous l'aurais dit.
--Eh bien! dites-lui que si elle ne se rend pas à la Préfecture demain avant midi, je la fais emmener par la garde!
La porte se referma.
Je cachai ma figure dans mes mains; j'avais honte devant cette fille qui rentrait.
--Oh! madame, qu'est-ce qu'il vous veut donc, cet homme-là? Comme il m'a fait peur!
En effet, elle était toute pâle.
--Je ne sais, lui dis-je; il se trompe. Si j'avais été habillée, je serais sortie; mais il reviendra, vous le ferez entrer. Ne parlez de cela à personne; on ferait des conjectures.
Elle me promit de se taire. Je lui donnai une commission pour m'en débarrasser; j'avais besoin d'être seule.
Je me serrai la tête dans mes mains. Qu'allais-je devenir?
Je ne pouvais me sauver; j'avais mis le peu que je possédais dans cette boutique. Tout abandonner... je retombais dans la plus affreuse des misères.
Je ne pouvais plus descendre sans risquer d'être arrêtée, peut-être condamnée à un mois, pour avoir manqué aux sommations qui m'avaient été faites.
Que dire dans le quartier? Tout le monde saura cette histoire; je n'oserai plus reparaître. D'ici à demain, je ne puis rien pour éviter cela.
Je pensai à Marie. Demain, c'est dimanche; on ne peut pas m'arrêter demain, les bureaux sont fermés. Ma bonne sortira toute la journée, ma mère n'ouvrira pas la boutique... je serai seule, toute seule; oui, c'est ça, je suis sauvée.
Je fis prendre du papier; je passai ma soirée à écrire. A onze heures, ma mère vint me dire bonsoir.
--Tiens! je te croyais endormie. Tu écris à des fournisseurs.
--Oui.
Il ne me vint pas à l'idée de l'embrasser.
Je savais qu'elle revoyait Vincent; elle se cachait de moi, mais on me l'avait dit.
La première demoiselle m'avait fait un portrait que j'avais trop bien reconnu.
Comme ma mère lui avait défendu de me dire qu'elle recevait un monsieur, elle n'avait rien eu de plus pressé que de monter dans ma chambre et de me prévenir.
Elle me raconta même que souvent, quand je descendais, M. Vincent sortait par une porte de derrière qui donnait rue de la Boule-Rouge.
Cela m'avait fait une peine que je ne puis rendre et j'avais retrouvé au fond de mon cœur toutes mes colères contre lui, toute mon indifférence pour elle.
Une fois seule, je mis tout en ordre, je cachetai quelques lettres à mes amis et je me couchai presque heureuse du parti que j'avais pris.
Je me levai de grand matin. Vers dix heures, il tombait une espèce de pluie qui ressemblait à du brouillard tant elle était fine. J'appelai Marie.
--Allons, lui dis-je, habillez-vous et allez vous promener; c'est votre jour de sortie.
--Oh! me dit-elle, il fait trop vilain temps. Je n'ai que ma payse à voir, j'irai chez elle la semaine prochaine.
Cela ne faisait pas mon compte, car j'avais dit à ma mère que je dînais dehors, que ma domestique sortait, et je l'avais engagée à aller elle-même passer la journée chez des amis.
Elle ne s'était pas fait prier; M. Vincent l'attendait chez sa mère.
Cela ne me suffisait pas; il fallait absolument que Marie sortît. Je mis un morceau de papier blanc sous enveloppe, avec un nom supposé sur l'enveloppe.
--J'ai besoin que vous portiez cela avenue de Saint-Cloud, dis-je à Marie.
Je savais que sa payse était aux Champs-Élysées; elle profiterait de l'occasion pour aller la voir, et elle y resterait assez de temps pour que je pusse mettre mon projet à exécution.
Je lui donnai donc ma commission, avec ordre de partir de suite. Je la rappelai dans l'escalier pour lui dire que je sortais et qu'elle pouvait rester chez ses amis jusqu'à onze heures.
Ma porte fermée, j'étais seule, libre; j'en sentis une vraie joie.
J'entrai dans la chambre de Marie; j'enlevai toutes ses affaires, que je plaçai dans la mienne; je mis des draps blancs dans son petit lit de fer. J'allai à la cuisine; je regardai sous le fourneau: il n'y avait que quelques morceaux de charbon. Je vis avec attendrissement le panier de ma petite chienne... je pensai que la maison ne m'avait pas porté bonheur.
On portait, à cette époque, de grandes pelisses, comme cette année; j'en avais une en soie noire, je la mis; je descendis, tremblant de rencontrer quelqu'un qui pût apporter une minute de retard à mon projet.
Le pavé était glissant, le ciel sombre; les boutiques étaient fermées en partie. Je fus un moment inquiète, mais je respirai quand je vis celle du faïencier ouverte. J'achetai deux fourneaux en terre, que je montai chez moi, les cachant comme si j'emportais un trésor. Je retournai à la provision du charbon; j'allumai les deux fourneaux dans la chambre de Marie; je m'y enfermai, calfeutrant les fenêtres et les plus petites ouvertures; j'entendais le craquement du charbon qui s'allumait et qui semblait me dire:
«Hâte toi, fais ta prière!»
J'avais bouché jusqu'au trou de la serrure.
Je m'assis sur le lit; je demandai pardon à Dieu et à tous ceux à qui j'avais pu faire de la peine, et j'attendis, calme, comme si j'étais sûre de la miséricorde divine... Je me couchai.
Le brasier était derrière ma tête; je ne le regardai pas, mais je voyais s'élever au-dessus de moi un rayon diaphane qui se baissait, attiré par mon haleine: c'était la mort. Je respirais à pleins poumons; je ne souffrais pas encore.
«Oh! me disais-je, si je n'allais pas mourir, demain je serais arrêtée!»
Je n'avais peut-être pas mis assez de charbon.
Je me levai: je sentis mon corps se balancer malgré moi; je m'appuyai au lit avec un sentiment de joie; je me mis à genoux pour remettre du charbon: la flamme bleuâtre m'attira; je restai en extase, les yeux fixés, la bouche ouverte. Je me sentis vaciller comme le battant d'une cloche; j'eus peur de tomber la tête dans le feu: je me traînai en arrière...
A ce mouvement, un cercle de fer m'entoura le front; le feu semblait être dans ma poitrine... Je portai les mains sur ces deux douleurs pour en apaiser les déchirements. Ma vue se troubla. Je voulais crier; ma langue, ma gorge étaient enflées. Je me levai à force d'efforts, les deux mains appuyées sur une table; je me regardai dans un petit miroir.
Horreur! ma tête était enflée, les veines de mon front gonflées, les artères de mon cou nouées comme des cordes, mes lèvres bleues, mes cheveux hérissés!...
Alors commença une lutte épouvantable: la mort me fit peur. Je voulais appeler au secours, la voix me manqua; je voulais me sauver, les forces s'y refusèrent...
Je me traînais à terre; je n'y voyais plus... Enfin, je sentis la porte, je me redressai, pour retomber comme une masse; j'avais souffert tout ce qu'il y a à souffrir pour mourir...
Rien ne peut peindre cette agonie; elle est surtout affreuse pour les personnes nerveuses, qui se débattent toujours à la fin et cherchent à se sauver.
Quand je revins à moi, j'étais sur mon lit; ma chambre était pleine de monde; deux hommes me frottaient les bras, deux autres les jambes, cela si fort que je croyais être brûlée. Je regardais, les yeux à moitié ouverts. Les douleurs que j'avais dans la tête me firent croire que j'étais folle et que tout ce que je voyais n'était que des ombres; la souffrance était trop grande pour que je pusse douter longtemps.
--Elle est sauvée, disait le coiffeur, dont la boutique était voisine de notre maison, et qui, un des premiers, m'avait porté secours.
--Sauvée! de quoi donc? demandai-je.
Ma mère était près de mon lit.
Tout me revint à la mémoire, jusqu'aux menaces de la police...
Je me mis à pleurer, à me débattre; je voulais recommencer; je reprochais à tout le monde d'être venu me secourir.
Les deux médecins déclarèrent que j'avais le délire, et qu'il ne fallait pas me perdre de vue une minute.
Ma mère crut remarquer que sa présence m'irritait; elle me laissa: Vincent sans doute l'attendait. Ce fut Marie qui me veilla.
--Comment donc m'a-t-on sauvée? lui demandai-je, étonnée d'être vivante, après avoir tant souffert.
--Ah! sans moi, madame, vous étiez bien perdue. Vous m'aviez donné une commission; il faisait si vilain temps que j'ai pris l'omnibus pour aller et revenir. Je n'ai pas trouvé la personne chez qui vous m'envoyiez; je suis revenue pour vous le dire. Je ne vous ai pas vue dans votre chambre, je vous ai cru sortie; j'ai été dans la cuisine et j'ai vu dans ma chambre tant de fumée que je craignais qu'il n'y eût le feu. J'avais voulu entrer; quelque chose tenait la porte fermée: c'était vous qui étiez tombée derrière. Je n'osais pousser: votre figure était juste sur l'ouverture. Je vous ai crue morte; j'ai appelé au secours. On vous a mise sur votre lit; vous êtes restée trois heures sans donner signe de vie. Le feu avait pris dans le cabinet; le parquet en était tout brûlé.
Le médecin a dit que vous étiez tombée la tête en face la rainure de la porte, que cela vous a donné un fil d'air pur, que sans cela tout était fini.
--Et je serais bien heureuse!...
--Oh! madame, ne dites pas des choses comme cela.
--Ma pauvre Marie, c'est que vous ne savez pas... Cet homme qui est venu l'autre jour, il reviendra, et alors...
--Ne vous tourmentez pas, madame; s'il revient, je lui dirai de m'arrêter, moi, s'il faut qu'il emmène quelqu'un; et puis on ne laissera monter personne. S'il vous voyait comme cela, il n'aurait pas le cœur de vous faire de la peine. Allons, madame, guérissez-vous bien vite, et n'ayez plus jamais de vilaines idées comme ça. Il n'y a pas longtemps que je suis chez vous, mais je vous aime beaucoup.
En effet, elle me surveillait jour et nuit.
Je priai tous ceux qui m'entouraient de taire cette aventure. Quand on tente pareille chose, il ne faut pas se manquer, sous peine de ridicule.
Je me remis bien lentement: cependant je descendis au magasin au bout de quelques jours, malgré de grands maux de tête, des vomissements et une toux d'irritation qui me déchirait la poitrine.
XIX
LE RETOUR DE LISE.
Tout allait pour moi de mal en pis! Les femmes à qui on avait refusé du crédit ne venaient plus.
Le terme arrivait; il n'y avait pas le premier sou de côté. Les marchandises étaient vendues; il fallait les payer.
On allait me poursuivre, me saisir. Je devenais folle; je pleurais tous les jours de ne pas m'être tuée.
Si cette bonne qui veillait sur moi avec la fidélité d'un chien caniche, n'avait pas fait si bonne garde, j'aurais recommencé; j'étais découragée, malade; je me laissais aller, espérant une fin.
J'étais allée quelquefois chez Lise; elle était en Italie.
La seule affection qui tenait un peu compagnie à mon désespoir, c'était celle de Deligny.
Au moment de mon départ pour la Hollande, mes relations étaient encore très-aigres-douces. Ce départ avait été un motif pour rompre avec Deligny et avec cette société dont il était un des plus tapageurs.
J'ai déjà dit, je crois, qu'il se donnait des airs militaires, qu'il était querelleur, se moquait de toutes les femmes.
Il avait un ami, nommé Médème, pâle, blond, grand, mince, qui suivait ses exemples. C'était à qui boirait le plus, aurait le plus de querelles, changerait le plus de maîtresses...
Avec un pareil caractère, il ne devait pas avoir gardé de moi un souvenir bien vif et bien durable. Je m'attendais à ne jamais le revoir. Je fus donc bien surprise quand je reçus sa visite.
J'étais dans une telle disposition d'esprit qu'il aurait fallu quelque chose d'extraordinaire pour me réconcilier avec l'idée de vivre.
Deligny n'aurait pas pu accomplir ce miracle. Mais il avait de l'esprit, il était amusant, et ma vie était si triste, si isolée, que je l'accueillis avec plaisir, trouvant dans ses visites une distraction à mes inquiétudes...
Notre première entrevue fut courte; nous discutâmes sur l'un, sur l'autre.
Il m'avait cédé sur tout; c'était presque une victoire sur une nature aussi volontaire.
Nous passâmes quelques soirées ensemble; je l'empêchais de se griser, de jurer. Ses amis l'excitaient; moi, je le priais d'abord, je défendais ensuite. Il obéissait en grommelant, mais il obéissait; cela devint une lutte dans laquelle je finis par trouver quelque plaisir à triompher.
Il avait bon cœur, mais la tête la plus extravagante du monde. Il était de M...
Son père avait une assez grande fortune... quinze ou vingt mille livres de rente; mais il avait quatre enfants et ne pouvait donner à son fils qu'une pension modeste, que sa vie de restaurant absorbait et au-delà.
Il fit tout son possible pour me venir en aide; il se gênait beaucoup et ne m'avançait pas à grand'chose; mais je lui en fus bien reconnaissante. J'aurais pu abuser de lui: il aurait signé des lettres de change, des billets à qui j'aurais voulu; car il en était venu au point de m'aimer à la folie. Je ne me suis servie de mon influence que pour lui faire quitter cette vie et cette société de gens qui, plus riches que lui, le perdaient.
Il était bon peintre; je l'engageai à travailler, à vivre avec des artistes. Il loua un atelier avenue Frochot. J'ai souvent entendu dire à Th. Rousseau, qui lui donnait des conseils, que, s'il voulait travailler, il aurait du talent.
Un jour, je vis une femme arrêtée en face de mes carreaux; cela arrivait toute la journée et ne m'étonnait nullement, pourtant je poussai un: Ah!... qui me fit questionner.
--Tu la connais? dit ma mère.
--Oui, répondis-je en me levant.
J'ouvris la porte pour mieux la voir; elle passa devant moi sans me regarder, traversa la rue et entra au no 7, vis-à-vis. Peu de temps après, la fenêtre de l'entre-sol s'ouvrit, et je la vis à la croisée, à côté d'une grosse femme appelée Fond.
Cette Fond était une de ces anciennes beautés qui, après avoir gâché leur existence sans penser à l'avenir, vendent la jeunesse et la beauté des autres, en se faisant leur part si large que celles qui tombent dans leurs serres n'ont, quand elles les lâchent, que l'hôpital ou la rivière en perspective!
Cette femme cachait son odieux commerce sous le nom de: Table d'hôte.
J'allais rentrer, me disant toujours: «Où donc ai-je vu cette figure-là?» quand une bonne vint me dire:
--Voulez-vous avoir la bonté de monter deux ou trois bonnets, là, au premier?
J'avais envie d'y envoyer ma mère; mais la curiosité l'emporta, j'y fus moi-même.
C'était, je crois, aussi un motif de curiosité qui me valait cette commande.
On me fit entrer dans un petit salon rouge, très-simple. La petite dame vint à moi en ôtant son chapeau.
--Avez-vous monté le rose; il me plaisait assez? me dit-elle avec un accent gascon.
Quand elle fut décoiffée, je la reconnus de suite.
C'était la jolie Bordelaise que Denise m'avait montrée à la correction, celle qu'un homme avait épousée pour la vendre.
Je la regardais sans défaire mes bonnets. Étrange puissance des souvenirs! elle me semblait une ancienne connaissance; pourtant elle ne m'avait jamais vue.
J'avais envie de lui faire une foule de questions. Nous n'étions pas seules; je lui montrai ce qu'elle m'avait demandé, en la priant, s'il lui fallait autre chose, de venir me voir.
Elle me le promit et tint parole. Le lendemain, elle vint me commander un chapeau.
Elle n'était pas Bordelaise pour rien; elle me raconta toutes ses affaires.
On l'appelait à Paris: _la Belle Pâtissière_; j'en avais entendu parler. Un monsieur l'avait enlevée; son mari, qui n'y trouvait plus son compte l'avait fait arrêter; elle l'avait dénoncé et allait se séparer de lui pour venir demeurer en face, chez Mme Fond, qui louait en garni. Elle me parut excellente fille, l'un esprit faible, d'une franchise extrême; j'avais envie de lui dire qu'elle tombait de mal en pis chez cette femme. Peut-être le savait-elle; je me tus.
Elle ne passait plus une fois sans entrer; elle avait la plus jolie figure qu'il fût possible de voir.
Elle était emménagée en face; deux ou trois fois elle m'avait invitée à sa table d'hôte, cela me souriait peu; enfin, pour ne pas la contrarier, j'acceptai, un soir, et je ne le regrettai pas.
C'est une drôle d'étude à faire, que celle de ces prétendues tables d'hôte.
Après le dîner, on fait une partie; les abonnés arrivent.
Ce sont des êtres impénétrables, on sait rarement leurs noms; ils ont été baptisés par la maîtresse de maison: l'un s'appelle le _Major_, on ne sait pas pourquoi; l'autre le _Commandant_; tous tâchent de s'arracher quelques pièces de cent sous.
Les femmes empruntent les plus petites sommes, jusqu'à cinquante centimes.
La vieille maîtresse de la maison appelle tout le monde _mon chéri_; elle prélève un droit sur les cartes; quoi qu'il arrive, elle fait toujours de bonnes affaires. Pourtant, ces femmes n'ont généralement rien.
Telle qui aurait dû être fort riche est misérable.
Pourquoi? Elle achetait des amours qu'elle ne pouvait plus inspirer; elle avait beau se faire teindre les cheveux, se mettre de fausses dents, on exigeait beaucoup d'elle. Si un nouveau venu tombe au milieu de ce monde, la maîtresse de la maison lui fait mille amitiés; elle l'engage d'abord à jouer petit jeu. L'étranger s'étonne de tant de politesse et de réserve.
On lui a donné, pour trois francs, un dîner qui vaut dix francs par tête. Il admire ce miracle d'ordre ou de générosité. Mais on apporte du champagne; les têtes s'exaltent, la gaieté pétille.
Le pauvre étranger perd tout ce qu'il a sur lui, quelquefois plus, et il reconnaît, trop tard, qu'il a été dupe.
Autour du principal personnage féminin voltigent d'autres femmes, quelques-unes jeunes et jolies.
Elles servent à la maîtresse, soit en lui amenant du monde, soit en amorçant les joueurs.
Pauvres comparses, qui font de petits profits; elles sont joueuses, et quand elles n'ont plus d'argent, elles donnent, comme fiche, la clef de leur chambre.
Je fis remarquer à ma nouvelle connaissance, qui s'appelait Marie, qu'elle était là dans une bien triste et bien dangereuse société.
--Je le sais bien, me dit-elle; mais que pourrais-je faire? On a éloigné mon mari; mais il peut revenir d'un moment à l'autre, et je ne sais où aller.
Elle ne s'était pas trompée... A quelques jours de là, son mari vint la trouver et s'imposa à elle. Il l'avait rouée de coups. Elle vint me conter ses peines.