Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2

Part 14

Chapter 144,004 wordsPublic domain

Le feu petillait dans l'âtre, le sapin résineux claquait; cela me fit oublier les chouettes, qui furent silencieuses le restant de la nuit, et le matin, quand je m'éveillai, je fus longtemps à me reconnaître. On sonnait une cloche: c'était celle du déjeuner. Martin vint me chercher pour me conduire à la salle à manger. Nous traversâmes la grande salle de la veille, un billard, un énorme salon, un petit salon, et nous arrivâmes à la salle à manger. Après déjeuner, Martin me conduisit partout. Le soleil avait changé l'aspect de la nuit. Une vigne vierge enlaçait les tours, les arbres verts semés dans le parc égayaient un peu la tristesse des hivers. Le château était sur une hauteur et laissait voir à ses pieds une énorme vallée. La neige était à moitié fondue.

Allons voir les chevaux et les chiens, dit Martin, qui n'était pas fâché d'agir en maître. Les écuries étaient superbes, bien tenues. La première était de dix chevaux. Chaque stalle était garnie d'un cheval qui ne valait pas moins de trois à quatre mille francs.

Tous avaient des camails marqués aux armes de Robert. On me fit voir la remise. Six voitures des plus belles étaient dessous. Nous sortîmes dans une autre cour. Les chiens, à l'approche du maître, se dressèrent à la grille. Jamais je n'en ai vu de plus beaux. Ils étaient blanc-orange, et ils avaient de bonnes grosses figures qui donnaient envie de les caresser.

Nous revînmes par le potager. J'ai toujours adoré les fleurs. Je cueillis des monceaux de violettes. Tout cela m'avait émerveillée. J'avais rencontré tant de monde! cochers, grooms, cuisinier, jardinier, hommes d'écurie, valet de chambre, filles de basse-cour, piqueurs, valets de chiens, gardes, que je me disais: «Mon Dieu! quelle fortune il faut avoir pour payer tout cela!» Je n'y étais pas depuis quatre jours que je vis ce qui en était. Robert ne pouvait continuer ce train, s'il ne se mariait à une femme riche. Il avait vécu dans un intérieur où il y avait quatre cent mille livres de rente. Cela s'était partagé en six. Cette terre, qui était toute sa fortune, ne valait que vingt-cinq mille livres de rente, et, bien administrée, eût à peine rapporté deux pour cent.

Il s'était mis entre les mains des juifs et des usuriers, qui lui avaient peu donné, mais à qui il devait beaucoup. Plutôt que de rompre avec ces gens-là qui le grugeaient, il se laissait entraîner par de nouvelles offres.

Les juifs des Champs-Élysées avaient toujours un cheval extraordinaire, qui arrivait de Londres tout exprès pour lui. On ne se contentait pas de lui écrire, on venait le relancer jusque chez lui. J'ai vu, pendant mon séjour, un certain brocanteur de Belgique, qui faisait tout exprès le voyage du Berri.

Quand un trafic lui manquait, l'autre réussissait. Il faisait de tout!... de la banque où on ne voyait jamais d'argent, des échanges dont il était le seul à profiter.

Robert ne savait pas se débarrasser de toutes ces sangsues. Il avait dix-sept chevaux... J'avais peur pour lui. Il adorait la chasse... C'est encore un plaisir fort cher. Il courait à sa ruine les yeux fermés. Quelquefois pourtant il était triste; mais cela ne durait pas longtemps. Il avait trop de cœur pour savoir compter. Il était bon; pourtant il avait des moments de brutalité; il me disait des choses dures, que j'aurais peut-être pu éviter si je n'avais pas répondu. Je faisais mon possible pour éviter les occasions de scènes.

Je tâchais de réformer mes habitudes et de prendre celles de Robert.

Le premier jour, je fus très-malheureuse d'avoir derrière moi ce grand maître-d'hôtel. Derrière encore ce n'était rien; mais quand il se mettait devant moi, je n'osais plus manger. Il me prenait mon assiette en même temps que celle des autres. Le dîner fini, j'avais très-faim.

On restait deux heures à table. Une fois, je m'en souviens, j'avais envie de m'en aller. J'avais fait un mouvement pour me lever. Robert m'avait regardée et m'avait dit d'un ton sévère:

--Où allez-vous? Règle générale, on ne se lève de table qu'avec le maître de la maison.

J'étais devenue pourpre! Quand, dans la journée, il venait un fermier, un paysan pour affaires, Robert me renvoyait en me disant:

--Enfermez-vous dans votre chambre, je n'ai pas besoin que tout le monde vous voie.

Je reçus une lettre de Marie, qui me disait:

«Madame ferait bien de revenir; elle était malade lorsqu'elle a quitté Paris; on dit partout qu'elle est morte. Plusieurs de ses amis sont venus voir si c'était vrai.»

J'en parlai à Robert, qui était sans doute de mauvaise humeur. Il me répondit:

--Eh bien! partez, vous êtes bien portante! Qui diable voulez-vous qui s'occupe de vous? vos amis de Mabille? J'aime à croire que vous y tenez peu.

--C'est ce qui vous trompe. Peu m'importe que mes amis soient des amis de Mabille ou d'ailleurs; s'ils pensent à moi, je leur en suis reconnaissante... Tenez, Robert, soyez franc. Vous m'avez amenée, vous le regrettez; vous voudriez que je partisse. Eh bien! je m'en irai demain.

J'avais beaucoup de courage en lui disant cela, mais, au fond de l'âme, j'espérais qu'il refuserait. Il accepta. Je pensai que, le lendemain, il me retiendrait. Le lendemain, il causa longtemps avec moi; il était triste.

--Je ne regrette pas de vous avoir amenée, Céleste, puisque vous allez mieux. Seulement j'ai joué un jeu dangereux pour mon repos. Je vous aime beaucoup, mais il faut que je me marie. Une de mes parentes m'a écrit à ce sujet. C'est pour cela que je vous laisse partir. Je vous écrirai; nous serons bons amis.

J'avais le cœur gonflé, mais je ne pouvais m'empêcher de comprendre qu'il avait raison. On me conduisit le lendemain à Châteauroux avec ma malle.

Quand la voiture dépassa la grille, tout mon courage me quitta. J'avais envie de lui demander pardon, de le supplier de rétrograder. Dieu! comme j'ai souffert pendant ce trajet! Arrivée, je pris une place dans une diligence faisant le service de Vierzon. Je ne pouvais plus retenir mes larmes!... Robert m'embrassa et me quitta brusquement; mais si rapide qu'eût été son mouvement pour se retourner, j'avais eu le temps de voir ses yeux humides.

Quel contraste entre mon retour et le voyage que j'avais fait quelques semaines auparavant! Aux enchantements de l'amour heureux et de la vanité satisfaite, succédait la plus froide, la plus amère, la plus implacable déception. Il y a des joies qu'il ne faudrait pas éprouver, quand on doit les perdre! Il y a des horizons qu'il vaudrait mieux ne pas entrevoir, quand on est obligé de leur dire adieu! Cette grande existence qu'il m'eût été si doux de prolonger, jamais elle n'avait été faite pour moi. Le sort m'avait ironiquement permis de voler quelques instants de ce bonheur, moins pour me donner une joie passagère que pour me laisser d'éternels regrets. C'était un mirage, il avait fui. J'étais retombée lourdement dans la réalité médiocre de ma vie de bohémienne. Au lieu de cette splendide voiture, où je roulais si doucement sur de mœlleux coussins à côté de lui, j'étais seule, cahotée dans une mauvaise diligence. Du même coup j'avais perdu ce qui faisait mon bonheur et ce qui faisait mon orgueil.

Aujourd'hui, du reste, que des années me séparent de ces émotions, je suis bien aise de les avoir éprouvées. Quand ces brusques transitions n'énervent pas complétement le cœur, elles le relèvent et le fortifient. Elles vous donnent sur vous-même une force dont on apprend plus tard à se servir sur les autres.

Je souffrais d'autant plus que je voyais clair dans ma situation. Je n'avais pas eu le vertige et j'avais gardé mon bon sens. Je n'en voulais pas à Robert; mais l'idée qu'une femme allait s'établir près de lui me brûlait comme un fer rouge. Je me disais: «S'il m'aimait, il serait moins ambitieux, il me garderait! Pourtant il pleurait en me quittant. S'il m'aime, il reviendra.»

J'étais arrivée... Mes raisonnements ne me suffisaient plus pour retrouver un peu de calme, et je continuais à souffrir cruellement.

On avait dit dans tout Paris que j'étais morte. Adolphe, de retour de Metz, où il avait vécu depuis notre séparation, était arrivé chez moi tout défait, tout pâle! Entré dans mon salon, sans parler à Marie, il causait avec mon portrait.

--C'est donc vrai, pauvre fille, je ne te verrai plus? je suis revenu trop tard!

Marie lui disait:

--Trop tard! Pourquoi donc, monsieur?

--Mais pour voir Céleste avant qu'elle ne meure!... Je l'ai bien aimée, allez! je l'aime encore.

--Monsieur a raison, dit Marie; mais madame se porte bien: elle est à la campagne et m'a écrit hier.

Il l'embrassa de joie et partit laissant son adresse.

J'étais à peine réinstallée chez moi, qu'un agent du quartier de la Madeleine vint me demander. On lui dit que je n'y étais pas. Il s'éloigna en grommelant et en disant qu'il me trouverait bien. Marie me prévint.

Je pris aussitôt mon parti. Il y a toujours eu en moi une telle ardeur d'existence, une telle force de vie, que je ne puis rester longtemps sous l'impression d'une inquiétude ou d'une douleur. Je m'agite jusqu'à ce que j'aie retrouvé l'équilibre de mes facultés, sentant bien que si la souffrance s'acclimatait dans mon âme, elle me rendrait folle ou me tuerait.

Je me décidai à partir, à faire un voyage. J'allai chez le commissaire de mon quartier. Je pris un passe-port avec deux témoins, et je fis dire à Jean que je voulais aller au Havre. Je le priais de m'accompagner.

Il accepta. Mon passe-port, visé du Havre, était une garantie pour ne pas être punie si j'étais prise; je pourrais prouver que j'avais été absente. Nous partîmes le soir même.

XXIII

LE HAVRE-DE-GRACE.

Le cœur est une singulière énigme; je m'aperçus, en arrivant au Havre, que j'avais eu pour m'éloigner de Paris un motif dont je ne m'étais pas rendu compte à moi-même. C'était un prétexte pour _lui_ écrire. Datée du Havre, et motivée par un voyage, ma lettre semblerait plus naturelle. Aussi, la première chose que je fis, en descendant à l'hôtel, fut de demander du papier et de l'encre.

«Mon cher Robert, les raisons qui nous ont séparés sont si bonnes, que vous avez vu ma résignation. Pourtant, il ne faut pas demander à la créature humaine plus qu'elle ne peut! Je pense plus à vous que jamais. Grâce à vos soins, j'ai recouvré la santé. Je ne veux plus faire ces excès qui me rendaient si malade. Le chagrin qu'on étouffe un jour revient le lendemain plus fort. J'ai retrouvé l'amitié de Jean. Je suis ici pour quelques jours; si vous aviez quelque chose à me dire, vous pourriez m'écrire. Pensez à moi.

»CÉLESTE.»

Je n'avais jamais vu la mer; j'éprouvai que ce spectacle était bien grand, car il me consola. Mon admiration était mêlée d'un sentiment de tristesse et de mélancolie. L'aspect de la mer me rendait triste, tout en faisant une distraction à mes peines. Je me demandais comment des gens avaient le courage de confier leur vie à ces grands berceaux, appelés navires, qu'une vague soulève doucement un jour et peut engloutir le lendemain; vivre des mois entiers entre le ciel et l'eau m'aurait paru au-dessus de mes forces. L'hôtel où j'étais descendue donnait sur la jetée; je voyais loin en mer. A force de fixer le mouvement des vagues, il me sembla remuer comme elles; je pris ma maison pour un vaisseau; j'eus peur, j'arrachai ma pensée et mes regards à ce tableau; je rentrai et fermai ma fenêtre. Il faisait froid; mais la journée était belle.

Jean vint me demander si je voulais faire une promenade en mer avec d'autres voyageurs.

--Non, dis-je en me serrant dans mon manteau, par un mouvement nerveux d'appréhension; j'aime mieux marcher.

Je pris son bras et nous sortîmes.

J'achetai une foule de chinoiseries. Un coup de vent nous enveloppa si fort que je faillis être enlevée comme un ballon avec mes acquisitions. L'air qui s'engouffrait sous mes jupes m'inquiétait bien un peu; mais je ne voulais pas lâcher mes petits pots! Je marchais plus vite que je ne voulais; heureusement, nous étions poussés du côté de la maison.

Le temps devint si noir qu'il faisait presque nuit à deux heures. J'arrivai sans accident; je rangeai sur un meuble les fantaisies dont je venais de faire emplette. Le vent battait les maisons et les vitres en sifflant comme une furie.

--Quel temps! dis-je à Jean, comme j'ai bien fait de ne pas aller me promener en bateau, avec votre mer qui était comme une glace.

--Oui, me dit-il, c'est une vraie tempête! c'est beau à voir, regardez!

Je m'approchai de la fenêtre, je fus effrayée! Pourtant cette émotion me plaisait. Les grandes voix de la nature calment, en s'harmonisant avec elles, les voix des passions qui grondent sourdement dans nos cœurs.

--Vous trouvez cela beau? lui dis-je; mais c'est à vous faire mourir de peur! Ces pauvres gens qui sont sortis, que vont-ils faire avec leur coquille de noix, contre une pareille bourrasque?

--Bah! il n'y a pas de danger... ils ne doivent pas être loin!

Les flots arrivaient comme des montagnes, se brisaient sur la plage; d'autres les suivaient, semblaient les écraser, et se retiraient en mugissant. Plus loin, au large, nous voyions d'immenses masses d'eau s'élever avec fracas et retomber sur elles-mêmes en entr'ouvrant de grands abîmes qui semblaient plonger jusqu'au fond des mers.

Parfois, il me semblait distinguer la pauvre petite barque comme un point noir.

--Les voilà, disais-je!... Ils s'enfoncent!

--Non, non, me disait Jean, ce sont des lames!

--Mon Dieu! mais si un de ces géants les enveloppe, ils sont perdus!

Oubliant le froid, nous ouvrîmes la fenêtre. Beaucoup de monde était sur la porte au-dessous de nous; chacun, le cou tendu, l'œil fixe, cherchait les promeneurs.

Dans la foule, un homme se désolait et disait:

--Mon Dieu! pourquoi ai-je permis à mon fils de sortir? ils sont perdus!

Il pleurait; il était bien vieux. Ses cheveux étaient tout blancs... il me fit mal... je partageais sa peine; la barque m'intéressa encore davantage! J'avais de bons yeux; je les plongeais dans le lointain, pour tâcher d'apercevoir les promeneurs.

Ce fut moi qui les vis la première. J'étais si émue que, pour dire au pauvre père: «les voilà,» je faillis tomber par-dessus le balcon. Je l'engageai à monter près de moi pour qu'il vît mieux. On s'était procuré des lorgnettes; cela ne lui servait à rien: il avait la vue trop basse pour rien distinguer. Je lui indiquais tous les mouvements que faisait la barque. La vieillesse et l'enfance se ressemblent.

Quand je disais: «ils avancent,» le pauvre vieillard riait, me serrait les mains! Quand je les perdais de vue, il me poussait et semblait me faire un reproche, comme si je les eusse empêchés d'avancer.

--Les voilà! je les revois! ils luttent avec peine, mais ils avancent!

Il m'attirait à lui, me serrait presque dans ses bras, et me disait:

--Regardez, mon enfant, regardez bien!

Cent fois, je les crus coulés. Ils étaient assez près pour que je les visse rouler comme une plume, monter, descendre! Ils étaient près, mais sans pouvoir aborder. Deux heures se passèrent ainsi, deux heures d'angoisse. Enfin, ils arrivèrent, pâles, défaits, brisés par la fatigue et par l'émotion.

Le vieillard me quitta, courant aussi vite que ses jambes le lui permettaient, pour aller embrasser un beau grand jeune homme, qui pouvait avoir vingt-cinq ans. Je me disais en le voyant partir:

--Ingrat comme un enfant! il ne me remercie pas d'avoir partagé ses terreurs.

Mais le soir, à table d'hôte, il vint se mettre près de moi. Son fils me remercia de l'intérêt que je lui avais porté et du service que j'avais rendu à son père.

Je m'étais trompée: au lieu d'une conquête, j'en avais fait deux. Le père n'avait pas cessé de parler de moi! Il me trouvait charmante, adorable! J'étais jolie! je vous ai dit qu'il avait la vue basse! J'avais un esprit d'ange! je ne lui avais pourtant dit que quelques mots, mais je les avais répétés à satiété:

«Ah! les voilà, ils sont sauvés! Ah! mon Dieu, je ne les vois plus! Si, les voilà! ils avancent!»

Le fils avait sans doute l'habitude de penser comme son père. Il devint plus qu'assidu, et, au bout de deux jours, il me déclara tout net qu'il était amoureux fou de moi.

Jean voyait bien ce petit manége, et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'il le protégeait en se retirant. Il détestait Robert; il se serait sacrifié à tous mes caprices pour me faire oublier un seul nom, un seul souvenir.

Mon naufragé n'avait pas grand esprit; il commençait à m'ennuyer beaucoup! Il m'écrivait de si drôles de lettres que je ne pouvais m'empêcher de lui rire au nez. Quand je le rencontrais, il voulait toujours m'enlever, ou par terre ou par mer, cela lui était égal; il ne parlait de rien moins que de m'épouser, sûr, me disait-il, que son père lui pardonnerait un amour que lui-même avait fait naître. N'étais-je pas l'ange qui l'avait sauvé des flots par mes prières? Pourrait-il repousser celle qui avait sauvé la vie de son fils?

Je dis à Jean que je voulais dîner chez moi. Il me demanda pourquoi je ne voulais plus descendre. Je lui répondis que le père et le fils étaient fous; qu'ils voulaient absolument faire de moi un ange; qu'ils méditaient un enlèvement, ce qui m'obligeait à prendre des précautions, pour ne pas les exposer à une si mauvaise capture.

--Je croyais que cela vous amusait? dit Jean.

--Je ne m'amuserai jamais aux dépens des gens qui m'aiment; si je fais souffrir quelqu'un, ce sera involontairement.

Je le regardai en disant ces mots, car ils étaient à son adresse. Il ne répondit rien.

Jean avait un ami au Havre. Après dîner, il me demanda la permission d'aller le voir une demi-heure.

Il était à peine sorti que la porte s'ouvrit. Je crus que c'était lui qui revenait; je ne quittai pas même ma lecture. J'entendis donner un tour à ma serrure; je me retournai, et je vis mon naufragé, plus pâle que le jour où il était revenu de sa promenade.

--Pourquoi n'êtes-vous pas descendue dîner?.. me dit-il d'un air effaré; vous me fuyez, n'est-ce pas?..

Il était vraiment effrayant. Je crus prudent de lui parler doucement; je lui dis que je n'étais pas descendue parce que j'avais mal à la tête.

--Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu?

L'aplomb naïf avec lequel il démasquait ses petits plans de tyrannie m'étonna tellement, que je fus quelques minutes sans savoir que répondre. Il reprit:

--Vous n'êtes pas descendue pour me faire souffrir, vous êtes une coquette, comme toutes les Parisiennes. Vous vous faites aimer des gens afin de les tourmenter. Je vous aime et ne m'arrangerai pas de cela; j'ai vu votre passe-port, vous êtes libre; vous allez quitter ce monsieur et me suivre, ou je lui cherche querelle.

Il était du Midi et paraissait avoir mauvaise tête.

La conversation commençait à prendre une tournure inquiétante. Jean pouvait rentrer. Il était d'un caractère froid, mais il était amoureux et ne céderait pas à un nouveau venu, comme il avait fait à Robert, qui avait des droits antérieurs. Je ne vis qu'un moyen: lui dire du mal de moi:

--Voyons, mon ami, ne vous montez pas ainsi la tête! Vous rencontrez une femme avec un homme qui n'est pas son parent, cela ne doit pas vous donner bonne opinion d'elle... Au lieu de vous raisonner, vous vous mettez à l'aimer comme un fou, vous voulez l'enlever, l'épouser, vous battre; et pour qui, je vous le demande?.. Vous n'en savez rien!.. Je vais vous le dire... Pour une fille qui a gâché sa jeunesse, qui n'est digne de l'intérêt de personne, que l'on prend et que l'on quitte, qui pourrait abuser de vous et vous entraîner dans cette vie infernale, d'où l'on ne sort qu'après avoir laissé ses illusions, sa fortune, quelquefois son honneur; enfin, pour Mogador!

Je croyais que ce nom allait l'épouvanter; il me dit:

--Mogador! je ne sais pas ce que c'est; mais je vous aime! peu m'importe ce que vous avez été, je vous aime. Je n'habite pas Paris, vous cacherez votre passé dans mon pays. Venez avec moi, ou je vous suivrai partout, même à Paris, dans ce gouffre dont vous croyez en vain me faire peur. Vous me verrez toujours.

--Eh bien! lui dis-je, soyez raisonnable... attendez quelques jours; la personne avec laquelle je suis venue au Havre va partir; quand je serai seule, nous verrons. Seulement, je ne veux pas lui faire de peine; il ne faut pas qu'il vous trouve ici. Sortez; mais, pour Dieu, calmez-vous, et, jusque-là, ne faites point de folie.

Il me le promit en m'embrassant les mains!... Il paraissait bien heureux! Jean rentra quelques minutes après et me dit tout surpris:

--Tiens! vous faites votre malle?...

--Oui; nous partons demain, au petit jour.

Personne n'était levé dans l'hôtel, que j'en sortais, laissant un regret pour ce pauvre garçon, qui m'aimait au moins autant que j'aimais Robert.

XXIV

UN BAL MASQUÉ A L'OPÉRA.--VICTORINE, DITE LA PANTHÈRE.

Je n'étais restée que dix jours absente; il me semblait que des années s'étaient écoulées, j'approchai de mon logement avec des battements de cœur. Peut-être avais-je une lettre de Robert!... Le concierge m'en remit une.

Jean prit congé de moi sans que j'y fisse attention. Je dévorais ma lettre en montant. Elle était longue! Robert me félicitait de la manière dont je prenais mon parti de sa perte. Il me disait que cela lui était moins facile qu'à moi, qu'il n'avait personne pour se consoler.

Cette lettre, je la lus plusieurs fois. Il était jaloux de moi. Un éclair de joie monta de mon cœur à mon cerveau! Il était jaloux. J'avais barre sur lui. Je ressentis un immense bonheur, parce que j'eus, pour la première fois, conscience entière de ma force. L'amour est le tyran du monde, mais devant la jalousie, il n'est plus qu'un pauvre enfant tremblant. On s'est effrayé, de notre temps, de l'empire que certaines femmes ont pris sur le caractère de leurs amants, et des ravages qu'elles ont faits dans leur existence. On a crié au miracle; on a cherché l'explication dans des contrastes impossibles. D'une part, on a supposé des monstres de cruauté et de sécheresse de cœur; de l'autre, des prodiges de niaiserie et de faiblesse. On s'est doublement trompé. Les données générales du cœur humain suffisent à tout expliquer. Quand la jalousie ne tue pas l'amour, elle l'aiguillonne: c'est le fouet des furies; l'âme qui a une fois senti ses lanières ne s'appartient plus. Il y a de pauvres femmes qui souffrent et qui meurent sans se douter de cela. Je connaissais trop le monde pour ne pas profiter de mon expérience, dans l'intérêt de cet amour qui remplissait mon cœur.

«Pour le ramener à mes pieds, me disais-je, je n'ai qu'un moyen: le tourmenter.» Et, comme je l'aimais beaucoup, je fus impitoyable.

Mes lettres pouvaient laisser à désirer sous le rapport du style et de l'orthographe, mais j'affirme qu'elles étaient des chefs-d'œuvre de coquetterie. Je réussis au gré de mes désirs. Au bout de huit jours, il était plus épris que jamais, et m'écrivait:

«Ma chère enfant, j'arrive passer deux jours à Paris. Je descends à l'hôtel Chatam; si vous pouvez disposer d'une heure pour moi, vous savez tout le plaisir que j'aurai à vous voir.»

C'était un dimanche; le boulevard était plein de monde, je voulais aller vite, et ne réussissais qu'à me faire bousculer par les passants. Arrivée à la porte de Robert, je tâchai de me remettre pour avoir l'air calme, même froid. Il m'embrassa et, me regardant bien en face, il me dit:

--Est-ce que vous ne m'aimez plus, Céleste?...

--Si, lui dis-je; mais il faut bien que je me fasse à l'idée de ne plus vous voir, puisque vous allez vous marier.

--Non, me dit-il presque joyeux, je ne me marie pas; j'allais, sans m'en douter, faire un très-sot mariage. Ma bonne étoile m'a sauvé. Une femme de chambre m'a appris, sur le compte de ma fiancée, des choses... que ses parents ne m'auraient certainement pas dites. Ce sera pour plus tard.

--C'est pour cela que vous me revenez?

--Oui, un peu, et beaucoup parce que je vous aime.

--Vrai, Robert?

--Vous le savez bien!

--Jamais assez...