Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1

Part 12

Chapter 124,062 wordsPublic domain

J'étais un peu inquiète de l'effet de cette fougueuse harangue, dont il avait écouté le commencement en me regardant avec des yeux effarés; mais j'eus bientôt lieu de me rassurer, car, lorsque j'eus fini, je m'aperçus qu'il s'était endormi sur son fauteuil... Je sortis sur la pointe du pied.

Il paraît qu'il ne m'avait pas gardé rancune, car, le lendemain, il vint demander la permission de m'emmener dîner avec lui. Madame se hâta de dire oui sans me consulter.

Je cherchai à me rassurer en pensant qu'il gardait ses excentricités grossières pour l'intérieur de la maison, mais qu'au-dehors il se respectait davantage. Il vint me chercher à six heures et me conduisit au _Rocher de Cancale_.

J'étais vêtue très-simplement, avec une robe et un chapeau que je mettais pour la première fois. Ma toilette me plaisait; je me sentais un peu moins triste, peut-être parce que, pour la seconde fois, j'étais sortie de cette odieuse maison.

Dans les premiers moments, je n'eus pas trop à me plaindre de lui, sauf quelques plaisanteries de mauvais goût, peu généreuses dans tous les cas, que je réprimai de mon mieux.

Le garçon qui nous servait apporta une bouteille d'eau de seltz.

On pourrait donner à deviner en mille l'idée folle qui passa par la tête de l'homme singulier qui m'avait choisie comme victime de ses caprices. Il prit le syphon d'eau de seltz comme s'il voulait se verser à boire, et, dirigeant l'orifice de mon côté, il m'inonda de la tête aux pieds.

Il y a des conditions d'âge et des dispositions d'esprit où cela aurait pu être accepté comme une mauvaise farce; mais j'étais si malheureuse, que ce prétendu accès de folie m'exaspéra. Je versai un torrent de larmes; mes larmes étaient des larmes de rage.

Plus je pleurais, plus il riait. Si j'étais restée une minute de plus dans ce cabinet, je lui aurais brisé la tête, au risque de tout ce qui pouvait m'arriver. Heureusement, je gagnai la porte et je me sauvai en me faisant à moi-même le serment de me tuer plutôt que de continuer cette vie plus longtemps.

J'allai raconter mes peines à Denise.

Heureusement qu'elle-même avait renoncé à son absurde optimisme, car sans cela je l'aurais prise en grippe. Denise était loin d'avoir une nature délicate, mais elle était aimante; elle avait une âme virile, et notre existence commençait à lui peser autant qu'à moi.

--Prends patience, me dit-elle, et surtout pardonne-moi, car c'est ma faute. C'est moi qui t'ai conseillée; je le regrette bien, je t'assure. On m'avait trompée comme je t'ai trompée. Je vois clair maintenant; c'est l'infamie sans profit. Rien ne peut racheter un pareil passé! Moi aussi, je souffre bien; j'aime avec toute la force d'un premier amour; j'aime un homme qui me chasserait s'il connaissait ma position, et je crois que j'en mourrais.

Elle pleurait. Ce fut à mon tour de la consoler et de lui dire: Patience!

Quelle vie, grand Dieu! que celle que nous menions! quelles tortures! Être obligé de rire quand on a envie de pleurer, éveillé quand on veut dormir, prisonnier quand on rêve la liberté, dépendant, humilié quand on paye si cher le peu qu'on possède! Si on étouffait les malheureuses créatures qui s'y exposent, on leur rendrait service, et il n'y en aurait pas une qui ne dût bénir la main qui lui donnerait la mort!

L'amour se venge cruellement des femmes qui ont profané son image! Soit que leur cœur, éternellement fermé à la tendresse, se fatigue à la poursuite d'un bien qu'elles doivent toujours ignorer, soit qu'elles aient la douleur de ne pouvoir faire partager l'affection qu'elles éprouvent, et qu'elles voient la contagion du mépris s'étendre entre elles et l'objet de leur passion, alors même qu'elles réussiraient à se faire aimer, l'ombre de leur passé s'assied à leur chevet.

L'amour qu'elles inspirent est troublé comme leur existence, et si elles peuvent donner le plaisir, elles ne peuvent plus donner le bonheur.

Pour ces femmes, rentrer dans la voie du bien est difficile, presque impossible. Si elles ont la franchise d'avouer ce qu'elles ont été, toutes les portes se ferment devant elles.

Quelle est l'honnête femme, mère de famille, qui voudra prendre pour ouvrière, pour domestique une fille perdue? La chute a été volontaire, comment croire à la sincérité du repentir? Le monde n'est pas inhumain, il est incrédule.

La femme craint pour son mari; la mère craint pour son fils, pour sa fille surtout. Elle repousse la pauvre malheureuse, pas toujours par mépris,--les femmes vraiment honnêtes ont le cœur plein d'indulgence et de pitié,--mais par prudence pour ceux qu'elle aime... Essaye-t-on, au contraire, de cacher son passé?... on passe sa vie à trembler... Un hasard peut mettre sur la trace de ce que vous voudriez cacher avec un rideau de votre sang.

Pour la femme tombée si bas, il n'est plus de famille. Vos parents vous renient et cherchent à vous oublier...

Le mariage vous est interdit. L'homme qui voudrait unir son sort au vôtre recule à l'idée d'aller demander votre main au préfet de police.

La maternité, le plus grand bonheur de tous pour la femme digne de ce nom, est la plus affreuse de toutes les tortures... Le premier baiser de votre enfant est une souffrance, sa première parole un reproche, car vous ne pouvez lui nommer son père... Est-ce un garçon? vous savez que, devenu homme, il vous méprisera. Est-ce une fille? vous n'osez pas la garder près de vous. Le passé, le présent, l'avenir vous le défendent.

Enfin, avez-vous réussi, par un moyen ou par un autre, à échapper à ce gouffre béant, la misère? vous êtes-vous créé une existence sinon heureuse, du moins tolérable?... dix ans, vingt ans plus tard, comme cela m'arrive aujourd'hui, vous avez un ennemi; il vous jette votre passé à la face: il détruit en quelques instants le résultat de longues années d'efforts, et vous repousse vers l'abîme sans se demander si cette rechute ne va pas vous briser.

Il n'est pas dans mon caractère de rien éprouver avec mesure. Joies, tristesses, affections, ressentiments, paresse, activité, j'ai tout exagéré. Ma vie a été un long excès. Avec de telles dispositions et tant de raisons d'être malheureuse, jugez ce que je devais souffrir, quand, pour plaire et par conséquent gagner le pain du jour, il me fallait supporter la présence d'êtres odieux. Ah! qu'il m'a fallu de courage et de lâcheté pour n'être pas la Henriette de Janin, l'héroïne de _l'Ane mort et de la Femme guillotinée_.

Je roulais ces pensées et mille autres dans mon cerveau brûlé par la fièvre; je formais les projets les plus extravagants, et, quand j'en avais reconnu l'impossibilité, je me débattais dans mon impuissance. Parfois, lasse de me faire des reproches, lasse de me torturer moi-même de mes remords, je m'en prenais à la société; je me disais qu'il est barbare d'autoriser une enfant de seize ans à consommer ce pacte d'infamie... La loi, qui ne permet pas d'administrer ses biens avant vingt et un ans, laisse une malheureuse fille de seize ans vendre son corps. Je maudissais Saint-Lazare. Je pensais,--je vous vois sourire de mes plans de réforme,--je pensais qu'à tant faire que d'envoyer de pauvres petites filles, abandonnées de leurs parents, dans des maisons de correction, ces maisons de correction ne devraient pas être à Paris, mais à la campagne, afin de laisser entrer le soleil par les fenêtres grillées, afin de permettre aux pauvres petites recluses d'apercevoir les arbres au lieu de ces grands vilains murs qui semblent enfermer l'espérance. La nature détendrait l'âme au lieu de l'endurcir; la pensée remontrait petit à petit à Dieu, et Dieu inspire le devoir. Isoler le mal; comment n'y a-t-on pas songé? Il me semble que cela ne serait pas bien cher, puisqu'on utilise le travail des enfants! Quelques lieues à faire pour revenir au lieu où l'on a failli, c'est quelquefois un monde à traverser.

Je touchais, sans m'en douter, au moment de ma délivrance; mais je devais la payer bien cher. Mes souffrances morales avaient fini par réagir sur ma santé! J'avais la tête lourde, des frissons de fièvre, et je ne pouvais rester ni assise, ni debout, tant je me sentais malade; je me couchai. On vint me dire que je devais descendre au salon après l'heure du dîner. La grosse femme donnait une petite fête aux habitués de la maison. Je ne sais pas ce que j'aurais donné pour prendre quelque repos; cependant, je me levai sans faire une objection.

A neuf heures, il y avait déjà beaucoup de monde réuni. Je m'assis dans un coin... Personne ne fit attention à moi; on causait, on riait... Le champagne bouillonnait dans les verres et dans les veines; ces conversations et ces rires empêchaient d'entendre mes dents claquer... Un frisson me prit, puis une sueur froide; je me laissai tomber sur le canapé où j'étais assise.

Quelqu'un me souleva et me fit sortir.

On me porta dans une autre pièce et j'entendis murmurer au-dessus de ma tête.

--Pauvre fille!... elle est bien malade! c'est un accès de fièvre.

--Oui, dit Fanny, elle se plaignait depuis ce matin; mais, ici, on n'a pas le temps d'être malade.

Je revins peu à peu à moi. La personne qui m'avait accompagnée ou plutôt portée, était un jeune homme de vingt-huit à trente ans. Sa taille était moyenne, sa mise recherchée, mais sévère.

Il me tenait la main et me regardait avec attention. C'était une de ces physionomies qu'on n'oublie pas quand on les a vues une fois: les yeux ternes, quoique mobiles, le nez long, le teint d'un jaune pâle, les lèvres blanches, la respiration silencieuse. Il semblait usé par le travail ou par la débauche.

--Vous êtes malade, mon enfant! me dit-il; il faut vous soigner.

--Me soigner! Où voulez-vous donc que je me soigne?...

Et, poussée par la fièvre, par le regret, par le dégoût de moi-même, je lui dis tout sans respirer, puis je me mis à pleurer... Il m'avait écoutée sans m'interrompre, sans paraître ému!

--Combien devez-vous? demanda-t-il.

Je le lui dis. Il haussa les épaules.

--Écoutez, dit-il, si ce que je vous offre vous convient: je demeure seul; pourtant j'ai un appartement énorme, parce qu'une de mes sœurs arrive à Paris, après ses couches, c'est-à-dire dans deux mois. Voulez-vous habiter son logement? on vous soignera.

Et, sans attendre ma réponse, il sonna, demanda mes effets, mon compte, paya, fit avancer une voiture et me dit de le suivre.

Je demandai la permission de dire adieu à mon amie; il me la refusa, disant qu'il ne voulait pas que je reçusse de visites. Fanny se chargea de faire mes adieux.

Nous fîmes assez de chemin; mon compagnon ne me disait pas un mot. La voiture se ralentit; nous montions. Je vis une station de fiacres, et je lus près d'un bec de gaz: Place Breda.

Nous étions arrivés. L'appartement était au premier; un homme endormi vint nous ouvrir.

--Conduisez mademoiselle dans la chambre du fond; veillez à ce qu'elle ne manque de rien. Si je ne rentre pas, vous préviendrez mon médecin.

--Bonsoir, me dit-il en s'en allant; tâchez de bien dormir: c'est souvent un bon remède. Si vous avez besoin de quelque chose, sonnez, demandez, ne vous gênez en rien; mais sonnez fort, car mon valet de chambre a le sommeil dur.

Je n'étais pas revenue de ma surprise, que la porte de l'allée s'était refermée sur lui.

Je suivis le valet de chambre, qui m'installa dans une jolie chambre fraîchement décorée.

Une fois seule, j'eus bien envie de visiter les chambres qui donnaient dans la mienne. Je ne l'osai pas; je mis les verroux et je me couchai. J'eus dans la nuit une soif dévorante, mais je n'osai appeler.

Le matin, on frappa doucement; c'étaient le médecin et le valet de chambre.

--Une minute, dis-je.

Je passai une robe; ils causèrent en attendant; j'entendis:

--Il ferait bien mieux de se faire soigner lui-même; cette maladie de langueur lui jouera un vilain tour. Et vous dites qu'il a amené cette femme cette nuit!... Où aura-t-il trouvé ça? Il finira par se faire voler! S'il continue, j'écrirai à son père.

J'ouvris la porte, à moitié nue; cette conversation me faisait mal. Je répondis à demi-mot à ce médecin, qui sortit en disant: «Elle n'a rien.»

M. L... rentra à dix heures, plus pâle que la veille.

--Eh bien, me dit-il, vous n'avez rien... tant mieux! C'est égal, soignez-vous!

Il me fit donner à déjeuner, me demanda ce qui me manquait pour ma toilette, et partit jusqu'au lendemain.

Je restai ainsi huit jours, le voyant à peine une heure par jour. J'allais un jour bien, un jour mal. Enfin, je restai deux jours sans me lever, avec des douleurs à la tête. Je n'osais plus demander le médecin. Quand M. L... entra dans ma chambre, il recula en me voyant.

--Vite, dit-il au domestique, le médecin de suite... Elle est pourpre; elle va avoir une fièvre cérébrale.

En effet, ma tête me semblait un volcan qui va éclater.

Le docteur se fit attendre deux heures. Il arriva tout poussif d'un déjeuner en ville, qu'il raconta dans tous ses détails avant de me regarder. L..., toujours calme, lui montra mon lit du doigt.

--Ah! c'est vrai, dit-il, en ouvrant les rideaux pour voir clair.

Puis il vint me regarder.

--Grand Dieu! s'écria-t-il en pâlissant, pourquoi m'a-t-on appelé si tard? Elle va avoir la petite vérole; elle a un commencement de fièvre cérébrale; elle brûle. L'une de ces maladies se traite à froid, l'autre à chaud. Il sera très-difficile de la soigner ici; cependant je vais faire une ordonnance.

Il sortit. M. L... et le valet de chambre le suivirent. Je restai seule; je me jetai en bas du lit; j'écoutai à la porte. Le docteur disait:

--Vous voilà bien avancé, qu'est-ce qu'on va dire si elle meurt ici, chez vous? et puis c'est un mal contagieux.

--Ah! dit le domestique, monsieur la fera servir par qui il voudra, mais je n'entrerai plus dans sa chambre.

M. L... semblait très-affecté.

--J'avoue, dit-il, que ce que je crains le plus au monde c'est la petite vérole. Nous ne pouvons cependant pas laisser mourir cette pauvre femme comme un chien, et quand je devrais la soigner moi-même, je ne l'abandonnerai pas. Mais voyons, docteur, est-ce qu'on ne pourrait pas la conduire dans une maison de santé? Je payerais bien volontiers tous les frais.

--Non, répondit le docteur; la changer de place en ce moment est impossible: ce serait vouloir la tuer. Je vais tâcher de vous envoyer une garde-malade.

Il prescrivit quelques remèdes, et je l'entendis marcher et sortir.

Je me redressai; je serrai ma tête dans mes mains pour en faire jaillir une idée. Ma tête me brûlait les doigts et semblait consumer mes pensées. Je mis mon chapeau resté sur une table, ma robe, mon manteau; j'ouvris une porte; je traversai une pièce, puis deux, sans rencontrer personne; enfin l'antichambre, l'escalier.

En bas, les forces me manquèrent; j'appuyai mon front sur la pomme de cuivre, pour tâcher de me rafraîchir, et, faisant un effort surhumain, je secouai ma volonté dans le bandeau de feu qui la comprimait. Je montai dans un fiacre qui se trouvait en face de la porte, et je dis au cocher en me roulant sur la banquette:

--A l'hôpital Saint-Louis.

IX

L'HOPITAL SAINT-LOUIS.

J'avais fait la route sans souffrance... je m'étais évanouie! Le cocher s'apercevant que j'étais tombée sans connaissance, au fond de sa voiture, avait demandé au concierge de l'hospice de l'aider à me descendre. On était allé chercher le médecin de service qui m'avait fait transporter dans une salle et me portait tous les soins nécessaires.

Quand je revins à moi, il me demanda ce que je voulais. Je me regardai et je compris: cette robe et ce manteau de soie, ce chapeau à fleurs l'étonnaient.

Je lui dis que j'avais la petite vérole, que cela avait effrayé tout le monde, et que je venais me faire soigner à l'hospice.

Il me fit tourner au jour, me passa le pouce sur le front et dit avec tristesse: «Oui, c'est vrai, mais c'est une grande imprudence que vous avez faite là.» Il me fit conduire dans une salle; une heure après, j'avais le délire. Je restai dix jours sans avoir un éclair de raison. Enfin les deux maladies, après s'être disputé ma vie, se séparèrent. La petite vérole resta seule. Je fus aveugle dix-sept jours; je m'entendais plaindre de chaque côté de mon lit; les sœurs me soignaient avec une tendresse maternelle. Je remerciais sans voir.

Les exhortations à la patience, à la résignation que me faisaient ces bonnes sœurs, me donnaient un peu de courage. J'en avais besoin, car, au dire des médecins, ma maladie était une des plus graves qu'ils eussent rencontrées. J'avais sur la figure comme un masque de poix de plusieurs lignes d'épaisseur, qui me fermait les yeux et les narines.

Je priais Dieu de me pardonner, de me rappeler à lui s'il trouvait que j'avais assez souffert. Alors une voix douce disait à côté de moi:

--C'est mal, ma fille, de demander la mort. Vous êtes si jeune, vous avez le temps de vous repentir!

Puis on me passait une plume et de l'huile sur la figure, et on soulageait l'âme et le corps malades.

Saintes femmes, que Dieu a faites à son image, que de charité et d'abnégation! Toujours en face du malheur, de la souffrance, de la mort, sans bouger, vous mourez à la peine, comme de bons soldats sur la brèche.

J'entendais le médecin demander le matin:

--Comment va le numéro 15?

C'était moi.

La bonne sœur répondait:

--Mieux, docteur; j'espère qu'elle ouvrira les yeux demain ou après.

Je fis un bond de joie!

--Lui graisse-t-on bien la figure?...

--Oui, docteur, je le fais moi-même toutes les demi-heures.

--Bien, dit-il en me touchant les joues; si elle ne se gratte pas, elle sera peu marquée. Les boutons sont en grande quantité, mais petits.

--Elle est raisonnable, dit ma bienfaitrice en arrangeant ma couverture.

Sa main était près de ma bouche, je l'embrassai. J'entendis ma joue résonner sous ses doigts comme si j'avais eu un masque en carton.

--Ah! me dit-elle, vous n'êtes pas sage; si vous vous écorchiez, la place marquerait.

Je n'entendis plus rien; on était passé à d'autres.

Trois jours après, mes yeux commencèrent à s'ouvrir comme ceux d'un petit chat. On me défendit de chercher à les ouvrir trop vite, mais ce fut plus fort que moi; je fis un effort et je sentis un léger déchirement. Mes yeux s'ouvrirent tout grands, sans que leur lumière fût altérée.

Je cherchais quelqu'un, que je devinai à son approche.

--Ah! c'est vous qui m'avez soignée! Que vous êtes bonne; que je suis heureuse d'avoir recouvré la vue pour vous connaître!

--Oh! la vilaine désobéissante!... Si c'est comme cela que vous me remerciez, dit-elle fâchée, je vous laisse...

Et elle fit mine de s'éloigner.

--Ma sœur, ne me quittez pas, ou je vais pleurer; laissez-moi être heureuse du bien que vous m'avez fait!

--Pourquoi avez-vous ouvert vos yeux? Vous n'avez plus un cil!

--C'est un petit malheur, ne me grondez pas; j'étais si pressée de vous voir, de vous remercier!

--C'est Dieu qu'il faut remercier, me dit-elle en me montrant le grand crucifix suspendu au milieu de la salle.

--Eh bien! portez-lui vous-même mes actions de grâces, elles arriveront plus sûrement à lui.

La coquetterie est un péché. J'aurais bien voulu me voir, mais je n'osais demander une glace. Elle devina ma pensée, car elle recommanda à mes voisines de ne pas m'en prêter. Vaine recommandation! Profitant d'un moment où la bonne sœur était sortie, je fis si bien, qu'une jeune fille couchée en face de moi me passa une botte à ouvrage, avec un miroir au fond.

Je l'ouvris, l'approchai de ma figure...; je poussai un cri d'horreur!... Je l'éloignai, la rapprochai comme une bête sauvage qui voit du feu!... Je lâchai la boîte; je tombai sur mon oreiller. Les larmes vinrent et dégonflèrent mon cœur.

Il y avait, au no 17, une pauvre femme qui s'était donné un coup au genou; elle ne l'avait pas soigné. Le mal était devenu si grave qu'il fallait lui couper la jambe.

Dans de semblables opérations, le chirurgien se fait accompagner de ses élèves. Ils sont quelquefois six ou huit. Ce jour-là, ils arrivaient les uns après les autres, se promenaient dans la salle, visitaient quelques malades, regardant à chaque pied de lit la pancarte du malade, dont souvent les rideaux sont fermés. Deux de ces jeunes gens s'arrêtèrent à mon lit et lurent: «Céleste... petite vérole,--fièvre cérébrale; entrée le...»

--Tiens, dit l'un des deux, il faut que je voie celle qui s'est sauvée de ce mauvais pas-là.

Il ouvre les rideaux au pied du lit.

--Oh! fis-je stupéfaite...

Je venais de reconnaître dans celui des deux jeunes gens qui parlait l'ami de M. Adolphe, et, dans l'autre, M. Adolphe lui-même. Le premier passa dans la ruelle de mon lit et me toucha la figure.

--Elle ne sera pas trop marquée... Regarde donc comme elle a été soignée...

--Oui, fit son compagnon en s'éloignant d'un air distrait, comme un homme qui regarde sans voir.

--Est-il bien possible? dis-je en le suivant des yeux...

--Oui, me dit son ami, croyant que je lui parlais des marques de petite vérole qui me couvraient le visage.

Et il fit un mouvement pour s'éloigner.

Je le retins par son habit et lui dis:

--Un mot, je vous en prie? Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu Denise?

Il me regarda étonné.

--Ah! vous ne me reconnaissez pas! Comment me reconnaîtriez-vous, au surplus? Vous ne m'avez vue qu'une fois, et depuis, je suis devenue méconnaissable. J'étais avec Denise à la Chaumière, il y a trois mois. Vous avez causé avec elle et avec moi.

Il ne trouvait pas un mot à me répondre, tant il était saisi; puis, comprenant tout ce que son silence avait de pénible pour moi, il fit un effort pour se remettre et me dit:

--Oui, je l'ai vue, il n'y a pas longtemps. Comme vous aviez promis de venir déjeuner un jour avec elle, mon ami la tourmentait toujours. Denise nous a dit que vous étiez à la campagne.

--C'est moi qui l'avais priée de le dire; elle-même ne sait pas que je suis ici. Je le lui ai caché jusqu'à présent. Mais je voudrais bien la voir; dites-le lui. Si votre ami savait que c'est moi qu'il a désiré revoir, il regretterait ce désir: je dois faire peur à tout le monde.

--Ne croyez donc pas cela; il sera charmé de vous retrouver.

--Non, je vous en prie, ne lui dites pas que je suis là.

Il me le promit, me dit qu'il m'enverrait Denise et s'éloigna.

J'entendis des talons résonner sur le parquet. Je compris qu'on revenait à mon lit, je me sentis toute troublée. Était-ce de peine ou de plaisir? Je crois plutôt que c'était de plaisir.

Monsieur Adolphe, la tête nue, les cheveux en arrière, l'air triste, me tendit la main.

--Pauvre fille, me dit-il, si j'avais su, il y a longtemps que je serais accouru. Je suis de la salle voisine, j'ai entendu parler de vous, je suis venu vous regarder; mais j'étais si loin de me douter que celle à qui je pensais était à côté de moi! Car j'ai joliment pensé à vous, me dit-il en me serrant la main.

La visite commençait; il me quitta en me disant:

--Je reviendrai.

Je passai ma main sur mon front; tout cela me paraissait un rêve. Je voulus m'arranger les cheveux; ils tombaient à poignée. Cela me fit plus de peine que cela ne m'en aurait fait auparavant. J'avais le cœur plein de cette visite. Le lendemain, je reçus des biscuits, des confitures, du sucre, enfin tout ce qu'on peut envoyer à une malade.

Le jeudi, Denise vint me voir. Elle passa deux fois devant moi sans me reconnaître. Cela me fit un mal affreux! Enfin, je l'appelai... Elle se jeta à mon cou et pleura si fort, que je fus obligée de lui dire de se taire; elle était si expansive qu'elle aurait mis toute la salle en émoi.

Un peu remise, elle me demanda ce que j'allais faire en sortant; que je ne pouvais pas compter retourner là-bas.

--Si j'y étais forcée, lui dis-je, je regretterais de n'être pas morte ici. Non, je veux louer un cabinet quelque part. Je me suis sauvée de chez M. L... parce que j'étais malade; je lui ai laissé mes effets; je vais te donner un mot pour lui. S'il veut me les rendre, tu les vendras pour me faire un peu d'argent, et je louerai un garni.

--Mais, me dit Denise, tu ne pourras pas; c'est défendu, tu le ferais arrêter.