Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2
Part 7
Je saluai le public qui venait de me montrer tant d'intérêt et que je voulais rassurer. Je fis quelques pas, soutenue sous les bras, puis je m'affaissai sur moi-même.
On me fit revenir, puis on me saigna deux fois; le sang ne partait pas.
On me pansa et on me coucha tout de mon long dans une calèche; on ordonna au cocher d'aller au pas. Quelques femmes me suivirent, par intérêt pour moi ou par ostentation.
Ce cortége était triste et se grossissait en route de tous les curieux. Chacun donnait son avis; la fin de toute conversation était:
--Elle est perdue!
Je ne pouvais guère repousser cette idée: mon corps était raide, froid; mon cœur semblait ne plus battre. Cela ne me fit aucune peine; au contraire, je remerciai Dieu. J'avais tant vécu en peu de temps, personne ne m'aimait en ce monde!
Quand on m'eut montée et couchée dans mon lit, je fermai les yeux et j'attendis la fin. La fièvre me prit...
Le lendemain, je sortis de cet engourdissement; je fis l'examen de mon mal: j'avais une partie de l'épaule et du coude dépouillée; des grains de sable étaient entrés dans la chair et y avaient fait des trous.
Pour empêcher les chars de trop chasser dans les tournants, on avait plombé les roues; une de ces roues m'avait passé sur la cuisse et me l'avait entourée d'un bourrelet violet, large et épais comme la main; j'avais une luxation au genou; il s'était formé un épanchement sous la rotule; j'avais sur l'os une ouverture de deux pouces, qu'un cheval m'avait sans doute faite avec son fer en se débattant. Ma jambe était un brasier.
Le médecin de l'Hippodrome vint me voir; il m'ordonna des compresses et du repos.
Je suivis ses prescriptions pendant six jours, sans éprouver de mieux; au contraire, je souffrais de plus en plus.
Un jeune homme vint me voir; il avait été témoin de l'accident, et, sans me connaître, il avait pris très-régulièrement de mes nouvelles. Il me dit qu'on me soignait mal, qu'il allait m'envoyer le premier chirurgien de Paris, qu'il ne fallait pas rire avec les maux de jambes.
Le lendemain, un gros homme arriva à neuf heures du matin; il entra dans ma chambre tout droit; je lui demandai ce qu'il me voulait:
--Allons, défaites les bandes de votre jambe; je viens de la part de M. Gustave de Bel...
J'obéis; mais je tremblais, car il me faisait peur; il avait l'air si dur. Il me pressa le genou à me faire crier, il regarda ma plaie rouge, gonflée, mais à moitié fermée.
--Quel est l'imbécile qui vous soigne? me dit-il en ajustant ses deux doigts de chaque côté de la cicatrice.
Je crus qu'il allait serrer; je pris ses deux mains dans les miennes.
--Allons, n'allez-vous pas faire l'enfant? est-ce que vous ne tenez pas à conserver cette belle jambe-là?
Il appuya un peu; je me mis à crier.
--Criez, criez, me dit-il, cela soulage.
La porte de ma chambre s'ouvrit, et je vis ma mère en pleurs.
--Maman! dis-je, oubliant le médecin, qui ne m'oubliait pas, et qui, profitant de ma distraction, décolla les chairs presque cicatrisées.
Le cœur me manqua; je me jetai en arrière sans crier; je sentis quelque chose de tiède me couler sur le pied.
On lui donna une serviette, qui se teignit d'un sang noir. Sitôt que je retrouvai ma respiration, ce fut pour pleurer; je retirai ma jambe, que je ne voulais plus confier à ce bourreau.
Il se mit à rire de ma colère et me dit:
--Vous me détestez joliment, hein? Mais je ne viens pas pour me faire aimer: je veux vous guérir. Cela s'était mal fermé, il vous serait venu à côté un dépôt. Maintenant, il faut que je voie si l'os n'a rien et que je vous brûle.
--Jamais! lui dis-je; vous ne me toucherez plus, j'aime mieux mourir.
--Alors, je vais m'en aller. Et il se croisa les bras.
--Voyons, me dit ma mère, un peu de courage!
Je fus honteuse de ma faiblesse et je mis mon pied sur son genou. Il prit un bistouri, écarta les chairs, gratta légèrement l'os.
La sueur me perlait au front.
Ma mère me serra la main, de l'autre je serrais mes draps si fort que je fis des trous avec mes ongles.
Il frotta la pierre infernale autour de l'ouverture. Je demandai grâce; il s'arrêta et me dit:
--En voilà assez pour aujourd'hui, nous recommencerons cela dans deux jours. Vous allez mettre une toile cirée sous elle, vous placerez une traverse en bois au-dessus du genou. Vous irez chercher un alambic que l'on va vous donner; vous l'emplirez de glace, qui fondra goutte à goutte sur sa jambe, jour et nuit.
Ma mère le reconduisit; elle rentra toute pâle.
Une fois la douleur engourdie, je lui demandai comment elle avait su mon adresse, et qui lui avait dit que j'étais malade.
--J'ai, me dit-elle, sur mon carré une femme qui donne des petits bancs à l'Hippodrome. Un jour elle m'avait fait cadeau de deux places; je voulais voir si cette Céleste, dont on parlait tant, n'était pas ma fille. Quand je te reconnus, je faillis m'évanouir. J'avais bien envie de t'embrasser, mais je n'osais pas aller à toi. Je ne voulus jamais retourner te voir faire ces courses maudites, j'avais trop peur. Tous les deux jours j'avais de tes nouvelles; mais depuis six jours je n'y tenais plus. Rosalie me rapporta qu'on disait qu'il faudrait te couper la jambe. Me voilà; m'en veux-tu?
--Non, au contraire.
Ce qu'elle m'avait dit m'avait fait passer dans la cuisse comme une lame d'acier; je sentais un froid vers l'os, je restai pensive. Je me consolai en disant que, s'il me fallait subir cette opération, je me tuerais.
Ma mère s'établit près de moi; je n'osai rien lui demander de sa vie privée.
Elle comprit ma discrétion et me dit qu'elle pouvait me donner tout son temps, vivant absolument seule.
Je reçus la visite de mes camarades.
Angèle, dont je n'avais jamais aimé le caractère, fut une des plus empressées. Je lui en sus gré et je ne l'ai pas oublié; tout le monde vint me voir à la fois, puis je restai seule.
Mon gros chirurgien me tint parole et vint me brûler une seconde fois. J'en avais une peur atroce.
Lorsqu'il me fit sa dernière visite, il me dit, en me tapant sur la joue:
--Eh bien! mon enfant, les plaies sont roses; vous êtes sauvée. Je vous ai fait du mal pour votre bien; m'en voulez-vous toujours? Il n'y avait pas à lésiner, la chaleur est si grande, le sang a été si décomposé par la peur, que je craignais la gangrène. Il n'y a plus de danger; vous avez été bien raisonnable; tâchez, si vous le pouvez, de ne plus continuer ce métier-là.
--Monsieur, lui dis-je, comment reconnaître les soins que vous m'avez donnés?
--Vous n'avez rien à reconnaître. Je ne suis plus médecin; il a fallu une occasion comme celle-là pour que je me dérange. Je suis trop gros, je ne puis plus monter; tâchez que je ne revienne jamais vous voir, et, si vous tenez à vos membres, qui en valent bien la peine, ménagez-vous.
Il partit sans me dire son nom; je ne l'ai jamais su.
Ma mère me conseillait aussi de quitter l'Hippodrome.
B..., qui, me sachant malade, avait oublié qu'il me boudait, m'engageait, de son côté, à en finir avec un métier aussi périlleux.
Je leur promis de cesser à la fin de la saison, si on ne me donnait pas d'augmentation.
Je fis d'abord quelques tours dans ma chambre, puis je descendis; je marchais, mais avec une vive douleur au genou; j'allai en voiture à l'Hippodrome; ma place était prise, on se souvenait à peine de moi.
Cela me mit dans une telle fureur, que j'exigeai que l'on me rendît mes costumes et mes chevaux pour la représentation suivante.
On avait beau me dire que je n'avais pas de force, je ne voulus rien entendre.
Quand je remontai dans mon char, raccommodé comme moi, j'eus une grande émotion; on m'applaudit beaucoup. Je perdis la tête et je m'arrêtai au second tour.
Cela faillit causer un nouvel accident; le char qui me suivait fut au moment de monter dans le mien. On criait:
--Arrêtez!
Angèle tira sur ses chevaux et les détourna adroitement. Une ligne de plus, et le timon allait me frapper entre les deux épaules; je n'avais pas vu le danger; j'étais calme, au pas.
Quand on me conta ce qui avait failli m'arriver, je me mis à rire; je remerciai Angèle et je dis:
--Vous verrez que je me tuerai dans mon char, comme Hippolyte.
--Ne ris pas avec cela, dit Angèle, je suis morte de peur! Tu n'es pas assez rétablie; tu devrais rester quinze jours à te reposer.
Je le fis, moins de bonne volonté que de force; mais l'ennui me prit; je voyais tout en noir.
Je dis à ma mère que, si elle voulait, je quitterais le monde avec elle; que dès que j'aurais un peu d'argent, nous irions nous cacher dans quelque coin. Elle y consentit.
La saison était finie; je demandai un rendez-vous à mon directeur, pour savoir quelles étaient ses intentions à mon égard; s'il voulait m'engager pour deux ans et m'augmenter.
Il me regarda et me dit:
--Pourquoi vous augmenterais-je? Est-ce que vous ne faites pas _vos affaires_? Qu'est-ce que c'est, pour vous, que quelques centaines de francs par an de plus ou de moins? Je compte diminuer tout le monde: j'ai plus de femmes qu'il ne m'en faut; si je vous laisse au même prix, vous devez vous estimer bien heureuse.
--Voilà donc la récompense que je devais attendre de mes services! Je m'en vais, car, l'année prochaine, vous seriez capable de me demander de l'argent pour l'honneur de vous servir.
Il ne me retint pas, et je rentrai chez moi désespérée.
Ma mère me consolait et me disait:
--N'ont-ils pas eu le feu?... C'est peut-être la gêne qui les rend ingrats.
Je ne voulais rien entendre; j'avais deux grosses peines et une affreuse inquiétude:
Je quittais mes chevaux, pour lesquels j'avais une vraie passion; je n'avais plus d'état et mes craintes allaient me reprendre.
Je renfonçai mes larmes, et je pris une voiture pour aller chercher mes affaires.
Jusqu'au dernier moment, j'espérais qu'on allait me retenir; mais rien, pas même un adieu poli.
Quel parti prendre? me consoler de cette nouvelle déception.
C'est ce que je fis, en jurant de ne jamais rentrer à l'Hippodrome comme écuyère.
Pour m'étourdir, je me remis à courir le monde. J'allais tantôt chez Lise, tantôt chez Lagie.
Je rencontrai plusieurs fois un petit monsieur blond, le teint coloré, se donnant un genre militaire, jurant, buvant, spirituel, rageur, querelleur, rarement poli. Il se nommait Deligny.
Il me déplaisait si fort, que je n'entrais jamais sans demander s'il était là, afin de l'éviter.
Il s'aperçut de mon antipathie et cherchait tous les moyens de me rencontrer pour me taquiner.
Ainsi, quand il donnait un dîner, on m'invitait en me cachant sa présence; nous nous querellions toute la soirée.
Il se vantait de n'avoir jamais aimé, de traiter les femmes à la hussarde. On dit que l'amour se présente souvent en tenant la haine par la main. C'est ce qui arriva.
Il buvait moins devant moi, il devenait presque aimable; on le plaisantait beaucoup, mais cela prenait assez de force pour dompter la raillerie.
Un jour, ma mère me dit:
--Tu devrais t'établir, j'aurais soin de ta maison; cela te ferait une position; je pourrais rester près de toi sans t'être à charge.
Cette idée me sourit: je donnai congé; ma mère chercha une boutique et en trouva une, rue Geoffroy-Marie, no 2.
Je louai un logement au no 5, presque en face.
Pendant que nous nous occupions de nos préparatifs, je reçus une lettre de la Haye; elle était du baron, que m'avait envoyé ma fausse sœur. Il avait cessé ses rapports d'amitié avec moi parce que son service auprès du roi l'avait rappelé en Hollande.
Il me disait dans cette lettre qu'il venait d'être très-malade, que mon image était toujours présente à sa mémoire, et que ma présence avancerait plutôt sa guérison que tous les secours de la Faculté.
Six mois avant ou six mois plus tard, je l'aurais envoyé promener avec cette fantasque proposition.
Mais elle arrivait fort à propos; j'avais grand besoin de distractions. L'idée d'un voyage me souriait.
Une promenade en pays étrangers me semblait une excellente préparation à la carrière commerciale, dans laquelle je me proposais d'entrer.
Je n'hésitai donc pas un instant.
J'annonçai à ma mère que je partais le soir pour Anvers, que de là je gagnerais la Haye, que j'emmenais ma domestique et que je serais de retour dans six jours au plus tard.
Ma mère me conduisit au chemin de fer et pleura à chaudes larmes en me voyant partir.
XVI
IMPRESSIONS DE VOYAGE.
Presque tous les hommes sont galants en voyage.
Pourtant, il y en a beaucoup qui, lorsqu'ils aperçoivent une femme dans une diligence, se sauvent en disant: «Allons dans une autre, nous ne pourrions pas fumer.»
Deux jeunes gens, sur le point d'entrer dans la voiture où je me trouvais, refermèrent la porte pour aller chercher ailleurs; après avoir visité le convoi, ils revinrent, n'ayant pas trouvé d'autres places; je vis sur leurs figures qu'ils me donnaient à tous les diables. J'aurais pu les rassurer, car je fumais des cigarettes et le cigare ne m'incommodait nullement.
Mais je pris plaisir à les taquiner.
L'un d'eux, oubliant ce contre-temps, en prit son parti et voulut se dédommager, s'il le pouvait, par une histoire galante.
Je répondis par des oui et des non bien secs. Il se rebuta et ne m'adressa plus la parole.
Si je n'étais pas très-bavarde, j'aimais au moins beaucoup à causer. Mes compagnons parlèrent bas, puis s'arrangèrent dans leur coin pour dormir.
Je n'avais pas sommeil, je voulais qu'ils me tinssent compagnie. J'avais réservé pour ce moment un moyen triomphant pour les dérider.
--Si vous voulez fumer, messieurs, leur dis-je, ne vous gênez pas, cela ne m'incommode pas, au contraire, j'aime l'odeur du tabac.
Ils fouillèrent en même temps dans leurs poches, et ne me dirent merci qu'après avoir cassé le petit bout de leurs cigares avec leurs dents.
Je suis sûre qu'à partir de ce moment ils me trouvèrent charmante, au travers du nuage de fumée dont ils m'enveloppaient.
Pour certaines personnes, fumer est un besoin plus impérieux que manger.
Je les avais rendus si heureux, qu'ils me comblèrent de politesses, d'attentions.
Ils poussèrent la complaisance jusqu'à m'apporter de l'eau sucrée et des gâteaux dans la voiture, dont je n'avais pas voulu descendre.
D'abord, ils étaient fort intrigués sur mon compte; puis, m'ayant reconnue pour m'avoir vue à l'Hippodrome, ils furent gais avec moins de retenue. De mon côté, je m'étais assurée que c'étaient des gens comme il faut, et qu'ils resteraient dans les limites convenables.
Ma bonne ronflait plus fort que la locomotive et ne fut pas la moindre cause de notre hilarité; elle tombait obstinément sur son voisin, qui entreprit de la caler avec sa canne et son manteau.
Elle dormait en équilibre avec des soubresauts impossibles à raconter... et nous de rire!
Il faisait un froid atroce.
Comme tous les gens qui n'ont jamais voyagé, j'étais partie corsée, ajustée, comme si j'allais à la noce; aussi, le matin, étais-je pâle, rompue de fatigue.
J'allai à l'hôtel de la Poste, à Bruxelles; je dormis pendant quelques heures, ce qui me remit tout-à-fait.
Après déjeuner, je fis un tour dans la ville. C'est Paris, moins les monuments et les Parisiens.
Toutes ces rues qui montent et descendent m'ennuyaient; d'ailleurs je n'avais pas le loisir de m'arrêter longtemps.
Je m'étais figuré que Bruxelles devait avoir un cachet particulier. Je rentrai désillusionnée, et je partis pour Anvers dans un mauvais chemin de fer qui nous secoua à nous bossuer le front les uns contre les autres. Heureusement que le chemin n'était pas long.
J'arrivai très-incommodée; je demandai où se trouvaient les bateaux à vapeur faisant le service de la Haye; je m'adressai à un grand homme joufflu qui me laissa répéter trois fois, puis finit par me faire signe qu'il ne comprenait pas. Je l'envoyai au diable en français. Il me fit un grand salut.
Un employé vint m'annoncer que les bateaux à vapeur ne marchaient pas, à cause des glaces; qu'ils reprendraient peut-être leur service dans une quinzaine de jours.
L'autre m'avait mal disposée, j'eus envie de battre celui-là; mais, comme je n'aurais pas été la plus forte et que je n'ai pas la témérité de Lola-Montès, je le pris par la douceur: je me donnai un air d'importance, et je dis que j'étais attendue pour des affaires qui n'admettaient aucun retard; qu'il fallait à tout prix que je partisse.
--Dame! il y a bien des voitures, mais vous serez très-mal.
--Qu'à cela ne tienne; où sont-elles?
Il m'indiqua l'hôtel du Cheval Blanc.
On me mit dans une chambre à deux lits avec ma buse de bonne, que j'étais obligée de servir. Après cela, je ne savais pas commander; elle pouvait bien ne pas savoir obéir.
Une grosse fille vint mettre une allumette au poêle.
Figurez-vous un feu de charbon de terre dans le milieu d'une chambre. Le tuyau du poêle était bouché; je passai la journée la fenêtre ouverte, tantôt faisant un pas de polka pour me réchauffer, tantôt battant la semelle.
Il n'y avait pas d'autre chambre; je ne pouvais aller ailleurs, à cause de la voiture.
Je demandai à manger: on m'apporta de la bière.
J'avais retenu deux places dans le coupé, les deux coins. Il nous vint pour troisième un monsieur, sans exagérer, gros comme une feuillette.
J'eus beau me faire petite, il m'écrasait; je le portai à moitié pendant deux heures.
Au premier relais, je lui offris le coin, sous prétexte de causer avec ma bonne; cela ne nous desserra pas, et je commençai à regretter mon voyage.
On nous fit changer dix fois: nous quittions une voiture pour prendre un bachot que l'on faisait glisser entre des cassures de glace; nous reprenions un autre coucou, puis une autre barque; cela n'était pas sans danger et sans émotion.
Il fallait avoir bien affaire pour voyager ainsi entre la neige et le charriage des glaces; aussi, n'étions-nous que trois voyageurs.
Notre compagnon paraissait avoir trente ans; il était entortillé de fourrure, son cache-nez m'empêchait de voir une partie de sa figure. Ce que j'en voyais me paraissait empreint d'une grande tristesse; ses yeux me parurent rouges. Mais, comme d'un temps pareil tout le monde a le nez rouge, je pensais que cela lui avait gagné les paupières.
La barque dans laquelle nous étions entrés était une espèce de gros radeau à rebords pointus à l'avant et ferré comme un patin.
Nous venions de prendre un nouveau voyageur; il avait une voiture faite absolument comme les fourgons qui conduisent ici l'argent de la Banque.
Il descendit du cabriolet de devant, aida à dételer les deux chevaux et fit placer cette voiture avec précaution sur le bachot. Il parlait hollandais avec les mariniers; nous avancions; on n'entendait que le craquement de la glace.
Je m'ennuyais; j'aurais bien voulu causer avec mon compagnon. Appuyé sur le devant de sa voiture, il était silencieux; il ne savait peut-être pas un mot de français: je le laissai tranquille.
Ma bonne s'appelait Joséphine; elle était morte de peur et de froid; moi, je n'étais pas rassurée; je me donnais des airs de bravoure pour me tromper moi-même.
--Allons, Joséphine, du courage! On ne meurt qu'une fois. Cette voiture me fait l'effet d'une bière qu'on a mise là tout exprès; les poissons ne vous mangeront pas.
--Ah! madame, vous riez toujours; je suis bien fâchée d'être venue.
Le jeune homme dit en très-bon français:
--Mademoiselle a raison, c'est une bière; mais elle n'est pas vide.
Je me sauvai de la voiture aussi loin que me le permit l'espace.
--Pas vide? lui dis-je; mais nous voyageons donc avec un mort?
--Mon père, mademoiselle, me dit-il, en ôtant sa casquette de voyage comme pour saluer ces restes qu'il pleurait encore. Ses yeux étaient pleins de larmes.
Je fus honteuse du peu de retenue que j'avais eue, de ma gaieté; j'avais envie de lui en faire mes excuses.
Mais aussi, croyant que personne ne me comprenait, j'avais dit mille sottises pour rassurer ma compagne; je n'osais plus bouger.
Je me mis à réfléchir: je ne comprenais pas pourquoi on faisait voyager les morts.
Je parlai bas à Joséphine.
Le jeune homme entendit ou devina; il vint à côté de moi et me dit.
--Cela arrive quelquefois. J'habite la Haye; mon père est mort à Paris; sa dernière volonté a été d'être enterré près des siens. J'ai obtenu la permission de le ramener dans son pays. N'ayez aucune crainte; il était le meilleur des hommes: il ne peut que nous porter bonheur.
En ce moment, j'entendis des paroles brutales; sans comprendre leur langue, je vis bien que nos mariniers juraient. Ils prirent des crocs de fer et travaillèrent à repousser d'énormes glaçons qui, se joignant, nous fermaient le chemin.
Le jeune homme était pressé d'arriver; il avait payé quatre fois la valeur du passage; on avait pris cette grande barque, quoique ce fût une imprudence.
La compagnie n'était pas gaie, la situation non plus. Je cachai ma tête dans mes mains et je fis à Dieu une fervente prière.
Quand j'eus fini, je vis beaucoup d'hommes sur un port où nous abordâmes avec force difficultés.
Une fois à terre, nous reprîmes une voiture qui était toute prête.
On mit deux chevaux à la voiture du jeune homme, qui marcha à la tête avec beaucoup de respect.
Nous traversâmes la ville, qui était, je crois, Rotterdam.
Je ne vis que des bornes, des chaînes et des grilles; la campagne était inondée, et l'eau qui recouvrait les champs était gelée. Çà et là des enfants qui patinaient.
Quand nous fûmes à quelques lieues de la Haye, le paysage s'anima; les prés étaient couverts de patineurs; les femmes portaient sur leurs têtes des corbeilles rondes, tenaient leur tricot à la main, et glissaient comme les hirondelles qui rasent la terre, cela si facilement, sans quitter leur ouvrage, que je fus émerveillée tout le reste de la route.
On va se faire des visites d'une ville à l'autre, on se rencontre, on cause, puis on repart; c'est très-joli, je fus enchantée et je voulus essayer.
Nous fîmes halte dans une auberge; j'envoyai acheter des patins, et me voilà essayant. Au premier départ, je m'étendis tout de mon long; au second, ce fut la même chose. J'appris seulement qu'on ne tombait jamais en avant.
Je m'obstinai, la glace était dure; je fus forcée d'y renoncer. Quand il fallut me rasseoir en voiture, je regrettai bien de n'avoir pas cédé plus tôt.
Enfin nous arrivâmes; je fus à l'hôtel de l'Europe. J'avais demandé le plus beau de la ville et on me l'avait indiqué.
Il y a dans toutes les chambres un petit poêle qui faisait mon bonheur.
La Haye est une ville très-morose; on reçoit froidement les Françaises seules, quand elles n'ont pas soixante ans.
On me regardait, on hésitait; je voyais le moment où l'on allait refuser de me recevoir. Je dis:
--Donnez-moi ce que vous aurez, je ne suis pas difficile; je repars dans deux jours.
On me fit monter au premier, dans une chambre très-propre; une autre plus simple donnait dedans; chacune avait son petit poêle ciré comme une paire de bottes; je les fis rougir.
J'écrivis un mot à mon ami, qui allait mieux; il était de service et ne pouvait me voir qu'une minute le soir, encore fallait-il prendre beaucoup de précautions.
Il vint en tournant sur lui-même comme un homme poursuivi, me fit parler bas, me supplia de garder l'incognito.
L'idée de me faire passer pour une noble étrangère me sourit assez.
Le lendemain, je fus voir Skevening.
Arrivée au bord de la plage, je marchai dans un sable jaune et fin, le plus près possible de la mer. Mes pieds enfonçaient, il faisait du brouillard, nous étions seules; je me retroussai assez pour ne pas me salir.
Ayant des bottines bleues boutonnées un peu justes, j'avais mis des bas de soie; probablement que ce n'était pas la mode du pays.
Joséphine se mit à crier:
--Ah! mon Dieu, madame!
Je crus que quelque chose me montait aux jambes, je relevai un peu plus. Ne voyant rien à terre, je me retournai; je vis derrière moi peut-être deux cents hommes habillés tous de même: pantalon et veste jaunâtres, chapeau à larges bords, comme nos forts de la Halle. Beaucoup étaient baissés et regardaient... sans doute mes bas.