Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1

Part 8

Chapter 84,111 wordsPublic domain

--Allons donc, me dit-elle, un peu de courage. Comment étais-tu là-haut? Tu n'avais pas d'argent. Tiens, voilà trois francs; car, si tu y retournes, tu ne pourrais manger le pain de la maison. Si je sors, ce que j'espère, j'irai chez toi demander ta mère ou m'informer de son adresse là-bas; si malheureusement je suis condamnée à un mois ou deux, et que tu sortes de suite, ce qui n'est guère probable...--je ne veux pas te faire peur, reprit-elle en me voyant pâlir, mais il y a des formalités, et on ne met en liberté qu'entre les mains des parents,--cela ne peut durer plus de huit jours.

--Huit jours! m'écriai-je, mais je serai morte dans huit jours. Si on me conduit encore dans cette maison d'où je sors, je me tuerai.

--Tais-toi, on nous écoute. Si tu pleures ainsi, on va nous séparer: je ne pourrai plus te parler.

On appelait en ce moment deux noms. Je regardai ce mélange de douleurs et de joie, de larmes et de gaieté. Les unes rentraient en riant.

--Je suis acquittée!

--Je pars ce soir!

Elles prenaient les commissions des autres qui revenaient en pleurant.

--Je serai transférée demain; j'en ai pour deux mois.

J'en vois encore une, pâle, abattue, qui disait à une de ses amies:

--Je suis malade, je vais à l'hôpital.

De vieilles misérables regardaient tout cela sans émotion, sans repentir ni pitié. Les plus jeunes parmi celles qui pleuraient demandaient pardon à Dieu de leur chute et lui promettaient de se repentir. Je ne sais si quelques-unes tinrent parole; mais à coup sûr, en ce moment, elles étaient sincères.

Des éclats de rire répondaient à des plaintes, à des jurons, à des mots tellement cyniques, que le garde menaça celles qui les proféraient de les faire consigner au cachot, si elles continuaient.

Deux de ces femmes étaient ivres, et ne paraissaient pas vouloir céder. On vint appeler Thérèse. Je me levai en joignant les mains pour qu'on me laissât sortir avec elle; elle me fit un signe de tête et d'épaule, qui voulait dire: Je suis prisonnière moi-même; je ne puis pas t'emmener. Je retombai sur mon banc, n'entendant plus rien qu'un bruit confus. La porte se rouvrit sans que j'y prisse garde. On prononçait mon nom; on faisait rentrer Thérèse et on disait: «La petite avant.»

--Va, me dit-elle, en m'aidant à me lever.

Sortir d'une prison pour entrer dans une autre prison vous semble faire un pas vers la liberté. Je courus vers la porte.

--Là, la belle, pas si vite, me dit le gardien en me retenant par le bras. Attendez qu'on sorte.

Nous étions dans un bureau qui servait d'antichambre.

On sonna de la pièce voisine, et on me fit entrer dans une chambre où il y avait beaucoup de cartons et un grand bureau. Un homme était assis derrière; je n'osais faire un pas vers lui. Il me dit sans relever la tête:

--Avancez donc!

Sa voix me fit trembler comme la feuille; mes dents claquaient si fort qu'il l'entendit et me dit:

--Voyons, ne faites pas la bête et répondez; je n'ai pas de temps à perdre.

Ce fut bien pis. Il me demanda deux fois mon nom sans que je pusse lui répondre; il se décida à me regarder, et voyant sans doute que je n'étais véritablement pas en état de parler, il me dit plus doucement:

--Remettez-vous... On vous a arrêtée hier avec une mauvaise femme qui vous donnait asile pour vous perdre. Que vous a-t-elle conseillé? qu'avez-vous vu chez elle? Dites-moi toute la vérité; c'est le seul moyen d'obtenir votre liberté.

J'avais pris le dessus, en songeant à cette pauvre fille, qui, je le voyais bien, s'était compromise par son bon cœur, et je répondis d'une voix ferme qui contrastait singulièrement avec l'émotion que j'avais eue en entrant.

Il me regarda d'un air méfiant.

--Est-ce que vous étiez en état de vagabondage quand elle vous a trouvée? Pourquoi ne rentriez-vous pas chez votre mère?

Il me regarda comme s'il eût voulu lire au fond de mon âme; il paraît que cet examen fut en ma faveur, car il reprit:

--Mais, ma pauvre enfant, si votre mère n'est pas à Paris, je vais être obligé de vous garder jusqu'à ce qu'elle arrive. Au lieu d'écrire par la poste, je vais envoyer un agent.

Il sonna et l'on vint me chercher; Thérèse m'attendait avec impatience.

--Eh bien! me dit-elle, que s'est-il passé?...

--Je suis obligée d'attendre ma mère ici, lui répondis-je, distraite et ne comprenant pas la portée de sa question.

Mais ma distraction ne fut pas de longue durée.

--Ah! pardon, lui dis-je, j'oubliais que vous aussi, votre sort est en suspens; j'espère que vous allez sortir de suite.

J'allai m'asseoir au fond de la salle, appuyant ma tête sur le mur. Ma pauvre tête était si lourde, que je ne pouvais plus la soutenir...

On vint appeler Thérèse. Je lui serrai la main. Tant d'émotions m'avaient anéantie; je ne pouvais plus dire un mot.

Elle revint toute joyeuse; elle allait sortir. Cette pensée me réveilla. Je la regardais avec envie: elle était libre, et moi je restais. Qu'avais-je fait! pourquoi ne m'avait-elle pas laissée où elle m'avait rencontrée? Une autre m'aurait recueillie, que je n'aurais pas fait mettre en prison. Je me laissai entraîner à lui adresser des reproches.

Elle donna le temps à mon cœur de se dégonfler, puis elle reprit:

--C'est mal ce que vous me dites là; je l'ai fait pour un bien. J'en suis plus fâchée que vous.

Elle avait raison; j'étais injuste.

--J'ai tort, lui dis-je, mais je suis si malheureuse! Ma mère me croira-t-elle? cet homme lui tourne la tête.

--Rassure-toi, je la verrai.

On fit l'appel, et nous, nous rentrâmes au dépôt, d'où l'on mettait en liberté.

Quand nous repassâmes par cette porte maudite et que je l'entendis se refermer derrière moi, il me sembla que mon cœur venait de s'écraser entre les gonds.

Toutes ces femmes prirent des chemins différents; je montai seule l'escalier.

On m'attendait en haut. Quand on m'eut ouvert la porte, ma mendiante vint au-devant de moi en riant.

--Ah! vous voilà; tant mieux! J'avais peur d'apprendre que vous étiez partie.

Cela était très-aimable, sans doute, mais je n'y pris pas garde.

Elle me fit un tas de questions; je ne répondais pas; elle s'éloigna en me disant:

--Comme vous êtes fière!

Je la rappelai.

--Non, lui dis-je, je ne suis pas fière, mais j'ai beaucoup de chagrin; tu es si jeune, toi, tu ne comprends pas cela.

Elle pensait déjà à autre chose.

--Il y en a des nouvelles, arrivées pendant que vous étiez là-bas. La chanteuse est partie.

Je regardai sur les matelas, et je vis deux enfants qui dormaient ou essayaient de dormir.

--Sais-tu pourquoi on les a amenés ici?

--Non. Je le leur ai demandé, mais elles ne m'ont pas répondu. La grande a l'air méchant.

La porte s'ouvrit; on appela Céleste. Je crus qu'on venait me chercher; je courus à la porte. On me remit un paquet et un morceau de papier; je lus:

«Ma chère Céleste, ne vous faites pas de chagrin; je vais aller voir votre mère. Je vous envoie un peigne, du savon, une serviette, un foulard. Je pars, mais je ne vous oublierai pas; je regrette bien d'être ce que je suis. Vous aurez bientôt de mes nouvelles.

»THÉRÈSE.»

La nuit venait: on arrangea les matelas en lit de camp, par terre.

La mendiante fit un lit à part et me dit:

--C'est pour vous, celui-là.

Les deux nouvelles se mirent à se quereller.--C'étaient les deux sœurs.

--C'est ta faute, disait l'une, je t'avais dit de te méfier; mais il faut toujours que tu joues.

--Non, c'est pas ma faute, répondait la petite; la dame avait fait deux tours au bâton de la chaise avec les cordons de son sac; j'ai cru qu'il ne tenait pas. La chaise a remué; la vieille s'est réveillée. Je t'ai porté le sac; elle m'a laissé faire et elle nous a fait arrêter. Est-ce que c'est ma faute à moi!...

--Fais bien attention de dire que tu l'avais ramassé par terre; si tu dis autrement, tu verras!

--Mais si la dame dit que je le lui ai pris...

--Tu diras que c'est pas vrai, et si tu dis que c'est moi qui t'ai dit de voler, tu auras affaire à moi quand nous sortirons.

Et, en prononçant ces mots, elle marchait sur elle.

La petite reculait, et vint presque dans mes jambes; je la fis passer derrière moi, et dis à sa sœur, qui était une petite brune, aux yeux noirs et ronds, au nez retroussé:

--Laissez donc cette petite; n'allez-vous pas la battre, maintenant? Elle fera bien de dire la vérité. Vous êtes plus coupable qu'elle; c'est vous la plus âgée, et vous lui avez conseillé de mal faire.

Elle se mit à m'agonir d'injures et voulut passer malgré moi.

Je n'ai jamais été endurante et j'ai toujours été forte: d'une poussée, je l'envoyai rouler au bout de la chambre.

Heureusement pour elle, les matelas étaient étalés; elle revint à la charge, furieuse, disant qu'elle me donnerait un coup de couteau: une vraie furie.

--Essaye, lui dit ma mendiante; je vais appeler, et je dirai pourquoi tu veux nous battre.

Cette menace l'intimida; elle se tourna vers sa sœur, et lui montrant le poing:

--C'est toi qui payeras pour les autres!

--Je sais bien, répondait la petite, tu veux me pincer; mais je n'irai pas près de toi.

Et elle se coucha sur mon lit.

Je restai là six jours et six nuits, sans une nouvelle, sans un mot; j'avais épuisé tout mon courage; je n'avais plus rien à me dire pour me consoler.

On m'avait définitivement abandonnée: j'allais aller dans une maison de correction.

Le lendemain, on vint nous chercher toutes les quatre. On nous dit de prendre toutes nos affaires, que nous quittions le dépôt.

Nous descendîmes dans le vestibule; on fit l'appel; nous étions onze.

--Les corrections d'abord, dit le gardien, et on nous fit sortir toutes les quatre.

Je vis une grande voiture, comme un omnibus, mais grillagée partout.

Je reculai en arrière, et je criai:

--Je ne veux pas aller là-dedans.

Quelqu'un me tira par ma robe: c'était Thérèse qui, blottie dans un coin de l'escalier, guettait ma sortie.

--Oh! lui dis-je, vous n'avez donc pas vu ma mère?...

--Non, elle n'est pas revenue; je n'ai pas pu vous écrire: on ne reçoit pas de lettres pour les corrections. Ayez de la patience, je ne vous oublie pas. Cet homme sait où vous êtes; je le lui ai dit. Il n'a pas voulu me donner l'adresse de votre mère; mais je guette son retour.

Les femmes sortaient; elle se sauva.

Eh bien, dit le geôlier au garde municipal, pourquoi laissez-vous causer les prisonnières?

--Bah! dirait-on pas des prisonniers d'État?

--Vous plaisantez! j'aimerais mieux des conspirateurs que ces femmes; il y en a de bien coquines!

--Pas celle-là toujours, dit le garde en me montrant.

--Bah! c'est du bois avec lequel on en fait. Allons, en voiture...

Et il me poussa pour monter.

Je fus épouvantée de me voir dans cette espèce de cage en fer; je voulais me jeter en bas.

--Je ne veux pas rester là-dedans! criai-je...

Et je me débattais entre cinq ou six femmes.

--Si vous n'êtes pas tranquille, je vais vous recommander pour le cachot, disait le gardien.

--Monsieur, lui criai-je plus fort, ayez pitié de moi. Gardez-moi encore un jour; ma mère reviendra demain. Je n'ai pas volé. Je vous en supplie, laissez-moi descendre!

J'étais tombée sur mes genoux; j'étendais les bras vers cet homme, qui poussa la porte en disant:

--C'est pas à la correction qu'il faut la mener, c'est à Charenton.

La voiture se mit en mouvement. Je perdis tout espoir; je me laissai rouler sous les pieds des autres. Je sentis qu'on me relevait et qu'on cherchait à m'asseoir; je me laissai faire, sans penser à rien, puis, ouvrant les yeux, je me mis à pleurer.

--Pleure, me disait ma petite Rosalie, la mendiante s'appelait Rosalie, pleure, ça te soulagera.

J'avais passé quelques jours à la peigner, à la faire se laver; elle était gentille et bonne. Je ne l'avais pas encore vue dans la voiture; sa présence me fit du bien et je l'embrassai à l'étouffer.

La voiture s'arrêta; nous entendîmes crier:

--La porte, s'il vous plaît!

Nous entrions à Saint-Lazare!

VII

DENISE.

Il y eut un temps d'arrêt. La porte s'ouvrit; nous entrâmes sous une voûte. Le bruit des roues produisit un roulement lugubre. La respiration me manqua. La voiture me passant sur la poitrine ne m'eût pas fait plus de mal. Les portes se refermèrent sur moi.

J'entendis une voix crier:

--Voilà le panier à salade, venez donc voir les nouvelles. Y en a-t-il beaucoup?

Une autre voix, celle de notre conducteur, sans doute, répondit:

--Ma foi, je suis complet.

On nous fit descendre. Un homme vint au-devant de nous; on lui remit une feuille.

--Ah! dit-il, il y a des corrections. Où sont les voleuses?

L'idée qu'on pouvait me confondre avec elles me fit regarder les deux sœurs, comme si je voulais les désigner.

--Allons, suivez-moi.

Nous traversâmes des grilles, des cours, des couloirs, et nous montâmes dans une grande salle où on nous laissa.

Il y avait une double grille au milieu de cette pièce; deux pieds d'intervalle séparaient chaque grille: c'était un parloir où on ne pouvait causer qu'à distance.

Les femmes condamnées ne savaient pas encore le temps qu'elles avaient à faire; leurs inquiétudes à cet égard avaient un caractère bien différent. L'une d'elles disait:

--Pourvu que je n'aie qu'un mois! Je me suis battue avec mon homme chez un marchand de vins. Un sergent de ville s'est trouvé là; c'est pas ma faute.

--Ah! murmurait une vieille, qui était assise sur un banc, je n'ai qu'une peur, moi, c'est qu'on ne m'en mette pas assez. Il n'y a que huit jours que je suis sortie; je n'ai pas d'asile; je ne suis heureuse qu'à Saint-Lazare.

J'eus malgré moi un frisson à l'idée qu'on pouvait aimer une prison.

Je demandai à une femme qui était près de moi:

--Savez-vous, madame, quand on vous envoie à la correction, combien de temps on vous y laisse?

--Ça dépend de l'âge que vous avez: on peut vous garder jusqu'à vingt et un ans.

--Six ans ici! m'écriai-je... Ah! vous dites cela pour me faire peur! N'est-ce pas qu'on n'a pas le droit de me garder six ans malgré moi?...

Je m'étais adressée à une fille de la Cité, à une de ces femmes immondes, sans cœur, sans âme, qui insultent le malheur, qui ne viennent jamais en aide à la misère, qui blasphèment à chaque instant, qui se font une gloire de leurs vices.

Ces femmes se disent l'une à l'autre: J'ai bu une bouteille d'eau-de-vie! j'ai donné ou reçu tant de coups de couteau! j'ai pour amant un voleur célèbre. Celle qui peut se vanter de cela est admirée des autres. Ces femmes se coiffent d'un foulard sur l'oreille: elles ont des signes de ralliement. Elles sont la terreur des inspecteurs; car, lorsqu'elles sont en contravention, elles se défendent. Il y a souvent entre elles et les gardiens des rixes fort dangereuses.

C'est à une de ces créatures que je m'étais adressée, aussi prit-elle plaisir à me faire souffrir.

--Toutes ces petites coureuses-là, dit-elle à haute voix, ça nous fait du tort; je ne serais pas fâchée qu'on les tînt en cage. T'es sûre de ton affaire, va! tu ne rigoleras pas de sitôt! Quand j'en connais, moi, je les fais pincer.

Je me mis à pleurer; elle se mit à chanter:

Y a pas de plaisir sans peine, La faridondaine.

--Pleure pas, la môme, disait une autre: «Un plan se tire, une boule de son se mange[1].»

[1] Une punition se fait, un pain bis se mange.

Heureusement que l'on vint nous appeler, car j'allais répondre quelque impertinence et je me serais fait une méchante affaire.

La nuit était venue. L'homme qui entra leva sa lumière pour nous voir, et reconnaissant plusieurs figures:

--Oh! dit-il, voilà des abonnées!

On nous conduisit dans un bureau; on appela chaque nom l'un après l'autre.

--La Huche!

La femme qui m'avait fait tant de mal avança, la tête haute, le poing sur la hanche.

L'homme lisait sur une feuille:

«La fille la Huche, pour s'être battue sur la voie publique, trois mois.»

Elle courut sur le gardien, les poings fermés, en l'agonisant d'injures. Les garçons de salle l'emmenèrent; elle écumait.

On entendit pendant plusieurs secondes des jurons affreux.

--Huit jours de cachot, dit, en écrivant au bas de la feuille, le gardien encore tout pâle de la secousse qu'il venait de recevoir.

On lut ainsi la feuille de chacune. Le tour des deux sœurs arriva.

«Les filles Thion! pour avoir volé le sac d'une dame aux Champs-Élysées, trois ans de correction.»

--Emmenez-les aux petites jugées.

Il ne restait que moi et la mendiante. J'attendais; j'espérais qu'on allait me fixer une époque.

--Laquelle de vous deux s'appelle Céleste?

--Moi, monsieur, lui dis-je en m'avançant près de la lumière.

--Vous n'êtes jamais venue ici?

--Non, monsieur.

--Vous n'avez jamais été arrêtée?

--Non, monsieur.

--Conduisez ces deux-ci aux insoumises, dit-il en nous montrant au garçon. Vous recommanderez la fille Céleste.

Puis il ajouta, comme s'il se parlait à lui-même:

--C'est bien inutile; au milieu de tous ces sujets, si elle n'est perdue qu'à moitié, elle se perdra tout-à-fait.

Nous fîmes beaucoup de détours pour arriver dans un énorme couloir. Il y avait de petites portes numérotées tout du long de ce couloir, à droite et à gauche. Vers le milieu, on nous dit de nous arrêter; on ouvrit deux de ces portes et on nous fit entrer chacune dans une cellule.

J'avançai à tâtons: je trouvai un lit en fer; je m'assis dessus et je finis par m'endormir tout habillée.

Le jour commençait à peine, que je fus réveillée par quelqu'un qui causait à demi-voix au pied de mon lit.

Il y avait à chaque cellule une grande fenêtre carrée, sans carreaux, avec une grille en treillage; cette fenêtre donnait sur le couloir. C'est dans ce couloir que l'on causait.

--Allez-vous-en donc, disait une voix; vous savez bien qu'il est défendu de parler aux insoumises. Si vous voulez faire un mois de plus, à votre aise.

Profond silence! Je ne me rendormis plus. On sonna une cloche. Ma porte s'ouvrit et une femme entra, chargée d'effets.

Elle me dit de me déshabiller, et me fit mettre les chemises de la maison. Il y avait écrit devant sur la poitrine: _Prison de Saint-Lazare_. Je mis la main dessous pour empêcher la chemise de toucher ma peau en cet endroit. Il me semblait que l'inscription allait s'imprimer sur mon corps.

--Étendez les bras que je vous essaye une robe.

Et elle me mit une espèce de sac en bure grise, un tablier bleu à mille raies, un bonnet de laine noire à trois pièces, sans dentelle, un fichu de coton à fleurs; n'ayant pas de sabots à mes pieds, elle me permit de garder mes souliers.

Je vis plusieurs têtes, coiffées comme moi, qui guettaient à la porte pour me voir. C'est toujours comme cela quand il arrive une nouvelle.

Une, plus hardie que les autres, poussa ma porte et me dit:

--Vous pouvez sortir, la cloche est sonnée; si vous voulez, je vais vous conduire au réfectoire.

--De l'ordre et en rang!

Toutes se mirent deux par deux. On me plaça la dernière avec une jeune fille de ma taille.

Nous montâmes dans ce qu'on appelait le réfectoire. Il y avait trois tables très-longues, avec des bancs de bois de chaque côté.

On dit une prière en commun, puis on nous donna de la soupe. Toutes eurent fini en même temps.

On passa dans une classe disposée pour qu'on pût y prendre des leçons d'écriture, de musique vocale et de calcul. Cela durait deux heures.

On se rendait ensuite dans un atelier; chacune allait prendre sa place. On brodait des crêpes de Chine.

Il y avait entre les deux fenêtres un bureau élevé, où se tenait la sous-maîtresse, Mlle Bénard. C'était une femme d'environ trente ans, d'un extérieur agréable.

Elle nous fit approcher pour nous indiquer des places, et elle m'adressa quelques paroles bienveillantes. Je la pris tout de suite en amitié; c'était une excellente personne, trop douce, trop bonne pour les diables qu'elle avait à diriger.

A midi, on faisait un second déjeuner, puis on descendait à la récréation, dans une espèce d'enclos, sans arbres, sans fleurs; des murs tout autour de cinquante pieds de haut.

On jouait à toutes sortes de jeux. Les plus grandes étaient deux par deux et ne parlaient que très-peu aux plus petites. Elles s'aimaient au point d'être jalouses de l'amitié des autres.

Il y avait une nommée Denise, qui dès le premier jour s'était attachée à moi. Elle me faisait de petits cadeaux; tantôt une aiguille, tantôt des plumes; elle n'était pas chiche de compliments.

Un jour sa camarade en prit tant de jalousie qu'elle me fit une scène. Mlle Bénard me pria de ne plus lui parler.

Elle m'écrivait. Un jour on trouva une de ses lettres; on la mit _au séparé_. Quand elle sortit, au bout de huit jours, elle vint à mon métier, m'embrassa et me dit:

--On peut me mettre _au séparé_[2], au cachot, toute ma vie, cela ne m'empêchera pas de t'aimer toujours.

[2] Petite chambre dont la fenêtre est condamnée, où l'on ne voit personne, pas même la gardienne.

Mlle Bénard me gronda de m'être laissé ainsi embrasser.

Je lui répondis que je ne pouvais pas empêcher qu'on eût de l'amitié pour moi.

C'était un vrai garçon pour le caractère que cette Denise. Sa figure était franche, hardie; rien ne lui faisait peur. Quand on la punissait, elle chantait. C'était un diable. Elle n'était pas méchante, mais indomptable. Comme on lui défendait de me parler en cachette, elle me donnait des rendez-vous; elle avait toujours quelque chose à me dire. Elle était si affectueuse pour moi, que je m'étais attachée à elle, et au lieu d'éviter les occasions de la voir, je les cherchais.

Ce fut à mon tour, quand elle parlait aux autres, d'avoir du chagrin; je la boudais.

Elle m'envoyait alors des dessins charmants qu'elle faisait elle-même, avec les soies plates de toutes couleurs qui servaient à broder les châles, ou faisait sur du papier blanc des fleurs, des oiseaux, et on s'envoyait cela les unes aux autres. La sous-maîtresse n'y voyait rien.

Quand le soir les autres allaient jouer, après le travail, j'allais m'asseoir auprès d'une fenêtre, non pour voir dans la rue, cela n'était pas possible, il y avait en dehors un auvent formant en haut un soupirail par où nous venait le jour, mais pour entendre passer les voitures, pour entendre crier les marchands.

Les Normands qui vendent de la romaine dans des hottes me paraissaient si heureux d'être libres! J'aurais donné dix ans de ma vie pour sortir une journée.

Denise venait près de moi et me disait:

--Ingrate! Tu voudrais partir! me quitter. Qu'est-ce que ça te fait que je reste ici.

Puis elle pleurait.

--C'est vrai, je voudrais partir. Je tâcherai de vous aider à sortir.

--Oh! moi, il n'y a rien à faire. J'ai encore six mois; je veux me faire inscrire. Il faut avoir seize ans; si on ne te réclame pas, tu feras comme moi. Je connais de belles maisons, où l'on nous donnerait beaucoup d'argent.

Et elle me donna l'adresse de celle où elle voulait aller.

Je n'y pris pas garde... alors.

Elle me la répéta pourtant vingt fois.

--Tu viendras me voir, n'est-ce pas? me disait-elle.

Elle était si pressante que je le lui promis.

Pourtant je lui dis de renoncer à cette idée; que cette existence était la plus malheureuse du monde. Je pensais à Thérèse.

--C'est une erreur, me dit-elle. Tu n'as vu que la basse classe de ces femmes, les laides ou les sottes. Mais j'en ai connu, moi, qui se sont fait une petite fortune, qui ont de beaux appartements, des bijoux, des voitures; qui ne sont en relations qu'avec des gens de la plus haute société. Si j'étais aussi jolie que toi, j'aurais bien vite fait mon affaire. Tu seras bien avancée de te marier à un ouvrier qui te battra peut-être, ou bien te fera travailler pour deux. Et puis tu es venue ici; tu auras beau faire, on le saura et on te le reprochera.

--Je ne crains pas cela; je n'ai pas fait de mal.

Elle se mit à rire et me dit:

--Comment le prouveras-tu?

Je n'eus rien à répondre.

Elle reprit.

--C'est égal, quoi que tu fasses, viens me voir quand nous serons sorties. Je ne veux pas faire comme ces éhontées qui vont, le nez au vent, montrer ce qu'elles font à mille personnes, se faire connaître de tout Paris. Je resterai dans un salon, je mettrai de l'argent de côté, puis après je vivrai à ma manière. Tu viendras avec moi si tu veux.