Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1

Part 6

Chapter 64,115 wordsPublic domain

On allait souvent chez la mère de M. Vincent. Un soir que je rentrais du magasin, on me dit, chez le concierge, que ma mère était rue Popincourt. J'allai la rejoindre. Mme Vincent me dit d'attendre, qu'ils allaient revenir.

Nous nous endormîmes toutes deux, moi sur une chaise, elle dans un fauteuil. Quand je me réveillai, la lampe baissait.

--Il doit être bien tard, dis-je en me frottant les yeux. Ils ne reviendront pas, je m'en vais.

Il était plus de minuit. Il faisait froid. Il y avait peu de maisons le long du canal. Quelques échoppes de blanchisseurs, seulement; et puis, au bord de l'eau, des carrés de bois flotté, qu'on mettait en pile pour les faire sécher. Quelques réverbères très-éloignés les uns des autres.

Je m'arrêtai au coin de la rue Popincourt. Je n'osais pas avancer. Le chemin était bien fait pour effrayer plus brave que moi.

Je me raisonnai: je me dis qu'on devait être inquiet à la maison, que peut-être on allait venir au-devant de moi, que je rencontrerais du monde à moitié chemin.

Je suivis le quai. Je rasais les murs sans respirer. Je n'étais pas bien lourde; je marchais comme un oiseau, pour ne pas entendre mes pas.

Presque arrivée au pont de Ménilmontant, j'entendis parler. Je m'arrêtai, et, sans savoir pourquoi, je me blottis dans une porte. Je n'entendais pas marcher; mes yeux cherchaient à percer la nuit. Les voix recommencèrent. On bougeait beaucoup en parlant; je crus d'abord que c'était dans un bateau: cela avait l'air de sortir de l'eau. Mais j'entendis des pieds trépigner sur la terre. C'était au bord du canal, derrière les piles de bois. Enfin, j'entendis distinctement des plaintes.

--Ne me faites pas de mal, je vous dis que je n'avais que cela.

--C'est pas vrai, disait une autre personne à mi-voix. Tu as reçu ta paye; c'est aujourd'hui samedi.

--Non, je vous jure que l'on m'a remis à quinzaine.

--C'est pas vrai.

Et j'entendis de nouveau piétiner sur la terre, puis deux ou trois gémissements, et quelque chose tomba.

--Fouille vite, disait l'homme qui avait déjà parlé.

--Il n'y a rien, répondit l'autre, tu as eu tort de le tuer.

--Tiens! pour qu'il nous fasse pincer. Tu es encore malin, toi!

Et j'entendis quelque chose tomber à l'eau. Je me laissai glisser à genoux dans le coin de la porte. J'entortillai ma tête de mon tablier noir, pour que mon bonnet blanc n'attirât pas les regards, et je recommandai mon âme à Dieu... Les pas venaient de mon côté... je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, je fus encore plus effrayée.

J'étais dans une grande salle éclairée par cinq ou six chandelles suspendues au mur par les crochets de leurs chandeliers en fer; d'immenses cuves qui fumaient, des brasiers de feu allumés sous ces cuves, de la vapeur répandue comme un nuage, et, au travers de tout cela, des ombres qui remuaient sans que je pusse les distinguer.

Une grosse femme vint à moi, et me dit:

--Eh bien, cela va-t-il mieux?

Je me jetai en arrière.

--Est-ce que je vous fais peur, mon enfant?

--Oui, madame.

--Ne craignez rien, je ne vous ferai pas de mal.

Et elle se mit à rire d'un air si bienveillant, que je commençai à me sentir un peu rassurée.

--Mais que faisiez-vous donc là, à cette heure?

Je n'étais pas encore assez revenue à moi-même pour me souvenir de ce qui s'était passé; je la regardai avec de grands yeux, et je lui dis:

--Où, là?

--Pardine! là, à la porte de notre blanchisserie. En venant couler notre lessive, nous vous avons trouvée couchée tout de votre long.

--Ah! je me rappelle... Fermez votre porte, vite, vite!... ils sont encore là!

--Qui donc?

Je leur racontai ce que j'avais entendu.

--Pauvre fille, me dirent-elles, vous avez dû avoir bien peur! Un homme noyé, ce n'est pas rare ici.

Elles prirent une chandelle et allèrent visiter le bord du canal. La lutte n'avait laissé aucune trace, et elles ne virent même pas la place où ce malheureux avait péri.

On me reconduisit chez ma mère, qui, sachant que j'avais été chez Mme Vincent, croyait que j'y étais restée. J'étais morte de froid; mes dents claquaient. Le médecin dit qu'il craignait une fièvre typhoïde. Il ne se trompait pas.

Je restai deux mois malade. Le chagrin y était pour beaucoup, car, je n'en pouvais plus douter, ma mère aimait M. Vincent à un tel point qu'il ne me restait rien.

Je repris mon travail; mais, pour rentrer à la maison, il fallait traverser le canal.

Le pont du Temple est très-passager. Cela n'empêchait pas qu'il me prenait des peurs dont je n'étais pas maîtresse, et que j'arrivais chez nous haletante, pâle, restant une heure à divaguer sans qu'on pût tirer un mot de moi.

On craignait que la vue de cet endroit ne me fît tomber malade, et ma mère prit ses mesures pour déménager.

Je crus d'abord que c'était uniquement pour moi, et j'allais lui en être bien reconnaissante. Je pensais qu'en quittant cette maison, nous nous séparions de _tous_ les locataires qui l'habitaient. Je me trompais. M. Vincent nous suivait, et si ma mère quittait le quartier, c'était en grande partie pour le dépayser de toutes ses connaissances de femmes.

Ma haine devint plus forte. Je me disais: Si c'était lui au moins qu'on eût jeté dans le canal!... Je regrettais G...

A partir de ce moment, je pris un autre moyen; j'espionnais les actions de Vincent. Il ne se cachait guère, au surplus, et il n'était pas difficile de savoir ce qu'il faisait.

Je crois qu'il aimait beaucoup ma mère, mais il lui était impossible d'être fidèle. Ma mère était jalouse à l'excès. Je voulais savoir, je savais, et en dînant je disais à Vincent:

--Dites donc, votre nouvelle bonne amie n'est pas jolie; ou bien, vous avez tort de courir après celle-là, elle ne veut pas de vous.

Il devenait rouge, ma mère pâle. Ils se disputaient quelques jours, mais, quand ils se raccommodaient, j'avais encore perdu un peu de l'affection de ma mère.

Un jour, à mon magasin, on avait arrangé une partie de campagne.

Tout le monde y allait, hommes, femmes, enfants. C'était M. Grange qui payait. J'y allai sans demander la permission. Ma mère s'emporta et me battit plus durement qu'à l'ordinaire.

Elle était violente, moi obstinée. Je recevais souvent des tapes. Vincent prenait ma défense; il se mettait devant moi; mais je ne voulais rien lui devoir, et j'allais me mettre sous les coups.

Ce jour-là, je me révoltai contre les injures, et je répondis à ma mère:

--Il te sied bien de me faire de la morale et de me dire que je me conduis comme une éhontée, parce que je vais avec des amis à la campagne, en présence de mon maître, de sa fille et des ouvrières qui m'aiment plus que tu ne m'aimes. Il me semble que je suis habituée à me garder toute seule, et que, si je voulais faire mal, ce n'est pas ta surveillance qui me gênerait. Personne n'y trouverait à redire. On dit assez au magasin que tu me donnes de mauvais exemples.

J'étais assez loin d'elle. Elle me regardait avec des yeux effrayants. Vincent avait l'air stupéfait. Je m'appuyais au mur. Je m'attendais à être assommée, mais j'étais résignée. J'avais soulagé mon cœur gonflé depuis trop longtemps.

Il y avait à côté de ma mère, sur une table, un petit couteau à manche de nacre. Je le vois toujours. C'est Vincent qui me l'avait donné. Elle me le lança à la figure. On appelle cela, je crois, tirer à l'oie. Elle visa juste. Heureusement que le manche était plus lourd que la lame. Au lieu d'arriver en flèche et de me crever l'œil, le couteau me fit une coupure au sourcil.

Le sang m'inonda la figure. Ma mère se trouva mal, pleura beaucoup, en revenant à elle. Moi, j'en fus quitte pour une égratignure, qui ne me laissa qu'une cicatrice dans le sourcil gauche.

Vincent la gronda. Elle voulut me faire oublier cela par des soins, des caresses. Mais il était trop tard, mon cœur était fermé à cette tendresse qui jusqu'alors l'avait rempli exclusivement, non à cause des coups, ma mère aurait pu me tuer... j'étais dure au mal; je savais que si elle était violente, la main tournée, elle n'y pensait plus, mais parce qu'elle m'avait sacrifiée à son amour, parce qu'au lieu de m'habituer à la confiance, à l'affection, elle avait laissé grandir mes mauvais instincts sans les combattre.

Mon imagination était ardente; je haïssais au point de souhaiter la mort à ceux que je détestais.

Si j'avais eu en ce moment à ma portée le moyen de m'instruire, je crois que j'en aurais bien profité.

Le vide qui s'était fait dans mon cœur me faisait vivre par l'esprit.

Malheureusement mon désir de savoir dépassait les ressources que j'avais pour apprendre, et je savais à peine lire. Je me défiais de tout le monde. Aussi, je pris ce retour de ma mère vers moi pour une grimace; je devins plus froide, plus injuste, plus indépendante.

J'allais avoir quinze ans. Il paraît que j'étais très-jolie, car on me le disait souvent. Louise devenait laide: elle avait des amants; cela ne l'embellissait pas. Sa plus grande beauté avait été sa fraîcheur. Elle enrageait de voir que, sans les chercher, j'attirais les regards et les compliments.

Nous avions changé de logement; nous demeurions rue Neuve-Culture-Sainte-Catherine no 23. La maison faisait le coin. Les fenêtres donnaient rue Culture, mais nous voyions de chez nous l'église Saint-Paul et la rue Saint-Antoine.

La maison était propre; seulement l'allée était drôlement faite. L'escalier arrivait au bord de la rue; on avait sans doute voulu ménager le terrain. La seule boutique, elle faisait le tour de la maison, était occupée par le propriétaire exerçant la profession de marchand de vins.

Notre logement était au deuxième, et se composait de trois pièces: une cuisine, une grande chambre avec alcôve, une autre chambre sans cheminée, qu'éclairait une porte à moitié vitrée, et qui se fermait au loquet. C'était un grand cabinet, mais l'amour-propre du propriétaire l'avait décoré du nom de chambre, et moi, un peu par le même sentiment, je disais aussi ma chambre.

On avait mis un rideau de mousseline au vitrage de la porte, ce qui ne m'empêchait pas de voir tout ce qui se passait dans la chambre de ma mère.

M. Vincent avait renoncé à son état de sculpteur. Il était entré dans un bureau. Il demeurait à la maison. C'était un ménage.

En dépit de tout ce que je lui faisais, il était très-bon. Il avait l'air de m'aimer chaque jour davantage. Il me faisait des cadeaux, était prévenant, et s'occupait de moi plus que de ma mère.

Un soir que je venais de me coucher, je l'entendis qui disait à maman:

--Je vous dis que cela n'est pas prudent; qu'il faut la reprendre avec vous. Elle a bientôt quinze ans, elle est jolie, et ces criquets-là courent après.

Ma mère répondit:

--Vous savez bien que cela ne dépend pas de moi; elle ne voudrait pas quitter son magasin. Est-ce que j'ai jamais rien pu sur ce caractère?... Je l'enfermerais, qu'elle ne ferait qu'à sa tête. Je n'ose plus lui dire un mot; elle me dit des choses si dures à cause de vous.

--Bah! bah! il y a toujours moyen de forcer une fille à rester chez sa mère, et je me charge de la surveiller. Je ne veux pas qu'elle tourne mal.

Ma mère dit à Vincent qu'il était fou; que, s'il avait l'air de s'occuper de moi, il me ferait sauver de la maison.

On parla encore de moi longtemps, toujours pour le même motif; mais, comme cela ne variait pas, je finis par m'endormir.

Mon grand-père avait été atteint d'une affreuse maladie qu'on appelle le scorbut. Il était allé à Fontainebleau, chez un de ses frères.

Se sentant bien malade, il écrivit à ma mère pour la prier de venir passer quelque temps près de lui. Ma mère partit en me recommandant le soin du ménage.

Je rentrais, comme à mon ordinaire, tous les soirs, M. Vincent rentrait très-tard.

Deux ou trois fois, je me réveillai en sursaut. Il était debout près de mon lit, sa lumière à la main.

--Que me voulez-vous? lui disais-je.

--Rien, je regardais si tu dormais; je dois veiller sur toi en l'absence de ta mère. On te fait la cour. Sais-tu que tu es presque bonne à marier? Celui qui t'aura sera joliment heureux.

Puis il sortait en me regardant: ses yeux brillaient à éclairer ma chambre. Cela me faisait peur, sans que je susse pourquoi, et je me cachais dans mon lit, comme si ma couverture eût été un rempart.

Il reçut une lettre de ma mère. Il me dit que mon grand-père était très-mal, et que ma mère resterait encore une huitaine de jours.

Ce jour-là, je rentrai le soir tout en larmes. Je m'étais querellée avec Louise. J'avais été moins patiente que de coutume; je m'étais emportée. Son père lui donna raison. C'était injuste. Je demandai mon compte; on me le donna. J'étais sans place.

--Pourquoi te tourmentes-tu donc? me dit Vincent; est-ce que je ne suis pas là?... J'aurai soin de toi... je t'aime, quoique tu me détestes. Tout ce que j'aurai sera pour toi.

Et, me prenant dans ses bras, il m'embrassa plusieurs fois.--Puis, me serrant petit à petit, il m'approcha si près de lui, que je me sentis frémir. Son cœur battait fort. Je voulais m'échapper, il me retenait.

--Non, reste là: c'est quand on a de la peine que l'on connaît ceux qui vous aiment.

Son haleine me brûlait la figure; ses lèvres tremblaient.

Je ne répondis rien, mais je me sauvai dans ma chambre.

--Qu'as-tu donc? me dit-il.

--Rien, répondis-je, car je ne savais pas pourquoi je m'étais sauvée.

Il m'avait connue tout enfant; il avait gardé l'habitude de me parler comme à une petite fille.

Je revins honteuse, et je m'assis près de la croisée. Il vint s'asseoir près de moi.

--Tu m'en veux donc bien, que tu te sauves quand je t'approche! Tu es jalouse de moi à cause de ta mère. Tu as bien tort, car, sans toi, il y a longtemps que je ne la reverrais plus.

Je le regardai tout étonnée. Il me prit la main et continua:

--Je suis coureur, j'aime les femmes; mais jusqu'à ce jour j'ai été incapable d'aimer longtemps la même. Toi, je n'ai pu te quitter.

Il me regardait en face et me serrait la main. Je jetai les yeux autour de moi, comme pour chercher ma mère. Je ne sais pourquoi, mais j'aurais voulu qu'elle l'entendît.

--Vous vous trompez, lui répondis-je. Je n'ai jamais été jalouse de vous. Je vous déteste, parce que ma mère vous aime mieux que moi. Si vous êtes resté à cause de moi, vous avez eu bien tort, car mon désir est de vous voir partir, mon bonheur serait de ne vous revoir jamais.

Il parut interdit; je profitai de cela pour lui dire qu'il était tard, et j'entrai dans mon cabinet.

Comme il ne gardait pas de lumière, j'éteignis la mienne, et je me déshabillai à tâtons.

Je passai la journée du lendemain à la maison. Deux hommes vinrent demander Vincent pour dîner; ils laissèrent leurs noms.

Il rentra vers les trois heures; je lui remis ce qu'ils avaient écrit, et il partit les retrouver.

Je n'avais que deux robes. Je passai cette journée à raccommoder mes affaires. Il était dix heures du soir; je travaillais encore. J'avais ôté la robe qui était sur moi, pour refaire l'ourlet. J'étais en jupon et en chemise, un foulard sur le col, quand j'entendis frapper. Je mis mon châle sur mes épaules et j'allai ouvrir; Vincent entra.

Il n'avait pas sa figure ordinaire. Aux premières paroles qu'il m'adressa, je m'aperçus qu'il était gris.

--Tu as fait une conquête tantôt, me dit-il. On a joliment parlé de toi à dîner. Le plus petit m'a dit qu'il te trouvait à son goût; je lui ai répondu que ce n'était pas pour lui que le four chauffait, que je te gardais.

--Comment! vous me gardez! Est-ce que vous croyez que je ne me marierai jamais?

--A moins que tu ne veuilles te marier avec moi.

Je reculai d'un pas.

--Vous! lui dis-je; oh! j'espère bien que vous n'oseriez pas me le demander!

--Si, puisque je t'ai dit hier que je t'aimais.

--Vous m'aimez comme votre fille, et je vous en remercie; mais on n'épouse pas sa fille.

Je regardais dans ses yeux, car je venais de comprendre sa pensée!... Mon cœur se révolta.

Je regardai la porte. Elle était fermée à clef; ordinairement, on mettait la clef en dedans, mais on laissait la porte fermée au pêne. Je vis, entre la gâche et la serrure, qu'il avait donné deux tours et qu'il avait retiré la clef. J'eus peur, car il n'avait pas sa raison. Il s'approchait de moi.

En une minute, il me passa dix idées différentes. J'avais envie de lui demander grâce, de le menacer de le tuer, s'il me touchait. Mais, rappelant tout mon courage, je serrai mon châle autour de moi, et je lui dis, en le regardant bien en face:

--Que me voulez-vous?...

Il hésita un instant, étendit les bras pour me prendre, et me répondit à voix basse:

--Je veux que tu m'aimes! je veux t'avoir! je t'aurai!...

Je courus à la porte; elle était fermée. Je me cramponnai après.

Je lui dis que j'allais appeler au secours, s'il me touchait. Il me prit au milieu du corps et m'étreignit dans ses bras.

Je fis un effort si violent pour glisser à terre que j'y parvins, et m'attachant au bois du lit de toutes mes forces, je criai au secours. Ma voix était faible. Il m'arracha mon châle, déchira mon fichu. La pudeur, la honte me firent lâcher prise. Je croisai mes mains pour cacher ma poitrine presque nue. Il me souleva et me serrant, il me dit:

--Tais-toi! donne-toi de bonne volonté, ou je t'aurai de force.

Je ne pouvais faire un mouvement. Il me tenait par-dessus les bras. Sa tête se pencha sur mon épaule, et je sentis sa bouche humide. Je frissonnais de peur et de dégoût; je me sentais perdue.

Je faisais des efforts inutiles, quand, par une inspiration soudaine, je lui mordis le bras si fort, qu'il poussa un cri et me lâcha.

Je courus à la fenêtre, l'ouvris, et montant sur le bord, je lui dis:

--Si vous m'approchez, je me jette en bas.

J'étais bien décidée à mourir; il le comprit, car il se recula.

--Eh bien! je ne te toucherai plus, descends.

--Non, lui dis-je, commencez par sortir, je descendrai après.

Il me demanda pardon, me dit qu'il avait eu un instant de folie, mais que je pouvais descendre et qu'il me donnait sa parole de ne plus recommencer. Ce n'est pas la confiance que m'inspira cette parole qui me décida à quitter ma position; mais je voyais un trou noir qui me fit peur. Poussée à bout, je me serais jetée en bas; mais j'avais eu le temps de réfléchir, et l'instinct de la vie se réveillait avec la peur. Pourtant, je restai près de la fenêtre. Il se jeta de nouveau sur moi, et me tirant par ma jupe et par le bras, il me dit, en cherchant à m'arracher de la croisée:

--Tu crois que je vais partir pour que tu me dénonces; je veux pouvoir dire à ta mère que c'est toi qui m'as provoqué. Elle le croira, car elle est jalouse et elle m'aime.

Je me mis à crier. Il me tira si brutalement, que mon corps tomba sur le côté de la croisée restée ouverte, et que mon coude brisa un carreau. Je ne sentis rien.

A ce moment, il se fit du bruit dans la rue, Vincent eut peur; il prit la fuite et la porte resta ouverte.

J'avais trois coupures au bras. Je mis ma robe, mon châle, un bonnet, et je sortis sans savoir où j'allais.

Au milieu de l'escalier, la peur me reprit; je n'osai pas descendre une marche de plus.

Il n'y avait pas de concierge dans cette maison. L'escalier n'était pas éclairé. La porte de l'allée s'ouvrait avec un secret; il me sembla qu'on fermait cette porte avec précaution. Je remontai comme une ombre, et je m'arrêtai à l'étage au-dessus de chez moi.

J'entendis quelqu'un monter; notre porte s'ouvrit. Elle resta entr'ouverte; je voyais un rayon de lumière sortir par la fente.

--S'il me trouve, me disais-je, il me tuera. Il faut sortir de cette maison... Et je m'élançai dans l'obscurité avec une vitesse effrayante. S'il veut m'arrêter, pensai-je, je crierai si fort qu'il viendra du monde.

Mais cette idée ne me donnait pas grand courage, car nous n'étions dans la maison que deux locataires, un au quatrième, nous au second.

Je passai devant la porte. Le rayon m'éclaira. Il me sembla que Vincent allait s'élancer sur moi comme un loup. J'étais au premier; je n'entendis rien.

Une fois en bas, je poussai la porte, et je pris ma course du côté de la place Royale.

Je revins par la rue Saint-Antoine. Deux heures du matin sonnaient à l'église Saint-Paul. J'entrai par la rue Culture; je me glissai le long des maisons.

Je vis de la lumière à la croisée. Que faisait-il?... Pourquoi était-il revenu?... il ne m'avait pas vue sortir. Il avait dû me croire évanouie ou morte. Peut-être attendait-il mon retour?... Peut-être courait-il après moi?...

Je n'eus pas longtemps cette idée. Je le vis regarder par la fenêtre, et je me cachai derrière un échafaudage.

Ce quartier est encore fort triste; mais, à l'époque dont je parle, tout était fermé à dix heures du soir.

Je traversai la rue, et vins me mettre dans l'angle de la porte cochère du grainetier, qui touchait notre maison.

Dites-moi pourquoi, ayant tant de raisons pour avoir peur, je venais si près, je n'en sais rien moi-même.

J'avais marché deux heures.

L'herboriste-grainetier avait sa boutique au fond de la cour. Le grenier où il serrait sa paille et son foin était au premier.

J'étais appuyée contre sa porte. Quelqu'un avait sans doute oublié de la fermer.

J'entrai et je réparai cet oubli.

Une fois la porte fermée, je pus respirer.

C'est affreux de se trouver seule, à quinze ans, dans les rues de Paris, sans un ami, sans une personne de connaissance chez laquelle on puisse aller demander un refuge, car ma mère avait sacrifié tous ses amis à Vincent.

La tête me tournait. La fatigue, l'heure avancée de la nuit, je sentais mes yeux se fermer malgré moi.

Je fis quelques pas dans la cour. Je trouvai l'escalier du grenier à fourrage; je montai quelques marches, pour m'asseoir sur l'escalier et me reposer.

La porte était ouverte; j'entrai. Je m'étendis sur des bottes de paille, et je m'endormis jusqu'aux premières lueurs du jour.

VI

THÉRÈSE.

Que faire? me disais-je en me réveillant grelottante de froid; je ne puis retourner à la maison. Ma mère a écrit il y a cinq jours qu'elle reviendrait dans huit; elle arrivera demain ou après. Je l'attendrai, je lui dirai tout et je rentrerai avec elle. Mais que faire pendant deux jours? J'irai me promener bien loin; je reviendrai ici le soir. Si l'on me voit, je dirai la vérité. J'ai dix sous; c'est plus qu'il ne faut pour attendre. Je ne veux rien dire à personne.

Je passai cette journée sur les quais à voir pêcher. Je dépensai deux sous de pain.

Cinq jours s'étaient passés ainsi; ma mère n'était pas revenue.

Je pleurais... j'avais faim; je ne pouvais plus marcher pour attendre l'heure de rentrer.

Je m'assis sur les marches de l'église Saint-Paul, je mis ma tête dans mes mains, et je demandai à Dieu si je ne ferais pas mieux d'aller me jeter à l'eau.

Bien des gens passèrent près de moi sans me regarder. Je sentis quelqu'un me frapper sur l'épaule.

--Qu'est-ce que tu fais donc là, petite? Voilà plus de deux heures que tu es ici; tu pleures?

La personne qui me parlait était une femme de vingt-cinq à trente ans, assez jolie de figure.

Elle avait une robe de soie noire, un bonnet à rubans, un tablier, comme c'était la mode, avec des fleurs de couleur. Elle tenait sa robe retroussée d'un côté, et laissait voir un pied bien chaussé dans une bottine noire. Ses bas bien blancs, bien tirés, annonçaient des habitudes d'élégante propreté.

Sa figure me plut. Elle n'eut pas besoin de me demander deux fois la même chose...

Je lui racontai pourquoi j'étais là. Elle se rangea dans un enfoncement qui séparait les boutiques de l'église. Il faisait sombre; elle paraissait ne pas vouloir être vue.

--Pauvre fille, me dit-elle, pensez-vous que votre mère revienne bientôt?

--Oh! oui, je l'espère; demain, après-demain peut-être, mais elle ne peut tarder.

Elle me demanda si je lui avais écrit. Je répondis que je ne savais pas écrire, et que, dans tous les cas, j'ignorais son adresse à Fontainebleau.

Elle semblait en proie à une grande hésitation.