Mémoires de Céleste Mogador, Volume 1
Part 11
--Je ne connais pas ce nom-là! La personne que vous me demandez doit en avoir un autre. Au surplus, attendez là un instant, me dit-elle en me montrant le péristyle qui était au bas de l'escalier; je vais vous faire parler à Madame.
J'entrai. Au bout d'un instant, j'entendis qu'on parlait de moi à l'entresol.
--Est-elle agréable?
--Mieux que cela.
--Fais-la monter.
Mlle Fanny vint me chercher et me fit entrer dans une jolie petite chambre qui me parut magnifique.
Une grande et grosse femme entra en même temps que moi, mais par une autre porte. Elle avait dû être remarquablement belle. Ses cheveux étaient gris; ses bandeaux, retenus par une ferronnière garnie de diamants et de rubis; ses mains, étincelantes de bagues d'un grand prix, s'appuyaient à chaque meuble, car son embonpoint l'empêchait de marcher facilement. Elle était couverte de soie et de dentelles, et mise avec tant d'art, qu'à tout prendre cette masse n'avait rien de difforme.
Elle me demanda le nom de famille de la personne que j'appelais Denise... je le lui dis.
--Oui, elle est ici; mais que lui voulez-vous?
--Madame, je voudrais la voir, l'embrasser.
--A la bonne heure; je craignais que vous ne vinssiez pour tâcher de l'emmener. C'est que je ne veux pas qu'on entraîne mes pensionnaires. C'est dans leur intérêt; je n'aime pas les coureuses.
Elle sonna; Fanny parut.
--C'est bien celle que nous pensions, que mademoiselle désire voir. Dites-lui qu'on la demande, elle peut descendre comme elle est: c'est une de ses amies.
Puis, se retournant de mon côté, elle m'examina avec attention. Il paraît que le résultat de cet examen la satisfit, car elle me demanda si je voulais me placer. Elle me dit qu'il lui manquait du monde, et qu'elle me garderait avec plaisir, si cela me convenait. Elle s'informa de mon âge, et voulut savoir où j'avais été jusqu'alors.
Je lui répondis que j'avais à peine seize ans, que j'avais toujours demeuré chez ma mère, mais que j'étais décidée à sortir de chez elle.
--Vous n'êtes donc pas inscrite? me dit-elle étonnée.
--Non, madame.
--Oh! mais alors vous ne pouvez pas rester ici; dépêchez-vous de partir. Et elle sortit.
J'étais si résolue dans ma funeste détermination, que je me sentis toute désappointée.
Denise venait d'entrer. Elle se jeta dans mes bras.
--Je savais bien que c'était toi; je t'avais devinée! Ma petite chérie, que je suis heureuse de te voir!... Et elle m'embrassait mille fois.
Quant à moi, je ne pouvais lui dire un mot, tant j'étais surprise de son costume.
Elle avait une robe de chambre en satin rose, garnie de cygne; un jupon couvert de broderies; une chemise si transparente, que je voyais sa poitrine au travers. Ses cheveux avaient été frisés la veille et tombaient en désordre sur son cou. Son pied, que je n'avais jamais remarqué, me parut charmant dans sa pantoufle brodée d'or.
--Tu es étonnée de mon luxe, me dit-elle; reste ici avec moi, tu en auras autant. Je suis heureuse comme une reine.
--Ce n'est pas précisément cela qui me tourmente, dis-je à Denise, dont la coquetterie naïvement vaniteuse me semblait assez ridicule; seulement, je suis si malheureuse à la maison, que je voudrais bien rester ici avec toi. J'étais même venue pour cela; mais il paraît que l'on ne me trouve pas assez jolie. Cette dame qui vient de sortir a pris un prétexte pour me faire entendre que je devais partir bien vite.
--Que tu es sotte, ma chère enfant! Tu ne vois pas que c'est une frime!... Madame n'est pas si bête que de te laisser aller. Elle vient de me dire, en te quittant, que tu étais charmante, et de t'engager à rester. Je vais lui dire que tu veux bien; on va te cacher dans ma chambre jusqu'à ce qu'il soit temps d'aller là-bas.
Denise avait raison, et malheureusement pour moi mes craintes n'étaient pas fondées.
Autant il est difficile à une jeune fille, dans la position où j'étais, de se créer une existence honorable par le travail, autant il lui est aisé de glisser sur la pente du mal.
Les esprits élevés, les cœurs généreux qui ont protesté au nom de l'humanité contre la traite des noirs, devraient bien s'occuper un peu de la traite des blanches.
En mettant le pied sur le seuil de cette maison funeste, je ne devais rencontrer que trop de passions complices de mon égarement.
Denise, qui était sortie, revint au bout de quelques secondes; elle me fit monter quatre étages et m'introduisit dans une chambre à deux lits, meublée simplement.
Dans cette chambre, il y avait deux femmes en train de jouer aux cartes. Une autre lisait dans un fauteuil.
Denise me présenta gravement.
--Mesdames, dit-elle, voici mon amie de la correction dont je vous ai parlé plusieurs fois; elle vient avec nous.
On me fit un accueil glacial. On me regarda du haut en bas. Ces femmes sont assez malheureuses pour avoir besoin de consolation.
On pourrait croire qu'unies par le malheur et par la honte, elles ont les unes pour les autres cette affection qu'elles ne peuvent plus demander ni à la famille, ni au monde; il n'en est rien. Dans ces asiles ouverts au suicide moral, on trouve les mêmes passions que dans la vie, plus ardentes peut-être, parce qu'elles sont développées par la solitude et par l'oisiveté.
Mes nouvelles compagnes se mirent à chuchoter tout bas. Je n'entendais pas ce qu'elles disaient, mais je n'eus pas de peine à deviner qu'elles étaient activement occupées à me critiquer. Je ne leur en voulus pas trop. Elles me semblaient bien belles, une surtout qui se nommait L... Celle qui lui faisait face était moins jolie, mais ses mains étaient des chefs-d'œuvre de la nature.
Denise me quitta au bout de quelques instants, pour retourner se mettre en conférence avec la maîtresse de la maison.
Dans son brutal enthousiasme pour l'odieux genre de vie qu'elle avait adopté et auquel elle travaillait à m'initier, elle ne se donnait aucun repos qu'elle n'eût levé les difficultés qui s'opposaient encore à mon admission dans la maison.
Il paraît que ces difficultés étaient grandes, plus grandes que je n'aurais pu me l'imaginer, avant de sonder la profondeur de l'abîme où je me laissai entraîner.
J'ai fait jusqu'à présent, et je compte faire dans la suite de ce récit, assez bon marché de mon caractère et de ma personne, pour avoir le droit de dire le bien comme le mal. Je n'excuse pas mon action, je la raconte.
En interrogeant, après douze années, le souvenir attaché à cette démarche, qui m'a perdue, et qu'on devait me faire payer si cher, je puis me rendre ce témoignage, que l'idée même de la dépravation était étrangère à la résolution que j'avais prise; ce que je démêle de plus distinct au milieu des sentiments confus qui m'agitaient alors, à côté de ma jalousie pour ma mère et de ma haine pour Vincent, c'est un besoin impérieux de savoir comment vivait ce beau monde envié et rêvé par les pauvres. Je me suis damnée par orgueil. Mon corps était plus pur que mon âme, et je suis tombée.
Le sacrifice de la pudeur d'une jeune fille, qui se confond pour la femme honnête avec le bonheur de sa vie et les saintes joies de la maternité, ne me rappelle à moi qu'un souvenir odieux.
Denise était triomphante. Aucun obstacle ne devait plus s'opposer à notre réunion. Quant à moi, j'étais la créature la plus malheureuse qu'on pût imaginer.
Les deux jours que je passai cachée dans cette maison furent pour moi deux jours d'affreux supplice.
La fièvre qui m'avait soutenue s'était subitement affaissée, et n'avait laissé dans mon cœur que le remords, le découragement, un immense dégoût de moi-même et de la vie que j'avais embrassée. Si j'avais eu encore un peu d'exaltation, avec mon désespoir, il est certain que je me serais tuée.
Je me suis donné de cela plus tard à moi-même une preuve convaincante, mais le ressort de mon âme était brisé.
Si j'avais pu effacer de mon existence un affreux moment, j'aurais fui cette maison maudite, mais je me sentais tellement perdue, si bas tombée, que je n'avais plus d'intérêt pour moi-même, ce qui est, soyez-en sûr, le comble de la douleur humaine.
Moralement, je n'étais plus qu'un cadavre. Des volontés étrangères disposaient de moi, comme elles eussent fait d'un automate.
On m'annonça que je devais aller à la préfecture de police pour régulariser ma position. Cette nouvelle me réveilla un peu de ma torpeur.
J'allais nécessairement me trouver en face de ma mère, et je tremblais à la pensée de cette entrevue. Cependant, contre ma mère, j'avais une force dans ce qui me restait de conscience: c'était le sentiment profond, que sans l'abandon où elle m'avait laissée, sans la jalousie qu'elle m'avait mise au cœur, je n'aurais jamais pris un parti si désespéré. Je tremblais donc encore plus à la pensée de me présenter devant M. Régnier.
--Allons, me dit Denise, ne vas-tu pas trembler maintenant? Si tu as l'air de faiblir, il te renverra à la correction; si tu es bien décidée, il ne fera pas de difficultés. On ne peut t'empêcher de faire ce que tu veux, si ta mère y consent; ce qu'elle fera pour se débarrasser de toi.
Mlle Fanny fit avancer une voiture. J'avais fait prévenir ma mère de se trouver rue de Jérusalem, à midi. La première personne que je vis ce fut elle.
Je la remerciai d'être venue; je lui dis que mon parti était pris, que toute objection était inutile.
--Je sais bien que tu me préfères Vincent, que tu ne le quitterais qu'avec douleur; quand même tu le quitterais, d'ailleurs, tu ne pourrais plus me garder; pour éviter tout retour, j'ai jeté ma robe blanche aux orties. Pudeur, conscience, douleur, j'ai tout étouffé! il n'y a plus rien à faire pour moi. Personne au monde ne m'aimait plus; je suis morte pour les honnêtes gens. Ne pleure pas; ce n'est pas de ta faute. Tu es faible; tu as été si malheureuse, que personne ne te blâmera. Laisse ma destinée s'accomplir. L'ambition est entrée dans mon cœur; je deviendrai riche. Et puis, vois-tu, j'ai pris ma classe en dégoût; je n'aurais jamais pu être la femme d'un ouvrier. Ce que tu as enduré de misère et de privations, ce que j'ai vu moi-même me fait peur; malgré moi, mon imagination s'envole vers ce monde brillant, que j'aime mieux approcher, fût-ce en esclave, plutôt que de régner sur mes pareilles!
Le mal a son orgueil comme le bien. Triste orgueil! Je m'exaltais en parlant, et je sentais de nouveau la fièvre me monter au cerveau.
--Folle! me dit ma mère, qui donc t'a ainsi monté la tête? C'est la misère et l'infamie que tu veux me faire accepter pour toi! Oui, j'ai eu des torts, j'en conviens; mais tout peut se réparer. Renonce à ton projet; viens avec moi: je te jure de tout rompre.
--Non, lui dis-je; il est trop tard.
Elle connaissait mon caractère, et n'insista plus.
On me fit entrer dans le cabinet où j'avais déjà paru.
--Comment, c'est vous!... me dit M. Régnier surpris. Que voulez-vous donc?
--Je veux me faire inscrire de suite.
--Vous faire inscrire! dit-il en se levant; et vous avez cru que j'y consentirais? Je vais vous envoyer à la correction.
--Comme vous voudrez, monsieur; en sortant, je reviendrai pour que vous m'inscriviez.
Il me regarda de côté, et me dit:
--Et votre mère consent?
--Oui, monsieur.
--Est-elle ici?
--Oui, monsieur.
Il sonna, et, sans se retourner, il dit au garçon:
--Conduisez cette fille à la toise.
On prit mon signalement, ma taille.
J'étais inscrite sur ce livre infernal d'où rien ne vous efface, pas même la mort!
Je sortis, inondée d'une sueur froide; mes mains étaient glacées.
Denise, qui m'attendait en voiture, me réchauffa de son mieux.
--Qu'as-tu donc? me dit-elle; comme tu es pâle!
--Je ne sais, lui dis-je, mais il me semble que je payerai bien cher cette journée...
Ma mère m'attendait au passage.
--Malheureuse! me dit-elle en fondant en larmes; c'est toi qui l'auras voulu. Que Dieu nous pardonne!
Et elle partit, sans même me donner la main.
Un instant, toute ma tendresse me reprit; je voulais descendre et courir après elle.
Denise me retint.
--A quoi penses-tu? Ne veux-tu pas retourner chez toi, pour te trouver de nouveau entre ta mère et Vincent? Tu la rendrais malheureuse, et toi aussi. Laisse-la donc aller!...
Ce nom de Vincent me mettait toujours en rage. Mon cœur se tut.
Nous rentrâmes. La grosse femme nous attendait.
On me fit entrer dans un joli salon, au premier, et on me commanda un trousseau complet.
On ne me faisait pas grâce d'une minute. Le lendemain soir, je descendis dans une toilette éblouissante. On m'avait apporté une robe de velours épinglé blanc, des bas de soie, des souliers de satin, et une parure de corail.
Denise ne se sentait pas d'aise. Elle regardait d'un air de triomphe nos compagnes, dont la bienveillance était loin de s'accroître en proportion des progrès de mon élégance improvisée.
La grosse dame paraissait très-satisfaite de sa nouvelle pensionnaire, et me présenta à sa sœur, que, dans la maison, à cause de ce lien de parenté, on appelait ma Tante.
C'était une grande femme maigre, avec des cheveux blancs et des yeux noirs. Elle prit ses lunettes pour mieux m'examiner.
Il faut avoir vécu comme moi dans ces enfers pour savoir ce que la société, au milieu d'un siècle, à bon droit, fier de sa civilisation, est obligée de permettre.
On a peine à comprendre que des créatures humaines puissent s'acclimater dans ces infâmes prisons. L'explication de ce fait est pourtant bien simple. La plupart de ces femmes sont stupides; pour peu qu'on ait d'intelligence, on y meurt ou on en sort. Je n'y étais pas depuis huit jours, que je n'avais qu'une pensée: en sortir.
Il venait dans cette maison des personnes si distinguées et si riches, que, bercée par les histoires de Denise, je m'imaginais que j'allais trouver tout de suite quelqu'un qui m'aiderait à sortir de là. Mais cela n'était pas aussi facile que je l'avais cru.
Le temps s'écoulait, et ce protecteur inconnu ne se présentait pas. Chaque jour, au contraire, la chaîne qui m'attachait au lieu de mon supplice devenait plus lourde.
Le grand moyen de gouvernement des femmes qui dirigent ces sortes de maisons, est le poids de la dette sous laquelle elles écrasent leurs malheureuses victimes. Il n'en est pas un, de ces Shylocks en jupons, qu'on ne puisse définir ainsi: le spectre de l'usure déguisé en femme. On comptait chaque semaine; je devais déjà onze cents francs.
J'étais si triste, qu'on craignit de me voir tomber sérieusement malade, et que Madame me permit de sortir avec Denise.
Nous allâmes à la Chaumière.
Nous étions si bien mises, que tout le monde nous regardait sans savoir qui nous étions.
Plusieurs jeunes gens vinrent parler à ma compagne. L'un d'eux parut m'accorder une attention particulière. Toutes les fois que je me tournais vers lui, je voyais ses grands yeux noirs et doux fixés sur les miens. Je ne sais si ce fut par reconnaissance, mais il me sembla avoir une charmante figure.
--Quel est donc ce jeune homme? demandai-je à Denise.
--Adolphe? dit-elle en se retournant.
--Je ne sais pas s'il s'appelle Adolphe, mais c'est celui qui t'a parlé le dernier. Il a une bien jolie tête; c'est dommage qu'il ne soit pas plus grand: cela lui ôte de la distinction.
--C'est vrai, mais c'est un charmant garçon. Il étudie la médecine. Son père était un chirurgien célèbre du temps de l'Empire, qui, ayant une nombreuse clientèle, a fait une grande fortune. Il avait placé cette fortune dans des entreprises lorsqu'il vint à mourir subitement. Les entrepreneurs firent faillite. Sa veuve et son fils se trouvèrent ruinés, sauf quelques milliers de francs, qui leur restaient. Adolphe se mit à étudier; mais il n'a pas eu de chance. Il s'est fait une piqûre en faisant l'autopsie d'un cadavre; il a manqué d'en mourir, et il est resté neuf mois le bras en écharpe. Tu vois comme il est encore pâle. Il paraît que c'est très-dangereux ces coupures-là.
--Comment sais-tu tout cela?
--Il est intimement lié avec un jeune homme que je connais. Ne va rien dire s'ils viennent encore nous parler. Adolphe surtout ne peut souffrir les femmes dans notre position.
Nous avions fait le tour de la moitié du jardin; les jeunes gens vinrent de nouveau à notre rencontre. M. Adolphe causa quelques instants avec Denise, et nous demanda la permission de venir nous voir.
Denise me serra le bras en riant, et se chargea de la réponse. Elle lui dit que cela était impossible; que j'étais encore plus tenue qu'elle; mais que, la première fois qu'elle irait voir son ami, elle m'amènerait.
Quand nous rentrâmes, il me sembla que je détestais encore plus ma servitude qu'avant de sortir, car cela ne nous était permis qu'une fois par mois.
Je comprends très-bien tout le mépris que les hommes ont pour ces créatures. Mais je le comprends surtout de la part de ceux qui, renfermés dans les saintes joies de la famille, ne les ont jamais hantées. Quant aux débauchés, qui passent leur vie à jouer et à courir les tripots, il me semble qu'ils pourraient avoir plus d'indulgence pour les tristes compagnes de leurs honteux plaisirs. C'est précisément le contraire qui a lieu. Les plus corrompus sont les plus insolents, et nul cœur honnête ne pourra savoir ce qu'il faut d'humilité à une courtisane, pour accepter sans mourir ou sans se venger les injures qu'elle reçoit. Je n'avais pas la vocation.
Ma chute n'avait pu ni changer mon caractère, ni dompter mon orgueil. Je continuais d'avoir une très-mauvaise tête et un orgueil effréné. Pendant mon séjour dans la maison où j'étais, j'eus l'occasion d'exercer ces dispositions belliqueuses à l'encontre d'un homme dont la gloire, bien qu'elle soit belle, suffit à peine à faire oublier les mœurs.
Il va sans dire que je ne le nommerai pas; mais, si quelques personnes le reconnaissent, j'aurai la conscience bien tranquille; ce sera de sa faute plus que de la mienne. Je n'éprouve aucun embarras à parler de mes relations avec lui; car, ainsi qu'on va le voir, l'histoire de nos amours n'est pas un échange de tendresses vénales, mais une suite rapide de violences, de querelles et de mauvais tours.
La première fois que je le vis, c'était, je crois, le lendemain du jour où nous avions été à la Chaumière, et j'étais d'assez mauvaise humeur; il me fit une impression que j'aurais peine à rendre.
On me demanda. Je suivis Fanny dans le petit salon.
Il y avait un homme assis près de la cheminée et qui me tournait le dos. Il ne prit pas la peine de me regarder. Ses cheveux étaient blonds; il était mince et me parut d'une taille ordinaire. Je m'avançai un peu. Ses mains étaient blanches et maigres; il battait la mesure avec ses doigts sur son genou.
Je me plaçai en face de lui; il leva les yeux sur moi: c'était un spectre plutôt qu'un homme. Je contemplais cette ruine prématurée; car il paraissait à peine avoir trente ans, malgré les rides qui sillonnaient son visage.
--D'où viens-tu donc? me dit-il, comme s'il sortait d'un rêve; je ne te connais pas.
Je ne répondis rien; il se mit à jurer.
--Répondras-tu, quand je te fais l'honneur de te parler?
Je devins rouge et je lui dis:
--Est-ce que je vous demande qui vous êtes et d'où vous sortez? Ai-je besoin d'un état de services pour me présenter devant vous? Je vous préviens que je n'en ai pas.
Il continua à me regarder avec son air hébété.
Je me dirigeai du côté de la porte.
--Reste là, me dit-il, je le veux.
Je n'en entendis pas davantage et je sortis.
Je courus raconter à la grosse femme ce qui venait de se passer. Elle haussa les épaules et me dit que j'avais eu tort; que ce monsieur était son meilleur ami; qu'elle voulait qu'on le traitât bien; qu'il venait quelquefois passer huit jours de suite chez elle; que d'ailleurs il se recommandait de lui-même, et que c'était un des plus grands littérateurs du siècle.
--Cet homme-là! fis-je étonnée.
--Cet homme-là.
--Eh bien! alors, je lui conseille d'écrire moins bien et de parler mieux.
Denise était là; elle se pencha à mon oreille, et me dit tout bas:
--Elle en est entichée, parce qu'il a beaucoup d'argent, mais c'est un vilain homme, brutal, malhonnête et toujours ivre. Je plains celles qui ont le malheur de lui plaire.
Un violent coup de sonnette fit trembler la maison.
C'était mon ennemi qui se fâchait de ce que je l'avais laissé seul.
--N'y retourne pas, me dit Denise.
--Au contraire, lui répondis-je en regardant la grosse femme ironiquement; je ne suis pas fâchée de voir de près un grand génie. Il y a toujours à gagner dans la société des gens d'esprit.
Je rentrai dans le petit salon.
--Ah! te voilà revenue, me dit-il. Dans cette maison, tout le monde m'obéit; tu feras comme les autres.
--Peut-être.
--Il n'y a pas de peut-être, et, pour commencer, je veux que tu boives avec moi.
Il sonna; Fanny accourut.
--A boire! dit-il.
Elle revint avec trois bouteilles et deux verres.
--Voyons, que veux-tu? veux-tu du rhum, de l'eau-de-vie ou de l'absinthe?
--Je vous remercie; je n'aime que l'eau rougie, et, dans ce moment, je n'ai point soif.
--Qu'est-ce que cela me fait? je veux que tu boives.
--Non, lui répondis-je, résolûment.
Il jura comme un templier, et ayant rempli son verre d'absinthe il l'avala d'un trait:
--A toi, maintenant, bois ou je te bats.
Il remplit deux verres et m'en apporta un, tout en chancelant. Je le regardai s'avancer vers moi, un peu effrayée de sa menace, mais bien décidée à ne pas céder.
Je pris tranquillement le verre qu'il m'offrait et je jetai le contenu dans la cheminée.
--Oh! dit-il en me prenant la main et en me faisant tourner sur moi-même, mais sans me faire de mal; tu es désobéissante, tant mieux. J'aime autant cela...
Il prit quelques louis dans une de ses mains, un verre plein dans l'autre:
--Bois, me répéta-t-il, et je te les donnerai.
--Je ne boirai pas.
--Oh! dit-il en riant, et en se courbant un peu sur lui-même, quel beau caractère! inaccessible à la peur comme à l'intérêt! C'est égal, tu me plais comme cela. Viens t'asseoir avec moi sur ce canapé et conte-moi ton histoire.
Je m'assis sans rien répondre.
--Tu as été, n'est-il pas vrai, malheureuse et persécutée? Je parie que, comme tes compagnes, tu es au moins la fille d'un général. Sois franche, mon caractère te plaît-il?...
--Il me déplaît affreusement.
--Eh bien, tu n'es pas comme les autres. Elles sont toutes folles de moi, ou elles le disent du moins. Mais que veux-tu? on n'est pas maître de ses sympathies. Je ne peux pas les souffrir, tandis que, toi, tu me sembles originale et tu me plais. Prends cet or! Tu ne l'as pas gagné; je te le donne. Laisse-moi; va-t-en!
Je me hâtai de profiter de la permission. En sortant, je le regardai et je le vis qui se versait un verre d'eau-de-vie.
Denise m'attendait à la porte.
--J'avais peur pour toi, me dit-elle. Il paraît que, quand on le contrarie, il frappe, et j'étais venue, au besoin, pour te porter secours.
Je la remerciai en souriant. Dans ce moment, je ne tenais guère à la vie, et s'il m'avait frappée, pour le plaisir de me torturer, de m'humilier, je crois qu'il aurait couru plus de danger que moi.
Je l'avais tant rebuté qu'il ne pouvait plus se passer de moi. Il venait me voir deux ou trois fois par jour. Il avait comme des moments de folie, où il me disait des choses infâmes sans motif. Cela m'exaspérait. Je déclarai que je ne voulais plus descendre près de lui. On me fit sentir brutalement que je ne m'appartenais pas. Je commençais à prendre la grosse femme en horreur. Je descendis la tête montée, et sans attendre qu'il m'adressât la parole:
--Que me voulez-vous encore? Pourquoi tenez-vous à me voir? Votre vue ne m'inspire que du dégoût. Si c'est dans vos nuits d'orgie que vous faites ces belles choses que j'ai lues ce matin, je vous plains, car le lendemain vous ne devez plus reconnaître l'auteur, et c'est dommage. Il vous sied bien de mépriser les femmes et de vous faire leur détracteur! Vous êtes moins qu'un débauché; vous n'êtes qu'un ivrogne. Si vous avez à vous plaindre d'une femme, ce n'est pas une raison pour détester les autres. Vous avez peut-être raison de nous mépriser, mais alors laissez-nous tranquilles.