Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2

Part 5

Chapter 53,897 wordsPublic domain

Mes dédains ne le rebutaient pas; il mettait dans son amour une persistance infatigable. J'avais beau lui dire:

--Voyons, H..., vous êtes un bon garçon; je ne veux pas vous faire aller; ne m'aimez pas, ou ne m'aimez plus, parce que je ne vous le rendrai pas. J'ai beaucoup d'amitié pour vous; mais vous êtes un juif, et je ne pourrai jamais aimer un juif, et puis vous valez mieux que moi. Je vous ferais de la peine à chaque instant. Vous êtes jaloux maintenant, qu'est-ce que cela serait si vous en aviez le droit?

--Je vous jure, Céleste, me répondit-il avec un sérieux qui ne manquait pas d'esprit, que ce n'est pas de ma faute si je suis de la race de Jacob. Si l'on naissait à l'âge d'homme et si l'on choisissait sa religion, je me serais fait catholique pour vous plaire.

Pendant que je le taquinais ainsi, un nouveau personnage était entré et venait au maître de la maison pour lui donner la main. Je poussai un cri et je baissai la tête, afin de cacher le rouge qui me venait aux joues avec tant de force qu'il me sembla que le sang me sortait des yeux.

H... me serra la main sans comprendre; il me regardait, puis regardait le nouveau venu.

Je levai enfin la tête, espérant m'être trompée; mais il n'en était rien. L'homme qui était debout devant moi, me regardant avec un œil terne, était bien celui dont j'ai parlé dans le cours de ce récit, mon amphitryon du Rocher de Cancale.

Il allait dire où il m'avait vue; tous ses amis allaient me mépriser. Je m'appuyai sur l'épaule de H..., comme pour lui dire: «Défendez-moi!» mais, me redressant tout-à-coup, je regardai l'ennemi en face pour tâcher de lire dans sa pensée.

Je ne vis rien à travers ce voile impénétrable, ce nuage qui ressemble à la mort ou au sommeil. Il fit quelques pas, alla s'asseoir plus loin, sans avoir l'air de me reconnaître.

Mon cœur eut un élan de reconnaissance; pourtant je ne le perdais pas de vue. Chaque fois qu'il parlait à quelqu'un, les oreilles me tintaient; il me semblait l'entendre.

--Vous le connaissez? me dit H...

--Non! lui dis-je si vite que, pour un jaloux, cela ressemblait à un oui.

Il se leva au bout de quelques minutes et alla causer avec son ami. Je perdis contenance.

Un jeune homme vint prendre la place de H...; ce jeune homme me parlait, je ne l'écoutais pas, toute mon attention était concentrée sur le petit groupe où H... causait avec le nouveau venu. Heureusement, il parlait un peu haut; il n'était pas question de moi. Je commençai à respirer, et je pus répondre à mon voisin, qui me disait:

--Vous n'êtes pas gentille. Ce pauvre H... est amoureux fou de vous; vous le faites aller; vous le rendez malheureux: ce n'est pas agir en bonne fille.

--Ah! comme vous êtes bien tous les mêmes! A votre compte, pour être bonne fille, il faut se donner à tous ceux qui ont envie de vous; mais, mon cher, j'en suis à mon dixième amoureux de la soirée. Que deviendrais-je, si j'étais obligée d'être bonne fille avec tous?

--Vous avez toujours raison. Il est vrai qu'il est difficile de vous regarder sans être de votre avis, mais je ne suis pas convaincu. Des dix personnes qui vous ont fait ce soir une déclaration, neuf n'y penseront plus demain. Quant à H..., c'est autre chose; il est blessé au cœur. Il est si bon! c'est une nature si tendre!

--Parlez-vous sérieusement?

--Très-sérieusement.

Tel est ce monde: les indifférents mêmes contribuent à favoriser le commencement de ces liaisons. En apparence, rien de plus frivole, mais l'expiation n'est pas loin.

Ce qui n'est pour une des personnes engagées dans ces attachements qu'un lien passager que le caprice a formé, que l'ennui dénouera, est souvent pour l'autre un obstacle où l'existence entière trébuche. L'heure sonne pour tout le monde, tantôt pour l'amant, tantôt pour la maîtresse. On a traversé ce tourbillon le sourire aux lèvres, les fleurs dans les cheveux; on n'en sort que pour tomber, les uns dans la misère, les autres dans le désespoir. Ceux-ci vont aux cloîtres, celles-là vont à la Morgue.

Mes amours avec H... sont un triste exemple du danger des passions. En croyant satisfaire un caprice, j'ai peut-être changé sa vie.

L'heure était venue de se quitter; tout le monde prit ses chapeaux, ses paletots; je restai assise.

On me regardait étonnée; Lise me dit:

--Tu ne viens pas?

--Non, je reste.

Je crus qu'H... allait perdre la tête de joie. Pour reconduire ses invités plus vite, il les poussait dehors par les épaules.

Ne vous effarouchez pas! Je vous ai promis d'écrire la vérité, et je tiendrai parole.

Si je rappelle les souvenirs de cette nuit, c'est que je puis le faire sans blesser la modestie. Mais peut-être est-ce vous qui êtes en faute et votre imagination a-t-elle déjà été trop loin? Tant pis pour vous.

J'étais appuyée sur un grand piano couvert de musique commencée. Je regardai H... quand il rentra: il voulut m'embrasser, je l'arrêtai.

--Tenez, H..., si vous étiez raisonnable, vous viendriez m'accompagner chez moi... Je ne suis pas méchante, mais je vous rendrai malheureux si vous m'aimez.

--Ça m'est égal, je donnerais toute ma vie pour vous avoir à moi, ne fût-ce qu'un jour.

Je crois qu'à ce moment, il pensait ce qu'il disait; sa main brûlait, ses yeux brillaient.

Je lui montrai le tabouret du piano. Il s'y assit en m'embrassant la main.

Je m'étendis dans un fauteuil à ses côtés; il jouait avec tant d'âme, il improvisa de si jolies choses que mon cœur se fondit.

--Je suis, me disait-il, entre les deux grandes passions de ma vie.

Il devint beau. Sa musique avait une harmonie si douce; elle ressemblait aux chants des églises; ces airs religieux, un peu de fatigue aussi, peut-être, m'engourdissaient les sens...

Petit à petit, lui, semblait m'avoir oubliée. Je me réveillai au jour dans le fauteuil où je m'étais endormie... Il notait sur un papier rayé la musique qu'il avait composée pendant la nuit.

J'étendis mes bras raidis par la fatigue, et je lui demandai pardon de l'avoir empêché de se coucher.

Il me remercia du bonheur que ma présence lui causait.

Je lui fus reconnaissante d'une affection si douce et si respectueuse. Je lui promis de passer la soirée avec lui.

Cette douceur et cette réserve durèrent peu.

Je ne conseillerai à aucune femme d'encourager de sang-froid l'amour d'un artiste. Au bout de quelque temps, je ne savais plus à quel saint me vouer.

L'amour d'H... grandissait tous les jours. Il se tourmentait au point de se rendre malade. Il me suivait partout, passait les nuits à ma porte. On le voyait changer et on m'en faisait un reproche. Il ne voulait plus travailler, quoi que je pusse lui dire.

--Ayez pitié de moi, me répétait-il sans cesse, ayez pitié de moi! Cela ne sera pas long; je ne tiens plus à la vie. Dites-moi que vous me détestez, et je me tuerai pour vous épargner un ennui. Il n'était raisonnable que devant le monde. Seul avec moi, il me désespérait. Il avait la peau moite; il toussait souvent: on le disait attaqué de la poitrine. Cela me faisait peur. «Mon Dieu, me disais-je, s'il allait mourir de chagrin!» Et je tâchais de le consoler. Mais les grands amours sont exigeants: j'y parvenais mal.

Quand par hasard, il faisait de la musique, cette musique était mélancolique, son piano ressemblait à un orgue d'église.

Il s'arrêtait et me disait:

--Si je n'étais pas juif, vous m'aimeriez, n'est-ce pas? Si je le savais, je renierais mon Dieu pour l'amour de vous!

--Mon pauvre ami, vous êtes en délire, je ne veux pas le plus petit sacrifice... avec quoi pourrais-je le reconnaître!... Je vous avais bien dit: Ne m'aimez pas, je vous porterai malheur! Je ne me suis pas trompée: vous devenez fou; vous ne faites plus rien. On dira que c'est ma faute... pourtant vous savez le contraire.

--Non, on ne vous fera aucun reproche... Je sens bien que ma vie se fane; je n'ai pas longtemps à vivre!... Laissez-moi être heureux à ma manière.

Il était si triste que je l'évitais le plus que je pouvais.

Un jour, je le vis entrer à l'église de la Madeleine; il y resta deux heures. Il devenait de plus en plus sombre.

On me conseilla d'en finir. Il valait mieux lui faire une grosse peine qui se guérirait que de le laisser mourir à petit feu.

Lise se chargea de lui annoncer le parti que je prenais par affection pour lui.

Il se mit à pleurer et descendit avec elle; elle remarqua qu'il la quittait à la porte d'une église où il entra.

A quelques jours de là, je reçus une lettre dans laquelle il me disait que sa vie ne lui appartenait plus; qu'il mettait sa confiance en Dieu qui le consolait de toutes ses douleurs...

Il y avait tant de grandeur, d'élévation dans cette lettre, que je voulais le voir, lui demander pardon!...

Il refusa de me recevoir... Je crus qu'il avait une maîtresse, et je me moquai de ma crédulité.

Le duc était revenu à Paris. Il ne ressemblait en rien à H... et ne me fatiguait pas de son amour.

Pour lui j'étais à la mode... Il était riche: les nouveautés lui revenaient de droit. Je demeurais si haut, il avait le pied si petit, que pour lui complaire, je fus obligée de déménager. J'allai demeurer au second, 5, rue de l'Arcade, douze cents francs de loyer.

Dans mon nouvel appartement, il y avait un salon, tout meublé en velours, par parenthèse; dans ce salon, il y avait un piano. Ce piano fut cause que je pris un maître.

C'était un nommé Pederlini, Italien, d'une patience... Je n'ai jamais été assez riche pour le récompenser comme il l'aurait mérité...

Le duc venait me voir tous les deux ou trois jours... Il ne m'adressait pas quatre paroles.

Je ne sais vraiment pas pourquoi il me continua ses visites. Je crois que c'est parce que ses amis pensaient grand bien de moi, venaient me voir souvent, et lui disaient: «Quand elle vous ennuiera; nous nous disputons à qui vous succédera.» Par esprit de contradiction, il les faisait attendre.

J'allais quelquefois à l'Opéra, où je m'ennuyais toujours. Mon maître de piano me raconta qu'un de ses compatriotes allait débuter; qu'il avait une voix magnifique; que seulement il avait beaucoup de mal parce qu'il ne parlait pas français; qu'on lui apprenait par cœur la _Lucie_... C'est moi qui l'accompagne. Je lui parle souvent de vous; il voudrait bien vous connaître.

--Bah! et pourquoi cela?

--Mais parce que les Françaises ont un grand charme pour lui... et puis, parce qu'il vous a vue à l'Hippodrome!...

--Eh bien, alors, s'il m'a vue, il doit être satisfait!...

--Oh! il paraît que non, puisqu'il voudrait que je le présentasse, sans doute pour causer avec vous.

Je fis une fausse gamme qui m'écorcha les oreilles.

--Bon, je fais des bêtises, et, vous, vous en dites. Quelle conversation voulez-vous que j'aie avec votre ami? Vous m'avez dit tout-à-l'heure qu'il ne savait pas un mot de français. Est-ce que vous croyez que je vais chanter la _Lucie_ pour me faire comprendre?

Mon professeur était timide; il ne m'en parla plus.

--Eh bien, lui dis-je après ma leçon, amenez-moi votre chanteur; vous lui servirez d'interprète. Venez sur les midi, une heure; je suis toujours seule.

--Voulez-vous demain? me dit-il en sautant de joie.

--Quel enfant vous faites!... Eh bien! soit, à demain...

En me réveillant, je me fis à moi-même reproche d'avoir consenti. J'étais payée pour me défier des artistes... mais l'isolement où me laissait le duc me pesait. Je m'ennuyais, et, quand on s'ennuie, on accepte plus facilement l'occasion de faire de nouvelles connaissances.

Le duc avait depuis longtemps une vieille maîtresse, grosse, mal bâtie. Je la voyais étaler ses quarante ans dans une belle calèche doublée de velours bleu.

Elle faisait une grimace pour se donner l'air souriant; le tout recouvert d'un voile à pois noirs, qu'elle avait le soin de ne jamais quitter.

Je me levai donc, sans trop de regret, et je m'habillai de mon mieux pour recevoir mes deux Italiens.

Midi et le timbre de ma porte sonnèrent en même temps; j'allai ouvrir moi-même.

Mon antichambre était obscure; je vis l'ombre d'un grand corps qui dépassait de la tête mon pianiste.

--Pardonnez-moi de venir si tôt, me dit Pederlini, mais il n'y a point de ma faute. Depuis que j'ai promis à B... de l'amener chez vous, il ne me laisse pas une minute de repos... Si je l'avais écouté, nous serions venus à huit heures.

Je leur désignai deux fauteuils dans le salon, et je m'assis en face...

Mon nouvel admirateur était un beau garçon, grand, fort; des cheveux de jais; de grands yeux noirs, brillants, qui me fixaient avec tant d'expression, qu'involontairement je baissai la tête sous son regard.

Il parla à Pederlini; celui-ci me transmit sa phrase.

--Il dit vous trouver plus jolie de près...

Je levai les yeux pour remercier, mais je fus obligée de les baisser encore plus vite que la première fois...

Je me mis à jouer avec la bague que j'avais au doigt, en la faisant tourner pour me donner une contenance, et je lui dis:

--Comment, vous ne parlez pas du tout français?

--Si, _un poco_, Céleste.

--Ah! vous savez prononcer mon nom?...

--Je crois bien, reprit Pederlini; il y a assez longtemps qu'il l'apprend. Il sait un peu parler français, mais vous l'intimidez.

J'avais envie de répondre que c'était plutôt lui qui m'intimidait...

Il m'offrit de m'apprendre l'italien; à moins que je ne fusse assez bonne pour lui apprendre le français...

Il me promit de bien travailler pour pouvoir causer avec moi et me dire tout ce qu'il pensait. Je l'engageai à se dépêcher, car nous devions avoir l'air fort bêtes...

Ils prirent congé de moi. B... me tendit la main et serra la mienne avec tant de force, que je fus quelques instants sans pouvoir parvenir à décoller mes doigts engourdis par la douleur.

Je ne sais si c'est une mode italienne, toujours est-il que je commençai par la trouver brutale; puis je réfléchis qu'il fallait prendre cela pour une marque énergique d'affection.

C'était vraiment une belle nature que ce B... avec son teint mat, ses lèvres rouges, ses dents blanches, son air de franchise et son regard de feu!

Quand je le comparais au duc, si blond, si froid, si tranquille, la comparaison était tout à l'avantage de l'Italie sur l'Espagne; mais le duc flattait ma vanité.

Quand sa belle voiture s'arrêtait à ma porte, j'étais fière de ce qui aurait dû nous faire rougir tous les deux.

Il arriva au moment même où j'étais encore sous l'impression de la visite que je venais de recevoir.

--Qu'avez-vous donc, ma chère? vous êtes toute préoccupée!

--Oui, lui dis-je, un peu embarrassée, car j'ai toujours eu horreur de mentir.

--Qu'avez-vous?

--Je m'ennuie ici toute la journée, je voudrais sortir un peu.

--Que ne m'avez-vous dit cela plus tôt? me dit-il, toujours avec le même flegme... Demain, je vous enverrai une voiture.

Je sautai de joie; je ne dormis pas de la nuit.

A quatre heures, une jolie voiture à deux chevaux s'arrêta à ma porte. Le cocher vint me dire qu'il était à mes ordres.

Je sortis, et ne voulus rentrer que quand les promenades furent désertes. J'étais si fatiguée que je ne pus dîner. La crainte que l'on ne me vît pas dans le fond de la voiture me fit tenir assise au bord des coussins, la figure au carreau, secouant la tête comme un magot en porcelaine chinoise, tant j'avais peur qu'on ne m'accusât d'être fière.

Le lendemain, même manége; seulement j'avais avancé l'heure de ma promenade, et je fus toute triste de trouver les Champs-Élysées déserts; je ne voulais plus sortir de la voiture. Si le cocher ne m'avait fait observer que ses chevaux avaient faim, je serais restée toute la nuit.

Le surlendemain, toute cette ridicule gloriole était tombée, le bon sens m'était revenu, et je rabattais mon propre caquet en me répétant bien haut et bien souvent à moi-même que toutes ces splendeurs étaient passagères, et que cette voiture, dont j'avais été si fière, ne m'appartenait pas... Un caprice me l'avait donnée... un caprice pouvait me la reprendre.

Je fus plusieurs jours sans voir le chanteur italien, occupé de préparer ses débuts; je n'en étais pas fâchée.

Le langage des œillades et la conversation par interprète n'auraient pas été longtemps sans me fatiguer. Décidément, il valait mieux pour lui qu'il eût le temps de faire des progrès dans la langue française.

Il en est de la Bohême comme des autres pays situés sur la carte du monde: il n'est pas toujours prudent d'y rendre des services.

Je fis de cette vérité, à propos précisément du duc et de B..., une épreuve assez cruelle.

Un jour que je me promenais sur le boulevard du Temple, je vis passer une fille que j'avais connue au théâtre Beaumarchais. Je tirai le cordon de la voiture, et je l'appelai. Comme elle n'avait rien à faire ce jour-là, je l'emmenai dîner.

C'était une fille d'une vingtaine d'années, grande, pas mal faite, jolie, le teint très-coloré; je la savais peu spirituelle, mais je la croyais bonne.

--Eh bien, ma pauvre Joséphine, lui dis-je, quand elle fut assise à côté de moi, qu'as-tu fait depuis que je ne t'ai vue? Es-tu heureuse?

--Non, je pourrais l'être si je voulais, mais je ne le suis pas par bêtise. J'ai une passion qui me mange tout. Ça a commencé par mes robes et a fini par mes meubles. Aujourd'hui, je n'ai plus rien; il ne veut plus me voir; il me dit que je le dégoûte avec mes grands pieds et mes grosses mains.

Le fait est que, sous ce rapport, la nature avait été un peu trop libérale envers elle.

--Ah ça! de qui diable es-tu donc si entichée?

--D'un acteur! Je me suis faite figurante aux Délassements, par amour.

--Eh bien! il faut quitter les Délassements, par raison. Veux-tu entrer à l'Hippodrome, je parlerai pour toi?... Veux-tu rester avec moi? je t'aiderai à oublier ton amour. C'est une stupidité d'aimer un pareil homme!

Nous avions dîné; je l'habillai des pieds à la tête, et je l'emmenai à l'Opéra, voir _Robert-le-Diable_.

Je la présentai au duc et à ses amis, qui nous conduisirent prendre des glaces au café Anglais.

Joséphine paraissait trouver ce genre de vie fort agréable. Elle s'accrochait à moi et me faisait les plus belles protestations d'amitié.

On afficha les débuts de B...

Je dînais dehors ce jour-là; j'arrivai tard au théâtre. Le bruit de la loge en s'ouvrant fit lever la tête à mon ténor, qui avait à dire dans un passage de la _Lucie_: «Céleste Providence!»

Je le vois encore. Il ouvrit les bras, regarda de mon côté et resta court sur le mot «Céleste.» Cela dura deux ou trois secondes; peu de personnes s'en aperçurent.

Pederlini vint, dans l'entr'acte, me dire qu'il avait eu peur; qu'il regrettait que je fusse là; que j'allais le troubler.

Je lui offris de me retirer pour ne pas gêner ce pauvre garçon.

Il me dit:

--Non, maintenant je crois que l'effet est produit. Il vous chercherait; cela serait encore pis.

--Comme il est beau! me disait mon amie, émerveillée sans doute du costume de velours noir.

Elle lui fit faire des compliments sur la manière dont il avait chanté le premier acte. Il crut sans doute que c'était moi, car il parut me remercier du regard en entrant.

Il voulut tant faire qu'il chanta faux.

Il chercha à se rattraper au troisième acte; la voix lui manqua: l'émotion de ses débuts lui avait donné un enrouement subit.

A la fin de la pièce, je le crus mort pour tout de bon, tant il avait râlé son finale.

Cela me fit beaucoup de peine. Il était si beau garçon qu'avant d'avoir ouvert la bouche il avait déjà des ennemis dans la salle.

On ne siffla pas, mais on riait; peu de gens furent indulgents. Il avait un accent; on l'appelait Gascon, Auvergnat.

Il s'agissait pour lui de quarante mille francs par an s'il réussissait!

Je compris combien il devait avoir de peine, et je lui fis dire que je prenais une grande part à ce qui venait de lui arriver, mais qu'il ne fallait pas se décourager, qu'il avait encore deux débuts.

Pederlini me l'amena le lendemain. Je ne le trouvai pas trop démonté. Je lui indiquai les mots qu'il avait mal prononcés; je les lui fis répéter plusieurs fois.

--Puisque vous avez commencé, il faut continuer, dit Pederlini en riant; je suis sûr qu'il fera de grands progrès avec vous.

B... paraissait de cet avis, car il venait prendre jusqu'à deux leçons par jour.

A son second début, j'étais pâle comme une morte; j'avais mal aux nerfs; je tremblais pour lui.

Il chanta mieux, prétendit que c'était à cause de moi, et ne voulut plus me quitter, sous prétexte que je lui étais indispensable et qu'il voulait me prouver sa reconnaissance. Il donna un grand dîner en mon honneur et à l'occasion de ses débuts.

Le troisième avait réussi tout-à-fait, B... était aux anges: son bonheur l'exaltait.

On ne sait pas à quoi on s'expose quand on s'attire la reconnaissance d'un Italien.

J'avais fait engager Joséphine à l'Hippodrome; nous répétions ensemble. J'apprenais un nouvel exercice. On devait faire conduire des chars romains par des femmes. Nous étions trois qui devions courir: Angèle, Louise et moi.

Je vivais dans une sécurité complète, sans me douter du danger qui me menaçait. Joséphine était un serpent que je réchauffais dans mes cachemires.

Cette chère amie trouva qu'elle était mon obligée depuis trop longtemps, que le moment était venu de me prouver sa gratitude; elle n'imagina rien de mieux que de me supplanter dans les affections du duc.

Elle vint donc un beau matin se faire belle dans ma chambre, avec un châle, et un chapeau qu'elle m'emprunta, et se fit conduire à l'hôtel du duc. Il refusa d'abord de la recevoir; mais elle mit tant de persévérance qu'il y consentit.

Ce qu'elle lui conta, je ne l'ai jamais su. Il avait assez d'esprit pour ne pas me raconter le mot à mot d'un cancan.

Elle rentra chez moi après lui avoir fait promettre le secret. Elle avait sans doute reçu quelques louis pour prix de sa trahison.

Le duc vint me voir à quatre heures... Il me parla beaucoup de l'Opéra et des chanteurs. Je compris que j'avais passé par la langue de quelqu'un.

Joséphine ne changea pas de couleur.

Quand il fut parti, elle me dit qu'elle ne s'expliquait pas comment il avait pu savoir tout cela.

Je l'avais vue lui faire un signe dans une glace; je ne pouvais donc conserver aucun doute sur sa perfidie.

Il n'a jamais été dans mon caractère de marchander avec une situation. Je voyais bien que tout était fini entre le duc et moi. Je n'avais nulle envie de m'humilier pour rentrer en grâce; mais je voulais faire justice de Joséphine.

J'écrivis au duc de venir me parler le lendemain; qu'il pourrait me retirer son amitié après; mais que je désirais avoir avec lui une dernière entrevue.

Il fut exact au rendez-vous, au grand regret de ma chère amie qui, depuis la veille, était mal à son aise. Elle voulait sortir; je la priai de n'en rien faire. Comme elle insistait, je le lui défendis.

--Vous sortirez dans quelques instants; je veux avoir le cœur net d'un soupçon.

Elle se redressa avec un aplomb incroyable.

Je n'eus pas le temps d'en dire davantage, le duc entrait.