Mémoires de Céleste Mogador, Volume 2

Part 12

Chapter 124,001 wordsPublic domain

--Oui, pour vous.

Nous dînâmes chez Deffieux. Je fus triste: cet amour me faisait l'effet d'une vision qui allait s'envoler et me replonger dans la nuit; plus Robert était aimable, plus je craignais de voir la vision s'évanouir.

Il vint me reconduire; nous passâmes la soirée chez moi; je fis un grand effort; je l'aimais trop pour lui mentir. Je lui racontai tout ce que j'avais fait, tout ce que j'avais été.

--D'autres vous l'auraient appris, lui dis-je, des ennemis; vous auriez peut-être regretté une bonne parole, une caresse. Je vous aime Robert; je vous aimerai longtemps; un reproche de vous me ferait mal. Je voudrais ressaisir le passé, mais c'est impossible. Voulez-vous le présent?

Sa réponse fut un bon baiser. Il me sembla qu'une autre femme venait de s'éveiller en moi.

Le quartier que j'habitais lui déplaisait; il me trouvait trop loin.

--Si j'étais plus près, me disais-je, je le verrais plus souvent.

Je me décidai à louer un appartement place de la Madeleine, je donnai le magasin à ma mère.

J'étais si impatiente de me rapprocher de Robert, qu'au risque de faire une grosse brèche dans ma fortune, je payai deux termes, afin de déménager aussitôt que mon logement serait prêt.

Robert jouait quelquefois; il donna une soirée à quelques amis, dans un appartement qu'il avait rue Bleue; Lagie y vint avec moi; le souper était magnifique. On parla plusieurs fois, pendant ce souper, d'une femme appelée Zizi, qui était à la campagne; on en riait: on me regardait, je ne comprenais pas.

--Quelle est donc cette Zizi? demandai-je à Lagie.

--C'est sa maîtresse; nous sommes chez elle: il l'a envoyée à la campagne.

La tête me tinta. On venait de se lever de table, je fus droit à Robert et je lui demandai si ce qu'on venait de me dire était vrai, si j'étais chez sa maîtresse.

--Pas précisément, me dit-il. Il est vrai qu'une femme que je connais depuis longtemps, avec laquelle je ne puis rompre de suite, demeure ici: mais vous êtes chez moi. Mon intention est de la quitter; mais en la quittant, je veux me conduire avec délicatesse, et je lui laisserai tout ce qui est ici.

On avait commencé à jouer et l'on jouait gros jeu.

Je restai longtemps sans voir, sans entendre, abîmée dans une seule pensée: il avait une maîtresse! Depuis quinze jours, il ne me donnait que ses heures perdues.

J'étais, je ne pouvais être pour lui qu'un caprice, un feu follet, dont il allait jeter les cendres au vent.

Il fallait rompre, je n'en avais pas le courage; tâcher d'oublier à tout prix. Robert perdit beaucoup d'argent; j'en fus contente.

Un de ses amis disait près de moi:

--Il est fou, ce Robert! Je ne sais comment il peut faire: il doit beaucoup, son père est jeune; il sera ruiné avant d'hériter.

Cela me fit plaisir. Un secret pressentiment me disait que sa ruine le rapprocherait de moi.

Le lendemain, il y avait des courses à Versailles; on ne se coucha pas. A six heures du matin, un break attelé de quatre chevaux était à la porte, avec d'autres voitures, que ces messieurs avaient demandées.

Une calèche restait vide.

--Voulez-vous venir? me dit Robert.

J'avais envie de refuser, mais je n'en eus pas le courage.

Je montai malgré moi pour le suivre des yeux: les courses finies, il vint me dire adieu; il partait pour Saint-Germain, où il avait affaire. Mais il me promit une visite pour le lendemain.

Ses amis, qui savaient à merveille quelle sorte d'affaire l'attirait à Saint Germain, voulurent lui faire une plaisanterie et nous invitèrent, Lagie et moi, à dîner à Saint-Germain.

J'étais trop avancée pour reculer.

Nous arrivâmes au pavillon Henri IV.

Robert, en m'apercevant, se sauva: ceux qui m'avaient accompagnée se mirent à rire.

--Pourquoi donc se sauve-t-il ainsi?

--Ah! me dit Georges, qui riait comme un enfant, c'est qu'il est entre deux feux: Zizi est ici; mais ça ne fait rien, vous dînerez avec nous; je vais dire que vous êtes ma maîtresse.

L'idée de jouer cette comédie me dégoûta de moi-même.

Me cacher devant cette femme comme une voleuse! mendier un regard, attendre une caresse dérobée aux droits d'une autre, cela me semblait impossible!

Je regrettai amèrement d'être venue.

On prévint Robert que j'acceptais, que je savais tout. Il vint me serrer la main; elle resta raide et froide dans la sienne.

On se mit à table, je n'avais pas faim, mais une soif ardente; ma gaieté tournait au cynisme.

Robert me regardait, j'abandonnais ma main, mon cou à mon voisin qui m'embrassait.

Il vint se mettre en face de moi, fixa son regard sur le mien et me fit signe de sortir. J'obéis, toujours malgré moi.

Il était temps, j'allais étouffer.

Il m'emmena dans le fond du jardin, me fit asseoir et me dit en me prenant les mains:

--Qu'avez-vous donc. Céleste? Vous paraissez vouloir me torturer à plaisir. Hier vous m'aimiez, vous le disiez au moins; si vous ne m'aimez plus, après l'amour ne peut-il rester un peu d'intérêt, d'affection? Si vous en avez pour moi, ne vous prodiguez pas ainsi.

--Que voulez-vous donc que je fasse. N'avez-vous pas une maîtresse? voulez-vous que je pleure devant elle? Je suis libre, je veux m'amuser, vous oublier... Je fondis en larmes...

--M'oublier! pourquoi? est-ce ma faute si avant de vous connaître j'avais une liaison? vous ai-je fait venir ici, et, enfin, puisque vous y êtes, ne me suis-je pas tenu éloigné de cette femme? Je ne lui ai pas dit un mot. Restez, vous verrez que ma chambre est loin de la sienne; je vous aime, et je ne l'aime pas. Je ne puis la quitter brutalement, sans motifs; attendez!

Il m'embrassa, et tout fut oublié.

Pourtant la nuit, j'écoutai si sa porte ne s'ouvrait pas. Zizi resta à la campagne et je le ramenai à Paris sans le perdre de vue. J'avais peur de l'avoir fâché; je l'aimais trop, je devais le fatiguer.

Il aimait le monde, et allait souvent au bal, ou à des parties de jeunes gens; je lui en voulais de ne pas me sacrifier ces plaisirs.

Un jour le comte de S... vint m'inviter pour un bal, donné tous les ans aux Frères-Provençaux par le Jockey-Club; il me fit promettre d'y aller. J'avais accepté, pour avoir une occasion de faire enrager Robert.

Ce jour-là, précisément, il m'avait prévenue qu'il avait une partie chez un ami. Je crus qu'il me mentait; j'offris de lui sacrifier mon bal s'il voulait rester; il refusa.

J'attendis, espérant qu'il se raviserait; on sonna, je fus ouvrir: c'était le comte de S... qui venait me chercher avec un de ses amis. Ils me déclarèrent qu'ils ne partiraient pas sans moi. Je mis dix minutes à ma toilette et je les suivis.

C'était la première fois qu'on m'invitait à ce bal. N'y allait pas, en fait de femmes, qui voulait. On n'invitait que des actrices, des femmes entretenues; toutes s'y déchiraient à belles dents.

Il en est de cette classe comme de l'autre; les prix seuls diffèrent. Quand les reines en titre voient arriver une concurrente, elles lui jettent la porte au nez, elles en disent pis que pendre.

Si on leur avait dit d'avance: «Nous avons invité Mogador, elles se seraient soulevées en disant: «Fi! l'horreur! nous n'irons pas;» mais on n'avait rien dit; c'est un bouquet qu'on leur réservait, fatigué de leur ridicule vanité.

Lorsque j'entrai, ce fut un hourra général: les femmes se retranchaient dans les coins, les hommes vinrent à moi; on eut de la peine à me trouver un vis-à-vis. Sans une bonne fille qu'on appelle Brochet, et qui se souvint qu'avant d'avoir vécu sous des lambris dorés elle avait été blanchisseuse, j'aurais dansé en face de deux hommes; les autres femmes étaient scandalisées, elles s'étaient groupées et chuchotaient; j'entendais:

--Mogador! une écuyère de l'Hippodrome! une femme qui a dansé dans un bal public!

Elles ne savaient que cela sur mon compte et me trouvaient indigne d'elles.

Ces dédains m'auraient mise en fureur, si je n'avais été convaincue que la jalousie y était pour quelque chose. J'avais de quoi me consoler: les hommes les plus distingués, les jeunes gens le mieux nés furent charmants pour moi et me dédommagèrent largement du mépris de ces dames.

Dans le nombre, cependant, il y en avait une qui se montra moins aristocrate. Elle me plut beaucoup; on l'appelait Chouchou. Elle avait infiniment d'esprit; j'étais assise près d'elle, elle me fit toute sorte d'amitiés et me dit:

--Cela me fait mal de voir toutes ces pécores faire leur tête comme cela. Tenez, regardez-moi ces deux sœurs: il y a un an, elles étaient trop heureuses de partager le souper et le petit lit en fer d'un pauvre garçon qui les avait ramassées sur les quais. Elles sont entrées dans un théâtre où on leur donne une lettre à porter, afin qu'elles puissent montrer leur jeunesse. Pour se faire des illusions, il faut qu'elles aient la mémoire joliment courte. Voici la Verveine! elle minaude derrière son éventail pour cacher ses mauvaises dents; elle était, il y a quatre ans, domestique, passage des Panoramas. Je me la rappelle encore, avec ses sabots, lavant la boutique le matin; elle se persuade sans doute à elle-même qu'elle est une fille de grande maison.

Chouchou était en verve: elle continua longtemps et me fit la biographie de toutes ces femmes.

Je la remerciai en moi-même, car il était assez probable que j'étais destinée à faire le tour de ce monde, et il est toujours bon de savoir à qui on a affaire.

J'avais espéré rendre Robert jaloux en allant à ce bal; mais j'avais perdu ma peine: il me demanda si je m'étais amusée.

Je lui dis que oui.

Deligny était de retour de la campagne, il apprit ma nouvelle liaison. Comme il avait du cœur, il ne revint plus, mais il souffrit beaucoup.

Un jour que j'étais allée à Enghien avec Robert, nous entendîmes un grand bruit dans une salle au premier. Geniol, qui me connaissait, vint me prier de m'en aller. Il me dit que Deligny était en haut avec plusieurs de ses amis; qu'il m'avait aperçue dans le jardin avec Robert; qu'il avait bu, plaisanté, mais qu'il venait de tomber dans des attaques de nerfs; qu'il cassait tout.

--Partez, me dit Geniol; c'est un bon garçon, il vous aime toujours, évitez une scène.

Je voulus aller le voir, Robert me retint, nous partîmes. J'avais le cœur serré et je fus triste toute la soirée.

Le lendemain, j'envoyai savoir de ses nouvelles.

On répondit qu'il était malade.

Après avoir fait de grands efforts pour m'oublier, voyant qu'il n'y réussissait pas, il s'engagea et partit pour l'Afrique.

On m'a souvent reproché ce départ; on a dit que j'avais été cause de sa ruine. Cette dernière accusation est bien injuste: je ne lui ai jamais rien demandé; s'il eût suivi mes conseils, il aurait été plus économe.

Et quant à son départ pour l'Afrique, ce fut un bonheur pour lui, il trouva une glorieuse carrière. Au surplus, il m'a jugée moins sévèrement que le monde, qui s'attendrissait sur son compte. Quand il revint en France, sa première pensée fut de venir me serrer la main. C'était un brave garçon! aussi résolu qu'affectueux.

A son retour de M..., il était accouru chez moi. Je lui avais dit tout franchement ma liaison avec Robert. Il ne me fit pas de reproches. Il ne s'en prit qu'à lui-même.

--C'est ma faute, me disait-il, je n'ai pas su me faire aimer.

Ses yeux bleus étaient pleins de larmes; il me dit en me quittant:

--Je n'ai que ce que je mérite; de pauvres filles m'ont aimé, je les ai fait souffrir. Elles me disaient: «Ton tour viendra.» Elles avaient raison, vous les vengez. Adieu, Céleste; tâchez d'être heureuse; je n'aimerai jamais une autre femme que vous. Plus tard, dans longtemps, vous reviendrez peut-être à moi. Quoi qu'il arrive, mon cœur vous sera ouvert; adieu.

Il s'était sauvé.

Je ne l'avais plus vu que le jour où Geniol m'avait dit: «Partez, il ne peut supporter votre présence.»

Je parlais souvent de lui. Robert aurait voulu m'arracher ce souvenir qui le rendait jaloux.

Je m'en étais aperçue, et pour exciter l'amour de Robert, je revenais sans cesse à ce souvenir.

Le cœur est ainsi fait.

On est heureux d'avoir une victime à sacrifier à son idole; c'est une barbarie générale qui existe dans tous les mondes, dans toutes les classes. Nous qui n'avons pas de vertu à donner à celui que nous aimons nous lui donnons un trophée des cœurs qui souffrent pour nous. Le cœur de notre amant s'y attache et grossit la masse pour un autre. Être jeune et jolie ne suffit pas pour réussir à se faire aimer.

Cette moisson est longue à faire; les unes y sont plus habiles que les autres. On dit que nous n'avons pas de cœur; sottise et dérision! Il est dans la conformation humaine d'en avoir un de la même matière, pierre, bronze ou marbre! vains mots! Le cœur ne s'use pas, il change d'émotion, mais bat toujours jusqu'à ce que Dieu arrête les battements de cette horloge de la vie. Tout le monde a un cœur et tout le monde n'en a qu'un. Ceux qui achètent un baiser et qui avec leur or donnent leur cœur, ont-ils la prétention d'acheter des âmes? Ils les dépravent voilà tout!

Pauvres fous! une femme peut vendre dix baisers; elle ne peut donner dix cœurs. Cessez donc de gâter les femmes par le luxe la vanité, la jalousie, et vous verrez qu'elles sont toutes capables de bons sentiments; que la plus perdue sent remuer son cœur quand elle aime. Il s'était endormi sous le dégoût; qu'importe? Il se réveille à cet appel marqué par la destinée.

J'aurais voulu me faire grande comme le monde pour que Robert m'aimât. Je mettais ma vie en lui; j'aurais voulu anéantir le passé. Quand je l'attendais, j'étais inquiète, je me faisais mille chimères, je le croyais chez une autre femme. Les heures passées sans lui étaient de la vie perdue; quand je le voyais, tout était oublié. Il était taquin; il s'amusait à voir les progrès de l'ascendant qu'il prenait sur moi. Sans fortune actuelle, il dépensait énormément et faisait des dettes comme beaucoup de jeunes gens de famille.

Je n'étais pour rien dans ses folies.

Depuis le premier jour où je l'avais vu, il m'avait donné une bague; ce que j'aimais en lui, c'était bien lui. Nous sortions quelquefois ensemble le soir; j'étais fière, heureuse, au point d'oublier le passé, l'avenir. Je me serrais contre lui; je l'aimais trop pour qu'il m'aimât ou s'en aperçût. Sait-on si l'on aime quand votre maîtresse vous attend toujours, qu'elle lit dans votre pensée pour prévenir un désir, qu'elle vous suit des yeux, qu'un mot de votre bouche fait sa joie ou sa peine; on s'y fie, on en abuse. Robert en abusait. Plusieurs mois s'étaient passés ainsi; chaque jour je l'aimais davantage: tout ce qui n'était pas lui m'était indifférent.

Mon asphyxie manquée m'avait laissé une grande inflammation des bronches; j'avais la respiration pénible.

--Soignez-vous donc! me disait Robert.

--Bah! lui répondais-je, je vivrai plus longtemps que ton amour.

Un matin, son valet de chambre vint le chercher chez moi.

--Il faut que monsieur le comte vienne de suite; monsieur le marquis est bien mal.

Robert devint pâle.

--Mon Dieu! mon père!

Il suivit son domestique sans me dire adieu. Mon cœur se serra; je sentais venir un malheur.

Quelques jours se passèrent sans que j'eusse de nouvelles, ce fut un siècle; j'étais à bout de courage et de patience; j'allais le soir à la porte de son hôtel, je regardais, je savais qu'il était là, je rentrais plus calme.

Je lui écrivis combien j'étais inquiète.

Enfin, je reçus une lettre; je la regardais de tous côtés sans oser l'ouvrir. Elle était de lui, mais que disait-elle? Il me fallut faire un grand effort sur moi-même pour la décacheter.

«Ma chère enfant, je vous remercie de votre bon souvenir. Je souffre beaucoup. Quand vous reverrai-je? je n'en sais rien. Un malheur affreux vient de me frapper; quoique je m'y attendisse depuis longtemps, je ne le croyais pas si près.

»Vous comprenez qu'il est des douleurs qui ont besoin d'isolement.

»ROBERT.»

Il était temps que la lettre finît; mes larmes m'auraient empêchée d'en lire davantage. Il ne m'aimait pas; c'était un adieu. Il me sembla que la vie me quittait.

--C'est impossible, me disais-je, dans quelques jours il viendra; je le reverrai; tout n'est pas à jamais fini entre nous.

J'attendais toujours, j'aspirais tous les bruits du dehors. J'écoutais les passants, les voitures; j'avais envie de sortir, de me distraire; mais s'il venait pendant mon absence... et je restais.

Je n'y tenais plus. Cette existence d'espoir chaque jour déçu était antipathique à ma nature.

Je fus chez ma mère; elle avait fermé le magasin, et était partie avec Vincent.

J'allai chez Frisette. Elle me consola, en me disant que dans un pareil moment, avec un deuil si récent dans le cœur, Robert ne pouvait s'occuper d'une maîtresse, quelque affection qu'il eût pour elle; il avait des devoirs à remplir.

Selon elle, j'étais folle de me tourmenter ainsi.

Il me sembla que Frisette était plus sage que moi, et qu'elle devait avoir raison.

Je pris confiance, et je rentrai un peu plus calme.

Deux amis de Robert vinrent me voir quelques jours après.

--Eh bien! me dit l'un d'eux, Robert vient d'hériter; c'est une bonne affaire pour vous!

--Bonne affaire pour elle? ce n'est pas sûr, dit l'autre, qui s'appelait Georges; il va partir faire son deuil à la campagne, et puis, il faut qu'il pense à se marier.

--Vous l'avez donc vu?

--Oui, à l'église, reprit le premier; il m'a fait de la peine: il était pâle, ses yeux étaient rouges. Il aimait beaucoup son père; mais c'est ce qui pouvait lui arriver de plus heureux.

--Est-ce que c'est jamais heureux de perdre son père? dit Georges en le regardant.

--Dame! quand on a des dettes! Son père avait quatre cent mille livres de rentes; mais il laisse quatre ou cinq enfants... Robert aura cependant une belle fortune. Il ne faut pas lâcher cela, Céleste.

J'étais brisée de tout ce que je venais d'entendre; d'abord, je n'avais compris qu'une chose: c'est qu'il allait partir.

La dernière phrase me rappela à moi; je me redressai pour leur dire que je ne l'aimais pas pour sa fortune.

Ils me rirent au nez et sortirent en me disant:

--C'est égal, ne lâche pas cela, Céleste.

Je demeurai abasourdie: faire un pas vers lui n'était pas possible, sans m'exposer à lui donner une arrière-pensée.

A mes chagrins commençaient à se joindre de nouveaux embarras.

J'avais déménagé à cause de lui; j'étais installée dans mon nouvel appartement. Pour qu'il s'y plût, j'avais fait des dépenses assez considérables; il ne le savait pas et je ne le lui aurais dit pour rien au monde.

Il partit sans me dire adieu; j'étais désespérée. J'ignorais même son adresse; je savais seulement qu'il s'était retiré dans une terre qu'il voulait garder dans ses partages.

Je retournai chez Frisette; je lui dis:

--Je veux l'oublier; c'est un ingrat. Viens, courons les fêtes et les plaisirs.

Nous passions les nuits à jouer; ma santé s'altérait, mais je ne réussissais pas à oublier.

Georges revint. Il me trouva si triste, si changée, qu'il eut pitié de moi. Il me dit:

--Si vous l'aimez tant, écrivez-lui, voilà son adresse.

Quand je fus seule, je lus et relus cette adresse cent fois; je ne pouvais voir clairement dans mon cœur, et, dans mes résolutions, je ne savais point si je voulais ou si je ne voulais pas lui écrire; je commençai dix lettres, je les déchirai. Non, disais-je; quand j'aurai de l'argent, beaucoup d'argent. S'il revenait, s'il voyait la gêne autour de moi, il croirait que c'est par besoin, il me jetterait quelques louis et repartirait.

Je jouais partout, chez les femmes, dans les tables d'hôte; je serais allée en enfer pour attraper une bonne chance, car j'aurais mieux aimé devoir ma fortune au jeu; mais le jeu me traitait mal. Je fis la connaissance d'un prince russe, jeune, beau, riche, bon! Il m'aimait, quoique je ne lui eusse pas caché mon indifférence pour lui.

Quand j'eus payé le plus pressé, que je me vis quelque argent devant moi, j'écrivis à Robert. Je fus heureuse deux heures; je venais de souffrir quatre mois.

«En vous écrivant, mon ami, je ne veux pas vous faire un reproche pour vous intéresser à moi; je vous ai aimé: c'est bien peu de chose qu'un amour comme le mien; vous aviez le droit de le fouler aux pieds.

»Vous m'avez marché sur le cœur; il a saigné longtemps. Je me suis jetée, depuis votre départ, dans les tripots, ne tuant votre souvenir qu'après avoir épuisé mes forces.

»Aujourd'hui que j'y suis parvenue, je vous demande pardon. Vous ne m'avez pas dit adieu, pas un mot; c'eût été humain. Je ne vous avais jamais fait de mal. Si vous aviez écouté dans votre solitude, vous auriez entendu mon âme crier près de vous.

»J'étais folle de vous aimer ainsi; je savais bien que vous ne pouviez pas me garder; avec un mot de raison j'aurais essayé de me guérir. Vous m'avez brisée sans ménagements. Ne faites jamais cela, Robert; c'est une mauvaise action. Je suis malade, j'ai changé de douleur, ou plutôt, mes douleurs se sont confondues.

»La vie est un livre dont on tourne un feuillet tous les jours. J'aurais voulu m'arrêter au chapitre de nos amours, car je m'étais relevée un peu à mes yeux. Je ne me savais pas capable de tant aimer.

»Je ne veux pas vous attirer ainsi, ou vous dire que je vous attends. Pour vous écrire cela, il faut que tout soit fini entre nous.

»Je n'ai besoin de rien; je suis presque riche. Je vous souhaite tous les bonheurs du monde, en vous pardonnant votre oubli.

»CÉLESTE.»

Je cachetai cette lettre, je la mis à la poste; je comptai les heures de son trajet. Au moment où il devait la recevoir, le lendemain, je mis la main sur mon cœur pour en arrêter les battements.

Heureuse lettre! il la tenait, il la lisait peut-être. Je cachai ma faiblesse à tout le monde.

A Marie seule, ma bonne, à cette fille qui m'avait sauvé la vie, à Marie, je parlais de lui; une fleur, un bouquet fané étaient devenus un trésor.

Je n'avais pas demandé de réponse, mais j'en attendais une.

Marie entra dans ma chambre le lendemain; je ne pouvais pas encore avoir de réponse, pourtant je regardai ses mains; elle n'avait rien, que l'air embarrassé. Je lui demandai ce qu'elle voulait.

--Ah! pardon, madame, mais je ne sais comment vous dire cela.

--Quoi donc? lui dis-je, presque impatientée.

--Après ça, madame est si bonne! Voilà ce que c'est: j'ai une sœur de mère qui a dix-sept ans; elle était venue à Paris pour apprendre un état, mais elle s'est sauvée. Je ne sais pas ce qu'elle a fait, mais on l'a arrêtée. Ma mère m'a envoyé un pouvoir pour la réclamer à la maison de réclusion où on l'a enfermée. Elle sort demain; je ne sais qu'en faire. Elle voulait entrer dans une maison; ma mère ne l'a pas voulu.

--Ah! votre mère n'a pas voulu? Elle a bien fait.

--Je voulais demander à madame la permission de la loger dans ma chambre, en haut, jusqu'à ce que je lui eusse trouvé une place ou que ma mère vint la chercher; elle va revenir en service à Choisy-le-Roi.

--Ma pauvre Marie, je le veux bien; mais elle ne pourra jamais descendre à l'appartement; ma vie n'est pas assez régulière pour que je puisse recevoir ouvertement une femme dans une fausse situation.

Augustine, c'était le nom de sa sœur, sortit le lendemain et vint chez moi; Marie la fit entrer dans ma chambre. C'était une grande jeune fille, mince, la figure fine, délicate, presque blonde. Je pensai que cette pauvre fille, enfermée au cinquième étage, seule, dans un cabinet, allait s'ennuyer à mourir.

Je dis à Marie de la garder le jour dans sa cuisine, qui était grande et assez éloignée de l'appartement, qu'elle raccommoderait du linge, que je lui donnerais tant par jour et qu'elle serait nourrie, jusqu'à ce qu'elle fût placée. Elle parut enchantée.