Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2

Part 13

Chapter 134,003 wordsPublic domain

Nous reçûmes une lettre de sa mère, qui nous annonçait son arrivée très-prochaine. J'étais contente de la voir partir; j'avais bien regardé sa figure, elle n'avait pas l'air franc, son regard était hardi, elle était paresseuse. J'avais acheté deux robes d'indienne, on eut toutes les peines du monde à obtenir qu'elle fît la sienne. Cependant elle me paya sans le savoir sa dette de reconnaissance. Ce fut elle qui, venant de faire une commission, m'apporta une lettre de Robert que le concierge lui avait remise. Cela était bien simple, et pourtant je l'embrassai de joie; je m'enfermai, sûre que personne ne me verrait; je baisai l'écriture, le cachet.

«Ma chère Céleste, je ne vous ai pas répondu plus tôt, quoique j'en eusse grande envie. Il ne faut pas m'en vouloir; soyez bien persuadée que j'ai de vous le meilleur souvenir, et que vous aurez toujours une bonne place dans mon affection. Mais, ma chère enfant, vous connaissez ma position maintenant; j'ai des intérêts trop graves pour les négliger; je suis obligé de sacrifier mes jouissances présentes pour ma position à venir. Je suis content de vous savoir dans l'opulence; je connais celui dont je suis condamné à envier le bonheur, mais bien certainement il ne sera jamais aussi heureux que je l'ai été près de vous. Je savais que vous étiez souffrante: j'ai des nouvelles de Paris.

»Si, comme vous me le dites, vous avez pour moi quelque affection, vous prendrez soin de votre santé; elle m'est chère. Quand on aime, on cherche à faire plaisir; vous y réussirez en vous soignant.

»J'attends un de mes amis; mon vieux castel va l'effrayer, son aspect est sombre; la nature et le pays sont superbes; mais je crois que ce sont des beautés dont il fera peu de cas. J'aime cette tristesse et cette solitude. J'éprouve une joie mélancolique à me sentir séparé du monde entier; l'imagination la plus froide deviendrait poétique, en face de cette belle nature.

»J'habite une des vieilles tours du château. Ma fenêtre donne sur de magnifiques prairies en fleurs; au milieu coule l'Indre; l'horizon tout autour est fermé par des bois et des forêts splendides. Je voudrais être peintre, je vous enverrais des croquis de mon castel. On aime à deviner l'intérieur des gens auxquels on pense, on les suit presque de loin.

»Enfin, ma chère enfant, ma vie est maintenant tout autre, et je tâche d'oublier un passé trop entraînant.

»Adieu, ma pauvre amie, pardonnez-moi mon bavardage, en raison du plaisir que j'ai à causer une dernière fois avec vous. Soignez-vous bien; gardez-moi une bonne place dans votre souvenir.

»Je vous embrasse.

»ROBERT.»

Cette lettre me brûlait les doigts et les yeux; je cherchais un mot de tendresse, je n'y trouvais qu'indifférence et raison.

--Allons, me disais-je en larmes, tout est fini. Tout ce que j'ai fait d'efforts est perdu. Rien qu'en lisant son nom, je sens que je l'aime plus que jamais! Que vais-je devenir?

Marie entra, elle m'annonça que sa mère arrivait dans deux jours. La pauvre fille m'était si attachée qu'elle pleurait quand elle me voyait du chagrin; elle cherchait à me consoler. J'avais un peu de fièvre, je restai au lit.

Sa sœur était sortie sans rien lui dire; elle lui avait pris son plus beau bonnet, son tablier de soie. Marie était inquiète. C'était avec raison, car elle ne rentra pas, elle s'était sauvée. Sa mère arriva. C'était, je crois, son approche qui l'avait fait fuir; elle avait dit à sa sœur qu'elle ne voulait pas retourner avec sa mère. La pauvre femme, qui ne l'avait pas vue depuis longtemps, partit toute triste pour Choisy-le-Roi, où on l'attendait.

Trois jours après le départ d'Augustine, Marie m'apporta une lettre qu'elle venait de recevoir, et qu'elle ne comprenait pas. Il y avait sur l'adresse: «A mademoiselle Marie, chez mademoiselle Céleste.» En tête de la lettre, il y avait: «HOSPICE DE L'HOTEL-DIEU.»

»Mademoiselle, veuillez passer, sous les vingt-quatre heures, reconnaître une personne nommée Augustine... décédée, hier à quatre heures du soir.»

Je lisais bien, mais je ne comprenais pas non plus; il devait y avoir une erreur. Je dis à Marie d'aller voir de suite ce que cela signifiait; qu'il n'était pas possible que sa sœur fût morte.

La pauvre fille paraissait folle; elle me pria de l'accompagner. Je n'osai lui refuser.

Nous prîmes une voiture. Arrivées à l'Hôtel-Dieu, je présentai la lettre; on nous conduisit dans un bureau: c'était bien elle que l'on demandait.

Une jeune fille avait été amenée, l'avant-veille, et était morte le lendemain.

Du reste, dit le garçon de salle, vous allez la reconnaître.

--Allez, lui dis-je, je vais vous attendre là.

--Ah! madame, criait-elle, ne me quittez pas, venez avec moi.

--Voyons, ma fille, du courage, ne pleurez pas comme cela, vous me faites mal, je vais avec vous.

Nous traversâmes une galerie vitrée, nous descendîmes quelques marches; pendant qu'on ouvrait un caveau, j'écoutais un bruit étrange: les flots de la Seine battaient en passant la muraille; avec le vent, cela ressemblait à des voix qui chuchotaient; la porte était ouverte, un froid humide nous vint au visage.

J'eus peur; je fis un pas en arrière, la pauvre Marie aussi; le jour était sombre; le gardien alluma une mauvaise chandelle sur l'escalier. Mes yeux s'étaient habitués à l'obscurité du caveau et je distinguai; il était long, éclairé par des croisées comme des soupiraux de cave, il n'y en avait que d'un seul côté; à droite en entrant, par terre, des deux côtés, il y avait comme des lits en pierre, de distance en distance; les uns étaient plats, les autres formaient un dôme assez élevé.

--Venez, nous dit le gardien, en mettant la main devant la lumière pour nous éclairer et la préserver du vent.

Je pris la main de Marie, nous étions au quatrième lit; l'homme s'arrêta, me donna le flambeau à tenir et enleva le dôme. C'était un couvercle en osier couvert en toile cirée. Je tenais la lumière trop élevée.

--Regardez si c'est celle-là, dit l'homme.

--Ah! madame, fit Marie, en me serrant le bras, ce n'est pas ma sœur.

J'éclairais le cadavre d'une femme que la maladie avait desséchée; c'était un squelette couvert d'une peau presque bleue. Je n'aurais jamais cru qu'on pût arriver à un pareil état de maigreur. Le mouvement que Marie avait fait m'avait donné une palpitation qui m'empêcha de dire un mot. Tous les lits recouverts étaient occupés; je n'osais plus faire un pas.

--Elle y est, j'en suis sûr, dit l'homme, je me serai trompé.

Il leva un autre couvercle et dit:

--Regardez celle-là.

Marie poussa un grand cri que l'écho répéta de voûte en voûte. Elle venait de reconnaître sa sœur! J'oubliai ma peur. Elle avait soulevé la jeune fille dans ses bras, et lui parlait comme si elle pouvait lui répondre et la comprendre. Je voulais l'emmener.

--Non, laissez-moi, je ne veux pas la quitter. Augustine! ma sœur! réponds-moi donc! tu n'es pas morte? Notre mère est à Paris, elle mourrait si elle te voyait; réveille-toi donc!

Et elle secouait ce cadavre, dont la tête allait en tous sens. C'était affreux à voir; jamais cette scène ne put s'effacer de ma mémoire. Sans une gorge naissante qui dessinait la femme, je ne l'aurais pas reconnue. Son corps était couvert de grandes taches noires, ses cheveux coupés ras lui donnaient l'air d'un garçon; je ne pouvais revenir de mon étonnement. Je fis signe au gardien d'ôter Marie de là. Elle poussait des cris lamentables.

--Voyons, lui dis-je, ne troublez pas ainsi le repos des morts; on ne doit pas crier près d'eux. Venez dans la chapelle... Et je l'entraînai hors du caveau, malgré sa résistance.

Je demandai dans quelle salle elle était morte. On m'envoya à Sainte-Marie.

Je voulais savoir quelle avait été sa maladie. Une sœur vint à moi et me demanda si j'étais parente du numéro quinze. Je me souvins de Saint-Louis, où j'étais sous ce numéro. Je répondis que non, que j'accompagnais sa sœur. Elle m'attira dans un coin et me dit:

--Je ne voulais pas raconter devant une parente comment on nous a amené cette malheureuse; elle avait été ramassée par la garde, à la barrière de l'École; on l'avait fait boire; elle s'était trouvée dans une rixe où on l'avait battue, car elle était noire de coups; on l'a conduite ici.

Un érysipèle s'est déclaré; je lui ai coupé les cheveux. Elle m'a donné votre adresse, disant qu'elle était domestique chez vous. La fièvre l'a prise; elle est morte à quatre heures. Consolez sa sœur: je crois que le bon Dieu a eu pitié d'elle en la prenant.

Nous descendîmes. On nous demanda si nous la faisions enterrer, si nous enverrions de quoi l'ensevelir. Je payai trente francs. J'emmenai Marie, que je crus folle pendant quelques heures.

Elle envoya chercher sa mère, à qui elle donna rendez-vous le lendemain, à dix heures, à l'Hôtel-Dieu, pour voir sa fille Augustine, qui était bien malade.

Ce fut encore plus affreux que la veille. La mère nous attendait à la porte, et dit à Marie:

--Tu ne m'as pas dit le nom de la salle d'Augustine.

Je dis bas à Marie de porter le linge pour sa sœur, de hâter les préparatifs; je tâchais de gagner du temps. Un garçon descendit, sans doute par un autre escalier, et vint me dire:

--Madame, voulez-vous voir la jeune fille, avant qu'on la cloue? C'est l'usage, pour s'assurer qu'on n'a pas travaillé le corps.

--Qui donc veut-on clouer? dit la mère de Marie.

Et elle suivit le garçon sans que je pusse l'arrêter. On mettait le couvercle quand elle arriva.

--Où est donc ma fille? Est-ce que c'est elle que vous voulez emporter?

Elle se jeta sur l'homme qui travaillait, le repoussa, se déchira les ongles pour enlever les planches. On céda, car elle avait le droit de voir. Elle écarta le linge, reconnut sa fille, tomba sur elle. On la releva, elle se débattait; on la coucha sur des matelas à terre.

Marie fit enlever sa sœur, me priant de ne pas abandonner sa mère, qui tombait quelquefois du haut-mal et qui avait une attaque en ce moment.

Quand elle eut repris connaissance, je l'emmenai sans qu'elle se souvînt de rien. Marie lui rappela tout.

Je m'enfermai pour ne plus voir ces figures en larmes. Tout cela m'avait rendue malade; mes palpitations augmentaient; je fus obligée d'envoyer chercher le médecin. Il m'ordonna beaucoup de choses: du repos et de fortes doses de sirop de digitale. Je ne fis que la moitié de ce qu'il m'avait prescrit: au lieu de me reposer, je passai quelques nuits. L'hiver était venu, je tombai plus sérieusement malade. On fut obligé de me saigner. Je pris le lit.

Une nuit que je pensais à Robert, et que mon cœur battait à son souvenir, je pris machinalement la bouteille de teinture de digitale; au lieu d'en boire les quelques gouttes qui me calmaient toujours, j'avalai tout. Cela me fit un mal affreux; je disais au médecin que je suivais régulièrement ses ordonnances; je n'en faisais rien. Il ne comprenait pas l'impuissance de son art.

Tout le monde disait que je n'irais pas loin, que je m'étais frappée de la mort de Lise. Les personnes qui venaient me voir, ne sachant pas l'état de mon cœur, attribuaient mon dépérissement à cette cause. Ce n'était pas la seule pourtant; il y avait peut-être du vrai dans ce que disaient mes amis. Toutes ces fins malheureuses, qui venaient se grouper autour de moi, m'atterraient. Je ne pouvais dormir sans voir cette fantasmagorie de songes que la fièvre, le chagrin grossissaient. Tantôt je me laissais aller, tantôt je prenais le mal corps à corps et je luttais bravement avec lui; mais toutes ces fatigues morales ne m'embellissaient pas.

Je savais que Robert avait loué une maison à Mme Zizi, à Saint-James; que s'il l'avait quittée, il avait toujours soin d'elle et se préoccupait de son sort. Je me demandais ce que cette femme avait pour être si heureuse!... Un jour, qu'assise près d'un grand feu, dans ma chambre, je tâchais de réchauffer mon corps et mon esprit, un coup de sonnette fit trembler la flamme du feu. Marie était sans doute sortie, car un second coup, plus fort succéda au premier. Je me levai de mauvaise humeur d'être dérangée et en disant: «Qui donc sonne ainsi en maître? je ne pardonnerais cela qu'à une personne au monde.»

XXII

LA CAMPAGNE.

J'ouvris; je restai pétrifiée!

--Ce n'est pas malheureux, dit Robert, qu'un grand jeune homme suivait; j'allais recommencer!... nous sommes gelés!...

Je ne bougeais pas de place, tant j'étais saisie, et je les laissai sur le carré.

Robert me prit dans ses bras, m'embrassa et m'emmena dans ma chambre en disant:

--Ah ça! j'espère qu'il y a du feu ici, et qu'on ne va pas nous mettre dehors sans nous laisser chauffer!... Il paraît que nous ne sommes pas bien venus! Je vous présente un de mes voisins de campagne, un de mes bons amis, Martin. Je vous l'ai amené, espérant que vous nous feriez meilleur accueil. Je vous demande pardon, mon cher Martin, si je me suis trompé.

Enfin la parole me revint.

--Vous avez bien fait de compter sur le plaisir que j'aurais à vous revoir et sur le bon accueil que je ferais à vous et à vos amis; j'ai été toute saisie de votre brusque arrivée. Je vous demande pardon du temps que j'ai mis à me remettre, mais j'étais si loin de m'attendre!...

--Bien, bien, dit Robert, si ce n'est que cela, ce n'est rien. Comment allez-vous?

--Mieux, depuis que je vous ai vu.

Il me regarda de côté et reprit:

--Vous dînez avec nous ce soir? Je vous préviens que je reste trois jours à Paris; je me cache chez vous. Voyez-vous toujours Frisette? Il faut l'inviter, afin que Martin ne s'ennuie pas trop. J'ai beaucoup de choses à vous dire. Voilà près de six mois que je ne vous ai vue; m'aimez-vous toujours un peu?

Il vit sans doute ma réponse dans mes yeux.

--On sonne, dit-il en riant; si c'est mon remplaçant, je vous préviens que je vais le mettre à la porte.

En effet c'était Jean; il l'avait connu en voyage. Il le reçut de l'air le plus aisé du monde, lui offrit un siége, lui fit les honneurs de chez moi, sonna Marie, commanda en maître. Le pauvre Jean paraissait le plus malheureux des hommes; il ne savait plus comment sortir. Moi, debout, près de la cheminée, j'étais aussi très-embarrassée de ma contenance. Enfin, Jean prit congé de nous, comme s'il était venu me faire une visite d'ami.

Robert riait comme un fou. Je m'efforçai de devenir l'amie de Martin. Plaire à ceux qui l'entouraient me semblait d'une bonne politique. Le soir j'avais fait sa conquête. Après dîner, je sortis pour donner un ordre; j'avais bien envie de savoir ce qu'il allait dire de moi: je ne pus résister à la tentation, j'écoutai à la porte.

--Comment la trouvez-vous? dit Robert.

--Très-bien répondit Martin; je l'aime bien mieux que celle chez qui vous m'avez conduit hier. Celle-ci a de l'esprit; l'autre est stupide.

--C'est vrai, dit Robert; elle est surtout embarrassante.

La curiosité est toujours punie. Cette fois encore, le proverbe n'avait pas menti. Je rentrai pâle. Il était allé chez une autre avant de venir chez moi. Il faisait à un provincial l'exhibition de ses maîtresses. Je ne voulais pas dire que j'avais écouté, mais je ne pus cacher le changement qui venait de s'opérer en moi. Il me regarda plusieurs fois sans comprendre pourquoi je l'attaquais à coups d'épingles.

--Qu'avez-vous donc, Céleste, vous êtes toute drôle?...

--Je suis drôle, je suis drôle; c'est vous qui l'êtes! vous avez rapporté de votre Berri je ne sais quel air campagnard. Vous arrivez comme une bombe; vous mettez mes amis à la porte, et vous dites que je suis drôle! Je pense que vous pourriez agir comme cela chez Mlle Zizi, qui est à vos gages, mais qu'avec moi c'est bien sans gêne!

Il ne répondit rien; il regarda Martin, pensant qu'il avait commis quelque indiscrétion. Le pauvre garçon, qui était la timidité même, se mit les deux mains sur la conscience et répondit à ce regard: «Je vous jure que je n'ai rien dit!»

Robert ne put s'empêcher de rire de sa naïveté. Il me dit qu'étant arrivé dans la nuit, et n'étant pas assez maître chez moi, il était descendu chez lui. Je ne querellai pas plus longtemps, mais il me sembla que je l'aimais moins. La moindre contrariété me donnait des palpitations, des crachements de sang! Mon médecin vint le lendemain. Robert lui demanda ce que j'avais:

--Elle a, dit-il, une très-mauvaise tête; elle ne veut rien écouter; elle fait tout le contraire de ce qu'on lui dit. Je ne reviendrai plus, car elle va de mal en pis. Elle avait une petite inflammation, elle l'a laissée grandir; ce n'est pas dangereux, mais c'est long, quand on ne s'y prend pas à temps.

Robert fut le reconduire. Martin arriva; ils causèrent longtemps tous trois. Robert rentra; il semblait me regarder avec tristesse. Martin était aux petits soins. Je crus comprendre que j'étais plus malade que je ne le pensais. Je sus seulement que le médecin avait dit que, si l'on pouvait m'emmener de Paris, afin de me forcer à quitter la vie agitée que je menais, il était sûr que la santé me reviendrait. J'avais des sifflements dans la poitrine qui effrayaient tous ceux qui s'intéressaient à moi.

Robert et Martin causaient souvent ensemble; ils me regardaient et semblaient lutter contre une idée. Robert avait retardé son départ de quelques jours. «Il faut pourtant que je m'en aille,» me disait-il chaque matin.

--Partez: je vais recommencer ma vie pour oublier.

--Vous voulez donc vous tuer? vous en viendrez à bout.

--Faites ce que je vous ai conseillé, répondait Martin, je me charge de tout.

--Allons, dit Robert, je ne veux pas me faire prier pour me rendre heureux. Céleste, préparez une malle, je vous emmène à la campagne. Nous partirons ce soir. Je vous cacherai le plus possible. Si l'on vous voit, on supposera que vous êtes venue pour Martin.

Je ne pouvais en croire mes oreilles. Je ne me demandai pas si Robert ne se laissait pas entraîner par un mouvement de pitié qu'il regretterait! Je ne compris rien, si ce n'est que j'étais la plus heureuse des femmes; que jamais maladie n'avait causé tant de joie. Je fourrais à tort et à travers mes effets dans ma malle, mettant des bottines sur les bonnets à fleurs. Il riait de voir le plaisir qu'il me faisait. J'en perdais la tête; je venais de mettre mon petit chien dans la malle. L'heure du départ arriva. Je quittai Marie, en lui recommandant mon appartement. Elle se mit à pleurer; je la trouvai absurde.

Je partis gaie comme un pinson. Si Robert ne m'avait emmenée que par pitié, je lui aurais fourni une belle occasion de se repentir en chemin, car la joie m'avait guérie et je me portais comme le Pont-Neuf d'aujourd'hui.

Martin me donnait le bras pour descendre aux stations, il était galant! Robert s'approchait de temps en temps, craignant qu'il ne prît trop son rôle au sérieux.

Le chemin de fer n'allait alors qu'à Vierzon. Il fallait faire encore vingt-cinq lieues pour arriver chez Robert, aussi avait-il laissé sa voiture de voyage à l'hôtel. Son valet de chambre avait commandé des chevaux de poste. Nous montâmes, Robert et moi, dans le coupé. Martin, sans doute pour ne pas nous gêner, prit place sur le siége de derrière, avec Joseph, le valet de chambre.

Il avait neigé la veille; il faisait un froid noir. Robert ferma les glaces; notre haleine fit un rideau pour les curieux. Le postillon fit claquer son fouet, la voiture à huit ressorts s'ébranla et roula sur la neige comme sur un tapis; les roues ne faisaient aucun bruit. Nous allions vite; les arbres disparaissaient comme des ombres. Je me mis à rêver, je me crus entourée de fantômes. Je ne pouvais plus ressaisir la réalité; je me croyais endormie; je ne bougeais pas, dans la crainte de m'éveiller.

Les _Mille et une Nuits_ étaient une petite histoire bien simple, tandis que ce qui m'arrivait était un conte, une légende.

La nuit commençait à venir; je ne voyais presque plus mes chimères, je sentais un malaise; nous nous arrêtâmes. Je fermais les yeux, je croyais la vision finie; c'était un relais. On alluma les lanternes.

Le postillon jura d'être obligé de monter en selle de ce temps-là. Les chemins étaient mauvais. Je serrai les deux mains de Robert, je lui dis tout ce que j'avais au cœur d'amour et de reconnaissance, puis, commençant à éprouver l'influence de la fatigue, je m'endormis sur son épaule.

Tout-à-coup, il se pencha par la portière; je perdis son appui, et je m'éveillai en sursaut. Il criait:

--Qu'y a-t-il, postillon? Vous allez nous verser!

Des plaintes répondirent à cet appel. Robert ouvrit la porte et sauta à la tête des chevaux, au moment où ils allaient rouler dans une fondrière. Martin, qui s'était bien entortillé dans la capote de derrière, s'était endormi avec Joseph; tous deux descendirent et allèrent au postillon, qui gisait dans la neige, à vingt pas de la voiture. Le malheureux était tombé avec le porteur; il n'avait pu se sauver, ni arrêter les chevaux. La voiture lui avait passé sur les jambes; il ne pouvait les remuer sans pousser des cris de douleur. Nous étions près du relais, Robert détela un cheval et partit à fond de train pour chercher du secours. Il revint avec un brancard improvisé et un médecin. Il donna quelques louis au blessé, et nous repartîmes avec un autre postillon.

L'émotion, la fatigue, le froid m'avaient engourdie; je m'étais endormie, mais d'un sommeil agité. Nous avions quitté la grande route, nous étions dans un mauvais chemin, car la voiture faisait des sauts énormes. Je tâchais de voir où nous étions. La nuit était noire; il me semblait distinguer de grands arbres qui se refermaient du haut en arcades. Nous allions au pas; mes paupières s'appesantissaient de nouveau. Je sentis une secousse; en même temps, j'entendis crier:

--La porte, s'il vous plaît?

Le domestique avait ouvert la grille; nous roulâmes de nouveau. La lune venait de sortir des nuages; elle éclairait un beau château. Les tours se dessinaient, sur un fond gris, avec une majesté imposante et sombre. La neige couvrait la terre comme un linceul; les pins se dressaient comme des tombes; on eût dit un cimetière avec de grands monuments.

Une porte s'ouvrit; un homme vint au-devant de nous avec une lanterne; les chevaux nous entouraient d'un nuage de vapeur.

On me fit entrer dans une grande salle, où la cheminée devait avoir huit pieds de haut. On conduisit M. Martin à sa chambre, dans le bâtiment de droite. Je suivis Robert. Il monta un escalier de pierre, dans une grosse tour, sur la gauche.

Je marchais silencieuse, n'osant pas respirer. L'écho devait être menaçant! L'aspect du dehors et du dedans me parurent sinistres! Il me semblait voir des ombres se détacher des murs pour me chasser. Nous entrâmes dans une grande chambre où un domestique allumait du feu. Il y avait quatre bougies allumées; c'est à peine si elle était éclairée. Je vis une chose dont je n'avais jamais eu l'idée: c'est la splendeur du quinzième siècle. Cette pièce, qui pouvait avoir dix mètres carrés, était tendue d'un brocard rouge, garni en haut, en bas et dans les angles de colonnes de bois sculpté et doré.

Des glaces à biseau dans des cadres superbes, des peintures sur les portes, sur les cheminées; un lit en bois doré, garni de soie pareille à la tenture. Au plafond, tenait une corbeille de fleurs en bois doré, d'où s'échappaient des rideaux de soie, à franges d'or; des meubles en bois de rose, de laque, en faisaient l'ornement. De grands fauteuils-bergères, rouge et or, complétaient le mobilier. Le lit était en face de la cheminée.

Je fus tirée de mon examen par des cris épouvantables; je ne connaissais pas ces voix-là, j'en fus très-effrayée. Robert se mit à rire; il me dit que, dans la pointe de la tour, il y avait des nids de chouettes; que souvent, la nuit, elles faisaient ce tapage.

Je répondis que j'étais fâchée qu'elles le fissent le jour de mon arrivée; que c'étaient des oiseaux de malheur!