Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1

Part 13

Chapter 133,993 wordsPublic domain

--C'est vrai; eh bien! je prierai M. Adolphe de le faire pour moi: il ne me refusera pas. Je lui dirai que je suis trop jeune.

J'écrivais d'une façon illisible; pourtant il fallait écrire à M. L... et je commençai:

«Monsieur,

»Vous avez été si bon pour moi et d'une façon si désintéressée, que je suis honteuse de vous importuner. Je relève d'une longue maladie... Je me suis sauvée de chez vous, parce que j'ai entendu votre conversation avec le docteur, et c'eût été de l'ingratitude à moi de vous exposer à une maladie contagieuse. Je vous ai laissé le peu d'effets que je possède; si vous voulez les remettre au porteur, je serai deux fois votre obligée. Je n'irai pas vous remercier moi-même, je vous ferais peur. Croyez-moi votre reconnaissante

»CÉLESTE.»

Denise revint le dimanche. Elle avait tous mes effets, plus cent francs pour m'aider en sortant. C'était assurément bien bon et bien généreux de sa part. Je ne puis jamais penser à M. L... sans éprouver un vif sentiment de gratitude. Je l'ai rencontré bien des fois depuis. Il ne me reconnaît pas et il a sans doute oublié ce souvenir de sa jeunesse.

Moi, quand je le rencontre, je le suis des yeux jusqu'à ce que je le perde de vue.

Il est toujours le même, lent, grave et mélancolique. C'est un homme qui, avec beaucoup d'intelligence et de bonté, ne doit pas avoir su tirer parti, pour son propre bonheur, des facultés qu'il avait reçues de la nature.

En recevant mes affaires et les cent francs que m'apportait Denise, j'éprouvai une joie d'enfant.

--Vois-tu, lui disais-je, je vais me louer un trou. On m'a dit que j'avais une jolie voix; je vais travailler, et je tâcherai d'entrer dans un théâtre. Je finirai par gagner de l'argent, et quand j'aurai un engagement, je pourrai être rayée. M. Adolphe m'aidera; il m'a promis de s'occuper d'un petit logement.

Trois jours après, il m'annonça qu'il avait loué rue de Buffaut, une chambre et un cabinet. Ma convalescence avançait; ma sortie fut fixée à huit jours de là.

Denise vint me chercher. M. Adolphe m'attendait en bas, et me conduisit dans mon nouveau domicile, où il promit de venir me voir.

La chambre qu'on m'avait louée était au rez-de-chaussée sur le derrière. La croisée donnait sur une pension de petits garçons. Aux heures de récréation, c'était un tapage qui, au lieu de m'ennuyer, me plaisait. J'ai toujours aimé les enfants: je les regardais derrière mes rideaux donner leur pain aux pierrots, qui avaient l'air de jouer avec eux. Je les trouvais bien heureux. Quand ils rentraient, toute ma tristesse me reprenait.

Qu'allais-je devenir? J'avais de quoi vivre pendant un mois, mais après!... Puis, involontairement, je regardais ma figure, et je pleurais. Je ne pouvais encore sortir, j'étais toute rouge, et les médecins m'avaient bien avertie que, si je m'exposais à l'air, mes marques dureraient longtemps.

M. Adolphe vint me voir deux fois. L'intervalle qu'il mit de la première à la seconde visite me parut un siècle; il s'en aperçut, et me raconta qu'il venait d'être reçu chirurgien à l'hôpital militaire de Versailles; que si je voulais y aller passer quelques jours, l'air ne pourrait me faire que grand bien. Je refusai, car je vis qu'il me l'offrait par bonté. Il me donna son adresse et me fit promettre de lui écrire.

Dès que je pus sortir sans inconvénient, je songeai à mettre mes projets à exécution. J'étais décidée à faire tout ce que je pourrais pour entrer dans un petit théâtre.

Je me fis la plus belle possible, je mis un voile noir, et je m'en allai au théâtre Beaumarchais. Je demandai le directeur. Il refusa de me recevoir. J'insistai... il me fit attendre, et me reçut au bout de deux heures.

C'était un gros homme, un peu négligé dans sa toilette. Ses cheveux étaient grisonnants; je crois que, ce jour-là, il avait oublié de les peigner.

--Que me voulez-vous? me dit-il en me regardant de la tête aux pieds!

--Monsieur, je voudrais entrer au théâtre.

--Ah! vous croyez que cela se fait comme cela!... D'où sortez-vous?

J'avais envie de lui répondre: de chez moi. Je pensai que cela ne le satisferait pas et je me tus.

Il se leva, me conduisit en me demandant:

--Vous n'avez jamais joué?

--Non, monsieur; mais, si vous vouliez, j'essayerais.

Nous étions à la porte, où il m'avait poussée plutôt qu'accompagnée.

--Elles sont toutes les mêmes...; elles se figurent qu'il n'y a qu'à aller trouver un directeur et lui dire: «Je voudrais jouer!...»

Il me faisait la grimace en me parlant ainsi.

Je n'ai jamais aimé à prier; je me fis aussi grosse que lui; je tins la porte ouverte, puis prête à la fermer, je lui dis:

--Il me semble, monsieur, que l'on ne vient pas au monde en jouant la comédie. Quand vous représentez des petits enfants, vous prenez des poupards en carton; or j'ai l'âge voulu pour apprendre; j'ai cru qu'il fallait aller dans un petit théâtre. Je me suis trompée, je vais m'adresser à un plus important.

Ma sortie parut le vexer, car il me dit.

--L'Opéra est rue Lepelletier.

--Merci, monsieur, je vais au petit Lazary!

--Insolente! cria-t-il en fermant sa porte.

Sur le boulevard, je me mis à réfléchir que, si tout le monde était comme lui, il fallait y renoncer. J'étais arrivée au boulevard du Temple. J'entrai aux Délassements. Ce fut le concierge qui me questionna en fumant sa pipe. Il me renvoya moins poliment que l'autre.

J'entrai à deux portes plus loin. Un homme, qui avait l'air d'une vieille femme déguisée, me fit entrer dans un petit cabinet. Il y avait écrit sur sa porte: Régie!

Il resta dans son fauteuil, mit ses mains dans ses poches, me fit causer une heure; pendant ce temps, il caressa son gros ventre, ses cheveux gris, prit une énorme prise et me dit:

--Il nous manque une figurante danseuse, pouvez-vous danser à sa place ce soir?

Je lui dis que je ne doutais pas que, si l'on voulait me montrer, j'apprendrais très-vite.

--Que le diable vous emporte! me dit-il en secouant le tabac tombé sur son jabot; on m'avait promis de m'envoyer une vieille coryphée de l'Opéra. Je vous écoute depuis une heure, croyant que c'est elle.

J'avais seize ans et demi!... Je sortis, rouge de dépit.

J'allai aux Funambules. J'entrai hardiment, décidée à ne m'en aller que désolée par tout le monde. Là, me disais-je, on joue la pantomime; j'en saurai toujours bien assez. Oh! que je m'étais trompée!... on ne voulut pas m'entendre. J'étais trop maigre, et je n'avais pas les poignets assez vigoureux. Les femmes faisaient des combats au sabre.

Je rentrai chez moi, le cœur gonflé, les jambes brisées.

Le lendemain, Denise vint me voir; elle s'étonna de me trouver si blanche de peau, et me dit que je ne serais pas trop grêlée; j'avoue que cela me fit plaisir.

--Je viens passer la journée avec toi, ou plutôt, je viens te chercher. Je t'emmène dîner chez une de nos anciennes connaissances.

--Qui donc?

--Devine.

--Folle, comment veux-tu que je devine?

--Marie la Blonde! Tu sais, celle qui m'a écrit, le dimanche que je l'ai reconnue à la messe; elle vient de s'acheter des meubles. Nous allons pendre la crémaillère chez elle, rue de Provence.

De même qu'il y a deux routes dans la vie, la route du bien et la route du mal, de même il y a deux séries de relations et d'intimités.

J'étais engagée dans la voie mauvaise; j'étais prédestinée à faire ma société des femmes qui y marchaient comme moi. J'acceptai la proposition de Denise.

Mlle Marie avait un petit logement au rez-de-chaussée, tendu en laine bleue, avec des rideaux de mousseline blanche. Cela lui allait au teint, et je la trouvai plus jolie; elle était couchée sur son divan.

--Ah! te voilà avec ton amie. Je suis bien contente de vous voir toutes les deux. Vous venez dîner avec moi?

--Oui, répondit Denise, qui était à son aise partout, et qui agissait chez Marie comme chez elle; j'ai pris la liberté d'amener Céleste.

--Tu as bien fait, je t'en remercie.

--Comme c'est gentil ici! me dit Denise.

--Oui, fit Marie, mais c'est mon sixième ménage; on me les vend tous.

--Parbleu, tu fais des billets et tu ne les payes pas!...

--Ah! cette fois, je le garderai! Où demeurez-vous? me dit-elle...

--Moi, je demeure rue de Buffaut.

--Vous êtes en garni?

--Oui, et je m'ennuie bien toute seule.

--Voulez vous venir demeurer avec moi?...

Je regardai Denise, qui me dit:

--Tiens, ce n'est pas une mauvaise idée! Tu n'auras rien à payer. Oh! c'est que vous n'avez guère le même caractère.

--Bah! je ne suis pas méchante, dit Marie, en me tendant la main.

--J'accepte, mais à une condition; c'est que je payerai la moitié du loyer, dès que je le pourrai.

--S'il ne faut que cela pour vous garder, dit Marie, je veux bien.

Mon mois était fini. Il fut arrêté que j'emménagerais le lendemain. Je n'en dormis pas de joie.

Je demeurai pendant plusieurs mois avec elle... C'était une excellente fille! mais elle n'avait pas le moindre ordre, et nous déménagions tous les trois mois; chaque jour elle s'étonnait de ce qu'on n'avait pas encore vendu son mobilier. Nous ne nous quittions pas, et cette vie de Bohême, sans être plus honnête que celle que je venais de quitter, me dégoûtait moins.

Quand nous allions à quelque dîner, à quelque souper, je n'étais pas jolie, mais j'étais la plus gaie, souvent la moins bête.

J'allais, de temps en temps, passer quelques jours à Versailles. Ma liaison avec M. Adolphe était, de beaucoup, ce qui me tenait le plus au cœur. J'ai éprouvé, dans le cours de ma vie, des sentiments autrement profonds, autrement durables que ceux que j'avais pour lui; mais il y a, dans un premier amour, une illusion qu'on ne retrouve pas plus tard.

A force de me figurer que je l'adorais, j'en étais venue à lui faire une grande place dans ma vie, et à me rendre très-malheureuse à cause de lui; car il était loin alors de m'aimer autant que je l'aimais; mais il était très-bon et faisait pour moi ce qu'il pouvait, même plus qu'il ne pouvait.

J'avais été prendre un livret à la Caisse d'épargnes. Je déposais dix francs, vingt francs le dimanche, sans jamais y manquer.

Quand j'eus trois cents francs, je fis venir la marchande de meubles de Marie, et je lui demandai bien humblement si elle voulait me meubler une chambre; que je lui donnerais mes trois cents francs d'à-compte. C'était bien la plus grande voleuse de la terre.

Elle me répondit qu'elle s'intéressait à moi; qu'elle voulait bien; qu'elle mettrait le loyer à son nom; que je lui ferais des billets à cinquante francs par mois; que les derniers étant à de trop longues échéances pour les passer dans le commerce, je lui en ferais de plus gros qu'elle payerait, de sorte que, pour mille francs de meubles, je lui donnais deux mille francs.

Je n'avais pas le choix, j'acceptai avec reconnaissance.

Marie fut toute triste en apprenant le parti que j'avais pris.

--Tu vas me quitter? me disait-elle; adieu l'économie! dans un mois je n'aurai plus rien!

--Je te verrai tous les jours; nous sortirons ensemble; tu viendras dîner avec moi, si tu veux; mais, tu comprends bien, ma chère Marie, que je ne peux pas rester à perpétuité chez toi.

--Ça me désole, me disait-elle; quand tu seras partie, ma chambre va me sembler si triste! Je ne rentrerai plus.

--Tu ne feras pas cela, ma chère Marie; tu es jeune, jolie, mais tu ne seras pas toujours ainsi. Tu gâches tout sans penser à l'avenir: il faut te placer un peu d'argent.

--Ah! bah!... est-ce que je peux!... Quand j'ai de l'argent, c'est comme de la neige... j'ai beau fermer la main, il fond.

--Mais quand tu seras vieille, que feras-tu?

--Oh! me dit-elle en riant, je ne serai jamais vieille; je me tuerai jeune.

--On le dit, mais on ne le fait pas. Il faut bien du courage, et tu n'as que celui de dormir!

Elle se mit à rire d'une façon si étrange, que je fus convaincue qu'elle pensait ce qu'elle disait, et que j'éprouvai le même pressentiment qu'elle-même sur l'avenir qui l'attendait.

Quelques jours après mon installation dans ma nouvelle chambre, je reçus la visite de M. Adolphe. Il venait me proposer d'aller avec lui à une petite soirée que donnait un de ses amis de Versailles.

J'acceptai. J'avais mis ce que j'avais de plus beau; avec une robe de barége noir, on ne fait pas grand effet! J'étais bien modeste, mais heureuse d'être avec lui: car je le soupçonnais, depuis longtemps, d'avoir une autre liaison parmi les femmes de la société de son ami, et rien ne venait confirmer mes soupçons.

On me pria de chanter; je fis de mon mieux... On m'avait fait une si grande réputation de gaieté, que j'étais obligée de la soutenir. Tout le monde m'adressait des compliments; M. Adolphe semblait en être fier, quand tout d'un coup la scène changea. Une femme venait d'entrer dans le salon; elle avait une toilette splendide, et fit à tout le monde un petit signe de tête protecteur, qui annonçait une personne sûre de son influence.

--Ah! voilà Louisa Aumont, s'écrièrent plusieurs jeunes gens en allant au-devant d'elle.

Nos yeux se rencontrèrent et se répondirent par un éclair de haine et de jalousie.

Louisa Aumont alla droit au maître de la maison, l'emmena dans l'angle d'une croisée, et lui dit assez haut pour que tout le monde l'entendît:

--Je vous avais prié de ne jamais inviter de femmes, surtout celle-là!... Je vous ai dit ce que c'était... je ne veux pas me rencontrer avec de semblables filles!...

Où puisait-elle une pareille audace? Était-ce la jalousie qui l'égarait? Savait-elle réellement le secret de mon passé?

Tout mon sang tomba sur mon cœur.--M. Adolphe se mordait les lèvres; mais il laissa passer cette insulte.

Je me levai. Tout le monde avait entendu; personne n'osa venir à moi. Je m'approchai d'Adolphe et je lui dis d'une voix concentrée par la fureur:

--Vous auriez dû demander à madame la permission de m'amener; si vous n'osez pas me défendre, aurez-vous au moins le courage de me suivre?

--Pourquoi voulez-vous donc partir?... me dit-il d'un ton embarrassé; vous êtes là, restez-y.

Je compris, mon doute devint une certitude, et je partis comme une flèche.

La porte n'était pas fermée sur moi que je fondis en larmes. J'attendis deux heures dans la rue, espérant qu'inquiet de moi, il allait me suivre; mais rien! J'eus peur de mon désespoir; je courus vers la route de Paris et je marchai toute la nuit, écoutant mes pas... Il me semblait que le vent m'appelait. Je me retournais, m'arrêtais, et puis, doutant de moi, je reprenais ma course.

J'arrivai chez moi brisée de fatigue, plus brisée encore d'émotions... J'attendais, j'espérais pour le lendemain, une lettre, un mot d'explication!... Rien, rien; pas un regret, pas une excuse, pas un souvenir!

Cette première déception eut la plus fâcheuse influence sur ma vie. J'étais dans cette situation de cœur et d'esprit qu'une affection douce et honorable aurait pu me sauver du désordre.

Je devins ambitieuse et implacable.

Marie s'aperçut du changement de mes impressions, malgré les efforts que je faisais pour dissimuler mes douleurs et pour concentrer en moi-même les sentiments nouveaux qui m'agitaient.

--Qu'as-tu donc? me disait-elle sans cesse, tu me sembles toute triste, toute préoccupée.

--Je n'ai rien.

--Tu me trompes; tu me caches quelque chose.

Elle insista avec une telle persévérance d'intérêt, que je sentis mon cœur se fendre et que je laissai échapper mon secret.

--J'aime un homme qui ne m'aime pas. Je l'aime avec soumission, douceur. Il abuse de moi; il joue avec mon cœur. J'ai bien souffert, va; mon âme s'est endurcie. Il m'aimera un jour, je le veux, et je lui rendrai ce que je souffre... Quand j'aurai usé cet amour, je sens bien que je détesterai celui qui me l'a inspiré. Je n'aimerai plus que mon idée fixe: être au premier rang de ces femmes perdues, qu'on admire, qu'on aime! pourquoi? probablement, parce qu'en elles il n'y a plus de ressources... Le cœur et l'âme sont morts. Il ne reste qu'une machine, mais cette machine est couverte de cachemires, de dentelles et de diamants. Quand je serais mille fois plus jolie, que ferais-je de ma beauté et de ma jeunesse à côté d'elles? Je ne suis pas laide à faire peur; j'espère même être mieux dans un an ou deux: j'attendrai. J'ai une volonté de fer; je deviendrai comme Louisa Aumont.

--Qu'est-ce que c'est que Louisa Aumont?

--Louisa Aumont! c'est ma rivale.

Et je lui racontai toute la scène de la soirée de Versailles, l'humiliation que j'avais subie, et l'abandon où m'avait laissée M. Adolphe.

Marie paraissait aussi effrayée de mes plans de vengeance, que je l'avais été quelques jours auparavant de ses pensées de suicide.

--Bah! au lieu de broyer du noir, comme tu le fais, tu ferais peut-être mieux d'aller voir ton ami et de te réconcilier avec lui; on n'est pas fier quand on aime!

--Chacun a son caractère... Je ne consentirai jamais à m'abaisser à la prière.

--Je te donne huit jours!...

--Tu verras; il aime cette femme, mais il reviendra... Je ferai tant et tant qu'il entendra parler de moi! C'est son luxe qui lui plaît; j'en aurai plus qu'elle!...

--Viens au bal, ce soir, à la Chaumière, me dit Marie...

--Non, à Mabille!...

--Est-ce joli, me dit-elle?

--Je n'en sais rien.

--Je n'y suis jamais allée; j'aimerais mieux la Chaumière!

--Alors, je ne sortirai pas, car je ne veux pas le rencontrer... Il vient à Paris; c'est là qu'il ira. Si je le rencontrais avec cette femme, je souffrirais trop.

--Ah! tu es plus forte que moi, me dit-elle; moi, j'irais comme un papillon me brûler au feu!...

--Non, ma pauvre amie, je ne suis pas plus forte que toi... je souffre autant, peut-être plus, car je sens avec une ardeur qui me dévore!... La chose la plus indifférente pour toute autre me frappe, m'exalte; lorsque je veux quelque chose, pour l'avoir, pour rapprocher la distance ou le temps qui m'en séparent, je donnerais dix ans, vingt ans de ma vie!... Ainsi, je suis honteuse de mon ignorance, je brûle du désir d'apprendre... Quand je prends un livre, je voudrais comprendre, aller si vite, que le rouge me monte à la tête; mes yeux s'embrouillent: je suis obligée de m'arrêter... Alors, je me mets dans des colères ridicules contre moi, contre ma tête rebelle... je me frappe le front. Quand j'essaye d'apprendre à écrire, et que ma main n'obéit pas à ma volonté, je me pince le bras au point d'en porter les marques... Si j'ai une espérance, une peine, je ne puis dormir, je rêve, je suis agitée, je vis doublement. Eh bien! je veux dompter tout cela!... Si mon cœur est en révolte contre ma volonté, je le torturerai jusqu'à ce qu'il me cède. Je rirai, quand je le voudrai, dussé-je m'étrangler avec mes larmes rentrées. Il y a un sentiment que je ne solliciterai jamais, c'est la pitié. Est-ce que l'on plaint les gens malheureux?... Est-ce que je suis intéressante? j'ai l'âme navrée... Ah! si j'avais une coupure au doigt, une plaie, on me plaindrait, peut-être chercherait-on à me soulager; mais la douleur que j'éprouve, si je la laissais voir, on enfoncerait de nouveaux traits dans la blessure. Je me tais, mais je n'en souffre pas moins. La pensée que mon nom est inscrit sur ce livre infernal, cette pensée ne me quitte pas. Je ne veux pas qu'il y reste; je veux qu'il soit effacé. Comment l'obtiendrai-je? qui m'en donnera les moyens?... je l'ignore, mais j'en viendrai à bout, et si, après avoir fait tous les efforts, cela m'était impossible, je quitterais cette vie où je n'aurais passé que pour faire une tache.

--Oh! tu vois bien que tu dis comme moi, que si tu étais misérable tu te tuerais!

--Oui, mais après avoir essayé de vivre tranquille dans l'avenir, afin d'oublier moi-même le passé, si je puis.

--Tu réussiras, me dit Marie pensive, moi, je suis sûre de finir d'une mort violente!... Ça m'est égal, je n'ai pas été faite pour cette vie-là... J'y suis, j'y resterai, à moins qu'un miracle ne m'en tire.

--Mais quelles absurdes idées allons-nous nous fourrer en tête; nous allons avoir l'air de croque-morts au bal!...

--Oh! ne t'inquiète pas; je serai plus bruyante que tout le monde! Si je rencontre de ses amis, je veux qu'on lui dise que je le pleure gaiement.

X

LE BAL MABILLE.

Il était neuf heures quand nous arrivâmes allée des Veuves... Mabille avait été un petit bal champêtre, éclairé avec des quinquets à l'huile... On payait dix sous d'entrée... C'était le rendez-vous favori des valets de chambre, des femmes de chambre, dans le temps où ils étaient moins élégants que leurs maîtres.

A l'époque où je parle, Mabille s'était déjà beaucoup embelli. Ce n'était pas encore le magnifique jardin que l'on voit aujourd'hui, avec ses corbeilles de fleurs, ses guirlandes de feu, son jet d'eau, sa grande salle tendue d'or, de velours et de glaces. C'était un jardin modeste! Quelques becs de gaz avaient remplacé les quinquets; ils étaient rares: était-ce par économie ou par discrétion?... Les calicots, les grisettes, les modistes, pourraient nous renseigner à cet égard; car les abonnés avaient changé. Le bal était en progrès... On payait un franc d'entrée...

C'était au milieu de cette réunion que nous fîmes notre entrée... L'orchestre était au milieu du jardin et me parut bon. Mon cœur se mit à battre la mesure. J'adorais la musique. Tous ces jeunes gens, toutes ces jeunes filles qui se livrent au travail toute la semaine prennent le dimanche du plaisir pour huit jours; ils sont gais, en nage, fatigués, mais si heureux que cela vous gagne. Je n'avais jamais dansé; j'aurais voulu essayer, mais la crainte d'être ridicule me retenait.

Pourtant, Adolphe m'avait dit que Louisa Aumont valsait bien. Je voulais essayer. On vint m'inviter pour un quadrille... j'allais refuser quand un jeune homme de Versailles vint me dire bonsoir. J'acceptai. Je priai Marie de me faire vis-à-vis. J'espérais qu'il demanderait ce que je faisais, et je me donnais un mal!... Mon danseur était galant! je lui faisais mille coquetteries!... Il voulut me faire valser... j'acceptai encore, et comme il avait beaucoup de patience... j'appris le même soir la valse et la danse. Je demandai à mon danseur la permission de me reposer.

Je fis le tour du bal m'arrêtant un peu à chaque cercle qui entourait les bons danseurs. Un de ces cercles était plus garni de curieux que les autres. Je cherchai à me faire une place; mais personne ne bougea.

J'entendis rire, dire bravo! mais je ne vis rien. J'attendis la fin pour voir ceux qui avaient eu tant de succès. Le rond s'ouvrit et tout le monde se pressa sur les pas d'une femme, en riant, en parlant. Je n'entendis qu'un bruit confus et des compliments ou des moqueries. Cette femme regardait à droite, à gauche. Elle pouvait avoir cinq pieds; sa taille était courte; sa poitrine bombée, ses épaules un peu hautes... Elle portait fièrement la tête, ses cheveux étaient d'un beau noir, ses raies blanches bien plantées. Elle se coiffait avec des bandeaux plats, une natte ronde, derrière la tête; au-dessous de cette natte, tombaient des cheveux frisés, qui lui cachaient le cou, quoiqu'ils ne fussent pas très-longs. Son front était bas, ses sourcils bien arqués se joignaient au milieu, ce qui lui donnait l'air dur; ajoutez à cela de grands yeux noirs qui paraissaient regarder sans voir, un nez un peu à la Roxelane, la lèvre dédaigneuse.

Elle était plutôt jolie que laide; pourtant on la trouvait généralement peu agréable. Mon premier mouvement fut de la trouver laide. Je ne comprenais pas pourquoi on l'entourait ainsi.

Elle allait du côté du café, je la suivis pour me trouver au premier rang quand elle danserait. Elle paraissait haletante; elle toussa, mit la main sur sa poitrine, puis avala deux verres d'eau glacée, comme pour éteindre le feu qu'elle serrait sous ses doigts. Elle respira bruyamment et se leva.