Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2

Part 6

Chapter 64,072 wordsPublic domain

--Vous êtes bien aimable d'être venu, je vous en remercie. Je ne veux pas contrarier votre volonté; si vous ne devez plus me voir, je ne tenterai rien pour changer votre résolution. Il se peut que j'aie fait tout ce qu'on vous a dit; il se peut qu'on ait beaucoup exagéré. Je pourrais essayer de me justifier; mais si votre intention est arrêtée, je vous ennuierais sans vous convaincre. Je veux seulement connaître l'auteur de tous ces beaux récits... Je ne vois qu'une femme qui était placée de façon à me nuire dans votre esprit: c'est Joséphine; mais je ne puis croire que ce soit elle. Je l'ai rencontrée, ne sachant où manger et disposée à se mettre au coin de la rue pour offrir sa beauté aux passants. Voyez, je ne vous mens pas: elle a mes bas aux jambes; elle y aurait mes souliers si elle n'avait pas de si gros pieds. Elle porte mes chemises, mes robes, mes cols! je la nourris depuis plusieurs mois, je l'ai fait engager; je partageais avec elle tout ce que je pouvais avoir; si c'était elle, avouez que cela serait bien mal et que j'aurais bien fait de vous prier de venir, pour lui dire devant vous: «Vous êtes ce que je connais de plus méprisable au monde, sortez de chez moi, votre trahison ne vous profitera pas.»

Je m'étais exaspérée petit à petit. Joséphine ne bougeait pas; elle se croyait sûre de la protection du duc; mais il avait l'esprit juste et le cœur droit.

Les reproches qu'il avait à me faire ne l'empêchèrent pas de comprendre mon indignation contre Joséphine. Me voyant pâle de colère, il me pria de passer dans ma chambre; il fit tous ses efforts pour me calmer, puis, sonnant ma domestique, il lui ordonna de renvoyer Mlle Joséphine, qui ne devait pas rester une minute de plus chez moi.

Quand elle fut partie, il me dit qu'il avait voulu ménager mon amour-propre, qu'il serait toujours mon ami, que si jamais j'avais besoin de lui, je n'avais qu'à lui écrire.

Il m'annonça son départ pour la campagne, sans me dire quand il reviendrait.

Je compris que c'était un congé; j'en avais pris mon parti d'avance, et pourtant je fus triste pendant quelques jours.

Il n'y a si petit lien qui ne se brise avec effort, et en dépit de tous mes beaux projets de philosophie, je ne pouvais quitter sans peine ma vie de bien-être et de luxe pour me trouver de nouveau exposée aux chances de la gêne et de l'imprévu.

Je fus étonnée de voir la voiture venir, le lendemain matin, comme à l'ordinaire. Le cocher me dit qu'on avait payé trois mois d'avance.

Dans mon désastre financier, il devait m'être bien indifférent de garder quelques jours encore ce débris de mes splendeurs passées. J'eus l'enfantillage d'en juger autrement, et le plaisir de courir en voiture m'aida à me consoler plus vite.

Je m'ennuyais seule. J'allais dîner presque tous les jours chez B...; ce n'était assurément pas par gourmandise, je n'ai jamais pu souffrir le macaroni, et c'était le fond de la cuisine; je déteste le fromage, on en mettait partout; mais je trouvais nombreuse compagnie.

On chantait, on faisait de bonne musique.

Il arriva même que le commissaire de police, la trouvant trop bonne, la défendit.

B... avait loué un très-bel appartement meublé, rue de Richelieu, 110, pour être près de l'Opéra.

Quand il chantait avec ses amis, surtout le _Belisario_, on s'amassait dans la rue et au coin du boulevard. La foule grossissait tellement que les voitures ne pouvaient plus circuler. On le pria de fermer les fenêtres et de chanter moins fort.

Il me montrait souvent des lettres qu'on lui écrivait contre moi. Quant un ténor a le malheur d'être amoureux en dehors de l'Opéra, les rattes exaspérées grignotent leur rivale jusqu'au sang.

L'une d'elles, qui s'était prise d'une grande passion pour ce chanteur, lui écrivait:

«Comment pouvez-vous être assez aveugle pour ne pas voir qui vous aimez, et pour vous attacher à une femme qui n'a pas même l'estime du cheval qui la porte?»

Je le priai sèchement de garder ses poulets et de ne jamais m'en faire part.

J'avais envie de lui dire une belle phrase, que j'avais lue le matin dans un journal:

«Leurs injures n'arrivent pas à la hauteur de mon mépris!»

Mais je réfléchis, qu'étant étranger, il n'en comprendrait pas toute la valeur.

Le jour de la réouverture de l'Hippodrome était arrivé!

Les chars de Rome eurent un très-grand succès. Les costumes étaient magnifiques.

J'avais un bonnet phrygien rouge avec des étoiles d'or; une tunique blanche brodée en or, venant aux genoux, ouverte sur le côté jusqu'à la hanche; des sandales rouges avec des cothurnes; un grand manteau sur l'épaule droite, la manche retroussée sur l'épaule gauche avec un camée.

Ce costume était impossible pour les femmes mal faites. Plusieurs de mes compagnes jetèrent les hauts cris et rallongèrent leurs jupes. J'avais négligé de prendre cette précaution.

Cet exercice, du reste, était horriblement dangereux et horriblement fatigant.

Je rentrai chez moi, le jour de la première, avec un mal de tête fou. Je me jetai sur mon lit en robe de chambre.

B..., qui était venu me complimenter sur mon succès, désolé de me voir malade, m'incommodait à force de soins et d'offres de service.

J'avais beau lui dire qu'il n'y a qu'un remède pour la migraine: le repos, il s'obstinait, ce qui m'avait mise d'une humeur exécrable.

On sonna; ma bonne entra effrayée:

--Madame, le duc!

--Oh! mon Dieu! dis-je étonnée, je ne veux pas qu'il vous voie ici... Allez dans l'autre chambre!

--Impossible, madame, il est dans le salon; il faudrait passer devant lui.

--Que faire?... Tenez, entrez là.

Je lui montrai la porte d'un petit cabinet au pied de mon lit.

Il fronça les sourcils et répondit net qu'il ne voulait pas.

Entrez, lui dis-je avec autorité, ou je ne vous reverrai jamais. J'ai déjà trop risqué pour vous; si vous n'entrez pas là, je vais rompre avec vous devant lui.

Il était temps: la porte s'ouvrait.

--Vous me faites faire antichambre, dit le duc en regardant autour de lui; vous n'étiez donc pas seule?...

--Si, lui dis-je en lui montrant un bain de pied resté près de la cheminée; je ne voulais pas vous recevoir pieds nus...

--Qu'est-ce que cela faisait? Vous avez admirablement conduit votre char aujourd'hui! Ce costume romain vous va à merveille. J'ai promis à mes amis de vous faire dîner ce soir avec eux.

--Je suis fâchée de vous faire manquer de parole, mais je n'y puis aller; l'émotion et la secousse des chars m'ont donné un mal de tête et de cœur qui me fait atrocement souffrir.

--Oh! ma chère, j'ai promis; il faut absolument que vous veniez. Vous serez malade demain.

--Il faut!... Vous êtes étonnant, vous autres grands seigneurs; il semble que quand vous avez dit ce mot, la nature entière doit obéir, les morts doivent sortir du tombeau, les malades doivent bien se porter. Je trouve «_il faut_» charmant! Si j'étais bien portante, ce _il faut_-là me ferait refuser net. Supposez que je puisse sortir: qui vous a dit que je n'avais pas un autre engagement? Depuis quinze jours, vous ne m'avez pas donné signe de vie. J'étais libre...

--Je suis assez riche pour vous faire manquer de parole aux autres. Habillez-vous et soyez à six heures au café Anglais; je vous enverrai demain un cadeau dont vous serez satisfaite. N'ai-je pas continué d'user envers vous des meilleurs procédés? Vous ai-je retiré votre voiture? Si vous y tenez, ne manquez pas.

Il sortit sans attendre ma réponse.

J'avais dans la tête le bourdon de Notre-Dame. B... était sorti de son cabinet... les regards enflammés de colère et fixés sur la porte.

--Il ne faut pas avoir de cœur pour vivre comme cela!... Moi qui vous en croyais tant! Cet homme-là ne vous aime pas! Il vient vous voir aujourd'hui parce qu'il a entendu vanter votre grâce et votre élégance. Ce sont les murmures approbateurs du public qui le ramènent à vos pieds.

--Vous ne m'apprenez rien de nouveau, mais que voulez-vous que j'y fasse?... Il y a longtemps que je vous en ai prévenu. Dans tout le mal que l'on dit de moi, il y a beaucoup de vrai: ne vous forgez pas d'illusions sur mon compte. Il me faut une petite fortune pour atteindre un but que je ne puis vous expliquer; mon état ne me suffit pas.

--Pourquoi ne pas vous établir? Cette vie-là est ignoble, et si je devais la voir de près, je prendrais en dégoût la femme que j'aimerais le mieux. Allez-vous-en à ce dîner, l'ordre est précis... Je vais vous y conduire si vous voulez, je vous ferai mes adieux pour toujours à la porte.

Quoique dit dans un mauvais français, tout cela me touchait au vif.

Les murmures de mon cœur me répétaient bien souvent tout bas ce que B... venait de me dire tout haut; mais il n'était pas dans mon caractère de céder et de donner raison sans répondre.

--Prenez garde, mon ami, vous êtes sur le chemin de me faire une défense, je vous en avertis, c'est un peu dangereux; vous me dites que si je vais à ce dîner, vous ne me verrez plus. Ce n'est pas à cette menace que je cède; je n'y vais pas, parce que je ne peux pas ou ne veux pas y aller. J'écrirai au duc une lettre polie. Si la grandeur et la fortune en ont fait un enfant gâté, ce n'est pas sa faute; j'ai été heureuse de ce qu'il a bien voulu faire pour moi; je me brouillerai peut-être avec lui, mais je ne serai ni grossière, ni ingrate.

Sur ce, je priai assez sèchement B... de me laisser reposer.

Le duc vint le lendemain savoir de mes nouvelles; il était froid et maussade. Habitué à tout faire plier devant sa volonté, il ne comprenait pas le mot: Impossible.

Je crois cependant qu'à cause de mon caractère et de la résistance que j'opposais souvent à ses fantaisies, il avait fini par avoir pour moi une certaine affection.

J'étais retombée dans un grand découragement; je voyais autour de moi s'élever et tomber toutes ces femmes dont le sort, de loin, m'avait fait envie.

Rien de plus triste que ces amours qui commencent avec la nuit pour finir avec le jour. La fumée évanouie, la réalité apparaît, affreuse, effrayante!

Les dettes, la misère guettent les femmes derrière leurs rideaux de dentelle.

Les vieilles sont dénuées de tout. Les jeunes ont une brillante toilette qu'elles doivent presque toujours; si elles mouraient, on ne trouverait pas dans leur armoire un drap de toile pour les ensevelir; et pourtant, une fois dans ce tourbillon, il est bien difficile d'en sortir. C'est à qui fera le plus d'extravagances. Les sages sont les fous. Les jeunes gens veulent montrer chaque jour un cheval nouveau, les femmes mettre une robe neuve.

L'existence n'est plus qu'un défi à l'impossible, une course au clocher, une sorte de steeple-chase, où l'on perd, à moins d'un miracle, santé, repos, conscience et bonheur.

A travers mes infortunes, j'ai eu une chance: c'est que la douleur, ou morale, ou physique, est toujours venue me réveiller à propos, et m'empêcher de boire jusqu'à la mort, comme j'ai vu tant d'autres le faire, à la coupe fatale de cette fausse volupté!

Grâce à ces diversions, qui m'ont sauvée en me torturant, j'ai pu, des qualités que le bon Dieu avait mises dans mon cœur, en garder une seule intacte: l'énergie!

Une grosse peine vint me distraire du découragement où j'étais près de me laisser entraîner.

Rien n'est contagieux comme la mode. Il y avait cette année-là, à cause des exercices de l'Hippodrome, une véritable rage d'équitation. Toutes les femmes montèrent à cheval et cherchèrent des obstacles partout, pour en faire autant que nous. Ne pouvant conduire des chars, elles se mirent à conduire elles-mêmes leurs voitures.

Lise montait souvent à cheval.

Elle était fort heureuse; elle avait un appartement rue Saint-Georges, no 33; elle aussi s'était jetée dans les amours armoriées. Son nouvel amant était le comte de ***.

Elle m'avait fait dire qu'aussitôt installée, elle m'écrirait, et n'avait pas encore tenu sa promesse.

Un jour, en sortant de l'Hippodrome, je vis beaucoup de monde réuni par groupes; il devait être arrivé un malheur; je m'approchai.

--Pouvez-vous me dire ce qu'il y a, monsieur, s'il vous plaît?

--Un accident qui serait affreux s'il était arrivé à une autre, mais à celle-là, il n'y a pas grande perte.

Je regardai cet homme; j'avais le pressentiment qu'en insistant j'allais me faire de la peine; pourtant je voulais savoir et je lui dis:

--Qu'est-il donc arrivé?

--Ah! me dit-il, moitié riant, c'est la Pomaré, qui faisait ses embarras au milieu des voitures; son cheval a eu peur et s'est emporté, sans que personne cherchât à l'arrêter. Les cheveux de la reine étaient défaits, elle avait l'air d'une folle.

D'autres personnes, qui venaient de la barrière, vinrent auprès de moi en disant:

--Ah! la pauvre femme! elle a voulu sauter, son pied s'est accroché dans l'étrier, et le cheval l'a traînée si longtemps que sa tête est mutilée. Ça fait mal d'y penser; on ne pouvait pas voir sa figure: ses cheveux et le sang faisaient un masque.

Je sautai dans ma voiture, je me fis conduire dans la direction indiquée. Il y avait des rassemblements autour de taches de sang. On avait emmené cette malheureuse femme; personne ne l'avait reconnue. Je dis au cocher:

--Rue Saint-Georges!

Sa bonne me dit qu'elle était sortie depuis le matin, mais en toilette de ville. Cependant cela ne signifiait rien, parce que sa robe d'amazone était au manége.

Je dis que j'allais rue Duphot; que s'il y avait du nouveau, on envoyât de suite chez moi.

On m'assura, au manége, ne pas l'avoir vue de la journée; on me fit voir sa robe. Je rentrai chez moi pour me changer; j'étais en nage. J'allais ressortir quand on sonna.

--Oh! c'est elle! j'en suis sûre.

Chose étrange! en m'habillant, je venais de la voir passer dans ma glace.

J'ai souvent eu de ces visions-là; elles ne m'ont jamais trompée.

J'allai ouvrir ma porte et mes bras. Quand je l'eus bien embrassée, je lui racontai le bruit qui courait, la peur que j'avais eue; je ne la quittai pas de deux jours.

La malheureuse femme qui était tombée de cheval mourut de ses blessures.

Lise me dit beaucoup de bien de son amant, qu'elle appelait Ernest, et me le présenta à dîner.

Sa sœur était enceinte et était venue demeurer chez elle, pour être mieux soignée.

Nous dînâmes tous quatre.

M. Ernest était un homme de quarante-cinq ans, blond, demi-chauve. Il portait les cheveux longs et les ramenait sur sa tête pour cacher les places claires. Sa figure était longue, mince; il gardait ses favoris pour dissimuler le creux de ses joues; il était petit, maigre, sa peau était jaune, semblait être beaucoup trop grande pour sa figure et formait un tas de plis; ses yeux étaient bleu passé, sa bouche grande, son nez mince, ses moustaches d'un blond roux. Il avait des dents superbes.

Je suis bien fâchée d'être obligée de lui rendre cette justice, car il me déplaisait.

Lise eut beau me vanter sa bonté, son amitié pour elle, je ne revins pas sur la première impression; seulement, pour ne pas lui faire de peine, puisqu'elle paraissait avoir des obligations à cet espèce de singe, je le trouvai charmant.

Eulalie était près d'accoucher, elle faisait faire sa layette à Lise qui devait être marraine.

On avait acheté un petit berceau. Camille avait demandé à être parrain. Il était toujours le même; Lise commençait à compter sur lui.

Elle me parla d'un bal où elle devait aller, à Passy, chez des jeunes gens; elle me demanda si j'irais et si je voulais venir la prendre.

Je lui dis que oui, mais que, comme il y avait encore huit jours, si elle changeait d'avis, elle me fît prévenir.

Les huit jours écoulés, n'ayant pas de nouvelles, je fus la voir sur les deux heures.

--Eh bien! viens-tu toujours?

--Mais certainement, me dit-elle. Entre par ici, j'arrange des fleurs pour ma coiffure.

J'entrai dans son cabinet de toilette; il y avait des bougies allumées. Sa sœur était couchée sur un divan: il servait de lit.

--Est-ce que vous êtes malade? lui dis-je en la voyants si pâle.

--Oui, me dit-elle, mais ce n'est rien.

--Tiens, me dit Lise, je vais mettre ces grenades-là.

Je regardai d'autres fleurs éparses sur le petit berceau; je sentis quelque chose comme une tête d'enfant; je me penchai un peu et je vis une petite croix et du buis béni. Je me retournai tremblante.

--Que veut dire cela?

--Tu le vois bien: ma sœur a fait une fausse couche cette nuit. C'est une fille; on ne l'enterrera que demain.

Je sortis de cette pièce à reculons, disant à Lise:

--Viens me prendre si tu veux, je ne reviendrai pas ici.

Elle arriva le soir, toute parée, sans avoir l'air de penser qu'elle avait laissé la mort chez elle.

Le caractère de cette femme était rempli des plus étranges contradictions.

Son insensibilité dans cette circonstance m'étonnait d'autant plus, que je me rappelais le désespoir qu'elle avait éprouvé à la mort de son enfant, et que j'aurais cru cet événement de nature à renouveler toutes ses douleurs.

Je ne sais pas, au surplus, si cela tient à la société au milieu de laquelle j'ai vécu, mais il me semble que je n'ai jamais vu autre chose dans la vie: partout et toujours l'inconséquence.

C'est peut-être heureux; car il y a de si vilaines choses dans l'espèce humaine, que, si elle était toujours d'accord avec elle-même, elle serait horrible!

XV

UNE COURSE EN CHAR.

Je revins du bal sous l'impression la plus mélancolique.

Nous étions dans les premiers jours de juillet, la chaleur était accablante, ce qui rendait mon service à l'Hippodrome très-pénible.

J'avais déjà fait deux ou trois chutes avec mes chevaux. On m'avait saignée deux fois, cela m'avait fatiguée; je dormis mal la nuit.

Je fis mille rêves pénibles; je me levai triste, préoccupée.

J'ouvris ma fenêtre et je regardai le temps: il était superbe; le soleil resplendissait, ce qui d'ordinaire m'égaye et me ranime; pourtant j'avais le cœur serré. Je me mis à table sans pouvoir manger.

--Madame est malade? me dit ma bonne.

--Malade... non. Je ne sais, mais il me semble que je vais apprendre une mauvaise nouvelle; j'ai la mort dans l'âme. C'est aujourd'hui jour d'Hippodrome; j'ai idée que je vais me rompre le cou.

--C'est un vilain métier que vous faites là!...

Elle avait raison, car je gagnais bien peu. Je me proposais de demander de l'augmentation; m'en accorderait-on? Ils avaient plus de femmes qu'ils n'en voulaient; pour se mettre en évidence elles s'offraient pour rien. Elles n'avaient jamais pris de leçon; mais qu'est-ce que cela fait aux administrateurs, pourvu qu'ils fassent fortune? Ils méprisent celles qui les enrichissent. Si la police n'y mettait pas bon ordre, ils en feraient tuer quatre sur dix. Est-ce qu'un spectacle sans danger a du charme? On ne cherchait pas à éviter les accidents. On nous donnait des chevaux qui n'avaient pas de jambes et qui s'abattaient aussitôt qu'on les pressait. En faisant la Croix de Berny, un Anglais a tombé avec son cheval dans le fossé du milieu; ce fossé avait environ douze pieds de profondeur; on crut l'homme et le cheval morts, car ni l'un ni l'autre ne se relevèrent. L'homme était évanoui. Quand il revint à lui, on vit qu'il était abîmé. Ses dents étaient cassées; il avait sur le devant de la tête une large plaie béante. Le médecin ordonna de le coucher de suite. Un des directeurs, présent à la chute, qui semblait surtout préoccupé de la crainte de voir cet exercice défendu pour cause de danger, dit alors: «Mettez-le sur un brancard et qu'on le conduise à l'hôpital!»

A ce moment le pauvre blessé ouvrit les yeux, joignit les mains et supplia qu'on le laissât mourir là, mais qu'on ne l'envoyât pas à l'hospice.

Je ne sais pourquoi cela lui faisait si peur, je ne le lui demandai pas; mais voyant que personne ne répondait, je ne pus me contenir.

--Quelle infamie! dis-je. Voilà le sort qui nous attend si nous n'avons pas d'autre ressource. Ce n'est pas assez de nous supprimer nos appointements quand nous sommes malades, il faut encore faire mourir de chagrin ceux qu'une chute pareille n'a pas tués sur le coup. Conduisez ce malheureux chez moi, j'en aurai soin, pour faire honte à ces mauvais cœurs. Le pauvre garçon m'embrassait les mains; tout le monde m'approuva du regard.

Un des directeurs dit que j'avais raison, et donna l'ordre de conduire le blessé chez lui.

C'était une bonne âme, que Dieu a rappelée depuis; il avait été malheureux toute sa vie. C'était un esprit supérieur; le nom de Ferdinand Laloue est resté dans la mémoire de ceux qu'il a obligés et de ceux qui l'ont connu.

Le pauvre Anglais fut abîmé: il eut le nez de travers, une cicatrice à la joue et cinq dents cassées.

Pour faire cet exercice il faut de bons jockeys; comme les bons sont chers, on prend de mauvais sujets qui ne peuvent rester en place: ils sont presque toujours gris, logent dans de mauvais garnis, n'ont pas d'amis et seraient abandonnés. C'est peut-être ce qui lui faisait redouter l'hôpital.

Quinze jours auparavant, on me fit essayer un cheval de steeple-chase; pour l'entraîner on fit monter deux jockeys à mes côtés; ils étaient ivres-morts; ils partirent si grand train que mon cheval s'emporta et me fit faire huit ou dix tours, je sautai vingt claies de trois pieds et demi, j'avais les mains en sang.

On mit les jockeys à l'amende; mais leur ivresse avait failli me coûter la vie, car mon cheval avait fait des fautes à chaque saut.

Cela les avait amusés, ils allèrent en rire chez les marchands de vin.

Je ne m'exposais pas ainsi de gaieté de cœur; si j'avais pu faire autrement, j'aurais quitté l'Hippodrome sans regret.

Je partis à une heure, mais j'étais triste.

Arrivée dans ma loge, je me mis à rire avec mes camarades.

La première partie finit; j'avais fait deux exercices, je rentrai plus rassurée. Je dis à Angèle et à Louise:

--Ne me serrez pas trop, je broie du noir depuis ce matin.

--La moitié s'est bien passée, le reste se passera bien, dit Angèle; mais on a des jours comme cela.

Nous fîmes un tour au pas pour gagner le but. Arrivées bien en ligne, on nous cria:

--Partez!

Mon cœur se serra; mais, emportée comme le vent, je perdis cette crainte.

La course promettait d'être belle, les chars se dépassaient tour-à-tour; j'avais dépassé Louise, j'allais dépasser Angèle; c'était le dernier tour.

Dans le tournant, près des écuries, je vis de côté Louise qui me serrait; j'allais frapper mes chevaux pour les exciter, quand je sentis une violente secousse.

Louise venait d'accrocher dans sa roue un des bouts de la queue de mon char, espèce de crampon qui sert à empêcher le caisson du char de traîner à terre; si elle eût arrêté court, ce crampon aurait pu sortir de suite de ses jantes; mais elle fouetta pour passer, et m'entraînant, me fit pirouetter; mon timon s'appliqua avec violence sur mon cheval de droite, il se cabra contre un poteau, poussa un hennissement qui fendit l'air, et retombant en arrière, il entraîna dans sa chute l'autre cheval qui, voulant se relever, tira de côté et fit sombrer mon char.

Je tenais encore les rênes pour empêcher les chevaux de se sauver et de me traîner; mais un cheval en se débattant me frappa l'épaule, je lâchai, engourdie par la douleur; j'entendais un bruit confus:

--Elle est morte!

Les chevaux firent un effort, me traînèrent pendant quelques pas, la face contre terre; quelque chose me passa à deux reprises sur la jambe, je poussai un grand cri; je venais de sentir mes os se broyer.

On arrêta les chevaux qui se débattaient; l'un avait la jambe cassée, il fallut l'abattre pour étouffer ses plaintes.

Cette scène avait dû être atroce pour les spectateurs. Des femmes pleuraient, d'autres étaient évanouies; le public avait escaladé les barrières et questionnait les médecins qui m'entouraient.

J'ouvris les yeux, je me mis à genoux, puis debout, je passai ma main sur ma cuisse droite, j'éprouvai une grande douleur, mais je me tenais debout; je n'avais pas les jambes cassées, comme je l'avais cru; j'écartai tout le monde, je voulais essayer de marcher pour m'assurer que je n'avais rien de brisé! J'y réussis, mais avec des douleurs atroces et en laissant derrière moi des traces de sang.