Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2
Part 3
Ils s'approchèrent de nous. Le plus jeune des deux prit la parole, et s'adressant à moi:
--Ah! vous aimez les fleurs! je suis fâché de vous en offrir d'aussi laides; si vous le permettez, je vous en enverrai d'autres.
Je répondis par un petit signe de tête et par une petite moue qui voulait dire: «Je vous remercie des premières, mais je ne recevrai pas les secondes.»
--Je vois, mademoiselle, que vous n'aimez pas causer; c'est quelquefois une preuve d'esprit.
Et il se rapprocha de moi, si près qu'il mit sa chaise sur ma robe; je le lui fis remarquer en le priant de s'éloigner.
--Non, me répondit-il, je l'ai déjà abîmée, je vous en enverrai une autre.
Son ami, qui était resté debout, lui dit quelques mots en langue étrangère; il lui répondit dans la même langue, et se retournant vers moi:
--Le duc a raison, je n'ai pas le droit de vous faire la cour. Le duc et moi, nous vous avons vue monter à cheval; nous sommes devenus amoureux tous les deux; nous avons joué à pile ou face. D'après nos conventions, le gagnant seul devait avoir le droit de se mettre sur les rangs pour obtenir vos bonnes grâces. J'ai perdu; le duc vous a envoyé une de ses amies que vous avez mise à la porte. Croyant qu'il avait renoncé à toute espérance, j'ai fait comme lui; je n'ai pas été mieux reçu.
--Et cela vous a étonné?
--Oui, nous avions parié cinquante louis.
Il me dit cela d'un air si impertinent que je le pris en grippe, et que je songeai tout de suite à me venger.
--Assurément, monsieur, lui dis-je, il n'y a pas de distraction plus innocente que celle-là. Pour que l'enjeu eût un intérêt pour vous, il aurait fallu vous assurer de mon consentement, et c'est une condition qui aurait toujours manqué à votre pari. Je vous avouerai même que, si j'avais été obligée de faire un choix, je crois que j'aurais été de l'avis du sort.
Je ne réfléchissais pas que, pour lui dire une chose désagréable, je faisais une véritable déclaration à son ami.
Ce dernier s'en aperçut et parut m'en savoir beaucoup de gré. Poli, mais grave et taciturne, il formait en tous points avec l'autre un contraste complet. Peut-être était-il arrêté par la difficulté du langage, car il parlait le français avec un accent méridional prononcé; mais j'avais la tête montée, et pour faire enrager son ami, je fis seule les frais de la conversation.
Le duc me demanda la permission de venir me voir; je la lui accordai en appuyant bien haut sur un: «Vous me ferez grand plaisir,» qui fut à son adresse, car l'autre petit monsieur quitta la place en disant:
«Voilà ce que c'est que d'être duc et d'avoir trois cent mille francs de rente.»
Son dépit le servait mal: cette énumération des avantages de son rival n'était guère propre à m'inspirer de l'aversion pour ma nouvelle conquête. Il en est du monde où je vivais, comme de l'autre, je crois: un beau titre et beaucoup de millions n'empêchent pas de faire la cour à une femme.
Nous restâmes seuls; le duc devint plus causeur. Ce fut lui qui continua la conversation.
--Quel drôle de caractère a mon ami! C'est un charmant garçon; mais il est un peu fat: il faut que tout lui cède. Il a, du reste, beaucoup de succès auprès des femmes. Il croit, quand on me donne la préférence, que c'est pour ma fortune; cela m'a rendu défiant, et j'ai fini par le croire moi-même.
La provocation était directe, et quoique je n'aie jamais aimé être de l'avis d'un homme quand il s'agissait de le trouver bien, je me résignai d'assez bonne grâce à dire au duc qu'il avait tort de douter ainsi de lui-même.
Il m'offrit son bras pour faire le tour du jardin. J'acceptai avec un double plaisir; d'abord, parce que cela flattait ma vanité, et ensuite, parce que c'était le moyen de continuer à faire enrager son ami, à qui j'en voulais d'avoir été si brutal. J'ai toujours détesté les gens qui prenaient avec moi des airs d'autorité.
J'éprouve, en me retraçant à moi-même les souvenirs de ma vie, un singulier effet: je suis plus heureuse à la pensée de raconter mes faiblesses, que je ne l'ai jamais été, dans l'entraînement de la jeunesse, à la pensée de les commettre. Il faut que la décence et l'étude aient entre elles de mystérieux rapports pour réveiller ainsi la conscience endormie.
A chaque instant, je suis tentée de tricher avec l'inexorable réalité; mais je ne cède pas à la tentation, car je comprends que mon récit perdrait tout intérêt, s'il cessait d'être complétement sincère.
Ma liaison avec le duc me mettait dans une position tout-à-fait nouvelle... Elle me donnait mes entrées dans le grand monde... de Bohême.
Je devins trop élégante pour ne pas avoir d'ennemies; rien ne me manquait, pas même la jalousie de mes camarades, qui me déchiraient à belles dents.
Le duc n'était pas brouillé avec son ami. Je le voyais donc souvent. Il n'avait perdu ni son aplomb, ni ses espérances.
--Vous me reviendrez, me disait-il; c'est une question de temps. Le duc ne vous gardera pas toujours.
Je lui répondais:
--Jamais!
Et je lui tins parole.
Il se consola avec Angèle.
XIV
LA ROBE JAUNE DE LISE.
Dès qu'il m'arrivait quelque chose d'heureux ou de malheureux, ma grande ressource était d'aller voir Lise, pour partager avec elle ou mes joies ou mes peines. Elle m'avait annoncé son projet de faire un petit voyage; mais elle devait être revenue. Sa propriétaire, qui savait notre intimité, me donna sa nouvelle adresse sous le sceau du secret, parce que Lise persistait à ne vouloir voir personne. Elle demeurait aux Champs-Élysées, no 107, au cinquième. Je frappai.
--Entrez! me dit une voix bien connue.
J'ouvris la porte, et je vis ma Lise étendue sur son lit, une bougie allumée pour sa cigarette, un livre à la main.
--Tiens! c'est toi! Tu es gentille de venir me voir; mais si l'autre rentre, elle va jeter de beaux cris: elle ne peut pas te souffrir.
Je regardai la chambre: c'était un petit ménage, assez convenable.
--Chez qui es-tu donc ici? Et je me levais pour m'en aller.
Elle me retint par ma robe.
--C'est vrai, tu ne sais rien... Attends donc! elle ne me mangera pas. Figure-toi qu'après mon arrestation, je n'osais pas sortir; je ne voulais plus rester à l'hôtel. J'étais en train de me lamenter, quand on vint me dire qu'une demoiselle voulait me parler à toute force. Je crus qu'on me trompait, que c'était quelque créancier; je grondai ma propriétaire, qui redescendit rendre à l'inconnue le savon que je venais de lui donner à elle-même.
Au bout de quelques instants, ma propriétaire remonta, et me dit:
--Cette demoiselle insiste; elle a dit que quand vous sauriez son nom, vous la recevriez.
Si j'avais été debout, je serais tombée tout de mon long; c'était ma sœur! Que me voulait-elle?
Immédiatement, il me vint à l'esprit que mon père était en bas, qu'il allait m'étrangler.
Je dis à la propriétaire:
--Fermez les portes, je ne suis pas ici. Ah! mon Dieu! je suis perdue! Dites que je ne la connais pas, qu'elle se trompe.
--Mais non, je ne me trompe pas, dit Eulalie, en passant la tête par la porte.
Je courus derrière elle, je fermai la porte, en appuyant mon corps dessus de toutes mes forces.
--Ah ça, qu'as-tu donc? me dit-elle en riant.
Je la regardai, et à travers ma terreur, je fus frappée de son élégance. J'écoutais, je n'entendais rien.
--Qu'est-ce que tu me veux? Mon père est derrière toi, n'est-ce pas? Pourquoi l'as-tu amené, mauvais cœur?
--Mon Dieu! que tu es bête! Il ne sait pas où je suis, moi! Il ne peut donc pas me suivre ici.
--Comment, mademoiselle! votre père ne sait pas où vous êtes!... Vous vous êtes donc sauvée!
--Oui; depuis ton départ tout allait de mal en pis. Maxime m'a emmenée; comme il n'a pas grand'chose, je suis entrée à l'Hippodrome; je gagne un peu d'argent, cela l'aide; je reste aux Champs-Elysées, 107; si tu veux venir avec moi, je t'offre la moitié de ma chambre.
Le croirais-tu? cela me fit un mal atroce de voir ma sœur perdue. J'allais lui faire de la morale, elle m'arrêta:
--Ah! me dit-elle, laisse-moi la paix. Ce n'est pas à cause de toi que je suis partie; je serais partie tout de même: j'adore Maxime.
Je fus abasourdie; mais je n'avais pas le droit de la gronder, et d'ailleurs c'eût été parfaitement inutile.
Tu ne peux te figurer l'embarras où je me suis trouvée pour moi-même.
J'avais dans l'hôtel une assez grosse dette, et pas d'argent pour m'acquitter. On m'a gardé mes affaires en payement et je suis emménagée ici avec deux chemises, des pantoufles et la robe que j'ai sur moi. J'ai dit que je partais pour la campagne et je ne bouge pas.
Pourtant, il faut que je sorte de cette situation. Je suis à la charge de ma sœur; elle m'a offert de venir chez elle, comme on l'offre presque toujours, mais comme toujours, elle l'a regretté. D'abord, elle n'est pas riche, et elle le serait que cela ne me ferait pas la position meilleure; elle est avare. Hier, elle m'a reproché un cahier de papier à cigarettes; nous nous sommes déjà disputées vingt fois.
Après chaque scène, je prends mes deux chemises pour faire ma malle. Eulalie ne peut s'empêcher de rire, et je reste, en lui promettant d'avoir de l'ordre, ce à quoi je ne peux pas m'habituer; il faut lui rendre cette justice qu'elle a raison... Regarde cette petite chambre, comme elle est propre: il n'y a presque rien. Eh bien! c'est gentil comme tout; elle me suit toute la journée avec une serviette pour essuyer jusqu'à la marque de mes pieds; aussi, tu vois, je reste couchée... Comme cela je ne dérange rien.
Je ne pus m'empêcher de rire, car le lit, la table de nuit, la chambre entière étaient un vrai pillage; partout des livres, du papier à cigarettes déchiré, jeté çà et là, du tabac, de la cendre...
--Ah! mon Dieu, lui dis-je, en me levant, je me sauve... elle n'est pas aimable tous les jours, ton Eulalie. Je l'ai vue souvent à l'Hippodrome, sans savoir que c'était ta sœur, et j'ai déjà eu deux ou trois bourrasques avec elle; si elle me trouve ici, elle est capable de me faire quelque mauvais compliment.
--Non, reste, reste encore un peu; ce n'est pas l'heure à laquelle elle rentre. Elle est chez Maxime, et puis, je sais le moyen de la mettre de bonne humeur.
Et elle se mit à ranger autour d'elle, essuyant la table avec son unique robe.
--Maintenant, ouvre la fenêtre pour que la fumée sorte!
--Oh! lui dis-je, tu as au moins une belle vue pour te distraire.
--Ça ne me distrait pas du tout; ça me fait mal au cœur de ne pouvoir pas aller faire ma belle; je m'ennuie à crier.
Je revins m'asseoir près du lit, un peu embarrassée de la proposition que je voulais lui faire, car je connaissais son caractère.
--Voyons, ma chère Lise, puisque tu t'ennuies tant ici, veux-tu en sortir? Je te prêterai tout ce que je pourrai. Si tu veux venir chez moi, je suis à ta disposition. Je ne suis pas ta sœur, moi, je ne te ferai pas de scène.
--Non, me dit-elle, j'aime encore mieux une amie que de l'argent; si j'étais ton obligée, ça nous fâcherait peut-être... pas à cause de toi, je sais que tu ne me le reprocherais point, mais à cause de moi qui serais humiliée. Je me connais, vois-tu; je ne vaux pas grand'chose. Regarde, mes sourcils se joignent sur mon nez comme une paire de petites moustaches; on dit que c'est signe de jalousie... j'ai bien peur que le proverbe ne soit vrai. C'est plus fort que moi; je t'aime beaucoup, mais je ne pourrais pas demeurer avec toi; ton bonheur, si tu étais plus heureuse que moi, finirait peut-être par me faire de la peine.
Elle avait les larmes aux yeux en me disant cela; je lui pris la main, et je lui dis:
--Tu as raison d'être franche; rien ne pourrait m'être plus pénible que de me fâcher avec toi. Tiens! on monte... Si c'était Eulalie.
Nous ne restâmes pas longtemps dans l'incertitude. La porte s'ouvrit. Eulalie parut fort étonnée de me trouver là; Pomaré perdit complétement contenance; j'en fus d'autant plus surprise que j'ai connu peu de femmes ayant l'air aussi dominateur que Pomaré! Il fallait que sa sœur eût sur elle un grand ascendant. Je fus obligée de prendre la parole la première.
Eulalie était une fille d'une taille moyenne, boulotte, la figure ordinaire, la physionomie très-froide; d'une autre, je dirais l'air bête; mais elle avait infiniment d'esprit.
Quoiqu'elle n'eût guère, je crois, que dix-sept ans, elle en paraissait vingt-cinq; elle attendait que l'une de nous deux s'expliquât.
--Vous êtes étonnée, ma chère camarade, de me trouver vous faisant une visite, ne m'y ayant jamais engagée; mais je sortais de l'Hippodrome; en passant, j'ai vu Lise à la fenêtre, je suis montée.
Elle me regarda sans me saluer, et dit à sa sœur:
--Je t'avais défendu d'ouvrir ma fenêtre.
Le rouge me monta au visage. Ma petite Eulalie, pensai-je, voilà une impertinence que tu ne porteras pas en enfer.
Lise était restée tout interdite de cet air d'autorité.
J'avais heureusement un bon moyen de venger ses injures et les miennes.
Je repris de l'air du monde le plus tranquille:
--Je n'aurais pas vu Lise, que je serais montée tout de même; j'avais un service à vous demander.
--A moi?
--Oui, je vous ai entendue plusieurs fois vous plaindre de ce que l'on ne vous faisait pas faire de courses, de ce que l'on vous oubliait parmi les figurantes.
Elle devint pourpre, car je touchais la corde sensible.
--Eh bien! si vous aviez une occasion de vous montrer dans quelque steeple-chase, je suis sûre qu'on vous les laisserait continuer à la place d'Hermance, qui monte à cheval comme une poule.
--Je le sais bien, me dit-elle; mais ils ne veulent pas me laisser essayer.
--C'est révoltant; il est bien facile de dire aux gens: «Vous ne sauriez pas faire cela,» quand on ne veut pas les admettre à essayer. Je vous offre un moyen de vous passer de la bonne volonté de l'administration. Je pars dans quelques jours; je voudrais qu'une de mes camarades fît mon service pendant quinze jours, et voilà ce que je venais vous demander avant de solliciter mon congé.
Elle était rayonnante; je crois même qu'elle eut envie de m'embrasser.
--Je veux bien, me dit-elle; je leur montrerai que je suis bonne à quelque chose. Tâchez seulement qu'ils y consentent.
--Oh! j'ai un moyen de les y forcer; je ne les préviendrai pas à l'avance. Un jour je manquerai, vous serez toute prête; ils n'auront pas le choix: ils verront qu'ils se sont trompés sur votre compte.
--Ah! mon Dieu! dit-elle, il faut que je retourne chez Maxime, qui n'y était pas tout-à-l'heure. Restez avec Lise, je ne vais pas être longtemps. Si vous ne restez pas, revenez demain, nous causerons.
Lise me serra les mains; elle avait compris. Quand Eulalie fut partie, elle me dit:
--Tu sais que j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire devant elle; tu m'as dit, il y a une heure, qu'elle te faisait l'effet, à cheval, d'une cruche pleine d'eau!...
--Ma chère, il n'y avait que ce moyen-là de te voir. On ne peut rien en faire; si je la proposais, on me rirait au nez; et puis, il y a une autre difficulté, c'est que je ne pars pas; mais j'espère que dans dix jours tu ne seras plus là. Adieu, entretiens-la de ses succès; je reviendrai demain.
Rentrée chez moi, j'écrivis un mot à l'hôtel des Princes, à un jeune homme nommé Manby, avec qui j'avais passé la soirée plusieurs fois chez Lise, et qui l'avait assurée, devant moi, de son amitié sans fin. Il ne se fit pas attendre: à quatre heures il était chez moi.
--Vous êtes aimable d'être venu, mon cher ami, j'ai un service à vous demander.
--Tout ce que vous voudrez, pourvu que vous me laissiez vous embrasser.
--Vous pensez bien que je ne vous ai pas demandé pour cela.
--Je ne l'ai pas pensé, et je le regrette.
--Allons, pas de fadaises! Lise est malheureuse; elle ne veut rien de moi, mais de vous elle acceptera tout. Il faut qu'elle sorte de chez sa sœur, qui la traite comme un chien.
--Ma chère, me dit-il, je vous livre ma fortune. Je n'ai que dix louis sur moi, les voilà... Si cela ne suffit pas, pourvu qu'elle me demande par la même voie, je suis toujours prêt.
--Elle ne vous demande rien; elle ne sait même pas que je vous ai écrit. Adieu, merci pour elle.
Le lendemain, je courus chez Lise toute joyeuse. Je me disais:
--Elle va se louer une chambre, donner cent francs à son hôtel; la voilà sortie d'embarras.
Je lui racontai ce que j'avais fait; elle parut contente.
--Allons faire quelques emplettes, me dit-elle, j'ai beaucoup de petites choses à acheter.
J'avais envie de lui dire: «Va doucement!»
Nous nous arrêtâmes _aux Bayadères_, sur le boulevard; je l'attendais dans la voiture; elle revint au bout d'une heure avec un paquet.
--Ah! regarde la jolie couleur.
Et elle me montra un taffetas couleur maïs, de toute beauté.
--Qu'est-ce que c'est que ça? lui dis-je étonnée.
--Ça, c'est une robe.
--Oui, et combien te coûte-t-elle?
--Cent soixante francs.
Je la crus folle tout-à-fait. Je résolus de ne plus m'occuper d'elle; je m'enfonçai dans la voiture.
Notre fiacre n'allait pas vite: nous l'avions pris à l'heure; nous cheminâmes donc doucement. J'allais au faubourg Saint-Honoré, elle, aux Champs-Élysées.
--Est-ce que tu vas me quitter fâchée, me dit Lise, parce que je me suis acheté une robe abricot? Ç'a été plus fort que moi. Je sais bien que j'aurais pu mieux employer mon argent; mais je veux aller au Ranelagh jeudi; je vais avoir la robe et le mantelet pareils, un chapeau de paille de riz; on croira que j'ai fait fortune; on viendra causer avec moi. Si je n'avais pas quelque chose d'ébouriffant, on ne me ferait même pas danser.
Je savais qu'elle avait raison d'un côté; mais je ne pouvais lui pardonner cette folie, moi qui, jusqu'alors, achetais dix mètres de calicot à douze sous pour faire des chemises, quand je me trouvais à la tête de vingt francs.
--Allons, faisons la paix, me dit-elle en me quittant, donne-moi la main, et promets-moi de venir me prendre jeudi à huit heures, car je ne pourrais sortir avec ma toilette, ni le jour ni à pied.
--Ah! cela veut dire qu'il faut que j'aille te chercher en voiture. Eh bien! on ira, mais ne t'y habitue pas.
J'entrais dans mon allée, j'allais grimper mes cinq étages, quand mon portier frappa à son carreau. Sa loge était au fond de la cour. Il me fit signe; je courus très-intriguée, car il me montrait un paquet.
--Oh! oh! il y a du nouveau, me fit-il, ça embaume, ça.
Et il me remit un gros bouquet de fleurs des plus rares.
--Il est venu des personnes vous demander; puis on est venu de chez le commissaire.
Je cachai ma figure dans le bouquet comme pour le respirer, mais je ne sentais rien. Je devais être fort pâle; je fus obligée de m'appuyer à son établi de tailleur. Il releva ses lunettes et dit à sa femme:
--Comment a-t-il dit, l'agent?
Elle quitta son pot au feu.
C'était une bonne grosse femme, qui n'a pas maigri et que je vois souvent à sa porte.
--Il a dit que, si demain vous n'aviez pas enlevé vos fleurs de dessus votre croisée, vous seriez à l'amende.
Je respirai à faire le vide dans sa loge, et je grimpai mes étages comme un oiseau; je ne voulais rien avoir à faire avec le commissaire. J'ouvris ma fenêtre, je regardai mes pauvres fleurs qui grimpaient si vivaces.
«Chers pois de senteur, capucines et volubilis, je vous ai arrosés, attachés avec tant de soin; faut-il que je vous détruise? Petites fleurs du pauvre, comme je vous aime!» Je mis à côté mon beau bouquet, il me parut affreux; je le jetai dans la chambre et j'embrassai mon réséda et mes pensées. Je regardais comment je pourrais faire pour les déplacer sans les arracher. Je m'étais fabriqué une caisse moi-même et j'avais semé en pleine terre; les branches s'étaient enlacées par mes soins dans les cordes et fils de fer; impossible de les démêler. Un coup de sonnette me fit sauter; je me jetai sur mon jardin; j'arrachai tout comme une furie; j'entendis les tiges crier; elles semblaient me reprocher la mort de mes fleurs. Mais je redoublais d'efforts pour enlever les ficelles qui me coupaient les doigts.
«Ah! on vient me demander pourquoi vous n'êtes pas en bas. Vous voyez bien qu'il faut que je vous arrache!» Et j'enfonçais mes mains dans la terre.
On sonna plus fort; je fus ouvrir.
C'était Léon. Le duc m'avait défendu de le recevoir; mais moins par affection que par esprit d'indépendance je m'y étais obstinément refusée.
--Que diable faites-vous donc? voilà deux heures que je sonne!
--Pourquoi sonnez-vous?
--Tiens! quand on est arrivé à votre porte, on n'a pas envie de redescendre cinq étages.
--Qui vous a prié de les monter? Vous m'avez fait une peur atroce.
--Si je vous dérange, je m'en vais.
Mais sans attendre ma réponse et au lieu d'aller vers la porte, il entra jusqu'à la croisée.
--Oh! me dit-il, en ramassant mon bouquet, je comprends pourquoi vous arrachez votre jardin; il n'est plus digne de vous. Tout ce qui vous entoure va subir le même sort. C'est votre duc qui vous envoie cela?
Et le bouquet fut roulé de nouveau dans la chambre.
Cela me déplut. Je ramassai mon bouquet; il représentait quelqu'un chez moi; j'ai toujours défendu les absents.
--Je vous ai dit que je voulais être libre, que je ne m'engageais à personne. Vous dites m'aimer beaucoup: eh bien! le seul moyen de me le prouver, le seul moyen de garder mon amitié, à défaut d'amour, c'est de ne pas me tyranniser.
--Vous êtes méchante, Céleste. Vous m'appelez tyran, parce que je suis jaloux. C'est pourtant la plus grande preuve que je puisse vous donner de mon amour. Hermance m'a demandé d'aller la voir; elle serait bien contente si je lui disais le quart de ce que je viens de vous dire.
--Eh bien! allez le lui répéter, je ne vous retiens pas.
Mes querelles avec Léon étaient des scènes en trois tableaux. Il commençait par être impertinent, il devenait fat, et finissait par la soumission.
Alors seulement, je m'attendrissais.
C'était le tour de la fatuité.
Il jeta sur sa personne un regard de satisfaction. Il examina son pantalon acheté à Londres, son gilet du meilleur goût, sa redingote de la coupe la plus irréprochable. Il avait l'air de me dire: «Peut-on être à ce point dédaigneuse pour un homme aussi bien mis et ayant l'air aussi comme il faut que moi?»
J'ai connu des femmes qui se laissent prendre à ces façons-là: je ne suis pas du nombre. Les prétentions et la minauderie chez un homme m'ont toujours révoltée. Je gardai un silence glacial. Le pauvre Léon alors ne savait plus où il en était. Son impertinence et son orgueil tombaient à plat.
Tout en causant, j'avais entièrement enlevé ma caisse, coupé mes cordes, non sans peine et sans regret.
--Pourquoi vous donnez-vous tant de mal à ôter ces fleurs?
--Parce qu'on m'a fait dire de les enlever.
--Qui donc?
--Le commissaire.
Léon me regardait d'un air si triste et si contrit que je me sentis désarmée; je lui tendis la main.
--Voyons, je vous ai fait de la peine, pardonnez-moi. Vous savez bien que je suis brutale et colère, mais ça passe vite. C'est mon jardin qui en est cause, et j'ai mes raisons pour ne pas être à l'amende.
--Vous n'avez pas d'argent? Que cela ne vous tourmente pas; je serais très-heureux d'être votre banquier.
Mieux valait comprendre comme cela que pas du tout.
Je lui dis que j'allais au Ranelagh le lendemain. Il m'envoya une voiture.
Je fus chercher Lise à l'heure convenue. Elle était superbe, et nous fîmes deux ou trois tours avant d'aller au bal. En chemin, elle me raconta que le petit Camille était venu la voir, qu'il était toujours le même.
--Eh bien! tant mieux! J'ai confiance en lui, moi.
--Oui, c'est bien extraordinaire; il ne varie pas. Il me dit toujours: «Pour rien au monde, je ne voudrais t'avoir.» J'ai tâché une fois de le faire mentir; il s'est sauvé comme Joseph. Pauvre écolier! Il se prive de plumes pour m'envoyer un bouquet.
--Tâche de garder cette affection-là! Je crois qu'ils sont rares ceux qui ne vous aiment pas pour l'amour d'eux-mêmes.
--A propos, et toi, qu'est-ce que tu fais de Léon? On dit qu'il t'adore et qu'il est gentil.
--Oui.
--Pourquoi ne sort-il pas avec toi?